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Musée Courbet : revue de Colosses avant les Jeux de Paris

By |2024-06-27T16:09:24+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Alors que la France s’apprête à accueillir les Jeux olympiques et paralympiques d’été à Paris, le musée Courbet, à Ornans, met à l’honneur des athlètes qui, passant progressivement du phénomène de foire au statut de canon physique ou artistique, ont figuré dans la culture visuelle au tournant du XXe siècle.

Au total, ce sont plus de deux cents œuvres pleines de muscles qui sont présentées.

En 1853, Gustave Courbet avait fait scandale avec ses célèbres Baigneuses exposées au musée Fabre de Montpellier. Sa vision renouvelée du corps masculin avec Les Lutteurs, conservés aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Budapest (Hongrie), n’était pas non plus passée inaperçue. On a qualifié ces derniers de « sales », « faisandés et verdâtres », « laids » ou, encore selon le mot de Théophile Gautier reproduit dans le très beau catalogue de l’exposition, de « franchement détestables ».

Le peintre faisait entrer au Salon pour la première fois ces sportifs, dont la notoriété n’allait cesser de croître.

Peu après, ces « colosses » se retrouvaient sur des affiches et des photographies, ainsi que dans la presse. Certains étaient aussi connus que les influenceurs d’aujourd’hui, à l’exemple d’Edmond Desbonnet, qui apparut nu dans la revue La Culture physique, d’Adrien Deriaz ou de Gustave Courtois.

Jusqu’au 13 octobre, le musée Courbet nous plonge dans une époque où la lutte se voulait autant un sport qu’un spectacle, avec ses bêtes de scènes. Il y avait Constant le Boucher, le Lion Russe, le Beaucairois… Le plus célèbre s’appelait Paul Ponse, dit le Colosse… justement.

Les Colosses – titre de l’exposition – se retrouvent dans des œuvres signées Honoré Daumier, Eugène Delacroix, Théodore Géricault, Paul Baudry, Aristide Maillol ou encore Jean Veber, dont la Bataille des dames ne laissera pas le visiteur indifférent. La Pyramide humaine du grand Gustave Doré mérite à elle seule le voyage dans le temps. L’illustrateur ne se mit que tard à la sculpture. Ses réalisations sont aussi rares et émouvantes que la tenue de Daniel Robin portée lors des JO de Mexico, en 1968.

www.musee-courbet.fr

Franck Lacroix et Beniamino Delvecchio : la BD qui tire dans le mille

By |2024-06-27T16:07:04+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Quelle bonne idée ont eue les Éditions du Jura [qui publient également Numéro 39] en imaginant la première BD sur le biathlon, discipline nordique qu’elles connaissent bien pour en parler depuis treize ans dans Nordic Magazine. Franck Lacroix, le scénariste, et Beniamino Delvecchio, dessinateur italien, ont donné naissance à Lucas Marceau, jeune homme pur produit du massif du Jura, qui, au début de l’histoire, apprend qu’il a été sélectionné en équipe de France. À vingt ans, il va découvrir ce qu’est le sport de haut niveau, l’engagement qu’il réclame, les sacrifices qu’il impose, les rivalités qu’il provoque.

Première cible, le titre de cette bande dessinée, se transforme dès lors en un récit initiatique dans la plus pure tradition. On s’attache au héros, on s’émeut de ses failles, on s’étonne de sa détermination.

Si les deux auteurs ont su avec crédibilité restituer l’univers d’un sport en plein essor médiatique depuis que la Chaîne L’Équipe retransmet les exploits des Français, de Martin Fourcade à Lou Jeanmonnot, en passant par le Grandvallier Quentin Fillon-Maillet, ils nous content finalement une histoire universelle. Comment peut-on réaliser ses rêves sans se brûler les ailes ?

Première cible, sortie en octobre dernier, a connu un grand succès, si bien qu’il a fallu réimprimer des exemplaires. La France entière s’est intéressée à la vie de ce jeune homme originaire du massif du Jura, au point de réclamer une suite à ses aventures.

Message reçu par Franck Lacroix et Beniamino Delvacchio qui travaillent à un second tome attendu pour l’automne. Ce sera l’occasion de retrouver tous les personnages imaginés par le duo, de l’amoureuse Margot au rival Pablo, en passant par Simon, le fidèle partenaire. On sait peu de choses sur le scénario, si ce n’est pas s’il nous transportera en Norvège et au Grand-Bornand, étape française de la coupe du monde.

Première cible, de Franck Lacroix et Beniamino Delvecchio, Éditions du Jura, 19,90 €. Second tome à paraître à l’automne. Disponible sur www.mynordic.fr/boutique

Pamela Ravassard : un Molière et une tournée internationale pour Courgette

By |2024-06-27T15:10:24+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Après son passage remarqué au festival d’Avignon, Courgette, adaptation du roman de Gilles Paris, a été nommée sept fois aux Molières, cérémonie qui récompense chaque année les meilleures propositions des théâtres français. Une première ! Jamais une pièce, « qui plus est dirigée par une femme », n’avait obtenu autant de nominations. Voilà qui fait le bonheur de Pamela Ravassard, née à Lons-le-Saunier et biberonnée aux fromages du Jura. « Toute la distribution nommée, cela dépassait toutes nos attentes », confie cette fille de commerçants lédoniens, touchée par le virus du théâtre lorsqu’elle avait sept ans. « Mon oncle m’avait emmené voir une pièce à Scènes du Jura et j’ai su en entrant que c’est là que je voulais être. » Depuis, cette travailleuse acharnée consacre sa vie au sixième art. À peine prend-elle quelques jours de vacances, pour faire un break dans sa vie parisienne et se ressourcer en famille dans sa maison de Marigny, près des lacs jurassiens.

Finalement, Courgette est repartie de la scène des Folies Bergères avec un Molière, récompensant Vanessa Cailhol en tant que « meilleure comédienne ». La « joie immense », à l’annonce de cette récompense, a fait s’envoler la déception de voir s’échapper le Molière de la mise en scène. « Plus que moi encore, Ysé, ma fille aînée, a été déçue. C’est elle qui m’avait soufflé l’idée d’adapter Autobiographie d’une Courgette quand je lui lisais l’histoire du soir pendant un confinement. Mes filles me voient tant travailler ! Mais Ysé était aussi fière et émue. Sur ce spectacle, elle occupe une place particulière : à Avignon où nous l’avions emmenée, tous les comédiens la remerciaient chaque jour. »

Courgette poursuit désormais son chemin avec une tournée internationale de quatre-vingts dates en France (avec un passage à Lons-le-Saunier en février), en Belgique, en Suisse et même aux États-Unis… Dans Femmes de fermes, Pamela Ravassard reprenait son accent franc-comtois pour demander : « Est-ce qu’Hollywood vous a déjà contaaaactés ? » Hollywood, non… Mais le monde appartient désormais à Courgette !

Jérémie Fleury, l’illustration, son pouvoir magique

By |2024-06-27T15:07:01+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Fou de jeux vidéo, Jérémie Fleury a commencé sa carrière en travaillant pour la licence Assassin’s Creed, avant de laisser à d’autres « le créneau des assassins ». Enfin, pas tout à fait puisque son premier album jeunesse était une adaptation de Dracula ! « Ce fut ma première collaboration avec la maison Auzou. Ensuite, j’ai proposé un nouvel univers à mon éditeur, avec mes amis auteurs Laurent et Olivier Souilliez. » C’est ainsi qu’Azuro est né. Ses aventures réjouissent les enfants depuis 2013, au rythme d’environ deux albums par an ! « Tous les six mois, une nouvelle histoire. Chacune peut se lire indépendamment et ça nous plaît vraiment aux auteurs et à moi-même. C’est indispensable pour conserver la même envie au bout de onze ans ! J’aime que chaque album soit graphiquement un émerveillement. Le dernier, Azuro et le château oublié, s’est construit autour de l’univers des jeux de rôles que j’adore. »

La dimension fantastique d’Azuro et de ses amis séduit les filles comme les garçons, qui s’identifient à ces personnages affublés de différences et de capacités surnaturelles. C’est encore plus vrai depuis novembre 2023, avec la diffusion du dessin animé Azuro et la brigade des dragons le samedi matin sur TFou (visible aussi en replay) ! Jérémie Fleury a participé à ce gigantesque projet de mise en mouvements et en voix d’Azuro, Oria et Vermillon dès le démarrage en 2015.

Directeur artistique et superviseur, il a aussi créé des décors et de nouveaux personnages spécifiques à la série. Pour l’illustrateur, l’aventure était aussi fabuleuse que celles vécues par ses personnages : « voir d’autres créatifs, des concepts artistes, des animateurs, faire vivre mes créations à leur manière, c’était incroyable. Et quelle émotion de voir enfin le dessin animé après huit ans d’attente ! »

La communion de ces différents domaines qui s’entrecroisent – illustration, dessin animé, jeu vidéo, jeu de société – plaît énormément au Jurassien, qui multiplie les projets : le 18e tome d’Azuro est prévu en fin d’année, le nouveau jeu de société Comme un ninja qu’il a illustré vient d’être édité et deux autres, Kyoto No Neko et Mystria, sortiront à l’automne. « Certains de mes jeux sont présents au Japon, en Chine… Mes créations m’échappent pour être adaptées à l’autre bout du monde. Ça a un côté magique ! »

Françoise Henry, l’inoubliable Marcelle

By |2024-06-27T14:57:57+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

L’écrivaine, plusieurs fois publiée chez Grasset, Calmann-Lévy et désormais aux éditions du Rocher, a écrit son dernier livre dans le jardin de sa maison bressane, près de Lons-le-Saunier où elle passe chaque été.

Installée sur une table de camping, Françoise Henry a couché l’encre sur ses cahiers, comme elle le fait depuis qu’elle est petite. « J’écris tous mes romans à la main, c’est mon moment préféré. »

N’oubliez pas Marcelle, le onzième roman de Françoise Henry, s’est imposé à elle. « On allait oublier cette femme et cette pensée m’a indignée. L’écriture est née de cette émotion. »

Dans un style spontané, sans points à la ligne, l’écrivaine redonne vie à Marcelle Allard (1922-2018), héroïne ordinaire d’une petite existence durant la Seconde Guerre mondiale. Une femme qui s’est un peu oubliée au profit des conventions, de la bienséance et du qu’en-dira-t-on. Avec douceur et résignation, Marcelle a compté et, grâce à sa nièce, on ne l’oubliera pas.

La peintre Isabelle Gardère, sœur de l’autrice, a illustré la couverture du roman. « Je l’ai faite ressemblante à la vraie, plus jeune qu’elle n’est dans le roman. Elle s’habillait un peu long sous le genou avec un imperméable classique », raconte Isabelle.

Les sœurs renouent ainsi avec leur enfance et Françoise s’en réjouit : « Petite, sur des cahiers de travaux pratiques, j’écrivais les histoires et Isabelle les illustrait ».

N’oubliez pas Marcelle, de Françoise Heny, Éditions du Rocher, 17,90 €.

Louise Courvoisier / Pierric Bailly : à Cannes, le Jura fait son cinéma

By |2026-05-26T13:49:49+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Sur la Croisette, deux films « jurassiens » ont fait sensation en mai dernier : Le Roman de Jim des frères Larrieu, inspiré du livre de Pierric Bailly, et Vingt Dieux de la réalisatrice Louise Courvoisier.

 

Elle a quitté les bottes boueuses, le pull en laine et la maison familiale aux murs en pierres sèches de Cressia pour fouler le tapis rouge cannois le même jour qu’Emma Stone. La classe internationale pour Louise Courvoisier, Jurassienne d’à peine trente ans, élevée aux grains de la Petite Montagne. La cinéaste a réalisé un premier long métrage sélectionné dans la catégorie « Un certain regard » et auréolé du Prix de la Jeunesse 2024 du festival de Cannes. Vingt dieux ! C’est ce qu’on dirait pour montrer notre étonnement joyeux, mais c’est aussi le titre de son film, entièrement tourné dans le massif du Jura, avec des gens du cru, qui ont joué aux acteurs pour la première fois. La critique est en liesse, le gotha du grand écran et le Tout-Paris se l’arrachent. Des amateurs jurassiens font sensation à Cannes, c’est bien ça.

Louise Courvoisier, déjà remarquée sur la Croisette en 2019 pour son court-métrage Mano a mano (premier Prix de la Cinéfondation), a transporté son large sourire jusque dans les médias nationaux pour porter l’image de notre campagne.

Vingt Dieux raconte l’histoire de Totone, dix-huit ans, passant le plus clair de son temps à boire des bières avec ses potes dans les bals du Jura. Au décès brutal de son père fromager, il doit s’occuper de sa petite sœur et trouver le moyen de gagner sa vie. Il se met en tête de fabriquer le meilleur Comté de la région pour remporter la médaille du concours agricole et trente mille euros.

Le Monde qualifie la Jurassienne de « Ken Loach du Jura » et le film de « comédie loufoque, crue et malpolie, mais jamais vulgaire. » Louise dit s’être inspirée de la jeunesse avec qui elle a grandi et confie son inaptitude à faire un film dans un appartement parisien. « Ça, c’est mon décor, mes montagnes », dit-elle en montrant les prés et les forêts enveloppés dans la brume jurassienne. Le film sortira le 11 décembre, cadeau d’avant Noël.

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Sur les crêts jurassiens, Laëtitia Dosch, Eol Personne, Bertrand Belin et Karim Leklou jouent les personnages du Roman de Jim – Guy Ferrandis – SBS Productions

Pierric Bailly n’a pas rencontré Louise Courvoisier sur la Côte d’Azur et, pourtant, il y était aussi. Son Roman de Jim, publié chez POL, vient d’être adapté au cinéma par les frères Larrieu, sous le même titre. Le film, présenté hors compétition, a reçu un très bel accueil du public cinéphile et l’écrivain jurassien, fou de cinéma depuis son adolescence, s’est réjoui de ce moment « de grand bonheur, agréable et sans pression, totalement différent de la sortie d’un livre ». Le Roman de Jim version film sera visible sur grand écran le 14 août, jour de l’anniversaire du romancier. Drôle de hasard !

Lorsque son éditeur a demandé à Pierric Bailly de soumettre des noms de réalisateurs qu’il aimait pour leur proposer une adaptation de son sixième roman au cinéma, Arnaud et Jean-Marie Larrieu ont fait partie des premiers de la liste. « Les frères Larrieu étaient une forme d’évidence. J’aime leur cinéma. Ils ont beaucoup filmé la montagne, ils la connaissent bien et ils la filment bien. Ils ont le goût du romanesque, font vivre des personnages à travers une intrigue. Je me retrouve dans leurs héros masculins, des hommes sensibles, pas hégémoniques, qui ne prennent pas toute la place. »

L’auteur de Polichinelle et de L’homme des bois a été conquis par l’envie artistique des frères Larrieu. « Ils ont tout de suite envisagé le défi de tourner une scène pendant Les Nuits Sonores, un festival de musique électro réunissant plus de cent mille personnes à Lyon. Même s’ils avaient fini par procéder autrement, cela n’aurait pas été un problème. Les mecs n’avaient pas peur. Ils témoignaient d’un élan pas cadenassé, d’un désir de cinéma. »

Pierric Bailly a emmené les réalisateurs sur ses terres pendant une semaine pour des repérages fructueux et il a beaucoup échangé avec eux, c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui. « Le film fait honneur au Jura, à ses montagnes. Eux parlaient plutôt de grosses collines. Ici, nous avons des crêts. Un crêt n’est pas un pic, c’est plus arrondi, plus doux. Ils ont aimé ces paysages. »

Les spectateurs reconnaîtront Saint-Claude, le Haut-Jura, le lac de Vouglans, près du Pont de la Pyle et La Dalue, un gîte d’étapes à Bellecombe bien connu des randonneurs qui a fait flasher les frères Larrieu. « Ma seule crainte aurait été de voir débarquer la grosse équipe de cinéma citadine sans égard pour les gens du coin. Ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Les habitants voyaient Karim Leklou à la salle de sport le dimanche matin et Laëtitia Dosch choisir des livres à la librairie Zadig ou acheter des fleurs souvent. »

Pierric Bailly a l’impression de vivre les derniers moments du livre avant qu’il devienne un film. Un grand film d’auteur populaire « très émouvant », un mélodrame à l’image de ceux d’Almodovar ou de Douglas Sirk dont le Clairvalien s’est inspiré pour écrire Le Roman de Jim.

Quentin Lazzarotto, sur les traces du juge Boguet

By |2026-05-26T13:50:13+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Pour son nouveau film, le réalisateur sanclaudien a délaissé les sciences et les maths pour une plongée dans l’histoire jurassienne. Il s’est intéressé au grand-juge Henry Boguet, un légiste très reconnu en son temps.

 

À trente-six ans, Quentin Lazzarotto a déjà tourné pas mal de films. Cette année, le jeune réalisateur sanclaudien, passionné de sciences et de paysages, revient avec Michée, un court métrage dans un registre complètement différent, puisqu’il traite des procès en sorcellerie au début du XVIIe siècle dirigés par le tristement célèbre juge Boguet.

  • Jusqu’à maintenant, vous avez plutôt tourné des films sur le thème de la science. Avec Michée, vous vous intéressez à un épisode historique qui s’est déroulé dans le Jura. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

C’est vrai, pendant une dizaine d’années, j’ai fait des films sur la science. Mais là, j’avais envie de parler de ma région d’une manière différente. Je suis né à Saint-Claude, mes parents sont

Sanclaudiens et mes grands-parents Italiens du côté paternel et Septmoncelands du côté maternel. J’ai toujours été très attaché à ma région natale. J’y suis resté jusqu’à l’âge de dix-huit ans. C’est là, à seize ans, que j’ai fait un documentaire sur Septmoncel avec une toute petite caméra. C’était mon premier film que j’ai pu présenter à la Fête du Haut-Jura en 2004. Ensuite, je suis parti étudier à Paris et en Angleterre.

