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Josette Pratte : « Pour Clavel, j’ai tout laissé. Lui a tout perdu »

By |2026-06-25T10:31:05+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

NUMÉRO 39 – Quand rencontrez-vous Bernard Clavel pour la première fois ?

JOSETTE PRATTE – Le 1er novembre 1977. Dans la salle à manger de l’hôtel Méridien, à Montréal. Il était arrivé dans la nuit après que son vol, qui aurait dû atterrir dans l’après-midi la veille à l’aéroport de Mirabel où je l’attendais, ait été détourné sur New York. Je lui avais laissé un message : « Appelez-moi quelle que soit l’heure. » [Elle laisse passer quelques secondes] À quatre heures et demie du matin, mon téléphone a sonné. « Je serai au Méridien à huit heures. Nous parlerons de votre campagne de presse en prenant le petit-déjeuner. »

Que représentait-il pour vous à ce moment-là ?

Il était écrivain. Il était Français. Deux auréoles magiques. Il aurait été banquier à Manhattan, je n’aurais pas eu le même préjugé favorable. À cinquante et quelques années, il avait une œuvre importante si bien que nous étions trois attachés de presse concernés par sa venue : Hughette Laurent pour Robert Laffont, qui à l’époque avait publié la quasi-totalité de ses romans ; un garçon dont j’ai oublié le nom pour l’éditeur vaudois Albert-Louis Chapuis, chez qui venait de paraître Tiennot ; moi pour Stock où sortait un livre d’entretiens, Écrit sur la neige. Qui allait prendre en charge sa campagne de presse ? On l’a tiré au sort ! [Elle sourit]. Et c’est moi qui l’ai remporté.

Ce fut le début d’une histoire d’amour…

Et pourtant… Proustienne jusqu’au bout des ongles, je n’avais pas lu une seule ligne de ce « Gorki français » connu pour mettre en scène des gens simples dans un monde rude. [Elle lève un peu la tête. Elle semble ailleurs]. Il est entré dans la salle à manger de l’hôtel où il me trouve attablée devant deux œufs au plat et quelques tranches de bacon. Rien à voir avec le café au lait qu’avalaient sur le pouce la plupart des femmes qu’il connaissait.  « Vous prenez un solide déjeuner ! » « Et vous, vous ne prenez rien ? Pas même une rôtie ? » Il hausse les sourcils : « Une rôtie ? » : « En France, vous appelez ça un toast. » Je le vois comme si c’était hier dans sa veste brune à gros carreaux. Comment ne pas penser à la discrète élégance de mon père et de mon grand-père, qui faisaient faire leurs costumes chez Huntsmann, Saville Row à Londres ?  « Dépêchez-vous de commander. Il faut être à Radio Canada dans une demi-heure pour un direct très écouté. »

C’est précisément durant cette première entrevue que je suis tombée en amour avec lui. Quand Andréanne Lafond lui a demandé : « Qu’est-ce que c’est, pour vous Bernard Clavel, que d’être romancier ? », il a levé sur elle son regard intense. Son buste carré, ses grosses mains lui donnaient un air d’archange et d’ouvrier mélangés. De sa voix chaude, un peu grave qui prenait les mots un par un et les laissait tomber sans que jamais aucun ne soit dénué de sens : « Si vous voulez savoir ce que c’est que le métier de romancier, il faut lire la merveilleuse nouvelle de Marcel Aymé : Le romancier Martin. Vous en apprendrez plus qu’en vous coltinant des dizaines de thèses universitaires. » Nous, on restait là – les techniciens en régie, Andréanne et moi en studio – comme suspendus à ses lèvres. « Le romancier, voyez-vous, est prisonnier d’un monde et de personnages sur lesquels il est loin d’avoir les pleins pouvoirs. Il doit les laisser libres de mener leur vie tout en s’assurant qu’ils ne sortent pas du cadre du roman qu’il est en train d’écrire et que nul n’y entre sans raison. Peu de gens sont aptes à le comprendre qui ne sont pas des créateurs eux-mêmes. Se donner entièrement au monde qui va sortir de soi, se vouer corps et âme à ces damnés personnages, même le romancier ne mesure jamais vraiment ce que cela va entraîner.

Si quelqu’un a vu sa vie changer grâce à Bernard Clavel, c’est bien vous.