  • Peut-on parler d’un retour aux sources ?

Oui, je cherchais à revenir sur mes origines. J’ai toujours été fasciné par le fait que des gens sont venus s’installer à Saint-Claude, au XVIIe siècle. L’abbaye était puissante, la religion a imposé sa loi pendant des siècles et l’histoire m’a ramené à Henry Boguet, qui fut grand-juge en sorcellerie sur la terre de Saint-Claude à la charnière des XVIe et XVIIe siècle. C’est lui qui a mené les grands procès en sorcellerie. Il était célèbre dans la France entière.

  • Pourquoi Boguet précisément ? Vous auriez pu trouver d’autres personnages célèbres…

En fait, tout a démarré en 2018. J’ai été sélectionné par le réalisateur Werner Herzog pour participer avec lui et des jeunes réalisateurs venus du monde entier à un atelier cinématographique en Amérique du Sud. Il nous a dit qu’il fallait absolument faire des films sur des gens fous ou extrêmes. J’ai commencé à réfléchir et j’ai tout de suite pensé à Boguet. Tout me ramenait à lui. À mon retour, j’ai parlé de ce projet à des gens de France 3 et j’ai rencontré Frédéric Poncet, élu à Saint-Claude, qui l’a défendu.

  • C’est France 3 qui l’a commandé ?

C’était un appel à projet et j’ai été retenu. Ce n’est pas une commande. Il a fallu trois ans pour le réaliser : une année pour écrire, une autre pour trouver le financement et une dernière pour le réaliser. Au départ, le scénario reposait sur une variante de l’histoire de Michée Chauderon, en référence à une sorcière de Genève condamnée au bûcher, mais j’ai modifié l’histoire qui est devenue simplement Michée pour la ramener au plus près de Saint-Claude.

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Accusée de sorcellerie, la jeune femme va périr dans les flammes – Gérard Benoit-à-la-Guillaume

  • Que raconte le script ?

C’est l’histoire du jeune greffier de Boguet (un personnage auquel nous avons donné le nom de Jacques Michalet, le vrai nom du greffier de Boguet) qui se retrouve coincé en étau entre le juge, pour qui il a du respect, et une fille prise dans les griffes du juge. L’histoire se compose de pièces de procédure en sorcellerie à Saint-Claude au XVIIe siècle, tirées des archives. C’est une plongée précise dans le déroulé d’une procédure telle qu’elle existait à cette époque. Quand on parle de procès en sorcellerie, en général on ne sait pas comment ils se déroulaient. Là, on découvre comment le juge s’y prenait pour condamner. C’est aussi une plongée dans le Haut-Jura de cette époque, qui a façonné beaucoup de choses. Il existe encore des noms de lieux autour de Saint-Claude qui portent le nom de sorciers : la grange Cattin par exemple. Le film montre aussi la lutte contre les idées nouvelles, notamment les protestants que Boguet a pourchassés.

Vraiment c’est un nom qui a marqué l’histoire du Haut-Jura, mais que les Jurassiens d’aujourd’hui connaissent peu. Ce n’est sans doute pas le passé le plus glorieux de cette région, mais il est important. Il y a eu une véritable légende autour de cet homme à qui on a attribué jusqu’à mille morts, même si la réalité est nettement en dessous.

  • Malgré tout, on peut parler d’un film en hommage à votre région natale ?

Un hommage aux gens de cette région en tout cas. Je voulais absolument travailler avec des femmes et des hommes d’ici. La première personne a été Pierre Jouille, repéreur depuis quarante ans. Il a eu la responsabilité de trouver des décors et on a cherché pendant un moment ! Ensuite Jean-Daniel Vuillermoz, costumier originaire de Saint-Claude, qui travaille à Paris pour le cinéma. Gérard Benoît-à-la-Guillaume, photographe de Septmoncel, s’est chargé des photographies de plateau pendant le tournage. Et puis des gens qui transpirent le terroir : Raphaël Perrin, ancien président de la communauté de communes de Saint-Claude-Haut-Jura et une vingtaine de figurants pour la scène du bûcher. François Doucey, professeur d’histoire à Poligny a été mon conseiller historique. J’ai tenu à tourner à Saint-Claude malgré des vents contraires. Il y a peu de lieux pour tourner. J’ai vraiment insisté et un jour, Sébastien Bully archéologue, m’a parlé du musée de l’Abbaye. J’ai rencontré Valérie Pugin, la conservatrice qui a tout arrangé.

  • En tournant dans l’ancienne abbaye, vous avez bouclé la boucle, non ?

Oui, en quelque sorte. J’ai tourné dans la cathédrale, à Lajoux et à Septmoncel pour les paysages, et dans la crypte du musée, sur les vestiges archéologiques de l’abbaye. Tous ces lieux historiques portent encore en eux l’écho de cette époque où une machine judiciaire aux mains d’un homme tout-puissant a marqué au plus profond les esprits pendant des générations. Le film est l’expression de mon ressenti en tant qu’enfant du pays. J’espère qu’il parlera à tous les Hauts-Jurassiens.

Michée de Quentin Lazzarotto sera diffusé sur France 3, « sans doute à l’automne ».

Sylvain Vallée et Jacky Schwartzmann : un curé pas très catholique

By |2024-06-27T16:06:04+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le père Lucien n’est pas un prêtre ordinaire. Fraîchement débarqué à Saint-Claude, il se fait remarquer par ses sermons peu orthodoxes – d’après lui, Dieu serait noir. En réalité, le curé n’en est pas un. La soutane n’est qu’une couverture destinée à lui permettre d’échapper aux types pas très catholiques qui ont décidé de lui faire la peau.

Avec Habemus Bastard, Jacky Schwartzmann, étoile montante du polar français, et Sylvain Vallée, dessinateur de Katanga et d’Il était une fois en France (prix de la série à Angoulême), réussissent un bon coup. Leur bande dessinée qui marie originalité et humour, se lit sourire aux lèvres.

Le Haut-Jura est sacrément reconstitué, ce qui donne une réelle crédibilité au récit. C’est que le premier des deux complices connaît bien la région. « Je vis à Besançon, pas très loin de Saint-Claude. C’est une ville qui me fait penser à Fargo, le film des frères Coen. Il fait froid, il y a beaucoup de neige, la ville n’est ni belle ni moche… Elle se prête bien à cette sorte de western urbain », explique le scénariste qu’Antoine de Caunes définit comme l’écrivain de « romans aussi poilants que profonds ».

« C’est l’endroit idéal pour se faire oublier ou disparaître quand on en a besoin », complète Sylvain Vallée, qui s’est plu à travailler avec un romancier à l’« écriture originale et décapante », au « phrasé percutant » et l’« humour noir ». Avec son découpage efficace et son trait expressif, le dessinateur sert à merveille une histoire qui a tout de même un défaut. Elle se poursuit dans un tome II… qui n’arrivera qu’en octobre chez Dargaud.

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Extrait d’Habemus Bastard de Sylvain Vallée et Jacky Schwartzmann – Dargaud

 

Habemus Bastard, de Sylvain Vallée et Jacky Schwartzmann, Dargaud, 19,99 €.

Aurélien David, au chevet de Notre-Dame de Paris

By |2026-05-26T08:50:34+01:0027 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

Il avait quinze ans quand il a rejoint l’Institut des Compagnons de Mouchard. Neuf ans plus tard, celui qui a pour nom La Fidélité des Devoirs a derrière lui sept ans de Tour de France et deux ans de chantier à Notre-Dame de Paris. Pourtant c’est dans son Haut-Jura natal qu’Aurélien David, le bourlingueur, a décidé de poser définitivement son sac.

Pour sûr, c’est bien un Jurassien, avec tout ce qui va avec… Le caractère bien trempé, la détermination inscrite au fond des yeux, la passion du travail bien fait et le sens du partage. Surtout le sens du partage. À vingt-quatre ans, le gars des Molunes, près de Septmoncel, a déjà plus d’une vie derrière lui.

 

LA REVELATION DU COMPAGNONNAGE

Dès qu’on aborde le compagnonnage, « société à secrets », puisqu’il en est ainsi de certains rites qui constituent la partie privée et vécue des compagnons, il convient d’être prudent. Parce que ce monde est celui des symboles, tout est sujet à interprétation. Pourtant, Aurélien David n’a rien d’un mystique, c’est même un jeune les deux pieds dans son époque, un enfant du troisième millénaire.

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Le Haut-Jurassien Aurélien David – Numéro 39

Il est né à Saint-Claude en 2000. Ses parents habitent les Molunes jusqu’à ses deux ans. Une séparation familiale le fait ensuite descendre dans la vallée de la Bienne, plus exactement à Avignon-lès-Saint-Claude. L’école, ce n’est pas vraiment son truc, le garçon nourrit d’autres intérêts : « J’étais plutôt discret, un peu clown sur les bords. J’aimais bien l’histoire, mais je ne voyais pas l’utilité de ce que j’apprenais. » Et voilà déjà un indice. L’école et le collège privés n’y font rien. En troisième, il faut faire un stage et le voilà quelques jours chez un compagnon qui lui parle, bien sûr, du métier : « J’ai fait les portes ouvertes à l’Institut européen de formation des compagnons à Mouchard et ça m’a botté, surtout l’aspect voyage qui promettait une ouverture et une responsabilisation. Je sentais que j’en avais besoin. » Le discours du directeur l’enthousiasme, même s’il n’omet rien du chemin difficile sur lequel tout élève s’engage : le travail, les corvées, les heures d’études… Le tout en internat, loin des familles et en alternance. Sept semaines à l’institut, sept semaines en entreprise.

 

COMPAGNON : UN TITRE, PAS UN DIPLOME

Frédérique, sa maman, sent bien que quelque chose se passe : « Aurélien avait besoin de voir autre chose, je ne me faisais pas de souci. Les élèves sont bien encadrés et puis, avec sa sœur, je les ai trimballés avec moi chaque fois que je faisais des courses de ski ou des ultratrails. Je me suis dit que je passais un peu la main, que j’avais fait mon travail. » Voilà comment les choses ont commencé. En 2015, le petit Haut-Jurassien change de statut, le voilà devenu « lapin ».

Aurélien David prépare son CAP de charpentier en deux ans et entre tout de suite dans le bain. La première année, il est en alternance à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), la deuxième à Paris. Ces premières étapes comptent dans le fameux Tour de France qui dure entre cinq et sept ans. Dany, qui l’a accueilli à son arrivée à Mouchard, évoque un gamin jovial, de bon tempérament : « Je l’ai suivi deux ans, il passait la moitié de son temps à l’Institut et la moitié en entreprise, loin de chez lui, raconte-t-il. Il se retrouvait avec des jeunes de son âge venus d’ailleurs, c’est ça le compagnonnage. On y apprend la tolérance, la bienveillance, la loyauté. »

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Aurélien David et son écharpe verte de compagnon – Numéro 39

Son diplôme en poche, il poursuit sa formation à Nantes (Loire-Atlantique), c’est là, en 2018, qu’il est officiellement adopté par l’association des Compagnons Charpentiers, dont il devient aspirant. L’année suivante, il poursuit au Pays basque et, en 2020, il est reçu compagnon à Grenoble (Isère). Il a vingt ans à peine. « Pour changer d’état, on fait un travail de réception. Pour les charpentiers, c’est une maquette. J’ai choisi une impériale, comme les clochers comtois. Quatre cents heures de travail réalisées sur le temps libre », précise le jeune homme.

 

DE PARIS AU JURA A PIED

Aurélien David reçoit ses attributs : la couleur verte des charpentiers, la canne faite spécialement à sa taille par un compagnon de Tarbes, avec son nom, symbole du voyage. Mais devenir compagnon, c’est bien davantage : « Compagnon est un titre, pas un diplôme. C’est un engagement à vie. Le compagnon est lié à sa société, il s’engage à être présent pour la faire vivre, à accueillir et à aider ceux qui font le Tour, à participer aux réunions… », énumère le Jurassien. Et à travailler dur aussi. Chaque soir, de 20 à 22 heures, cours théoriques par les anciens auxquels s’ajoutent les cours pratiques. Pas vraiment un programme précis, mais une adaptation aux demandes des jeunes. Le but du Tour de France est d’apprendre toutes les facettes du métier, c’est avant tout une formation de qualité qui permet de passer des diplômes beaucoup plus vite : « C’est très motivant. Quand on est un petit lapin et qu’on voit le travail des compagnons, on a envie de se dépasser. Mais c’est aussi l’aventure, la découverte de la tradition du voyage. C’est très organisé. Partout des maisons nous reçoivent, une trentaine au total avec des villes capitales, les cayennes, et d’autres plus modestes. L’intérêt du Tour, c’est la rencontre avec l’autre dans un esprit de fraternité. On forme avant tout des hommes. »

A priori, on est bien loin du Jura, et pourtant… Après Grenoble, Aurélien David a poursuivi son périple : Tarbes (Hautes-Pyrénées) en 2021, Annecy (Haute-Savoie) et, enfin, Thouars (Deux Sèvres), où son destin prend un magnifique virage : il va l’emmener jusqu’au chantier de Notre-Dame à Paris. Mais restons un instant sur les valeurs qui lui sont chères et notamment l’apprentissage de l’humanité : « Nous sommes toujours avec des gens qui nous ressemblent. Le travail a une place très importante, mais l’honneur aussi. Il ne faut rien avoir à se reprocher. Mon nom de Compagnon est La Fidélité des Devoirs. Quand un Compagnon est initié, il l’est à ses devoirs, à ses engagements. Le Compagnon est reconnaissant à ceux qui lui ont tout donné et, à son tour, il doit donner. C’est la passion de la découverte et de la transmission. »

Quand le Franc-Comtois a eu fini son compagnonnage en janvier 2024, il a fait ce que veut la tradition : il est rentré chez lui à pied, de Paris au Jura. Trois semaines sur les routes : Meulan, Fontainebleau, Vézelay, Autun, Louhans, Orgelet, Cuttura, Saint-Claude, à raison de vingt-cinq kilomètres par jour, par tous les temps et à raison d’une journée de pause par semaine. Il a dormi chez l’habitant : « C’est bon de voir des gens gentils, sensibles aux autres. Parfois, ils s’arrêtaient sur la route pour me prendre ; d’autres fois, je frappais aux portes ou j’allais au bistrot parce que c’est là que les gens se retrouvent. Le retour, c’est là encore un symbole. On rentre chez soi, seul et on prend le temps de cogiter, comme les anciens qui tournaient à pied. » Qu’a-t-il ressassé dans sa tête, en ce temps gris et froid de janvier, lui qui avait imaginé un moment créer sa propre entreprise dans son Haut-Jura ? On ne le saura pas, sinon qu’il y a renoncé : « Je n’ai jamais travaillé dans ma région, je voulais me faire une expérience. Mais j’ai trouvé une belle entreprise à Septmoncel avec un bon état d’esprit… Et il y a plusieurs compagnons ! J’ai tout ici : ma copine fait des études en Suisse et je cherche une petite maison pour m’installer. J’ai toujours eu en tête de revenir. Ici, c’est une sacrée région, belle et protégée. Les gens ont une histoire, c’est ce qui me plaît. »

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Aurélien David est revenu dans le Jura après son Tour de France – Numéro 39

On ne peut pas terminer autrement que par l’expérience de Notre-Dame de Paris, de loin la plus belle de ce jeune Compagnon. Reprenons le cours des événements : 2021, Aurélien David poursuit son Tour à Thouars dans une entreprise spécialisée dans les monuments historiques. Après l’incendie de la cathédrale, un appel d’offres est lancé pour reconstruire la flèche qui s’est écroulée. La société candidate mais il lui faut présenter une maquette avec un dessin traditionnel. Or, la seule personne capable de le faire est âgée, elle laisse sa place au jeune homme. En se regroupant avec trois autres entités, le chantier est finalement obtenu. Aurélien David débarque à Paris en mars. Il découvre les lieux : « C’était une ville dans la ville. Trois immeubles d’Algeco, trois cents personnes, des filtrages à l’entrée. Quand je suis arrivé, il y avait encore les stigmates de l’incendie. J’ai tout visité. Le beffroi avait été endommagé, c’était impressionnant et émouvant. Je me sentais petit, j’ai travaillé uniquement sur la flèche. On a fait un an d’atelier, je connaissais le chantier par cœur. Je savais même le cubage des pièces ! »

 

SOUS LE CHARME DE NOTRE-DAME

Tout est démesuré dans cet univers particulier. Il a fallu deux mois pour trouver les bois qui convenaient – des pièces exceptionnelles –, grâce au mécénat. La flèche a été refaite à l’ancienne. Cinquante-huit mètres de haut. Si, en apparence, l’esthétique est la même, l’assemblage est différent : « Je me souviendrai toute ma vie de la pièce quarante-neuf, d’une complexité incroyable… »

Et si le 8 décembre 2023, l’aiguille a été levée, tout n’est pas fini à Notre-Dame. Il a fallu démonter les quatre cents tonnes de l’échafaudage, trop lourd, pour en remonter un plus léger. Bientôt, les couvreurs prendront le relais.