Nous étions, en surface, si différents l’un de l’autre. Il y avait l’âge bien sûr, la nationalité, le milieu social. Surtout, Bernard Clavel était un terrien. Il habitait la Terre et la Terre l’habitait. Moi je vivais sur une planète désincarnée : je lisais, je dessinais, j’allais au théâtre. Les chiens, les chats, les arbres, tout ça me laissait de marbre [Elle rit]. J’avais fait peindre ma cuisine en noir pour y passer le moins de temps possible. Alors oui ! avec lui, j’ai beaucoup appris : j’adore les animaux, nous avons eu des chiens, des chats, des poules ; plus je vieillis, plus je suis sensible à la nature ; mes amis vous diront que je suis une excellente cuisinière. Surtout, j’ai compris que je n’étais plus l’adolescente pétrifiée à qui son père assénait :  « T’es pas belle, tu t’habilles comme la chienne à Jacques, tu ne sauras jamais faire cuire un œuf, t’as pas de cœur. » Ça se terminait invariablement par : « Celui qui voudra te marier, je l’avertirai ! » Bernard m’a aimée, il m’a aimée follement. Avec une énergie et une volonté impressionnantes. Il a senti qu’ayant perdu ma mère à l’âge de onze ans, j’étais comme un œuf sans sa coquille. Sous l’apparence d’une femme forte, se cachait un être peu sûr de lui, habité, possédé, par la peur de l’abandon.

En 1980, vous quittez le Québec pour vous installer en Europe : en France d’abord, puis en Suisse, en Irlande, retour en France, à nouveau la Suisse, la France… Treize déménagements en vingt-cinq ans. Vous n’en aviez pas assez ?

Au contraire ! Quelle richesse ! En 2003, lors de l’inauguration d’une exposition consacrée par la Bibliothèque universitaire de Lausanne à « Bernard Clavel un homme en colère », Brigitte Waridel, qui dirigeait les services culturels du Canton de Vaud, déclarait : « Bernard, le nomade, a trouvé son maître. » Et elle ajoutait : « Ils vous jurent que ce coup-ci, ils se sédentarisent. Même les chiens, les chats y croient. On s’installe, tantôt dans la résignation de les savoir si loin de nous, tantôt dans la jubilation de les voir si près. Mais on n’est jamais très sûr… Cela vous maintient l’amitié en éveil… »  [Elle m’empoigne du regard.] L’amitié ! Sans elle, je ne suis pas certaine que nous aurions tenu. Car peu importent les succès. Plus ça allait, plus Bernard doutait. De livre en livre, l’angoisse augmentait. Est-ce bon ? Et si c’est bon, est-ce que je saurai faire mieux demain ?

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Josette Pratte – Numéro 39

Quel rôle avez-vous joué auprès de l’écrivain Clavel ?

Je préfère le laisser répondre. Nous sommes toujours à l’exposition de 2003 à Lausanne – quelques semaines avant que Bernard ne soit terrassé par une hémorragie cérébrale colossale. « Elle est la douceur, mais aussi la force. » Je l’ai aidé à tenir. Je l’ai poussé à recommencer, recommencer jusqu’à son dernier souffle, sans jamais me laisser attendrir par ses larmes lorsqu’il jurait qu’il était foutu. Il fallait un certain courage – car ses colères pouvaient être terribles, nées d’une angoisse qu’il ne parvenait pas à contrôler. Les animaux étaient tristes. Les murs de la maison suintaient le désespoir. Et moi, je crânais. Quand Bernard, tout à la fois furieux et abattu, hurlait qu’il allait tout brûler, je hurlais plus fort que lui. Il ne fallait pas beaucoup de temps pour qu’il vienne s’excuser, tandis que je me consolais en me versant un verre de vin blanc. Entre deux gorgées, je lui rappelais le mot de ma grand-mère : « Bernard, buvez donc un p’tit gin. Ça vous arrangera le caractère. »

Diriez-vous que, vous aussi, vous avez changé sa vie ?