À Paris, Aurélien David a surtout découvert une aventure humaine XXL. Les ouvriers des quatre entreprises travaillaient ensemble, mangeaient ensemble, logeaient dans le même hôtel et portaient tous le même tee-shirt. Un esprit de famille comme les aime le Jurassien. Quand ils sortaient le soir, les cafés du quartier les accueillaient comme des rois. Pascal a été son formateur dans l’entreprise parisienne qui l’a accueilli quand il était encore en CAP et il l’a de nouveau croisé sur le chantier de Notre-Dame : « J’ai retrouvé un compagnon passionné. Il a œuvré sur la flèche depuis le début, c’est un de ceux qui ont le plus travaillé sur le sujet. C’est le chantier d’une vie et avoir participé à cette aventure à son âge, c’est une chance, dont il a conscience. »

Alors, à Septmoncel où il a commencé à écrire un nouveau chapitre, Aurélien David n’a pas pu tourner complètement la page. Notre-Dame lui a ravi le cœur, il est reparti en juin pour deux mois finir la charpente : « Mes employeurs m’ont donné leur accord, je ne pouvais pas arrêter comme ça. Juste deux mois et, après, je reviens et je reste. C’est promis ! »

Léa Petitjean, la foi en soie

By |2026-05-19T15:39:26+01:0027 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

En moins de cinq ans, les carrés de soie, lavallines et autres gavroches signés Petitjean Paris ont intégré le milieu très fermé de la haute mode parisienne. Ce n’est pas un hasard. La petite fille de Clairvaux-les-Lacs a su mêler une formation commerciale béton à une créativité alimentée par l’imaginaire de son enfance. L’audace a fait le reste.

Ne vous y fiez pas, derrière la douceur du regard bleu et l’énigmatique sourire se dissimule une redoutable entrepreneuse. Léa Petitjean reste une énigme, fragile et déterminée, artiste et audacieuse, le tout enveloppé dans un nuage de charme et de chic. Il semblerait tentant de résumer le personnage à une pure créatrice, tant le graphisme de ses carrés de soie ou ses bracelets est poétique, tout droit surgi de la palette d’un Raoul Dufy, dont elle confesse l’irrésistible attrait. Pourtant, le cheminement de cette femme de trente-quatre ans est semé de doutes, d’erreurs aussi, contrebalancés par une farouche volonté de liberté et d’indépendance. C’est même, si on y regarde de près, cette foi en ses capacités et dans son travail qui l’ont amenée à intégrer la nouvelle génération d’entrepreneurs de la mode.

 

DES HISTOIRES DE SOIE

« Chacune de mes créations raconte une histoire, je les appelle des contes de soie. Elles sont inspirées de mes souvenirs de petite fille courant dans les champs, humant les odeurs de confiture. » Un processus créatif basé sur des ambiances, mais pas que… Avant de dessiner, Léa Petitjean écrit une petite nouvelle de quelques lignes qui donne le ton, singularité sans doute issue de ses années de khâgne, à Montpellier (34) : « Pour le Soleil de Nuit, sorti l’an dernier, je voulais raconter la Provence, mais différemment. J’ai écrit une histoire à cheval sur les dieux antiques de la Méditerranée et la lumière de cette région. Sont apparus des soleils qui dansent dans l’hiver provençal. » En réalité, ses œuvres résultent là encore d’un savant mélange entre ses aspirations graphiques personnelles et les tendances de la mode, entre le plaisir et la nécessité. Un carré de soie est un complément à une tenue, le détail qui doit faire la différence, un accessoire d’élégance, un incessant travail sur une ligne de crête : « En général, sur une nouvelle collection, je crée deux motifs où je me fais plaisir et deux autres plus conventionnels avec des couleurs plus classiques, je m’écoute avant tout et je complète par les couleurs. Au départ, sur l’aspect design je n’avais pas vraiment confiance en moi, je suis restée sur des choix sécurisants, avec beaucoup d’à-plats de couleurs. Maintenant je m’autorise à aller vers ce que j’aime dessiner. En fait, vers ma patte qui devient de plus en plus la marque de la maison Petitjean. »

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Léa Petitjean et ses carrés de soie – Numéro 39

 

L’EMPREINTE JURASSIENNE

Justement, parlons un peu de cette maison imaginée en 2016 et créée en février 2018, au retour d’un séjour d’un an à New York (États-Unis). Dans ses valises, Léa porte les dessins de sa collection Les Jurassiennes, qui donnent un aperçu de son mode créatif. Elle sort d’une représentation de Casse Noisettes dans la ville qui ne dort jamais. Il neige, elle est seule. Rentrée chez elle, elle transpose le ballet-féerie dans le Jura : « Pour moi, le Jura, c’est la forêt et quelque chose de sauvage. Je voulais traduire l’ambiance des arbres, mais aussi la faune. J’ai dessiné un ballet de renards. » Résultat : un contraste saisissant entre les couleurs bleu roi et vermillon. Une ambiance qui lui ressemble. Depuis, d’autres créations sont venues compléter ses collections inspirées de Paris, de Provence, de Giverny…

Léa a deux ans lorsque ses parents quittent Clairvaux-les-Lacs pour un petit village du côté de Saint-Rémy de Provence (13). À cet âge-là, l’enfance n’imprime pas les souvenirs. Pourtant, la petite fille emmène des sensations qui ne demanderont qu’à remonter à la surface. Comment est-ce possible ? Pourquoi le Jura imprègne-t-il autant tous ceux qui l’ont connu ? C’est une question dont les réponses naviguent du côté des racines, de l’appartenance. Son père géologue déménage pour son travail, la petite Léa grandit dans les Alpilles, sous la lumière saturée de couleurs. Mais la famille paternelle est jurassienne depuis le milieu du XVIIIe siècle et possède un bout de forêt, pas loin de Bonlieu. Chaque fois qu’elle est en vacances, c’est le retour aux sources, au Frasnois, aux cascades du Hérisson… : « Le Jura, ce sont des souvenirs avant tout affectifs, mes parents m’ont communiqué leur amour de cette région, ses odeurs, ses couleurs, son ambiance. J’ai grandi avec un idéal jurassien… »

Un idéal qui façonne son côté artistique. À dix-huit ans, Léa Petitjean file à Montpellier pour une prépa littéraire (khâgne), passe une majeure en littérature anglaise et… hésite : « Je me destinais à Sciences Po pour être journaliste ou travailler dans la culture, mais ni l’un ni l’autre ne me plaisait vraiment. J’avais besoin de créer. » Camille, son amie de prépa se souvient de la fille rêveuse, un peu étrange, décalée : « Elle s’est toujours intéressée à des choses qui me semblaient bizarres, l’histoire des langues par exemple. Un jour, elle a décidé d’apprendre le finnois. Elle avait besoin d’être dans son univers, mais, en même temps, c’est quelqu’un de très sociable, de généreux. Le milieu qu’elle a choisi est risqué, elle n’a bénéficié d’aucun réseau et c’est ce qui est beau chez elle, elle veut laisser quelque chose derrière elle. »

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Léa Petitjean – Numéro 39

C’est peut-être à ce moment qu’émerge son sens pratique. Elle réfléchit et, tiens donc, choisit de faire une école de commerce à Paris, mais pas n’importe laquelle. Elle opte pour l’ESSEC, l’une des plus cotées de la capitale. Un choix douloureux. En 2010, son concours d’entrée en poche, elle se frotte au milieu de l’élite parisienne, aristocrate et bourgeoise : « C’est un monde avec des codes bien précis, il faut rentrer dans le moule. De plus, j’étais une littéraire et j’avais le double accent franc-comtois et provençal. On peut appeler ça une expérience d’adaptation intense. » Mais les écoles de commerce ouvrent beaucoup de portes et le luxe l’intéresse. C’est l’époque où les musées recrutent davantage de gens issus du commerce que des arts : « Je me suis dit que je pourrais m’orienter vers le luxe qui recherchait des gens capables de créer des storytellings. » Banco ! Elle intègre la filière LVMH de l’ESSEC en 2012.

C’est le temps de l’alternance, deux ans chez Van Cleef & Arpels, l’une des plus prestigieuses maisons de joaillerie. L’expérience lui permet de rembourser l’emprunt contracté pour payer ses études, elle est chargée de développement unitaire pour des bagues demandant entre deux et quatre mois de travail chacune. Léa Petitjean découvre les savoir-faire des métiers d’art, mais quelque chose ne colle pas : « J’étais frustrée par le fait de travailler dans un grand groupe. Ce milieu est très segmenté, chacun a un champ d’action limité. J’étais à la prod, mais j’aurais également voulu toucher à la communication, au marketing, aux relations clients. Je passais les trois quarts de mon temps sur des tableaux Excel ! »

Victoire, son amie de l’ESSEC, n’a pas été surprise de cet attrait, pourtant pas commun pour qui fréquente cette institution : « C’est une artiste dans l’âme. Déjà à l’école, elle cherchait un support pour exprimer sa créativité. C’est un peu son grain de folie. Léa est toujours là où on ne l’attend pas et, comme elle est très brillante, elle a la capacité à avoir un univers imaginaire et à le développer dans la réalité. »

Léa comprend alors que faire ne suffit pas. Il faut une approche financière. Le milieu de la création évolue, sans retour possible en arrière. Au bout de deux ans, l’heure du choix arrive. Ou elle intègre une grande maison, ou elle rejoint un petit atelier familial qui souhaite se développer. Elle hésite et c’est à ce moment qu’un autre déclic se produit sur les conseils de son mentor (la personne qui la suit pendant son cursus) qui lui suggère de créer sa propre entreprise : « J’avais vingt-quatre ans, aucune expérience. J’ai cru à une blague, mais j’ai réfléchi. Après tout, pourquoi pas, mais avant, j’ai voulu me faire la main. »

 

CHANCE OU SAVOIR-FAIRE ?

Il lui reste des crédits cours à l’ESSEC, elle part pour un stage aux USA dans une start-up d’e-commerce de produits gourmets. Pendant un an, elle manage cinq personnes : « On travaillait à l’américaine : on ne sait pas faire, mais on fait. Pour moi, ça a été le moment de bascule. J’ai réfléchi à un projet de lancement d’un produit… » Mais quel produit ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle fait une liste. Il faut trouver un article qui réponde à quatre critères : qu’elle puisse créer seule ; qui ne coûte pas trop cher à développer ; qui soit connu à l’international ; qui porte la marque France et soit haut de gamme. Elle choisit le carré de soie, parce que les grandes maisons (Hermès, Chanel…) proposent des collections peu renouvelées et à des tarifs très élevés. Elle fait ses premières esquisses (la collection Les Jurassiennes) et rentre en France…

Ensuite, c’est la rencontre avec des ateliers de soyeux lyonnais et italiens, partenaires de grandes maisons de luxe, un moment clef : « C’est mon profil école de commerce qui a séduit. J’ai eu la chance qu’ils fassent confiance à une jeune créatrice. » Léa lance quelques articles et après quatre mois de campagne de financement participatif pour récolter des fonds, Petitjean Paris naît avec quatre pièces et un lancement sur les réseaux sociaux.

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Des créations pleines de couleurs – Numéro 39

On pourrait entrer dans le détail, évoquer le pari des chemisiers qui, finalement, n’a pas été concluant ou celui des salons pour lesquels la petite société n’est pas adaptée, mais l’essentiel reste la décision de Léa Petitjean de basculer, en 2018, sur l’e-shop. Le temps de peindre de nouveaux modèles, d’étoffer la gamme, de multiplier les formats, de développer le trafic en ligne… Finalement, tout démarre vraiment fin 2018 : « Jusqu’en 2021, j’ai tout fait toute seule, le chiffre d’affaires a été multiplié chaque année par deux. Le confinement m’a bien aidée. »

Nouvel épisode douloureux avec une levée de fonds en 2023. L’environnement international s’assombrit, les investisseurs sont prudents, les fonds mettent du temps à entrer et, pendant ce temps, la jeune femme ne crée pas. Malgré ce moment difficile, 2023 a propulsé Petitjean Paris dans la sphère des grands noms de la mode : boutique éphémère à Noël à deux pas de la célèbre rue du Faubourg Saint Honoré, une autre en mai 2024 dans le Ie arrondissement et une troisième prévue en fin d’année. Sans oublier l’embauche d’une nouvelle personne dans l’équipe et la sortie, à l’automne, d’étoles en laine et soie imprimée avant, qui sait ?, d’autres projets sur des matières différentes : « Je vais pouvoir dégager du temps pour créer. Chaque année, il faut préparer deux collections, c’est très lourd et comme je suis très introvertie de nature, je ne sais pas me vendre. Il faut que je me vende à travers mes produits. »

Cyril Atef, battements de cœur

By |2026-05-26T08:51:12+01:0027 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

L’ex-batteur de -M- enchaîne les collaborations et expériences musicales et artistiques depuis plusieurs décennies. Retour sur un parcours riche et multiple construit entre Los Angeles et Paris, en passant par Dole.

C’est depuis l’île de la Réunion que Cyril Atef prend le temps d’évoquer pour Numéro 39 son parcours. Il vient également de passer deux semaines, à Talinn, en Estonie, avec Kutu, un groupe franco-éthiopien. La voix est chaleureuse, l’accent franco-américain avec en fond des bruits de cuisine et d’enfants.

Le batteur évoque d’abord son enfance à Berlin (Allemagne), où il est né, en 1968, d’un père iranien et d’une mère française. « Mais je suis moitié jurassique, car ma mère, Marie-France Leculier, est originaire du Jura. Mes grands-parents tenaient une grande épicerie à Dole, rue de Besançon. Nous rentrions dans le Jura pour Noël pour voir la famille », s’empresse de préciser le quinquagénaire. Ses jeunes années sont aussi synonymes de vacances non loin de Moissey. « Un jour, en 1971, et je ne sais pas pourquoi, mes parents ont acheté une bâtisse en ruines à Offlanges, dans une vente aux enchères. À l’époque, ils l’ont payée 10 000 francs ! Nous avons passé beaucoup de temps dans cette maison que nous possédons toujours avec mon père et ma sœur [la mère de Cyril est décédée en 2015, N.D.L.R.] ».

Si la Franche-Comté habite ses souvenirs, figurent aussi en bonne place ses débuts à la batterie, son fidèle compagnon de route. « Dès l’âge de trois ans, je tapais surtout sur des cartons et des caisses ! C’est à partir de six ans que j’ai pris des cours avec un professeur anglais à Berlin », raconte-t-il.

 

DE LA CALIFORNIE A DOLE

En 1978, la famille déménage aux États-Unis, à Los Angeles plus précisément. « Mon père travaillait dans le bâtiment et ma maman faisait des petits jobs, de l’import-export et aussi des soirées crêpes chez des Américains ! J’étais scolarisé dans une école catholique qui était stricte, je me battais tout le temps ». Après s’être fait virer de cette école de Los Angeles, en 1981, ses parents l’inscrivent au collège Mont Roland, à Dole. « Cet établissement plutôt catho de gauche m’a mieux convenu, même si j’étais complètement à la rue en venant du système américain ».

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CYRIL ATEF

Pendant trois ans, de 1981 à 1984, le jeune garçon séjourne chez ses grands-parents, chez son oncle et à l’internat du collège Mont Roland qu’il déteste. « J’ai habité au début rue d’Azans, chez mes grands-parents. Le jardin de la maison donnait sur le Doubs. C’est marrant, avec Bumcello, nous avons joué à la Commanderie, juste à côté », glisse, ému, l’artiste.

Éloigné de ses parents, Cyril Atef dresse aujourd’hui un bilan mitigé de ses années doloises : « J’ai vécu une adolescence troublée, le Jura est lié à ça pour moi. À Dole, je n’avais pas de défouloir, je traînais avec des types plus âgés. Je passais mon temps dans un bar, le 1964. C’était mon QG. Et je suis devenu punk ». Pourtant, cette période participe à la construction du futur batteur. « Je répétais dans l’entrepôt de mes grands-parents, rue de Crissey. Une fois par semaine, le week-end, j’allais à Besançon prendre des cours. J’avais un bon professeur là-bas, Bernard Gomez. Besançon est une ville qui bougeait plus que Dijon à ce moment-là, avec une scène punk. J’achetais des vinyles. Mon gros souvenir est le concert de Police, à Dijon [le 20 septembre 1983], c’était leur dernière tournée ».

Au cours de cette période, il croise aussi son oncle par alliance, le sculpteur allemand Jens Boettcher, installé aux Chaprais, auteur notamment du Minotaure. « Plusieurs personnes de ma famille étaient artistes, j’ai grandi dans cet environnement », confie-t-il.

 

BATTEUR DE MATHIEU CHEDID

Gilles Deloye est un ami de cette période. Il travaille aujourd’hui dans la viticulture en Bourgogne et partage avec Cyril Atef une même passion pour la musique. « Il m’a fait découvrir la musique punk au collège et nous sommes vite devenus inséparables. Comme il venait des États-Unis, il avait deux ans d’avance sur nous », se rappelle-t-il. Les deux amis nourrissent un grand intérêt pour Act, formation doloise bien connue. « Quand il était à Pasteur, je venais le chercher en keupon, avec ma crête sur la tête. Nous allions dévaliser les fraises Tagada chez l’épicière pas loin de l’école, puis nous allions écouter le groupe répéter toute la soirée dans leur local, rue de Chalon. Fi [alias Philippe Arnaud], le chanteur, était une belle personne », confie-t-il. Gilles Deloye se souvient également qu’en cours, son ami jouait tout le temps sous la table : « La prof l’avait repéré et lui avait dit : “Atef vous ne ferez jamais rien de vos dix doigts”. J’aimerais bien la retrouver aujourd’hui ! ».