Mais je l’ai sauvé ! Quelques mois avant notre rencontre, dans une entrevue accordée à Christian Defaye, alors qu’il venait de s’installer au bord de l’Yonne, dans une propriété, Les Relais, qui avait appartenu à Thadée Nathanson et à sa femme, l’incomparable Misia, il déclarait : « Tu vas t’installer dans cette maison, où tu vas finir tranquillement tes vieux jours. Terminer le cycle des Colonnes du Ciel, écrire tes mémoires et pratiquer l’art d’être grand-père. » À cinquante-trois ans ! Quelques mois plus tard, il débarque au Québec. Ma rencontre, le choix qu’il a fait, en l’espace de quelques jours, de tout quitter – plus de maison, plus d’enfants, de petits-enfants, plus rien de cette sécurité qu’il avait payée si cher… « Plus tard, écrit Stefan Zweig, on sait que la véritable orientation d’une vie est déterminée du dedans. Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s’écarter de nos vœux, il finit toujours par nous ramener à notre but invisible. » Le seul but de Bernard Clavel, c’était d’écrire. Ni hasard ni destinée, sa rupture en 1977 était une nécessité. Une réponse à la question de Rilke : « Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? » Bernard Clavel écrivait par nécessité organique. Il écrivait parce qu’il portait en lui un monde et qu’il vivait dans ce monde beaucoup plus que dans celui qui l’entourait. [Son regard pétille.] Pour résumer, si Bernard Clavel est tombé en amour avec moi, ça n’avait à voir avec mon intelligence et mon charme, c’était parce qu’il était à court de sujets.

Plus de dix ans après qu’il nous ait quittés, on voit que son œuvre a bouleversé des vies. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a d’abord cette langue qui paraît très simple, où chaque mot, chaque espace entre les mots, est habité. Une langue sans effet de manches, en apparence classique et qui pourtant ne ressemble à celle de personne. Il y a le souffle auquel il est difficile de résister. Et cette façon singulière de se glisser dans la peau des petites gens, des animaux, de la nature, des objets même : la charrette des Fruits de l’hiver, l’horloge comtoise du Soleil des morts

Des écrivains sombrent dans l’oubli alors que, de leur vivant, ils étaient inondés de lumière. D’autres demeurent vivants. Qu’est-ce qui sépare les uns des autres ?

Seules les œuvres qui portent véritablement un monde ont quelque chance de surnager. Mais il n’y a pas que cela. Il faut de la chance et, selon l’expression de François Mitterrand, « il faut laisser du temps au temps ». Qu’un grand réalisateur, par exemple, tombe par hasard sur un livre oublié, s’enthousiasme au point d’en faire un film, que ce film ait du succès, c’est l’étincelle qui ranime la flamme. Autre élément possiblement crucial : une personne qui se dédie corps et âme, avec intelligence et sans qu’y entre le moindre intérêt financier, à faire redécouvrir l’œuvre. Ce fut le cas d’Aline Giono pour l’œuvre de son père. Dans le monde musical, Henry-Louis de La Grange a consacré sa vie à l’œuvre de Gustav Mahler.

Pourquoi, dans dix ans, vingt ans, lira-t-on encore Clavel ?

Vous en connaissez beaucoup, vous, de romanciers français, qui ont abordé, avec tant de clairvoyance, les problèmes auxquels nous sommes confrontés ? La guerre, les pandémies, l’accueil des immigrés, la pauvreté, la misère, la mise en danger de la planète, l’irruption fracassante des technologies, la cruauté envers les animaux, la solitude au milieu des hommes, le handicap, la fin de vie, l’abus sexuel, le glissement de la délinquance à la criminalité, la corruption, le pouvoir écrasant des puissants, les autochtones… encore et toujours, la guerre !

Si vous deviez conseiller un seul livre à quelqu’un ?

C’est une question que l’on me pose souvent, à laquelle je me refuse de répondre. Le chemin des livres est une démarche intime, liée à tellement de facteurs. David Ramolet est fondu de La Maison des autres, Thierry Marx a été transporté par Harricana. Pascal Chastin chemine sur les traces des héros des Colonnes du Ciel, tandis qu’Olivier Morattel considère que l’Ouvrier de la nuit est un des grands livres de Clavel. Catherine Dubien entretient un lien particulier avec Le Cavalier du Baïkal. Et ainsi de suite… J’ai oublié le nom de ce critique qui, après avoir déboulonné tous les romans de Clavel, a déclaré que Le Soleil des morts était un chef-d’œuvre. Tandis que l’éditeur Francis Esménard, propriétaire d’Albin Michel, qui a publié pratiquement tous les romans de Bernard Clavel à compter de 1982, a un faible pour La guinguette. Est-ce mon sang d’Iroquoise ? Si je devais n’en emporter qu’un, ce serait Maudits Sauvages. 