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2E2XNWD Mathieu Chedid performs live during the broadcasting of ‘Le Grand Journal’ TV show on Canal Plus channel on the Martinez beach during the 63rd Cannes Film Festival in Cannes, France on May 17, 2010. Photo by Giancarlo Gorassini/ABACAPRESS.COM

L’histoire est belle : les deux compères ne se revoient pas pendant vingt-cinq ans et, un jour, à la télévision, l’un reconnaît l’autre à la batterie derrière Mathieu Cheddid en concert aux Vieilles Charrues. Depuis, les deux amis ne se sont plus perdus de vue. « Nous nous sommes retrouvés à Dijon. Quand -M- est passé au Zénith, Cyril a fait monter ma fille sur scène. Nous ne nous voyons pas assez souvent, mais c’est une belle personne, un être exceptionnel. Quand je passe sur la place à Dole et que je vois les Commères sculptées par son oncle, là où nous traînions dans notre période kepon, je pense à lui ».

Il n’y a pas de hasard si le copain accompagne l’artiste le plus récompensé aux Victoires de la musique, à égalité avec Alain Bashung. De retour à Los Angeles, en 1984, Cyril Atef, seize ans, s’investit à fond dans la batterie : il prend des cours avec Joe Porcaro, le célèbre batteur et percussionniste (également père des membres du groupe Toto) et s’inscrit au Musician Institute. « J’ai nettement amélioré mon jeu. J’ai passé une audition pour intégrer un groupe de reprises, le temps d’un été. C’est ma première expérience de tournée, à la Nouvelle Orléans ». Il se produit les soirs et les week-ends avec des groupes de raggae, de jazz, de funk ou de pop. « Je jouais tous les styles, je faisais des mariages », précise-t-il. La journée, il vend des sandwichs et des salades avec un objectif : économiser pour partir à Boston étudier au prestigieux Berklee College of Music.

En 1990, il débarque en Europe avec trois musiciens, deux Brésiliens et un Argentin. « Notre groupe s’appelait Ozain ». Il se produit au festival d’Avignon, « devant le Palais des Papes », puis dans les bars à Paris. Ses trois amis repartis en Amérique, le Français joue pendant quatre ans avec Princesse Erika, connue pour ses titres Trop de bla bla et Faut qu’j’travaille. Jusqu’à sa rencontre, en 1995, avec le saxophoniste Julien Lourau. C’est le début de l’aventure Olympic Gramofon, à laquelle collaborent notamment le violoncelliste et bassiste Vincent Segal. Or, ce dernier travaille déjà avec Mathieu Cheddid – M – et a déjà enregistré avec lui l’album Le baptême.

À partir de 1998, les deux hommes proposent à Cyril Atef de les rejoindre. C’est le début d’une aventure qui durera douze années, jusqu’en 2010. Vincent Ségal se souvient : « Quand Mathieu m’a demandé si je connaissais un batteur, j’ai proposé Cyril. Il savait que cela fonctionnait bien entre nous. Le rôle de batteur est très important, avec celui du chanteur. Il est même essentiel. Dans la musique populaire, si le batteur est mauvais, on ne peut rien faire. Le groupe est nul. Nous avons enregistré Je dis -M- d’une traite à trois, sans répéter, puis Qui de nous deux. » Cyril Atef se souvient : « Mathieu nous laissait beaucoup de liberté ». Les deux albums live de -M-, Le tour de -M- (2001) et Live à Paris Bercy (2005) restituent cette ambiance magique. « Cyril a un mélange de spontanéité et d’efficacité, et de comedia dell’arte, il a aussi un côté baladin, qui aime interpeller les gens », décrit Vincent Ségal. Peut-être même les provoquer : « Je me souviens d’un concert devant l’Assemblée Nationale, avec Mathieu, pour une Fête de la musique. Cyril voulait visiter les lieux et, pour entrer, il a mis un pantalon bleu et jaune, période “Je dis aime”, de Mathieu. Quand il a enlevé son chapeau et laissé sortir sa mèche colorée, un peu comme une antenne de l’espace, je crois que tous les députés se sont retournés pour le regarder ».

Les deux musiciens ont des tempéraments différents – « Cyril reste sur un esprit de fête, avec la scène rock. Je suis plus dans les théâtres, avec de la musique instrumentale » – mais de cette complémentarité naît, en 1999, Bumcello, un groupe de trip hop. « L’idée était de transfigurer la figure du DJ, de pouvoir jouer des boucles avec de vrais instruments, comme du hip-hop, mais en direct ». Après une Victoire de la musique et des centaines de concerts à travers le monde, le groupe tourne toujours et vient de sortir son neuvième album.

 

ÉTHIOPIE, JAMAÏQUE… ET MOISSEY

Toujours à l’affût de nouvelles expériences, Cyril Atef poursuit ses collaborations avec Louis Bertignac ou Gotan Project. Il a aussi côtoyé Alain Bashung. « J’ai voyagé partout dans le monde, je continue à travailler dans des groupes très différents. Je ne me plains pas ». Au début des années 2000, il se passionne ainsi pour la rumba congolaise et s’associe à Dr Cong pour former le projet CongopunQ, mélange de transe congolaise et de musiques électroniques. En 2016, il collabore avec Fixi de Java et le chanteur Olivier Araste du groupe maloya Lindigo et crée Pachibaba, un projet lié à la musique afro-descendante de la Réunion. Début 2021, il part à l’Alliance française d’Addis-Abeba (Éthiopie), avec quatre musiciens parisiens, créer le groupe Kutu avec deux chanteuses éthiopiennes.

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Devant la gare de Metz, en 2008, avant un concert de Bumcello, le duo qu’il forme avec Vincent Segal depuis 1999 – Collection Vincent Segal

Depuis janvier 2018, Cyril Atef est en résidence à Paris, à la Petite Halle de la Villette. Chaque mois, Papatef passe des CD de funk, musiques africaines modernes, bounce de La Nouvelle Orléans ou dancehall jamaïcain, crée des boucles, improvise, sublime les morceaux avec sa batterie et sa voix, pour faire entrer son auditoire en transe. « Il y a une super ambiance et un public fidèle. Chaque fois, je joue pendant trois quatre heures. Je ne vois pas le temps passer, c’est le feu », se félicite-t-il.

Et ne croyez pas que dans cette palette multicolore, le Jura n’a pas sa place dans la vie du batteur percussionniste, notamment lors de courts séjours dans la maison familiale. « J’adore le silence assez mystique de cette région magnifique. Même si je ne peux pas y vivre, j’adore retourner dans le Jura. Je vais voir ma tante à Lanvangeot, j’ai une tante qui vit toujours à Prémanon ». Comme le souligne Vincent Ségal, qui connaît bien lui aussi le département et la famille de Cyril, « il est à la fois fou et organisé. Sur certaines choses, il garde un côté très Jura horloger, très organisé. Mais il n’est pas discret comme un horloger ».

François Vauglin, le maire du XIe arrondissement de Paris est Jurassien

By |2026-05-26T08:51:48+01:0027 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

C’est sans doute le plus Parisien de tous les Jurassiens. François Vauglin, le petit Lédonien monté à la capitale à l’âge de vingt ans pour faire son école d’ingénieur, est aujourd’hui maire du XIe arrondissement. Depuis sa première élection en 2014, il a essuyé pas mal de tempêtes. Récit.

En janvier 2015, il est maire depuis huit mois quand survient l’attentat contre Charlie Hebdo, à deux pas de sa mairie. Dix mois plus tard, en novembre, c’est la tuerie du Bataclan et l’attaque simultanée de trois terrasses de bistrots, toujours dans sa circonscription. Il a connu aussi les meurtres antisémites de Sarah Halimi, en 2017, et Mireille Knoll, l’année suivante. En 2020, il doit faire face à la Covid-19 dans l’arrondissement le plus dense de Paris, avec les seuls moyens du bord. Sans cesse, François Vauglin doit improviser, s’adapter. On comprend mieux pourquoi ses retours dans le Jura ont des allures de vacances.

 

La loi du destin

Avec cette allure calme et posée qui le caractérise, cet homme n’en est pas moins une somme d’interrogations. D’ailleurs, sa sœur Isabelle, qui s’est beaucoup occupée de lui dans son enfance, ne manque pas de noter son « sacré caractère et sa détermination », en relevant tout autant sa discrétion et son énorme capacité de travail : « Je ne sais pas comment il fait pour travailler et être maire, mais je sais qu’il a conscience de la difficulté de sa tâche. Il se sent bien dans son rôle de maire d’un arrondissement qui mêle autant de communautés. »

Comment a-t-il pu franchir toutes les étapes en sortant de sa Franche-Comté natale ? Pour comprendre, il faut évoquer le destin. François Vauglin naît en 1969 à Lons-le-Saunier, ses parents tiennent la scierie rue Camille-Prost. Une institution issue de la branche paternelle implantée dans la ville préfecture. Évidemment, seul garçon et petit dernier de la famille, son avenir est tout tracé : il reprendra le flambeau, sauf que… il a onze ans quand son père décède. Sa mère – qui a toujours travaillé dans l’entreprise familiale – tente de poursuivre l’aventure, mais, malade, elle doit baisser les bras. La scierie disparaît.

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Francois-Vauglin-avec-Numero-39-dans-les-mains-Ewen-Neiertz_-Service-Communication-Mairie-du-XIe-arrondissement

Le petit François suit un parcours lédonien classique : école Jeanne-d’Arc, collège Saint-Exupéry, lycée Jean-Michel où il décroche son bac C (scientifique à l’époque). Il a ce qu’on appelle des aptitudes : « C’est un peu une marque de fabrique. Mon père était ingénieur et ma mère, qui faisait le secrétariat dans l’entreprise, voulait absolument qu’on fasse des études et qu’on soit fonctionnaires. Elle a été exhaussée : une de mes sœurs a fait carrière chez Framatome, une autre est astrophysicienne et présidente de l’association “Femmes et sciences”, la troisième est prof de lettres. »

Du coup, après ses années de « prépa » à Valence (Drôme), il file vers Paris dans une école d’ingénieur. Son diplôme en poche, sa thèse rédigée, il travaille dix ans à l’Institut National de l’Information Géographique (IGN), puis sept ans à la Ville de Paris, avant de retourner à l’IGN et de passer le concours des Ponts, d’enchaîner avec un job à EDF pour travailler aujourd’hui à la Défense : « Ce n’est pas un emploi fictif, j’ai appris à déléguer. Travailler, c’est une garantie d’indépendance. Trop d’élus ne font que ça et courent après les mandats. C’est trop facile d’être dans une sphère qui n’est pas celle des gens ! »

Mais le destin est toujours là. Au lycée, François Vauglin découvre son homosexualité : « À Lons, la vie d’un jeune homo est très dure, pas vraiment inclusive. » Toute sa vie personnelle et publique sera marquée par le combat LGBT.

 

Humanisme et politique

La première chose que fait le petit provincial introverti en arrivant dans la capitale, c’est de hanter les salles obscures : « J’ai rattrapé mon retard, j’allais cinq ou six fois au ciné par semaine et, à un moment, je me suis dit : il faut que tu sortes… » C’est le début de l’implication dans des associations d’entraide pour les jeunes LGBT. Nous sommes dans les années 1990, époque où les Gay Prides se multiplient et deviennent un fait politique : « Nous avons compris qu’on pouvait porter un projet de société qui englobe tout le monde. Le Pacs était le symbole de l’amour. J’ai toujours milité pour que le couple devienne la base de la reconnaissance de deux personnes qui s’aiment. » Le combat prend du temps, mais progresse. François Vauglin a un objectif très clair : inscrire la normalisation homosexuelle dans l’agenda politique : « Je peux dire que j’ai tenu la plume de la première proposition de loi du PS sur le mariage pour tous. »

L’homme a en effet choisi son camp. Après dix ans de croisade et une adhésion au PS en 1995, il devient, en 2001, secrétaire de la section du XIe arrondissement : « Mes parents étaient de droite, mais mon engagement m’a porté à gauche. À l’époque la droite ne laissait aucune place aux personnes homosexuelles. »

Depuis, ses talents d’organisateur ont porté leurs fruits : 345 adhérents à son arrivée, 1950 en 2008 – alors la plus grosse section de France –, et plus de 2000 sympathisants, dont on va voir qu’ils ont joué un rôle capital aux moments clefs.

Conseiller municipal en 2008, il est élu maire en 2014 et réélu en 2020 avec plus de 66 % des voix. Pour autant, le socialiste qu’il est ne mâche pas ses mots envers sa famille, même s’il n’est pas dénué d’humour : « Le PS est devenu l’ombre de lui-même, je ne me sens pas toujours très bien représenté par sa parole. Je suis toujours socialiste, mais pas sûr que le PS le soit encore ! »

 

Les coups du sort

On l’a vu, le destin n’est jamais très loin de François Vauglin. Quand survient l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, il est pris de court : « On n’est jamais préparé à ces choses-là, mais j’ai pris conscience que, dans ces moments, il était important de dire quelles sont nos valeurs, ce qui nous rassemble et ce qui nous motive. Dans les jours qui ont suivi, le temps semblait différent. J’étais 24 heures sur 24 à la mairie, il fallait tout coordonner, aller à la rencontre des gens, leur donner des lieux pour s’exprimer, pour échanger. Tout le personnel était sur le pont. Les adhérents du PS et tous les sympathisants ont aidé pour aller au-devant des gens. »

Quand survient la tuerie du Bataclan, l’effroi est pire encore. Des dizaines de morts, du sang partout, la cohue, l’enfer des sirènes qui hurlent, les médias omniprésents : « Nous n’avons pas pu partager avec les habitants les mêmes moments de recueillement que pour Charlie Hebdo, parce que le couvre-feu avait été instauré. Mais, là encore, nous avons tout fait pour que les gens puissent sentir un peu de réconfort, de chaleur, pour qu’ils puissent croire en une vie normale. »

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2T72PPW French Prime Minister Elisabeth Borne, Mayor of Paris Anne Hidalgo, Mayor of Paris’ 11th arrondissement Francois Vauglin, Mayor of Paris’ 10th arrondissement Alexandra Cordebard, President of the French National Assembly Yael Braun-Pivet and First Deputy Mayor of Paris Emmanuel Gregoire in Paris, France on November 13, 2023, as they pay their respects at the various attack sites to mark the eighth anniversary of the Paris attacks of November 13, 2015, in which 130 civilians were killed. Photo by Stephane Lemouton/Pool/ABACAPRESS.COM

En 2020, nouveau coup du sort avec le coronavirus. En pleine campagne électorale, tout est suspendu, mais il faut faire face, trouver des masques : « Nous avons fait appel à notre communauté chinoise pour en récupérer. Nous déposions les cartons dans une grande salle et les agents de la mairie sillonnaient tout le XIe arrondissement avec un Kangoo pour les distribuer. » Le maire tient à jour un grand tableau quotidien où sont inscrits tous les dons ; il sollicite les lycées professionnels du secteur pour coudre et fabriquer des masques, distribue des gels sur les marchés. Du coup, il attrape la Covid le surlendemain et reste dix-sept jours au lit. « Les élus sont des boîtes à idées. On imagine le pouvoir politique comme une administration, mais ça ne marche pas comme ça. Chaque territoire a des forces, notre rôle est de les mettre en valeur, en faire quelque chose. »

Vauglin des villes et Vauglin des champs

L’homme qui gère le quotidien de 145 000 personnes est un équilibriste. Marie-Pierre de la Gontrie, sénatrice de Paris, avec laquelle il a travaillé sept ans lorsqu’elle était adjointe de Bertrand Delanoé, l’appelle même son petit frère : « C’est quelqu’un de très stable sur ses valeurs, il est fiable et je dirais qu’il est sain, tout en retenue. Il pourrait avoir de l’ambition politique, mais je ne pense pas que ce soit le centre de sa vie ! »

Sa vie, le mot est lâché : Lons et le XIe ; Paris et le Jura ; le calme et le stress ; la ville et la ruralité. Deux bouts de la même corde. L’homme est aujourd’hui un vrai Parisien, maire d’un arrondissement complexe, à la fois populaire et bobo, cosmopolite, dense, véritable carrefour de l’histoire parisienne [lire par ailleurs], où la colère s’exprime en longs cortèges, de Bastille à Nation. Ce particularisme, qui fait dire au maire que « le XIe est volontiers mouvementiste et même révolutionnaire », rend François Vauglin prudent face aux aléas de l’histoire. Il prépare donc avec le plus grand soin le formidable afflux populaire que vont représenter les JO cet été dans la capitale. Même si les épreuves et les événements ne concernent pas directement son secteur, il y aura tellement de monde !

Mais quand sera tombé le rideau olympique, il pourra enfin prendre le large, quitter cette cocotte-minute bouillante et grouillante, où les gens vivent les uns sur les autres pour retrouver la sérénité du plateau chaumerand : « Ici, les logements sont hors de prix, il n’y a pas d’espaces verts, les gens ont besoin d’air. La moitié des foyers est composée d’une seule personne et 30 % de deux. Ils partent pour aller vers des zones rurales. Aujourd’hui la ruralité est attractive, c’est un moteur économique, il suffit de regarder dans le métro les pubs pour toutes ces régions. Je n’arrive pas à la voir comme une faiblesse. » Ce sera alors les retrouvailles. François Vauglin fera comme chaque fois : il prendra le TGV, descendra à Dole, louera une voiture et fera un détour par Arbois pour les chocolats Hirsinger et les vins Rollet, avant de retrouver la maison familiale où il pourra savourer le retour aux sources : « Mon grand-père était de Longchaumois. II avait des fermes en métayage et une partie de ma famille y vit encore. Chaque été, je retrouve tout le monde : sœurs, oncles, tantes, cousins et cousines. Cela me fait un bien fou. Longchaumois, ce sont mes vacances, je me retrouve au calme. Pas de bruit et surtout, pas de réseau dans la maison. Quel confort d’être déconnecté ! »

 

Photo : Ewen Neiertz – Service Communication Mairie du XIe arrondissement

 

Marlène Masure, la Jurassienne à la tête de TikTok en Europe

By |2026-05-26T08:52:34+01:0025 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

Depuis le début du mois d’avril, la directrice des opérations de TikTok pour toute l’Europe est une femme… et elle est Jurassienne. Marlène Masure, Champagnolaise d’origine et Haut-Jurassienne revendiquée, a gravi en moins de deux ans les échelons de la plus grande plateforme de vidéos au format court du monde. Un parcours étonnant jalonné d’expériences dans des mondes aussi étranges que les jeux vidéo, Disney ou les Jeux olympiques.