Michelle Labrèche-Larouche : « Bernard et Josette, c’est une immense histoire d’amour »

By |2026-06-25T09:08:06+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Michelle Labrèche-Larouche connaît Josette Pratte de longue date quand la jeune attachée de presse lui présente Bernard Clavel. Fin 1977, l’auteur des Fruits de l’hiver, le Prix Goncourt en 1968, est venu se ressourcer au Québec, à l’invitation de son éditeur. En sa présence, elle met en garde son amie. « Après les salutations d’usage, Josette m’a dit que Bernard voulait la marier ! » Avec son franc-parler, son amie réagit aussitôt : « Josette, ne l’écoute pas ! Ils disent tous ça ! » Sous entendu, il n’en fera rien. Mais la Québécoise n’en est pas moins troublée. Elle se rend compte que le Jurassien est convaincu de ce qu’il dit : « J’ai encore à l’esprit l’image de cet homme sûr de ce qu’il avançait. » La suite lui donne raison. L’écrivain quitte tout pour s’installer quelques années dans le pays de la nouvelle élue de son cœur.

La franchise de l’amie québécoise

Sa petite phrase lâchée, Michelle Labrèche-Larouche a des remords. « De quoi je me mêlais ! Ce n’étaient pas mes affaires ! Bernard aurait pu m’en vouloir de mon manque de politesse. J’aurais dû attendre d’être seule avec Josette pour lui parler. » L’amoureux transi n’est pas rancunier. « Avant de rentrer en France, il m’a offert un de ses tableaux. Il est toujours chez moi. Chaque fois que je le regarde, je pense à lui. »

L’alerte octogénaire ne cache pas son émotion à l’évocation du grand homme qui aurait eu cent ans cette année. « Son authenticité était sans faille. C’est tellement rare dans le monde d’aujourd’hui. Il sortait parfois des choses un peu raides, mais c’était toujours authentique. Quand il vous parlait, il vous regardait dans les yeux. Qu’il connaisse ou pas les gens, il s’en fichait. Il disait ce qu’il pensait. » Comme elle le souligne, sa nature entière l’a poussé à tourner le dos à sa vie d’avant par amour pour une jeune Québécoise de vingt-huit ans sa cadette. « Il était prêt à tout pour Josette. Rien ne lui faisait peur. Rien ne l’aurait empêché de vivre cet amour. S’il avait fallu, il aurait séparé la mer Rouge en deux. »

Michelle Labrèche-Larouche tarde pourtant à comprendre que leur amour est plus fort que tout. « Jusqu’au bout, je n’y croyais pas. J’étais persuadée qu’il ne l’épouserait pas. Elle a tout plaqué pour lui. Cela lui a demandé du courage, même si elle aimait la France. » Cette passion de Josette Pratte pour la France fait écho à celle de Bernard Clavel pour le Grand Nord canadien. Ses mots ont magnifié cette terre pas comme les autres. Elle lui inspira sa saga Le Royaume du Nord, étalée sur six opus, entre 1983 et 1989. « Bernard adorait le Québec et les Québécois. Il aimait cette nature sauvage, le fleuve Saint-Laurent, Montréal…Ici, le climat n’est pas le même qu’en France. Nos hivers peuvent être très rigoureux. Cela ne le gênait pas. En tant qu’étranger, il a réussi à ressentir ce que ressentent les gens du cru. Dans la nature sauvage du Grand Nord, quelque chose lui ressemblait. »

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1978, à Saint-Télesphore, au Canada : Josette Pratte – Photo Bernard Clavel (Coll. Privée)

Un chevalier sans peur et sans reproche

Bernard Clavel a parfois refusé les honneurs de son pays, jamais ceux du Québec. Il renonça à deux reprises à la Légion d’honneur par conviction personnelle. Comme avant lui, George Sand, Guy de Maupassant et deux de ses écrivains préférés, Marcel Aymé et Jules Renard. Il accepta en revanche de devenir chevalier de l’Ordre national du Québec en 2002. Son œuvre a laissé une trace auprès des amoureux des Belles-Lettres de la Belle Province. « Les gens cultivés savent qui est Bernard Clavel. Il m’arrive encore d’en parler avec ceux de mon âge. Les jeunes, hormis quelques exceptions, ne savent pas qui il était. »

Chaque moment partagé avec Bernard Clavel et Josette Pratte est indélébile dans la mémoire de Michelle Labrèche-Larouche. « J’ai encore des frissons quand j’en parle. Bernard était un homme bon, un chevalier sans peur et sans reproche. Tout le monde savait que c’était un grand écrivain. C’était aussi un être exceptionnel. » Que l’amour a sublimé. Son coup de foudre a donné un second souffle à son œuvre. « Il en a été transformé. Cela lui a ouvert d’autres univers comme homme et créateur. Josette était le centre de son monde et sa muse. » Elle était plus que cela. « Il la laissait exister. Il aurait pu dire que c’était lui, le génie et l’écrivain, mais il ne l’empêchait pas d’écrire. Il l’a aidé, elle aussi, à réaliser de très beaux livres. » Première lectrice de ses œuvres, sa femme ne mâchait pas ses mots. « Je n’aurais pas écrit pareillement sans elle », avait reconnu l’auteur.