Au sommet d’une carrière à faire pâlir la concurrence, la Jurassienne conserve ce sourire presque fragile, une humilité dans le regard et les gestes. « Pourquoi parler de moi ? Ma vie n’intéresse personne à part ma maman et ma famille… » C’est un peu comme si Marlène Masure (née Baud, un nom bien jurassien) s’étonnait de son ascension fulgurante chez TikTok, comme si elle s’excusait presque de tenir la place qui est la sienne. Pourtant, il ne faut pas se fier aux apparences, dans son univers de communication où se croisent la technologie, la finance, le juridique et la politique, c’est une Dame. On ne devient pas la Numéro 1 Europe en moins de deux ans par hasard…

 

UN ANCRAGE, DES VALEURS

Pour tenter de comprendre le phénomène Marlène Masure, il faut partir de sa terre, de ses origines. Non seulement elle se reconnaît jurassienne, mais elle le revendique. Ou plutôt Haut-Jurassienne, fille des sapins, des espaces. Aujourd’hui, à cinquante ans, mariée, mère de deux grandes filles, la région parisienne où elle s’est établie depuis près de trente ans n’a toujours pas comblé cette absence. Le Haut-Jura reste pour elle un besoin, pas seulement pour le ressourcement, pour déposer le stress accumulé dans le travail, mais tout simplement parce que c’est là qu’elle a grandi, qu’elle a découvert la vie : « Je ne me sens de nulle part ailleurs que du Jura. Dans mon monde idéal, je me vois bien vieillir là après ma vie professionnelle. C’est chez moi, c’est mon enfance, mes souvenirs. Il est très difficile de ne pas s’y attacher ! On est plus isolé à Paris que dans le Jura… »

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Marlène Masure aime à revenir dans le Jura – Numéro 39

Quand Marlène Masure évoque son monde idéal, on tend l’oreille, tant l’importance de la fonction gomme la vie personnelle. Toute gosse, elle voulait être styliste de mode : « Mon père avait envisagé de me présenter à M. Courrèges qu’il connaissait, mais je me suis vite rendu compte que je n’avais pas le talent artistique suffisant. » Pourtant, c’est une enfant plutôt manuelle qui colorie ses Playmobil, fabrique des objets ou coud des habits pour sa poupée. L’enfant en elle n’a pas grandi ; aujourd’hui, elle se passionne encore pour la poterie, au point d’installer chez elle un petit atelier avec un tour et un four pour fabriquer ses céramiques. Sa maman évoque une petite fille sage, travailleuse : « Elle était obéissante, facile, mais son caractère s’est affirmé au cours de sa carrière pour devenir plus rigoureux, plus direct. »

Pour cerner un peu mieux le personnage, il faudrait aussi parler de sa passion pour la musique. Si elle naît à Champagnole, elle grandit à Morez, où ses parents travaillent dans la lunetterie. Au pied des viaducs, elle découvre le hautbois : « J’ai appris le solfège avec Alain Parizot, un grand trompettiste et, chaque semaine, mon, père m’emmenait à Saint-Lupicin prendre des cours. Je jouais dans l’harmonie municipale de Morez. Pour les auditions, c’était des mois de répétition pour jouer devant les parents. Une bonne expérience pour apprendre à gérer son stress. »

C’est aussi dans ses années de jeunesse que se modèlent ses choix… et son caractère. Partie au lycée Pasteur Mont-Roland, à Dole, elle s’aperçoit que l’enseignement ne lui correspond pas, car elle souhaite privilégier une filière littéraire qui, à l’époque, est moins valorisée que la filière scientifique dans cet établissement. Après discussion avec ses parents, elle intègre l’Institution des Chartreux, à Lyon (Rhône) : « Mes parents nous ont toujours poussés à l’excellence, ma sœur et moi. Ce qui mérite d’être fait doit être bien fait. Je leur dois un très bon bac littéraire, qui m’a permis de faire prépa et d’intégrer une école supérieure de commerce. »

 

DOUZE ANS CHEZ DISNEY

Dans sa carrière, Marlène Masure a pas mal bourlingué. Après l’École Supérieure de Commerce de Bourgogne, à Dijon (Côte d’Or), elle se fait les griffes au sein du groupe PepsiCo. Là voilà commerciale sur la région Nord-Est. Ses clients sont des hypermarchés et des centrales commerciales. C’est dur : « Je sortais de l’école et je devais négocier avec des chefs de rayons parfois pas très aimables qui me demandaient aussi de monter des têtes de gondoles ou de refaire les rayons avant l’ouverture du magasin. À l’école de commerce, on n’a pas de formation à l’usage du tire-palette ! J’ai fait tomber quelques palettes de boîtes de Pepsi et j’ai pleuré plus d’une fois sur les parkings des hypermarchés… » La jeune femme serre les dents : « Parfois il faut manger son pain noir pour gagner en humilité et être plus solide dans sa tête. »

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Marlène Masure, de Disney à TikTok – Numéro 39

S’ensuivent un déménagement à Lyon pour suivre son mari et l’enchaînement de quelques expériences pas toujours réussies : « J’ai fait des mauvais choix de carrière, ils m’ont permis de définir ce dont j’avais envie ou pas. »

Quand elle entre chez Electronic Arts, entreprise spécialisée dans les jeux vidéo, elle est certaine d’avoir fait le bon choix. Lorsque, cinq ans plus tard, son patron part chez Disney, il l’emmène dans ses bagages. Elle y restera douze ans : « J’ai occupé beaucoup de fonctions différentes : marketing, études, partenariats, régie commerciale… et je me suis amusée comme jamais. Disney reste ma plus belle expérience professionnelle ! »

 

PARIS 2024, AVANT LE JACKPOT TIKTOK

Mais le besoin de challenge se fait sentir. Marlène Masure a toujours travaillé pour des sociétés américaines. Elle cherche un projet au service de son pays. En 2019, la direction des JO de Paris la recrute comme directrice développement et marketing : « Une formidable expérience de trois ans », résume-t-elle. Et de poursuivre : « J’étais en charge des partenariats, de la billetterie et des produits sous licence, donc de générer des revenus pour financer les Jeux. » Elle bâtit elle-même son équipe, met en place les stratégies et construit des collaborations. Mine de rien, les pièces du puzzle s’assemblent.

En 2022, une personne de l’équipe France de TikTok suggère son nom pour le poste de responsable des opérations pour la France et le Benelux : « Ils cherchaient une personne pour faire grandir sur la plateforme des entreprises de divertissement, des labels de musique, des acteurs du sport et du gaming. Avec mon parcours professionnel, j’apportais une expérience de secteurs stratégiques. » Le process de recrutement est long et complexe, il nécessite une dizaine d’entretiens sur plusieurs mois.

Elle occupe la fonction pendant dix mois, quand la direction lui rajoute alors la responsabilité de l’Espagne et de l’Italie. Dix mois plus tard, Rich Waterworth, en charge de la zone Europe, Afrique et Moyen-Orient s’en va et lui propose de le remplacer. Depuis début avril, Marlène Masure est donc la nouvelle patronne Europe de TikTok : « L’entreprise est très jeune puisqu’elle n’a que six ans, son organisation doit donc être souple et adaptable. Tout va très vite, car la nature de l’entreprise veut ça. Quand on signe chez TikTok, on sait à quoi s’attendre, ce n’est pas une surprise ! »

Stéphane, son mari, lui-même directeur commercial chez Lavazza, n’en est pas moins étonné : « On se connaît depuis l’école de commerce. Son évolution professionnelle est extraordinaire, mais bien méritée. Elle a su construire une belle carrière, tout en sachant gérer sa vie familiale. C’est capital pour elle, surtout avec ses nouvelles responsabilités. Elle a besoin de prendre du recul et y parvient très bien. Le poste serait dur pour une personne seule, mais ensemble, c’est possible. »

C’est certain, l’ascension est fulgurante. Aujourd’hui, elle se rapproche des sources de décision. Son chef direct aux États-Unis n’est autre que le numéro deux de l’entreprise en perpétuelle évolution : « Avec plus d’un milliard d’utilisateurs dans le monde, la plateforme a grandi très vite, mais nous sommes encore en phase de développement. L’audience est diversifiée, à nous d’encourager la meilleure forme de contenus… »

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Marlène Masure, fidèle au Jura

Justement, aujourd’hui, TikTok cherche à s’associer aux événements qui font écho dans tous les pays. Le marketing qu’elle aime tant, joue à fond. Pour le Festival de Cannes, la plateforme a lancé un concours de création de vidéos avec remise d’un prix sur la Croisette pour les trois meilleures : « Nous avons reçu 74 000 films courts venus de cinquante-cinq pays. L’an dernier, ils ont généré huit milliards de vues, ce qui montre la vivacité et la créativité de la communauté. » Idem avec le sport. TikTok soutient tous les événements sportifs, comme Roland Garros, l’Euro de football ou les Jeux olympiques et paralympiques. La plateforme est encore partenaire officielle du Tour de France : « Grâce à ce partenariat, on partage des moments de vie avec les athlètes. Nous travaillons main dans la main avec les chaînes TV, tout simplement parce que l’objectif est de faire monter l’envie de voir l’événement, de mieux connaître les équipes. »

Il faudrait aussi citer le Festival de la chanson de San Remo, en Italie, ou plus récemment « Apprendre sur TikTok », un programme qui met en lumière les contenus éducatifs créés par des professeurs, scientifiques ou experts, pour répondre à ce que Marlène Masure appelle « l’appétence éducative française ». L’initiative a généré déjà plus de trois milliards de vues.

VOUS AVEZ DIT STRESS ?

Mais l’entreprise est particulière ; elle fait l’objet de critiques touchant à l’espionnage, la liberté d’expression des utilisateurs ainsi qu’aux contenus véhiculés. Bref, le géant fait peur. La Jurassienne qui vit cette réalité au quotidien parle d’un mauvais procès : « TikTok est une plateforme d’expression créative qui montre des vidéos, pas un réseau social. Son essence est de permettre à chacun de s’exprimer en partageant des expériences et ses centres d’intérêt. C’est ce qui m’a séduit dans ce projet. Beaucoup de communautés sont présentes sur la plateforme et se passionnent pour des sujets extrêmement divers. Rien qu’en France, une personne sur trois vient sur TikTok chaque mois, c’est colossal. J’aime cette idée que chacun d’entre nous peut être entendu, que des personnes peuvent lancer leur business grâce à TikTok, que les jeunes peuvent exprimer leurs opinions… »

Marlène Masure aime rappeler que 40 000 modérateurs vérifient au quotidien la sécurité des contenus et qu’il existe une charte rigoureuse. Si un contenu enfreint les règles, il est retiré : « TikTok est une entreprise privée dont la mission est de divertir. C’est une fenêtre sur le monde. Les utilisateurs en font ce qu’ils veulent. Nous avons tous à nous éduquer… »

« Je n’en reviens pas du poste qu’elle occupe et de la rapidité de son ascension et cela me fait un peu peur, confie sa maman. C’est génial pour elle, Marlène le mérite. Elle s’épanouit vraiment, mais elle vit sur un siège éjectable. Dans ce milieu, on ne travaille pas à long terme. »

L’intéressée, elle, préfère relativiser et vivre l’instant présent : « Il faut garder de la distance. Tout cela reste une activité professionnelle. Je pense qu’un chef d’entreprise qui fait chaque mois les feuilles de paye de ses employés, lui, peut avoir du stress… Ce qui compte pour moi aujourd’hui, c’est de passer du temps avec les équipes que je gère, de voir comment on peut apporter quelque chose de plus à nos partenaires. Cela me suffit pour être heureuse. Je ne me projette pas, mais ce qui est certain, c’est que quand j’évoque l’idée d’acheter une maison dans le Haut-Jura, mon mari est aussi motivé que moi. Il y aura donc un retour dans les prochaines années. J’aspire aussi à quelque chose de serein. »

Découvrez Numéro 39

By |2025-02-20T10:16:28+01:0022 juin 2024|Le magazine|

Depuis 2016, les Editions du Jura édite Numéro 39, « le magazine que les Jurassiens attendent ».

Haut de gamme et exigeant, Numéro 39 propose des portraits de Jurassiens aux destins extraordinaires (qu’il commande le porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle, dirige Tik-Tok en Europe ou crée la marque Freegun) et de personnalités qui ont tissé un vrai lien avec le département du Jura. A chaque fois, ce sont des itinéraires uniques.

Numéro 39 est un magazine gratuit – ce qui paraît incroyable, compte tenu de la qualité – diffusé dans les offices de tourisme, les fruitières à comté, si spécifique au territoire montagnard, et les boulangeries.

Il paraît en juin. Ses très nombreux lecteurs sont fidèles et toujours impatients d’en découvrir le contenu.

Le sommaire de l’édition 2024 de Numéro 39

Les portraits de

  • François Vauglin, maire du XIe arrondissement de Paris
  • Marlène Masure, la patronne de TikTok en Europe
  • Sylvain Curinier, le médaillé olympique
  • Georges-Antoine Florentin, le pacha du « Charles de Gaulle »
  • Aurélien David, compagnon du devoir au chevet de la cathédrale Notre-Dame
  • Anaïs Tarby
  • Pierre Sage
  • Cyril Atef
  • Bernard Chauvin

Et aussi

  • L’actualité des Jurassiens
  • Mon Jura à moi de Marika Godin
  • L’agenda Culturel

Vous pouvez aussi le découvrir sur notre site en cliquant ici.

Bernard Chauvin, le ponte des glaces Berthillon

By |2026-05-26T08:53:21+01:0022 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

Dans l’arrière-salle de la boutique Berthillon, au cœur du Paris historique, Bernard Chauvin règne en patriarche joyeux Depuis plus d’un demi-siècle, ce fils de paysans des Grangettes, à côté de Censeau, prépare les meilleures glaces du monde dans la plus pure tradition artisanale. Pas question de changer quoi que ce soit, la maison garde jalousement ses secrets.

Le sorbet à la fraise des bois en été, la glace aux marrons glacés en hiver. Le caramel au gingembre, le sésame noir, l’Agenaise aux pruneaux, le thym citron… La carte du glacier Berthillon donne le tournis, même le Tout-Paris se rue dans l’étroite rue Saint-Louis en l’île, pour déguster l’un des soixante-dix parfums proposés. À tel point qu’il a fallu acheter la boutique d’en face pour éviter l’engorgement et les soucis avec la municipalité. Berthillon, c’est une institution !

UN SUCCES BATI AU QUOTIDIEN

Le Jurassien Bernard Chauvin aime bien les histoires et il ne manque jamais l’occasion de raconter celle de Raymond Berthillon, son beau-père, qui, en 1954, alors qu’il a trente et un ans, débarque avec son épouse pour reprendre le café-restaurant de ses beaux-parents. Ce boulanger de métier, qui vient de revendre son affaire, ne se plaît toutefois pas dans ce rôle de bistroquet. Lui, son truc, ce sont les glaces, et comme il a emporté une sorbetière, il commence à faire ce qu’il aime. D’abord pour les gosses du quartier qui, le dimanche, embarquent leurs parents jusqu’à cette boutique pas comme les autres. La suite, tout le monde, ou presque, la connaît : le bouche-à-oreille, le travail… Les glaces Berthillon n’en finissent pas de plaire. Il faut dire aussi que Raymond et Aimée-Jeanne, son épouse, mènent plutôt bien leur barque.

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Bernard Chauvin, un Jurassien à Paris – Numéro 39

Mais on peut, on doit même, se poser la question : pourquoi cette sorte de folie autour de ces glaces, jusqu’à faire de la petite enseigne La Mecque du bon goût parisien ? La réponse se trouve dans la personnalité du couple. Ici, dans l’atelier au fond de la boutique, tout est artisanal et, surtout, les goûts sont authentiques, autant que le savoir-faire. Produits naturels frais, de qualité exceptionnelle, nouveautés incessantes — notamment le fameux sorbet à la fraise des bois qui épouvanta la patronne –, prise de risques, audace… Sans oublier la chance incarnée par un certain Henri Gault qui, en 1961, prépare avec son ami Christian Millau son premier guide gastronomique. À la recherche de références gourmandes, il débusque ce petit coin, très parisien, qui ne ressemble à rien d’autre et l’intègre à son ouvrage. En une quinzaine d’années, Berthillon fait sa place au soleil. C’est dans ce contexte que va débarquer notre homme originaire du plateau de Nozeroy.