Treize ans après son décès, Josette Pratte perpétue encore la mémoire de son époux. « Elle est toujours habitée par lui. Dans les dernières années de sa vie, quand il était diminué, Josette était très présente. Elle était aussi entière et passionnée que lui. C’était un beau couple et une immense histoire d’amour. » 

Thierry Marx : « Bernard Clavel était un grand chêne »

By |2026-06-25T10:14:02+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Ce samedi, en fin d’après-midi, l’agitation va crescendo dans les salons du Mandarin Oriental, l’un des plus luxueux hôtels de la capitale, proche de la place Vendôme. À une heure du début du service, Thierry Marx prend son temps. Il parle littérature. Le chef aux multiples récompenses dévoile l’un de ses jardins secrets : Bernard Clavel. L’écrivain jurassien trône en bonne place dans son Panthéon. Sa pupille brille quand il évoque son exemplaire de Harricana, premier des six tomes du Royaume du Nord. « Il est toujours en ma possession. J’ai tendance à beaucoup abîmer les livres. C’est l’un de ceux dont j’ai le plus “stabilobossé” les phrases. »

C’est avec Jack London et L’Appel de la forêt que Thierry Marx a pris goût à la littérature et à l’évasion. À l’adolescent qu’il était, une tante avait offert le livre à Noël. Quelques années plus tard, Bernard Clavel et la saga romanesque des Robillard ont creusé ce sillon.

L’un des jurés historiques de l’émission télévisée Top Chef a longtemps eu une vision incomplète de l’œuvre de l’écrivain jurassien. Les épopées dans le Grand Nord, avec trappeurs et indiens Algonquins, avaient sa préférence. Il va évoluer après sa rencontre avec l’auteur. « On s’est connu il y a une trentaine d’années à Pauillac (Gironde). La propriété viticole avec laquelle je travaillais organisait chaque année un salon du livre. Cette année-là, le parrain était Bernard Clavel. Il avait été reçu pendant une semaine. Je n’étais qu’un jeune chef et, de loin, le plus impressionné des deux », se remémore l’ancien parachutiste au Liban. Les prémices d’une relation forte, marquée par de nombreuses rencontres et échanges épistolaires. « Être presque en camaraderie avec un personnage d’un tel niveau d’écriture me paraissait inaccessible. Je lui ai parlé de Harricana et de ce que j’avais ressenti par rapport à L’Appel de la forêt. »

« Un auteur accessible aux gens comme moi »

Sur la presqu’île du Médoc, il découvre donc l’autre Clavel. « Pour moi, Bernard, c’était Harricana. Pas celui qui dépeignait, à la Depardon, la France de la ruralité et de l’après-guerre. Je n’adhérais pas à ce visage de la France profonde. Au fil de nos échanges, on est entré dans l’intime de La Maison des autres. Cela m’a donné envie d’aller plus loin dans la lecture de ses œuvres. »

« Comparaison est poison », répète souvent Thierry Marx. Pourtant, on ne peut s’empêcher de déceler des similitudes dans leurs parcours. « Il y a des points communs, reconnaît l’ancien casque bleu. Une jeunesse un peu dure, un apprentissage difficile… Sa carrière d’écrivain n’a pas décollé tout de suite. Les premières pages, les premiers livres ne nourrissaient pas son homme. Bernard a dû patienter avant d’avoir le Prix Goncourt. » Avant d’être un chef reconnu et de sillonner le monde, Thierry Marx a, lui, été vigile, transporteur de fonds, manutentionnaire…

La reconnaissance est venue avec le temps. Ils en ont développé une philosophie. « Je ne sentais pas, chez lui comme chez moi, l’idée que, parce que la vie nous avait bien servis, il fallait renvoyer l’ascenseur », avance Thierry Marx. « Il y a un message plus intéressant : “Croyez en vous ! Ne vous laissez pas assigner à une situation, un parcours social, un quartier… Soyez curieux ! Instruisez-vous !” Il y a du Victor Hugo là-dedans et pas de fatalité. Il ne faut pas se sentir obligé de courber l’échine et renoncer à être. Je le ressentais lors de nos discussions sur l’impact social des mondes ouvrier et rural. »

Ancien apprenti en pâtisserie à Dole, Bernard Clavel, d’origine modeste, parlait en connaissance de cause du monde des petites gens. « On évoquait souvent la transmission par le geste, cette volonté que l’ouvrier devienne curieux pour s’émanciper. Ce n’est pas ton patron qui protège ton emploi, mais ta curiosité. C’est ce que donnent à aimer les auteurs comme Bernard Clavel. J’avais le sentiment, du fait de mon extraction sociale, qu’un tel auteur était accessible aux gens comme moi », reconnaît, humblement, Thierry Marx.