 

JURASSIEN UN JOUR, JURASSIEN TOUJOURS

Bernard Chauvin est à lui seul une légende. Il est né en 1948 aux Grangettes, du côté de Censeau, de parents et grands-parents paysans : « J’appartiens à la famille des Vallet, nous faisions le pèlerinage à [l’ermitage de Notre-Dame] de Mièges depuis que j’étais gosse. » Mais seul le destin décide de la vie des gens. La semaine suivant sa naissance, son grand frère décède d’une méningite foudroyante. Sa mère ne s’en remet pas. Le médecin de famille propose de lui faire changer d’air. Aussitôt son père achète l‘hôtel de Malbuisson dans le Haut-Doubs. Quand la famille quitte les Grangettes pour les berges du lac de Saint-Point, il est encore bébé. Il va y rester jusqu’à ses vingt-trois ans, mais conservera toute sa vie l’odeur de ses racines familiales : « J’adore le Jura, je me sens jurassien. J’aime Arbois, Andelot, la forêt de Joux… Tout ce secteur qui a l’odeur du sapin. Aujourd’hui, quand je passe en voiture, je baisse les vitres et je pars dans mes rêveries. C’est un endroit propice à la réflexion, j’aime l’arbre, surtout les fruitiers en fleurs. Je ne suis pas resté longtemps dans le Jura, mais il reste en moi cet esprit jurassien que je ne peux pas expliquer. Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est un truc fabuleux ! »

Son enfance, c’est l’école primaire de son village, puis à Pontarlier (25) et à Dijon (21) jusqu’au certificat d’études. Ensuite, retour à Malbuisson, où il alterne le travail familial en cuisine et les stages dans les restaurants parisiens pendant trois ans pour préparer son CAP de pâtissier : « Sans être rémunéré, mais pour apprendre le métier. Mon père ne connaissait rien à la cuisine, il embauchait chaque année un chef différent. Mes deux frères et moi, on a appris sur le tas. »

UNE HISTOIRE DE BLANCS D’ŒUFS

En 1968, il a vingt ans. En plus de son affaire voisine de la forêt de la Fuvelle, son père achète une fabrique d’escargots en boîte. Et voilà le fils parti sur les routes dès le lundi matin avec son camion pour vendre sa marchandise. Il rentre quand il n’a plus rien : « On n’avait pas de vacances à cette époque et on n’en éprouvait pas le besoin ! »

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Bernard Chauvin et sa fille – Numéro 39

Pendant près de quatre ans, son paternel arpente Paris, il fouine pour trouver la bonne affaire et finit par dénicher une fabrique de mousse au chocolat à la pointe Rivoli. Il installe aussi des frigos et c’est en posant un de ces engins chez Berthillon que le patron lui avoue n’avoir besoin que des jaunes d’œufs pour ses glaces. Aubaine, les Chauvin eux, n’ont besoin que des blancs. Bernard Chauvin est chargé de les récupérer et c’est ainsi qu’il aperçoit Marie-Josée, avec qui il entame bientôt une histoire d’amour : « J’étais le paysan de la campagne, mon père avait dans la tête de ramener Marie-Josée chez nous, elle aurait été bien utile. Mais elle n’a rien voulu savoir, elle m’a dit : “ou tu viens à Paris, ou on casse !” On s’est marié en 1971 et j’ai dit à mon père que je partais à Paris travailler chez Berthillon. J’ai eu ma première feuille de paye à vingt-trois ans. »

Le Jurassien débarque dans un milieu qui garde jalousement ses secrets : « Mon beau-père faisait de très bonnes glaces, mais sans plus. Les combines du métier, personne ne me les a données, je me suis imposé par mon travail. » Il faut dire que le jeune homme a un gros atout dans sa poche : la fille du patron, bien sûr, mais aussi la fameuse glace agenaise (aux pruneaux et à l’Armagnac) qu’il avait eu le culot de préparer lorsque son futur beau-père s’était déplacé à Malbuisson. Cette audace avait conquis Raymond Berthillon. D’ailleurs l’Agenaise figure toujours sur la carte de la maison parisienne.

Du point de vue économique, la suite n’est qu’une succession d’initiatives judicieuses : agrandissement de la boutique, contrats avec des restaurateurs, recherche de nouvelles recettes, course à l’excellence… Le père et le beau-fils travaillent main dans la main dans l’arrière-salle, la mère et la fille soignent les clients en salle. Les années 1972/73 marquent l’essor de la renommée familiale, mais dans la bouche de Bernard Chauvin, c’est surtout une suite d’anecdotes : « On donnait une cuillère aux clients pour qu’ils goûtent. S’ils n’aimaient pas, on abandonnait. Un jour, un homme nous dit qu’il avait goûté en Afrique du Sud un poisson avec une sauce extraordinaire ananas-basilic. Aussitôt on a décidé d’en faire une glace. Mais la première n’avait aucun goût ; dans la seconde, on sentait trop le basilic. Du coup, on a fait chauffer l’ananas et, à la dernière minute, on a rajouté le basilic. C’était gagné. Pareil pour les fruits exotiques qui n’étaient pas connus. Notre premier fournisseur a été une filiale d’Air France qui ne voulait pas de fruits trop mûrs. Nous, c’est ce qu’on recherchait… »

 

LE SUCCES MODE D’EMPLOI

Des histoires comme celles-là, Bernard Chauvin en a plein sa besace. Il raconte encore la fameuse tarte tatin, dont raffole la jet-set de l’île Saint-Louis : « Ma fille Muriel connaissait bien les organisateurs de la Biennale de Venise, ils nous ont demandé nos tartes. C’est comme ça qu’on a eu droit à de beaux articles. » Le succès appelant le succès, les Berthillon rachètent la boutique attenante, où ils aménagent un salon de dégustation, puis celle d’en face (c’est son nom) pour que les clients qui font la queue dans la rue en attendant leur cornet n’empêchent pas les voitures de passer. Ils ont aussi développé leur partenariat avec des restaurants ; certaines brasseries utilisent même leur nom aujourd’hui.

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Berthillon, l’adresse des gourmands de bonnes glaces à Paris – Numéro 39

Malgré ce succès devenu international, rien n’a changé, ou presque, depuis cette époque, du moins en apparence. À soixante-seize ans, Bernard Chauvin semble le plus heureux des hommes, entouré de sa fille Muriel qui a repris l’affaire et d’une équipe grouillante de vingt-neuf personnes. Sans parler de sa petite-fille Alexandra, qui pourrait bien – qui sait ? – rejoindre le groupe. D’ailleurs le patriarche affiche un sourire qui en dit long : « Je suis là au cas où il y aurait un souci, c’est rassurant pour tout le monde. »

Pourtant, le succès de la maison repose sur des choix stratégiques résolument conservateurs et même paternalistes que la famille a su imposer, y compris à sa clientèle. Les congés, par exemple. Chez Berthillon, on ferme pendant toutes les vacances scolaires, sauf à Noël, ce qui permet de conserver le personnel : « Chez nous, les gens travaillent le samedi et le dimanche, c’est lourd. Il faut leur donner de bonnes conditions. Nous avons des Sri-Lankais qui sont là depuis trente ans, ils ont retrouvé une forme de famille et nous prenons de jeunes étudiants qui viennent le week-end pour payer leurs études. »

 

L’AVENIR DANS LA TRADITION

L’autre engagement non négociable, c’est la dimension artisanale. Uniquement des produits naturels de première qualité, des fruits préparés la veille et travaillés dès 4 h 30 du matin à la turbine à glace et pas au freezer. Idem pour les fournisseurs. La vanille (plus d’une tonne utilisée l’an dernier) arrive de Madagascar par lots de 300 kg et un peu de Tahiti. Les mandarines de Sicile sont épluchées à la main. Les fraises des bois du nord de Malaga sont travaillées en moins de 48 heures. Les poires sont issues d’un verger de l’Oise et, en hiver, les marrons glacés sont préparés à la main. Quant à la crème venue d’Isigny, elle est spécialement fabriquée pour la maison parisienne. Bernard Chauvin est intraitable sur la qualité : « Il faut rester dans ce qu’on sait faire et avoir toujours en tête la valeur travail. Nous sommes arrivés à un point où nous devions choisir : ou bien rester des artisans sur place, ou bien devenir des industriels et s’agrandir en banlieue. Nous avons choisi l’artisanat. L’objectif aujourd’hui est de bien transmettre l’affaire à ma fille. Si on y arrive, on aura tout gagné. »

Justement, Muriel entend bien poursuivre l’aventure sous le même étendard de la tradition. Dans le magasin, elle a un œil sur tout. C’est là qu’elle a passé toute sa vie : « A quinze ans, je venais déjà, je ne me suis jamais posé de questions. Pour moi, il était évident que je travaillerais là, je me suis peut-être limitée. Cela m’aurait fait du bien d’aller voir ailleurs, mais c’est comme ça, je suis née dans la glace. »

L’artisanat a un coût. Les glaces Berthillon sont-elles hors de prix, réservées à une élite ? Le dernier mot revient une fois de plus à Bernard Chauvin : « Même pas ! Un jour, la revue Que Choisir a donné le prix de la glace au poids. Nous ne sommes pas plus chers que les autres ! Nous utilisons plus d’un kilo de fruits par litre de sorbet et un litre de glace pèse 1 kg, soit plus du double d’un industriel. On paye le lait un euro le litre… Si on veut garder nos fournisseurs pour garantir la qualité, il faut accepter de payer le juste prix. » Une devise qui ne se contredit pas. L’enseigne passe plus de 1 000 litres de glace par jour.

Georges-Antoine Florentin, le pacha du Charles-de-Gaule est encore Jurassien

By |2026-05-26T09:17:37+01:0021 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

À quarante-sept ans, il est le quatorzième commandant du porte-avions Charles-de-Gaulle. Depuis l’été dernier, Georges-Antoine Florentin bat pavillon français sur le plus prestigieux bâtiment de guerre du pays. Un honneur et une immense responsabilité pour celui qui a passé toute son enfance entre Lons-le-Saunier et Poligny.

Il le dit avec un brin d’amusement, son cas représente une anomalie statistique. En une vingtaine d’années d’existence, le « Charles de Gaulle » a été commandé deux fois par un Jurassien [lire Numéro 39 de l’été 2019], ce qui constitue pour le matheux qu’il est une sorte d’énigme. Ainsi le Jura, bien campé loin de la mer, fournit-il à la Marine française un quota surdimensionné de cadres d’excellence. Comment expliquer ce phénomène ?

Un homme ancré dans les valeurs familiales

On ne devient pas pacha (c’est le surnom du commandant) sur un porte-avions portant l’arme nucléaire par hasard. Encore moins par chance. S’il est une vertu cardinale dans ce cheminement, c’est bien la fidélité à des valeurs : « Je crois qu’on choisit ce métier par vocation, il ne peut pas en être autrement. En ce qui me concerne, cette vocation m’est probablement venue par la transmission de valeurs familiales et aussi parce que mon grand-père maternel était officier de Marine. Quand j’allais à Toulon (Var), chez mes grands-parents, je voyais passer les bateaux dans la rade. Je me souviens en particulier de l’impression de puissance qui se dégageait de l’appareillage du porte-avions “Clemenceau”, lorsque le groupe aéronaval a été déployé vers le détroit d’Ormuz. J’avais dix ans, cette image m’a marquée. »

Rien d’étonnant alors que notre Jurassien ait été attiré assez vite par un sens aigu du service : « Je voulais servir la France au sein de la Marine parce que cela constitue une aventure humaine incroyable, mais aussi un engagement total. Accepter de porter les armes et utiliser la force si nécessaire, risquer sa vie… Tout cela est très singulier. Ce que je rappelle à mes jeunes marins lorsqu’ils s’engagent, c’est qu’ils ne signent pas un contrat de travail. Ils deviennent militaires. C’est un état qui les lie à la France et qui a des conséquences sur leurs familles. Celles-ci doivent accepter de les laisser partir, en sachant que le métier des armes présente des risques. » Et Georges-Antoine Florentin le répète, la motivation est nécessaire, mais aussi la rigueur : « La mer est un milieu dangereux, opérer un porte-avions nucléaire présente des risques multiples, et être les plus forts en opération ne s’improvise pas. »

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Donc, on l’a bien compris, le terreau familial a joué un grand rôle dans une carrière pour le moins brillante. Reste que ces notions de fidélité ne se développent pas en claquant des doigts. Son père, Georges-Henri, a fait carrière comme ingénieur général des Eaux et Forêts, il est aujourd’hui président de l’association France Bois 2024 [lire page 105] et défend la noblesse de ce matériau dans la construction, notamment à l’occasion des Jeux olympiques de Paris. Lui aussi – qui est conseiller municipal à Sirod – est un homme de convictions, de principes. La transmission s’est faite naturellement : « Ce n’est pas un garçon expansif, il est travailleur, décrit l’aîné. Il a le sens des valeurs : le dévouement, l’attachement à son pays, la solidarité, la dignité. Ce sont les valeurs de la République, mais ce sont aussi des valeurs très jurassiennes. »

L’odeur du Jura par-delà des les vagues

La famille, les racines, les souvenirs… Voilà qui compose une grande partie du personnage qu’est le pacha du « Charles ». Installé dans le Sud avec les siens (quand il pose pied sur la terre ferme), buriné par le vent et le soleil, rompu à la rudesse du métier des armes, lui qui doit sans cesse veiller, voir, écouter, sentir la vie qui fourmille à bord, lui qui se tient en permanence prêt à tout, aime pourtant se rappeler ses années jurassiennes : « Notre région, c’est celle de Champagnole, dont est originaire la famille maternelle de mon père. Une autre branche de la famille est issue de Morez. Nous revenons régulièrement dans la région. C’est toujours l’occasion de se ressourcer grâce à un contact fort avec la nature. »

On serait tenté de jouer sur les mots : un contact, mais aussi un contrat. Le Jura, ce sont des lieux de jeunesse, des espaces de vie sauvage et forte. Quelque chose qui a des accointances avec la mer par son mystère, sa puissance. C’est également le pays de l’imaginaire, de tout ce que le petit Georges-Antoine a gardé au fond de lui et qui, parfois, dans sa cabine, revient le chercher : le passage sous le Grand Saut aux cascades du Hérisson, par exemple : « J’imaginais Lacuzon sortir du Médecin des Pauvres [le roman populaire de Xavier de Montépin qui raconte, de façon très romancée, l’histoire du capitaine Lacuzon, N.D.L.R.], disparaître derrière la masse d’eau et remonter au château de l’Aigle… »

C’est comme ça qu’on garde son âme d’enfant, qu’on la trimballe tout au long de son existence, pour que vive toujours ce pays ancré entre réalité et imaginaire. Quand il revient aux sources, comme il est sportif, il enfile les chaussures et va guetter les chamois vers Châteauvillain ou grimpe sur les balcons du Léman ou, plus proche, part du côté de la source ou des pertes de l’Ain. Encore un coin magique et toujours ce lien avec l’eau : « Le Jura est un territoire authentique, riche d’une nature préservée. C’est presque banal de le dire, mais on touche à l’essence de la liberté quand on se trouve dans ces grands espaces. Mes souvenirs d’enfance me ramènent à ces lieux : pêche dans l’Ain, baignade à Chalain, ski aux Rousses, balades en forêt avec papa qui nous a transmis son amour pour ce milieu. » Quant aux habitants de ces contrées préservées : « Je conserve de mes années d’enfance le souvenir de personnes au regard lumineux des gens authentiques ». Revenir vivre dans le Jura ? « Peut-être, il est trop tôt, mais l’avenir le dira. »

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Il existe beaucoup d’idées reçues sur le milieu militaire, sur l’image du soldat, mais il faut bien reconnaître que s’élever dans la hiérarchie demande un certain nombre de prédispositions. Georges-Antoine est né à Paris en 1977, à l’époque son père suit encore ses études. Quand il a dix-huit mois, la famille s’installe dans le Jura. Le petit garçon fréquente l’école des Perchés à Poligny, puis celle de la Salle, à Lons-le-Saunier. Il revient à Paris à l’âge de dix ans. La suite est un petit festival car le Jurassien a ce qu’on peut appeler une certaine faculté à étudier : Bac S (scientifique à l’époque), puis math sup et math spé (aujourd’hui prépa math). Le cursus est obligatoire pour intégrer l’École navale de Brest (Finistère), en 1998, où il étudie encore pendant deux ans et embarque une année sur le porte-hélicoptères « Jeanne-d’Arc » : « C’est l’école d’application des officiers de Marine, où l’on apprend la conduite des opérations aéromaritimes. J’ai eu la chance pendant cette année de faire le tour du monde. De beaux souvenirs de marin. » En fin de scolarité, il est affecté à Brest, puis aux Antilles. Au total quatorze ans à servir sur les bâtiments de surface, dont quatre années à bord des frégates d’escorte du « Charles-de-Gaulle ». Tiens, tiens… On se rapproche !

Un futur amiral ?

Pendant toutes ces années, il commande à deux reprises le bâtiment-école « Lion », qui forme les élèves de l’École navale, ainsi que l’aviso « Commandant Ducuing », avec lequel il sillonne la Méditerranée et la Mer Rouge. À terre, il sert comme chef de cabinet de l’amiral commandant la force d’action navale, puis, après l’École de guerre, enchaîne durant trois ans et demi au sein du cabinet des généraux de Villiers et Lecointre. Plus récemment, il a commandé le centre opérationnel de la Méditerranée. En 2020, il devient commandant en second du « Charles-de-Gaulle », avant d’en prendre le commandement en juillet 2023.

Une belle carrière, loin d’être finie. Georges-Antoine Florentin est un homme de terrain, un homme de la mer qui regarde son poste très envié avec un certain recul : « Malheureusement, le commandement du “Charles-de-Gaulle” ne dure que deux ans. Après, ce sera la fin de ma carrière embarquée et j’irai servir à Paris, car il n’existe pas de poste embarqué plus élevé. Si on me demandait de rester au-delà de deux années, je dirais oui immédiatement. Mais ça ne fonctionne pas comme cela, place aux jeunes ! ». Et l’amirauté ? Pourquoi pas, ce n’est pas impossible, qui peut dire de quoi demain sera fait ?