Le Jurassien, qui avait fait sienne cette citation d’Ernst Jünger – « Aussi longtemps que nous restons des apprentis, nous n’avons pas le droit de vieillir » –, était un auteur populaire. Ses ventes ont atteint des sommets : 2,5 millions d’exemplaires pour la seule édition de poche de Malataverne, plus d’un million pour l’Espagnol. Populaire donc, mais au sens noble du terme. « Il éprouvait une grande fierté d’avoir reçu le Prix Goncourt, mais n’avait pas oublié ses racines. Ses lecteurs le ressentaient. » Il était ancré dans cette terre qu’il décrivait admirablement en peu de mots. « Je reparle souvent de cette force tranquille qu’était Bernard avec Josette [Pratte, la seconde épouse de l’auteur]. C’était un grand chêne. Certains arbres sont balayés par le vent. D’autres sont à peine secoués. Bernard avait cette allure d’arbre solide et enraciné avec une totale liberté de penser. C’était une présence tutélaire. » De celles qui imposent naturellement leur autorité. « Il n’avait jamais un mot plus haut que l’autre. Il avait son franc-parler, mais n’était pas colérique. Il était dur avec les faits et bienveillant avec les gens », énonce l’homme qui dirige également une dizaine d’écoles de cuisine.

Un fin gourmet

À table justement, Bernard Clavel aimait les bonnes choses, mais n’en abusait pas. « C’était un fin gourmet, éclaire Thierry Marx, et un amoureux des sols qui produisent, des terroirs. Bernard connaissait bien la cuisine, mais n’aimait pas les choses avec une sophistication absolue, les mélanges extravagants. Cela correspondait à son caractère. J’ai de nombreux souvenirs de dégustations de vins. Il n’en prenait jamais trop et n’était pas dans l’excès. À l’image de son écriture, il était dans l’épure permanente. » Parler cuisine avec l’écrivain jurassien, c’était voyager comme à travers ses livres. « On échangeait sur la gastronomie et pas la bouffe. Parler gastronomie, c’est parler d’histoire et de géographie, de ce qu’est un terroir, une région, un pays… »

Plusieurs décennies après leur rencontre et près de treize ans après que Bernard Clavel s’est éteint, le chef étoilé décrit, avec une infinie précision, les moments partagés. « Croiser une telle personnalité, pour l’ouvrier que je suis, c’était inimaginable ! » Il insiste sur le terme : « Je parle bien de personnalité. De nos jours, on croise beaucoup de “petites” personnes, des gens s’inventant un univers digitalisé, assène-t-il. Quasiment dans le même mois, j’ai rencontré Bernard Clavel et Ernest Pignon-Ernest, un artiste fabuleux [considéré comme l’un des précurseurs de l’art urbain en France, N.D.L.R.]. Ils ont tous les deux vécu des choses difficiles et se sont battus pour prouver qu’ils étaient les meilleurs. Il y avait une patine, une histoire, de l’ancrage et de la détermination. C’est la force de ces grandes personnalités. Elles ne renoncent pas pour rien. » 

Annie Deveaux-Berthelot : le combat de Clavel pour le condamné Jean-Marie Deveaux

By |2026-06-25T10:29:32+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Jean-Marie Deveaux a repris le fil de sa vie dans l’anonymat, loin des médias et du tumulte subi dans les années 1960. « On voulait préserver nos enfants. Désormais, cette histoire est loin. Les choses sont différentes. » À l’autre bout du fil, Annie Deveaux-Berthelot s’exprime, avec retenue mais franchise, au nom de son mari. « Il a quatre-vingt-un ans et va bien. On a mené une vie normale de parents, puis de grands-parents. » Le couple s’est rencontré alors que le jeune homme était en prison. « Je m’intéressais aux histoires judiciaires. Celle de Jean-Marie m’interpellait particulièrement », précise le septuagénaire.

Évoquer « L’affaire Deveaux » reste douloureux pour elle. À peine entré dans l’âge adulte, Jean-Marie Deveaux écope, en février 1963, de vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre d’une fillette. Il connaissait bien Dominique Bessard, sept ans, retrouvée morte en juillet 1961. Elle était la fille du couple chez qui exerçait l’apprenti boucher. D’abord soupçonné, puis disculpé faute de preuves, le garçon avait fini par avouer le meurtre sous la pression de l’interrogatoire, avant de se rétracter. Trop tard pour échapper à l’emballement judiciaire. Il faudra plusieurs années pour que la justice lui rende sa liberté et sa dignité en l’acquittant.

Clavel réclame la révision du procès

Jean-Marie Deveaux doit notamment son retour à une vie “normale” au collectif constitué, en 1966, par Daniel Sarde pour obtenir la révision de son procès. Bernard Clavel y figurait, avec les écrivains Jean Rostand et Gilbert Cesbron, le journaliste Frédéric Pottecher et le vice-président de l’Assemblée nationale, Eugène Claudius-Petit. Un appel est notamment lancé dans Le Monde du 14 février 1969. Un livre est même publié, L’Affaire Deveaux, aux Éditions Publication Première. À cette occasion, l’avocat du jeune Jean-Marie, André Soulier, avait déclaré :  « J’apprécie leur généreuse entreprise. Les déclarations des diverses parties au procès de 1963 et les matériaux rassemblés informeront sans doute plus précisément l’opinion publique sur certains aspects de ce dossier si complexe. »

Dans la préface, Bernard Clavel écrivait : « Ici, ce n’est pas notre conviction intime de l’innocence de Deveaux qui compte, c’est notre certitude absolue que ni l’enquête de police ni le procès n’ont été faits. (…) Car Jean-Marie Deveaux qui était un gamin lorsqu’il fut arrêté, est aujourd’hui un homme comme vous et moi. Un homme qui a droit à la justice, à la vie, mais qui peut céder au désespoir. »

Le Prix Goncourt 1968 estimait que « Deveaux n'[avait] pas été jugé par une cour d’assises, mais écrasé par le président Combas qui, durant les débats, s’était joué de lui. » Ardent défenseur des Droits de l’Homme, le Jurassien s’est fortement investi dans ce combat. « La première fois que je l’ai vu, j’ai tout de suite été frappée par l’humanité et la force qu’il dégageait », se souvient Annie Deveaux-Berthelot.

La biologiste à la retraite, elle-même auteur, a consacré plusieurs pages à Bernard Clavel dans son livre Derrière la cabane, paru en novembre 2021 au Lys Bleu.

Dans ses œuvres aussi, celui-ci s’inspirait de ses rencontres. « Parmi ses personnages, il y a un jésuite. C’est le père André Boyer. » Visiteur des prisons, ce dernier a été l’un des premiers à se battre pour la révision du procès. En 1966, Jean-Marie Deveaux lui avait écrit : « Le criminel a toute liberté, et moi, innocent, je suis enfermé entre quatre murs. Ma vie est gâchée. J’en ai marre de la vie, je vais mourir. »

Le détenu tentera de mettre fin à ses jours en 1967, puis entamera une grève de la fin de quarante jours l’année d’après.

Jusqu’au décès de Bernard Clavel, le dialogue entre les deux hommes ne s’est jamais rompu. Diminué par son accident vasculaire cérébral, survenu fin 2003, l’écrivain pouvait compter sur le soutien sans faille du couple Deveaux. « C’était devenu un ami. On a eu de nombreuses occasions de se revoir, en particulier dans les dernières années de sa vie, quand il s’est installé à Chambéry (Savoie), narre Annie Deveaux-Berthelot. On y allait une fois tous les deux mois. L’une de nos amies avait un appartement là-bas. On y passait quelques jours et on en profitait pour voir Bernard. C’était important pour mon mari de garder ce lien. Nous sommes toujours en contacts avec Josette Pratte, sa seconde épouse. »

Des liens jusqu’à la mort de l’écrivain

L’écrivain avait toujours son sens du verbe. « On ne reparlait jamais de l’affaire. Bernard évoquait sa première femme [Andrée Clavel-David] qu’on a bien connue, sa rencontre avec Josette Pratte, ainsi que ses enfants dont son fils décédé(1). Il était dans le Grand Nord canadien quand c’est arrivé. Cela l’avait beaucoup marqué. » C’est peu de dire que Bernard Clavel a changé la vie du couple. « Sans lui et le collectif, le jugement n’aurait jamais été révisé. Bernard a fait avancer la justice. »

L’affaire Deveaux a découlé sur la loi du 17 juillet 1970 pour l’indemnisation des personnes acquittées, relaxées ou bénéficiaires d’un non-lieu ayant subi une détention qui a provoqué un préjudice grave. Elle avait été préparée par André Soulier, l’avocat de Jean-Marie Deveaux, et René Pleven, le garde des Sceaux. 