Une responsabilité énorme

Revenons au « Charles ». Le porte-avions français reste le fleuron de la marine nationale et il occupe une place particulière dans le cœur des Français : « Il est emblématique, extrêmement puissant. À bord, il y a des centaines de marins, du matériel, des avions, du carburant et une partie de la force de dissuasion nucléaire. C’est une grande responsabilité que de porter les armes sur le bâtiment le plus puissant de la nation. Le commandant décide de l’action à mener pour surclasser un éventuel adversaire, il doit fixer le cap à long terme et donner du sens au quotidien des marins pour qu’ils soient les plus forts en opérations. Cela impose exemplarité, exigence bienveillante et enthousiasme. »

Si Georges-Antoine Florentin met autant l’accent sur les notions de dévouement et d’efficacité, c’est parce qu’il a vu l’environnement international se modifier ces dernières années : « Le durcissement du contexte international, on l’observe en mer depuis plus de dix ans. De nombreuses nations s’arment et l’éventualité d’un conflit naval ressurgit. Sur le “Charles-de-Gaulle” et ses escorteurs, on n’a jamais cessé de se préparer au combat de haute intensité, qui constitue l’ADN du groupe aéronaval. Pendant quinze ans, le porte-avions a été employé pour mener des actions vers la terre, sans grande opposition en mer. Les choses ont changé quand j’étais commandant en second, et nous avons poussé encore plus loin nos entraînements au combat de haute intensité. Pour gagner le combat en mer, il faut entretenir le bateau, le faire évoluer, s’entraîner au plus proche du réel et préparer les esprits à être plus forts que l’adversaire. »

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Georges-Antoine Florentin – Marine Nationale

Difficile, dans ce contexte de ne pas évoquer la solitude de celui qui commande, même si, comme le souligne l’intéressé, le travail occupe l’essentiel des journées : « Difficile de se sentir seul quand on met deux mille marins sur 260 mètres ! Il y a une grande promiscuité à bord, on croise du monde en permanence et l’action quotidienne sur un porte-avions est une œuvre collective à laquelle chaque marin, du plus jeune des matelots au commandant, participe. L’isolement du bateau, en revanche, impose de se débrouiller, en cas de problème technique par exemple, avec les moyens du bord. Quant à la solitude du commandant, elle ne me pèse pas beaucoup, je suis entouré d’une équipe extrêmement compétente qui m’aide à prendre de bonnes décisions, et ce sont les discussions avec mes marins qui me procurent mon énergie. Bref, seul je ne peux rien ; en équipage, nous pouvons tout ! »

Une vie d’éternel absent

Marié et père de cinq enfants, ce grand voyageur a appris à composer avec l’absence des siens et les aléas qui composent son quotidien. L’incertitude de cette vie fait partie de la culture des familles de marins et c’est ensemble qu’elle se gère. Pour le conjoint et les enfants, il faut apprendre à faire tourner la maison sans papa et l’accueillir quand il revient : « J’ai de la chance d’avoir une épouse et des enfants formidables qui ont appris à gérer ces absences. Si cela n’avait pas été le cas, je n’aurais pas pu avoir ces responsabilités. En mission, il faut parvenir à maintenir le lien, ce qui n’est pas toujours simple, même avec la possibilité de téléphoner à la maison chaque jour car les rythmes et les quotidiens sont très différents entre ce qui se vit au foyer ou à bord. Au début de ma carrière, on correspondait par lettres, les échanges étaient plus profonds que par téléphone. À chacun de trouver le bon équilibre en mission. Les retrouvailles sont toujours un moment extraordinaire, puis il faut retrouver lentement sa place dans un quotidien qui a été différent pendant plusieurs mois. C’est une autre aventure. »

Le « Charles-de-Gaulle » a terminé il y a quelques semaines sa mission en Méditerranée. Un peu de repos et le commandant reprendra la mer avec tous ses marins (hommes et femmes) qui ont choisi de servir la France dans un métier très particulier. Ils n’auront pas la même carrière que leur pacha, mais ils apporteront au quotidien leur part d’eux-mêmes. C’est en ce sens que Georges-Antoine Florentin leur rend hommage : « La force du “Charles-de-Gaulle”, ce sont les marins qui composent son équipage. Mon rôle consiste à les faire grandir pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes au service de la France, et de leur permettre d’emprunter le très bel escalier social proposé par les armées : on peut commencer matelot et finir sa carrière comme officier supérieur. J’essaie autant que possible de prendre soin de mon équipage, comme si c’était ma propre famille. »

Anaïs Tarby, food luck

By |2026-05-26T10:00:40+01:0015 juin 2024|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°9 en juin 2024]

Avec ses trois copines, la petite-fille d’Henri Maire a ramené des USA le concept de cuisine partagée. Et voilà Les Camionneuses catapultées depuis dix ans tête de pont dans le monde parisien de la cuisine de rue.

Anaïs Tarby est issue d’une famille d’entrepreneurs jurassiens et pas n’importe laquelle. Son grand-père s’appelle Henri Maire. Sa mère, Marie-Christine Tarby, a notamment présidé le Comité interprofessionnel des vins du Jura (CIVJ), ainsi que Vin et Société, l’association qui défend l’image du vin en France. On lui doit la cuvée du Tour du Monde ou l’enfouissement de bouteilles dans la chartreuse de Vaucluse, au fond du lac de Vouglans. C’est dire qu’elle a de qui tenir.

Après ses études, Anaïs ne souhaite pourtant pas travailler dans le milieu du vin, mais dans la restauration. Avec trois copines, elle se dit qu’elle pourrait ouvrir quelque chose, sans savoir quoi exactement. Mais à Paris, c’est compliqué. Les places sont chères, la concurrence féroce. Anne-Laure, l’une des filles de la petite bande, est journaliste gastronomique et, un jour, elle leur parle de cette nouvelle tendance venue des États-Unis : les food-trucks. Pour en savoir un peu plus, Anaïs Tarby lit un ouvrage sur la cuisine partagée, car c’est bien de cela qu’il s’agit : « L’idée était de créer un lieu de préparation, une cuisine toute équipée dans laquelle des chefs de food-truck viendraient tester leurs produits avant de se lancer. Il n’en existait pas en France. »

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Anaïs Tarby devant le portrait d’Henri Maire – Numéro 39

Nous sommes en 2012, les filles s’envolent pour deux semaines aux USA. Durant leur séjour, elles prennent le temps de visiter plusieurs structures faisant écho à leur projet. À leur retour, elles font le point : il existe quatre camions restaurants à Paris. Elles leur envoient un questionnaire qui dit à peu près ceci : avez-vous besoin de « commissary » ? Pour être plus précis, un back-office (arrière-boutique) pour mener à bien votre activité ? Trois sur quatre répondent positivement. Soit ils recherchent des locaux, hors de prix dans la capitale, soit ils n’ont pas le matériel, soit ils veulent tester de nouveaux produits sans prendre de risques.

La voie semble libre. Le quatuor ouvre sa première cuisine à Vincennes, en 2014, dans une ancienne cantine scolaire qui ne représente pas un gros investissement. Les Camionneuses sont en route.

 

DU FOOD-TRUCK AU VAINQUEUR DE TOP CHEF

Le concept se veut néanmoins plus ambitieux. Bien sûr, des équipes viennent et travaillent ensemble dans un même lieu. Bien sûr, la volonté d’échanger, de découvrir, de s’épauler est manifeste, mais ses initiatrices voient plus loin. Elles veulent créer un ensemble d’activités complémentaires : « A Vincennes, on visait surtout une clientèle food-truck parisienne et de la première couronne, mais en réalité les food-trucks viennent de plus loin. Nous avons élargi les profils et fait évoluer notre matériel. Il est adapté autant aux gros volumes qu’à l’artisanat. » Résultat, aujourd’hui, 80 % des utilisateurs sont des traiteurs, pâtissiers, restaurants scolaires ou encore artisans. Cela concerne aussi bien la petite chaîne de magasins en direct des producteurs, que les tourtes faites par le gagnant de Top Chef, l’emblématique émission culinaire de la chaîne de télévision M6.

En dix ans, Les Camionneuses sont devenues la plus grande cuisine partagée de la Ville-Lumière. Elles occupent trois cent quatre-vingts mètres carrés sur deux niveaux. En bas, on discute, on échange, on planche sur de nouveaux projets, on se forme… En haut, on prépare, on mijote, on chauffe, on teste… Dans leurs locaux du XVIIIe arrondissement de Paris, à deux pas de la Porte de la Chapelle, elles ont optimisé l’espace. Ici, dans un quartier en totale reconstruction pour les Jeux olympiques d’été, chaque espace compte et il faut accueillir tout le monde. Un vrai casse-tête.

Au fil des ans, Les Camionneuses ont aussi étoffé leur offre avec L’Agence. Sous ce label, elles proposent une activité liée à l’événementiel. Les organisateurs de cocktails, de soirées, de concerts et autres lancements de marques peuvent faire appel à elles. Elles s’adaptent, qu’elles doivent gérer cinquante personnes ou quinze mille : « On choisit dans notre réseau les intervenants les plus adaptés et on les programme. »

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Anaïs Tarby – Numéro 39

Autre particularité, elles mettent en scène ces animations avec des triporteurs, des carrioles ou des food-truck vintage. Un événement dans l’événement. Autre axe de développement, La Société, un espace de réflexion autour de la cuisine, accueillant des ateliers culinaires, des conférences, des formations…

Aujourd’hui, Les Camionneuses, ce sont vingt personnes et un chiffre d’affaires de 2,2 millions d’euros : « Nous avons été très bien soutenues pendant la Covid et la saison suivante a été complètement folle. Le chiffre a été multiplié par trois. Il y avait un retard à rattraper. La tendance s’est confirmée en 2023 », se félicite Anaïs Tarby.

 

FONCEUSE, MAIS… AUSSI PRUDENTE

Reste la question du nom de l’entreprise : pourquoi Les Camionneuses pour une société qui touche à la gastronomie ? Évidemment, il fait référence à la cuisine de rue et au phénomène food-truck. Mais il y a autre chose. Trois des quatre fondatrices sont homosexuelles. « Le mot nous a fait rire, on s’est dit que ce serait bien de nettoyer un peu cette idée qui traînait autour des camionneuses. En plus, c’est très porteur ! », s’amuse la manager aux racines franc-comtoises. Pour autant, elle n’en fait pas un combat : « Mon épouse Caroline est à l’origine du projet avec moi. Le mot camionneuse n’est pas péjoratif. Nous sommes très ouvertes et respectueuses des autres. Notre équipe est très variée, que ce soit en genre, religion ou origine. Le monde de la cuisine est assez macho, mais quand il s’agit d’aller voir les banques, être une femme est plutôt positif. C’est même un plus. »

Présidente de l’entreprise, elle mène seule le bateau depuis dix ans, même si chaque décision fait l’objet de discussions. Néanmoins, elle s’interroge parfois : « Les Camionneuses se développent lentement, je suis prudente. Par rapport à mes copains entrepreneurs, je me pose davantage de questions, je fonce moins. Parfois c’est bien, ; d’autres fois, c’est un poids. »

 

LA REVELATION LONDONIENNE

Pour Marie, son amie d’enfance, il n’y a rien là d’anormal : « Les Camionneuses, c’est avant tout un projet de vie qu’elle mène avec ses amies et son épouse. Elle est très impliquée, c’est même inscrit en elle. Elle a reçu de sa mère la culture féminine de l’entreprise et de la réussite, c’est son identité. »

D’ailleurs, les idées ne manquent pas : une nouvelle cuisine, plus grande, sur Paris ou dans la première couronne, et un développement en province sont envisagés : « Il faudrait davantage de place pour accueillir des profils que l’on n’a pas aujourd’hui, par exemple des entreprises de plus de dix personnes en cuisine et des tarifs encore plus accessibles pour les tout petits projets. »

À quarante-deux ans, Anaïs Tarby a toujours trempé dans le monde de l’entreprise et, évidemment, se profile déjà l’ombre du grand-père maternel, le fameux Henri Maire, pape des vins du Jura. La statue du Commandeur. Mais ne brûlons pas les étapes. Née à Lyon (qui est aussi la ville d’attache de son épouse), la fillette déménage pour suivre ses parents à la capitale quand elle a dix ans. Après Sciences-Po et un DESS audiovisuel en management des médias, elle œuvre en télé dans l’acquisition de contenus et part deux ans et demi à Londres, où elle évolue dans le monde des portables en tant que développeuse d’applications et acheteuse de contenus. Là, elle apprend à monter des équipes : « Je travaillais beaucoup dans l’innovation, mais j’en étais arrivée à un point où je ne parlais plus que d’algorithmes. Je me suis sentie un peu perdue. »

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Dans les locaux des Camionneuses – Numéro 39

C’est sur les bords de la Tamise que germe toutefois l’idée d’une aventure dans la restauration : « J’ai découvert qu’on mange très bien à Londres le midi, il y a beaucoup de restaurants pas chers. À Paris, j’ai constaté que ce n’était pas le cas. Il y avait donc de la place pour une cuisine simple, variée et accessible. Et puis sont arrivés les premiers food-trucks et j’ai compris qu’on pouvait amener de la qualité. »

Ainsi est née toute l’aventure. Anaïs Tarby ne cache pas l’atavisme familial. C’est dans le Jura que, depuis sa plus tendre enfance, s’est bâti son goût pour les bonnes choses : « Ma famille a toujours été dans le vin, je suis issue de ce milieu. J’ai appris à apprécier les bons produits, j’aime les choses simples et, dans le Jura, on mange très bien. J’y ai passé toutes mes vacances et j’y retourne très régulièrement. Ma mère vit encore à Arbois. Nous allions très souvent au restaurant, nous parlions toujours des vins. C’était magnifique. Il y avait un accent, une âme, quelque chose de très vrai. Mes racines ne sont pas à Lyon, elles sont dans le Jura. »

 

AU NOM DU GRAND-PERE,HENRI MAIRE

Et Henri Maire dans tout ça ? Si la petite Anaïs a vécu les heures fastes de Grange-Grillard, elle en a suivi le déclin, même si ses parents ont tout fait pour la tenir à l’écart. Elle a vingt-cinq ans au moment de la vente définitive. La fin de l’empire qui a duré de longues années est inscrite en elle : « De toute façon, je n’étais pas partie pour reprendre l’entreprise. Je n’étais pas tentée à l’époque. J’étais jeune et ce n’est pas mon histoire. »

Voilà qui est dit. Ce qui n’empêche pas les souvenirs : « Henri Maire, c’est mon grand-père. C’était l’entrepreneur de la famille, un fonceur. Je me rends compte, avec le temps, de tout ce qu’il a fait. Il a construit une boîte avec rien, il a été malin, soulevé des montagnes et a considérablement développé l’entreprise. Moi, j’ai posé les bases de la mienne, je ne serais pas capable de faire ce qu’il a fait. »

Et quand on demande à celle qui avoue ne pas beaucoup cuisiner ce qu’elle pense des vins du Jura, la réponse est celle de l’entrepreneuse : « Nous faisons de la restauration, pas des vins, mais si je devais mettre des vins du Jura à l’honneur sur un événement à Paris, ce serait des vins nature que nos clients attendraient… »

Et puis Anaïs Tarby dit davantage tenir de sa mère : « Elle a investi dans les Camionneuses, c’est une fan. Mais elle sait qu’une entreprise peut se retourner. Je sais qu’elle me conseillerait de ne pas prendre trop de risques. » Ce que l’intéressée, Marie-Christine Tarby, confirme : « Je ne m’attendais pas à ce qu’elle devienne cheffe d’entreprise. Anaïs a cherché sa voie et l’a trouvée. Elle développe les Camionneuses progressivement, elle n’a jamais hésité à bifurquer, à trouver des opportunités… Elle est dans la food, c’est un domaine un peu familial, mais sur des solutions innovantes. Je pense qu’elle est bien dans le coup. » 

Jeanne Vicerial, fil d’Ariane

By |2026-05-26T10:01:08+01:0030 juin 2023|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°8 en juin 2023]

Tout à la fois couturière et sculpteuse textile, créatrice d’un robot-tisseur unique en son genre, Jeanne Vicerial n’en finit pas de surprendre. Ses œuvres ont d’ailleurs convaincu la célèbre galerie Daniel Templon de lui ouvrir ses portes parisiennes cet hiver pour une exposition « habitée ».

Jeanne Vicerial n’a pas son pareil pour désorienter son monde. Vous l’attendez dans son domaine de prédilection, la couture, et vous la découvrez sculpteuse. Vous la croyez hantée par les mystères de la mythologie, et vous rencontrez une technicienne. Vous l’imaginez féministe, elle se veut simplement femme… Non, vraiment cette fille, dont les arrières grands-parents habitaient Mesnay, près d’Arbois, est inclassable !

UN ITINERAIRE COUSU… DE FIL NOIR

Longue brune ténébreuse, toute vêtue de noir, cette jeune femme est un personnage aussi énigmatique que ses sculptures textiles. Petite exégèse, néanmoins pour tenter de comprendre une alchimie complexe : bac STIAA (sciences et techniques de l’ingénierie et arts appliqués) à Besançon en 2009 ; DMA (diplôme des métiers d’art) à Paris, en 2011, pour être costumière : « On y apprend les techniques du sur-mesure et de la haute couture, la corseterie et la psychologie du personnage, c’est-à-dire comment celui-ci rentre dans son costume… » Master en design vêtement aux Arts Déco en 2015, qui l’amène à un constat majeur : le prêt-à-porter a posé des problèmes dans l’histoire du vêtement : « Ce sont des corps standardisés, on travaille sur trois tailles : S, M, L. Il n’existe plus de relation avec les individus. »

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Jeanne Vicerial a une manière toute personnelle d’interroger sur le rôle du vêtement – Numéro 39

Ensuite, elle séjourne un an à Londres (Grande-Bretagne) pour un diplôme en maroquinerie et découvre une approche de la peau, des muscles : « J’ai fait du sur-mesure en répétant toujours le même geste et je me suis dit que si je développais une machine, je pourrais gagner beaucoup de temps et réhabiliter ce savoir-faire. » Retour à Paris. Jeanne Vicerial décide de se lancer, elle crée la Clinique Vestimentaire, deux laboratoires, un sur le textile et un sur la restauration de vieux vêtements. « Je me suis positionnée comme une chirurgienne du vêtement, qui utilise le point de suture au lieu du point de couture, une façon de rappeler que l’industrie textile est la deuxième plus polluante au monde… », raconte-t-elle. L’air de rien, elle est déjà sur son chemin de vie.

Elle enchaîne avec un doctorat SACRe (Sciences, Art, Création, Recherche) en quatre ans, qu’elle soutient en 2019 : « Je voulais continuer mes recherches, j’ai eu une bourse, la première attribuée en France à la mode par la pratique ». En 2017, elle met au point, en collaboration avec le département mécatronique des mines de Paris, un robot permettant de créer des vêtements sur mesure et sans chute. L’engin est breveté. Il en est à sa troisième version et réalise en sept minutes ce qu’un couturier ou une couturière exécute en sept heures.

 

REECRIRE LA FEMINITE

Pendant un an et demi, sa thèse l’empêche de créer : « C’était très difficile et rigoureux. Puis, on m’a parlé d’une résidence d’artiste à la villa Médicis, à Rome. Je ne l’ai dit à personne, mais j’ai eu des entretiens et j’ai été acceptée. » Arrivée fin 2019 dans la Ville Lumière pour travailler sur l’analogie entre la sculpture et la couture, Jeanne Vicerial veut s’inspirer des statues sur place, mais les muscles sont trop affirmés, les œuvres trop masculines. Elle décide dès lors de prendre pour modèle une représentation de Cléopâtre et, là, c’est la révélation : « Je me suis dit : pourquoi ne pas sculpter avec des fils ? J’ai fait une armure sur la statue et le corps est devenu une sculpture ! »

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Femmes, guerrières, statues… – Numéro 39

En mars 2020 arrivent la Covid-19 et le confinement. Jeanne Vicerial est bloquée à l’Académie de France à Rome où les matériaux n’arrivent plus. Elle troque alors ses fils contre la flore locale et prend son propre corps comme support : « Les jardiniers me gardaient des fleurs pour que je puisse travailler. J’ai fait une sculpture par jour. Le soir, Leslie Moquin la photographiait. » Quarante œuvres au total et deux cent cinquante photos, dont une quarantaine vient d’être présentée, en juin, aux Rencontres photographiques d’Arles. Ces fleurs vont prendre une importance particulière pour la suite de son travail : « J’en ai fait des costumes, mais pas seulement. Là-bas, j’ai travaillé sur les Venerina*, des femmes à la fois sensuelles et éventrées. J’ai proposé une réécriture de l’histoire de la féminité. »

Quelque chose a bel et bien basculé dans la ville aux sept collines. Sur la forme, les fleurs ont apporté de la couleur dans un univers jusqu’alors dominé par le noir ébène des fils (Jeanne perçoit mal les couleurs, elle préfère le monochrome) et sa palette s’est élargie : noir, mais aussi blanc et rose. Sur le fond, surtout, ses sculptures (mais faut-il les appeler ainsi ?) font référence à la mythologie, elles questionnent sur le corps féminin, mais aussi sur la mort, sur le temps : « Tout ce qu’on ne veut pas voir. À partir de vingt-sept ans, presque plus aucune femme n’est représentée dans la mode et l’appareil génital féminin dans sa globalité est arrivé dans les manuels de SVT seulement en 2017. Moi je propose des armors, qui ne sont pas des guerrières, mais des gardiennes, et des sex-votos, personnages aux vulves de fleurs, objets de culte à la fois sacralisés et maltraités. Mes sculptures vont vers quelque chose qui n’a plus de genre, je ne revendique pas de féminisme », explique la plasticienne. Son amie Marlène, artiste elle aussi, confirme cette approche à la fois intérieure et extérieure : « Jeanne utilise des vécus sur lesquels elle développe son propre univers pour le proposer aux autres. Elle a quelque chose d’obsessionnel dans le bon sens du terme pour grandir son propos et une capacité d’évolution un peu infinie. »

 

SUR LE CHEMIN DU SUCCES

Son travail hors des sentiers battus a immédiatement attiré les professionnels de l’art. En Italie, elle rencontre les responsables de la galerie Daniel Templon, qui lui proposent de débuter par une exposition à Bruxelles, avant celle de Paris cet hiver. Auparavant, elle a montré ses premières œuvres à Pantin, aux Magasins Généraux, un centre de création créé par l’agence de publicité BETC, et elle enchaîne avec Sète et Clermont-Ferrand. Depuis un an, elle travaille aussi à la basilique de Saint-Denis, où reposent les rois et les reines de France : « J’ai voulu redonner la parole à ces femmes un peu oubliées de l’Histoire. Mon médium reste le fil. »

Mais Jeanne Vicerial, qui n’en finit pas d’explorer les univers de la création, est aujourd’hui attirée par le son : « Bien sûr, je travaille dans une démarche de sculptures, mais je me demande bien quel peut être leur son. J’aimerais faire une pièce où l’œuvre est à la fois le costume et le décor. Ce qui se dessine dans mon travail actuel, c’est tout le côté dramaturgique autour des sculptures : la scénographie, la chorégraphie. J’aimerais créer une sorte de performance. »

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Un univers de fil et de lumière – Numéro 39

Reste maintenant à définir ce personnage en perpétuel mouvement. Les classifications la gênent. Artiste textile ? « Ça ne me va pas parce que je n’ai aucune formation textile. » Artiste tout court ? Peut-être : « Avec mes fils, c’est comme si j’avais une palette de stylos, de l’épaisseur d’un cheveu à cinq millimètres. » Chercheuse ? Pourquoi pas : « Chaque œuvre représente de deux cents à mille deux cents heures de travail en fonction du format, mais le robot continue de travailler quand je ne travaille plus ! En fait, je ne me pose pas de question sur ce que je dois faire, mon sujet reste le corps et le vêtement. Si c’est de l’art, de la sculpture… C’est bien. Si c’est de la recherche, c’est bien aussi. Chacun peut emporter mon travail dans son monde. » Charlotte, sa coordinatrice studio, complète l’image : « Elle est à la fois sculptrice, artiste plasticienne, couturière, et c’est en mélangeant ces trois domaines en fonction des projets qu’elle a créé sa propre discipline. Elle peut s’inspirer de tout, c’est une éponge émotionnelle. »

 

HOMMAGE AU CIRQUE PLUME

Comment toute cette aventure a-t-elle débuté ? Jeanne Vicerial est née à l’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse). Ses parents vivaient alors la moitié du temps dans le Luberon et l’autre moitié dans le Jura suisse. Au moment du retour en Franche-Comté, elle avait deux ans. Elle a grandi à Pontarlier (Doubs), avant de monter, à peine majeure, à Paris. Sa vocation, elle la doit au Jura et plus exactement à Salins-les-Bains, où résidait le Cirque Plume, aujourd’hui disparu. : « Ce sont eux qui m’ont donné la passion des costumes, l’envie d’habiller. Mes parents m’emmenaient souvent les voir, j’ai été marquée. »

Marquée par la magie d’un monde de féerie et de chimères, un univers coloré, comme les rêves de gosse. Marquée aussi par le lieu : les montagnes, le mystère de l’eau, la profondeur ténébreuse des forêts. Une part de Jeanne Vicerial réside encore dans le verger de Mesnay que conserve la famille : « J’y vais souvent, j’ai besoin de me retrouver dans ces lieux. Mes arrières-grands-parents vivaient là, je m’y sens bien et, si je dois quitter Paris, c’est là que je reviendrai. J’ai déjà pensé à créer quelque chose là-bas. »

Ce lien affectif n’est pas si incongru qu’il n’y paraît, la jeune femme a toujours été curieuse de ce que faisaient les anciens. Un œil sur le passé, un autre sur l’avenir : « La génération qui arrive invente mille vêtements, elle s’interroge. Pour moi, il est primordial de transmettre parce que le temps passe vite, beaucoup de choses changent dans le rapport au corps. Je travaille avec des étudiants, je veux rester en contact avec eux… pour ne pas perdre le fil. »

 

* Venerina de Clemente Susini (1754-1814), statue anatomique, en cire d’abeille, réalisée à la fin du XVIIIe siècle et conservée au Musée d’anatomie et obstétrique Palazzo Poggi à Bologne (Italie).

 

 

Guillaume Buguet, Kraken électrolise le monde

By |2026-05-26T10:01:31+01:0027 juin 2023|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°7 en juin 2022]

Kraken, c’est le nom d’un atelier improbable niché dans l’écurie d’une ferme de Lemuy, à côté d’Andelot. Là, Guillaume Buguet, la petite quarantaine, fabrique, depuis sept ans, des guitares électriques sur mesure complètement folles qui l’ont fait connaître dans le monde entier.

C’est l’histoire du retour aux sources pour un Jurassien égaré à Paris. Mais pas que… Ce grand barbu nonchalant aux lunettes est une énigme. Comment a-t-il pu basculer des bureaux feutrés et rentables du greffe du Tribunal de commerce de Paris à l’atelier bas de plafond d’une vieille ferme pour fabriquer des guitares électriques hors normes ? Comme diraient les vieux du pays : « là est la question… »

Mettons de côté pour l’instant sa vie d’avant pour filer direct à Lemuy. Avec sa femme Agnès et sa fille, il s’y pose en 2008 ; il a décidé de fuir la capitale. Il n’a pas encore rompu les amarres avec le businessman qu’il était jusque-là. Pendant quatre ans, il gère deux hôtels à Salins, la résidence Sanders et l’hôtel des Deux Forts, qu’il remet financièrement d’aplomb. Puis le propriétaire les vend, Guillaume ne souhaite pas les reprendre. Le voilà au chômage. Il a trente-deux ans et ne sait absolument pas ce qu’il va faire de sa vie.

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Kraken, c’est le nom de l’atelier basé à Lemuy – Numéro 39

Alors, il réfléchit… et plus il réfléchit, plus il est titillé par ses quinze ans, l’âge où il taquinait la “gratte”. À cette époque, il était fasciné par tout ce qui produisait du son. Il composait aussi et fabriquait déjà ses instruments en autodidacte. Il sent que ce passé l’appelle : « C’est Agnès qui m’a dit de me lancer là-dedans. J’avais deux ans de chômage devant moi, le projet était en même temps effrayant et enthousiasmant. Pour la première fois, je construisais quelque chose à moi. Ce projet nourrissait tout mon temps libre. Je me suis lancé avec mon ami Vincent qui, depuis, s’est retiré. C’est lui qui fait mes gabarits encore aujourd’hui. »

LE JURA, TERRE DE LUTHERIE

Pendant ces deux années, il rentre dans la peau d’un luthier spécialisé dans les guitares électriques. Tout ce qu’il avait fait auparavant par hobby, il le fait désormais de façon professionnelle : l’aménagement d’un atelier, les process, les méthodes, les outils aussi : « J’ai ressorti ceux du grand-père qui avait été maire de Syam, ils avaient été forgés là-bas. Je voulais créer quelque chose de petit, mais de stable économiquement ». Côté business plan, il peut compter sur son épouse, broker en immobilier d’entreprise ; c’est également elle qui assure le volet alimentaire : « Sans elle, je n’aurais jamais rien fait ! »

Au début, il travaille sur les instruments des amis et poste les photographies sur internet. Le succès est fulgurant : « J’ai fait des vidéos de présentation, cela a marché tout de suite, parce que j’ai une vraie connaissance du matériel électronique. Je peux associer le son du micro avec le bois pour répondre aux besoins personnels des clients, ce genre d’alchimie a toujours été en moi. C’est l’avantage de ne pas avoir été formé par des écoles, j’ai développé des solutions moi-même, ce qui étonne toujours mes collègues. »

Aujourd’hui, son carnet de commandes est rempli et désormais il choisit ses projets et ses clients. Du coup, une ligne s’est dégagée, on vient le voir pour ses guitares customisées « made in Atelier Kraken » d’inspiration sombre, mélancolique, faites de matériaux bruts habillés de métaux dont il dessine et fabrique l’accastillage. Une alliance du son et de la forme.

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Mamouth, si particulière, avec ses inserts hexagonaux – Numéro 39

Mais l’autodidacte a su apprendre. Là encore, les réseaux sociaux lui permettent d’échanger avec d’autres professionnels : « Tout ce qui n’est pas fabriqué par moi l’est par des amis artisans du monde entier. » Quant aux essences de bois, clés de voûte de son travail, il en perce les secrets à côté de chez lui, avec Bernard Michaud, ancien bûcheron du Haut-Jura, installé à Fertans (Doubs) où il a créé « Le bois de Lutherie », une scierie spécialisée dans les bois de résonance. Épicéa, aulne, érable, frêne, noyer poussent sur place, 90 % de sa matière première… Les deux hommes ont noué une vraie proximité : « Guillaume est un voisin, j’ai vu ce qu’il fait, c’est riche en couleurs, pas dans les standards. Il fait ses dessins et il vient choisir les essences, mais il se laisse aussi embarquer par l’esprit du bois, son design. C’est un client super cool, très exigeant, mais ouvert. C’est magnifique ce qu’il fait, il y a de la place dans la musique pour des gens comme lui. »

Même complicité avec François Druet, luthier à Arbois, l’un des meilleurs dans son registre, avec qui il développe des synergies : chez l’un, la guitare électrique ; chez l’autre, la guitare jazz. Il faudrait aussi parler de Daniel Scalliet, l’ami de lycée devenu auteur-compositeur-musicien pour lequel il a fabriqué la « Fantôme », qu’il considère comme sa plus belle guitare.

ENFANT DE L’INTERNET ET DE L’AUTOENTREPRISE

Il y a sept ans, il fabriquait deux guitares par an. Aujourd’hui, il en fait douze avec beaucoup de travaux de customisation. Sans compter l’entretien du matériel électronique, une clientèle relativement locale exonérée de stars : « C’est aussi bien, ce sont des semi-pros qui font beaucoup de scène. Je suis sur un marché de niche, avec des guitares de quatre à huit cordes aux formes très différentes. En fait, je suis un enfant de l’internet et de l’autoentreprise ! »

Ce qu’on pourrait appeler le succès avec des produits qui se vendent entre 2 800 et 6 500 €, mais le présent ne doit pas faire oublier le passé. Gamin, Guillaume habite Nevers, mais passe toutes ses vacances d’été dans la maison familiale de Syam ; il grandit dans l’écho sourd des laminoirs et les poussières de métal. Prémonitoire. Pourtant, son adolescence est marquée par un drame : « J’avais quatorze ans quand mon père est décédé, ma mère a ensuite rencontré mon beau-père. J’ai été au lycée à Dijon, passé le bac et fait une maîtrise de droit en carrière juridique. » Et le voilà parti pour un stage au greffe du Tribunal de Commerce de Paris. Il y restera une dizaine d’années : « J’étais motivé par les grands principes du droit et je suis devenu adjoint aux affaires juridiques. On s’occupait du plus grand greffe de France, c’était stimulant intellectuellement, mais juridiquement, j’ai vite été dégoûté. »

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Au début de l’histoire – Numéro 39

Le doute s’installe et, patatras, en 2007, il rencontre Agnès qu’il demande en mariage deux semaines après. Ils vivent à cent à l’heure et, l’année suivante, la petite Ombline arrive : « On avait une très belle vie à Paris, mais ce n’est pas la ville idéale pour élever des enfants. On a décidé de partir, et comme on revenait souvent dans le Jura, on s’est posé dans une vieille maison à Lemuy. » Choix dicté par les commodités – sa mère et son beau-père vivent à Aresches – mais pas que… Le Jura, c’est son rêve de gosse : « La nature me parle, j’aime les roches, les épicéas. Toute mon enfance est là et j’ai besoin de calme. Ici, on peut trouver des endroits sans aucune présence humaine, mais, en même temps, Dijon est à une heure, Paris à quatre heures. »

Alors, il se plaît à rêver : « Je suis au maximum de ce que je peux faire seul. Dans trois ans, il me faudra une structure plus importante, donc je transforme la grange en atelier. Ce sera quatre fois plus grand avec, pourquoi pas, des collaborateurs ou des apprentis. On verra. » En attendant, le grand barbu organise son temps entre sa maison, ses filles, ses sept chevaux, ses serpents, son lapin géant, ses deux chiens et ses sept chats. Et il est très heureux.

Bernard Clavel : l’écrivain vit toujours à travers eux

By |2026-06-26T10:22:40+01:0026 juin 2023|Les Figures|

Ils ont un jour – ou pas – croisé la route de l’écrivain jurassien qui aurait eu cent ans en 2023. Ils ont été bouleversés
par son œuvre, au point de voir leur vie basculer.

Numéro 39 a rencontré en France, en Suisse et au Québec ces femmes et ces hommes au parcours touchant. Leurs témoignages
nous offrent un portrait sincère de Bernard Clavel.

 

 

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