1. Bernard Clavel a eu trois fils avec sa première femme dont Gérard, décédé en 1982 dans un accident de voiture.

(suite…)

Olivier Morattel ne se voyait pas vivre ailleurs qu’au pays de Clavel

By |2026-06-25T09:18:30+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

D’abord formé au métier de gestionnaire de fortune pour le Crédit Suisse jusque dans les années 2000, Olivier Morattel travaille ensuite dans la formation pour adultes, puis dans la communication et enfin le social. C’est même quand il est attaché de presse aux éditions Castagnier que le démon de la littérature le prend. Quelques années passent et il se lance dans l’édition en 2009. Clavel n’est pas bien loin. Mais ce qui retient l’attention chez cet éditeur franco-suisse, c’est le cocktail du personnage. Un vrai couteau suisse… Sans jeu de mots bien sûr, puisqu’il a sillonné toute la Suisse romande, de Genève à Yverdon-les-Bains, de Lausanne à la Chaux-de-Fonds. Depuis, il a publié trente-cinq ouvrages et diverses traductions.

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Bernard Clavel en 1937 – Collection privée

« Je l’ai découvert quand j’avais douze ans grâce à mes grands-parents maternels. À cette époque, j’avais lu San Antonio, mais Clavel était plus grave, plus profond. Il a fait partie de mes premières lectures. Je me suis laissé prendre. » Son premier hommage à l’écrivain se traduit par un exposé en classe sur ce Jurassien, prix Goncourt en 1968. Il était alors loin de penser que des liens beaucoup plus subtils étaient en train de se tisser entre eux.

Olivier Morattel aime les mots, les phrases, les livres. Son premier vrai coup de cœur, c’est La Maison des Autres : « Je suis un autodidacte, je me suis retrouvé dans la souffrance du jeune apprenti boulanger qu’est Bernard Clavel à l’époque. C’est son humanité qui m’a parlé, la densité de ses personnages. Pour moi, ce livre était initiatique. Clavel permet au lecteur de se construire. J’avais une dette envers lui, il m’a donné le goût de la lecture, il m’a appris l’amour des autres et, indirectement, il a changé ma vie puisque lentement, avec la puissance de ses mots, il m’a amené au métier d’éditeur. »

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Dole – AdobeStock

Olivier Morattel veut dès lors sentir le souffle de Clavel à chaque instant de sa vie. Il choisit de s’installer en France, en 2017, dans le Jura, très exactement à Dole… Là où s’est déroulé le récit de La Maison des Autres, comme par hasard, même si l’intéressé s’en défend : « Je voulais découvrir ce Jura décrit par Clavel, mais je voulais une ville pas trop loin de Paris, ni de Lausanne. » Dans la ville de Pasteur, il fait aussi la connaissance d’Alain Marque-Maillard, disparu il y a quelques mois. C’est le fils des libraires-éditeurs lédoniens, grands amis de Clavel durant toute leur vie, ceux qui vendaient plusieurs centaines de livres à chaque dédicace. L’homme lui raconte les dimanches, quand le grand homme venait manger le pâté en croûte de sa maman… Et tant d’autres choses encore.

Dole respire Clavel, pourtant, c’est Lons qui fait vibrer Olivier Morattel : « Pour moi, Lons c’était Las Vegas, une ville totalement liée à Clavel. C’est là qu’il est né, qu’il a grandi. Elle a son âme. J’ai eu les larmes aux yeux. Je n’ai pas voulu aller voir les lieux décrits dans les livres. Pour moi, Clavel, c’est le Jura dans son ensemble, une terre authentique et rude comme lui. »

David Ramolet : écrivain grâce à Clavel

By |2026-06-25T09:25:18+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

À 56 ans, David Ramolet vit en Eure-et-Loir, plus exactement dans le secteur de Maintenon et, depuis 2006, il écrit des livres. Auparavant, le gaillard a signé près de trois cents chansons pour le groupe La Brinche, dont il était le chanteur, avant de devenir chroniqueur radio, puis correspondant de presse. Mais avant ?

Je suis Julien

David Ramolet est un conteur… Si, si. Un vrai conteur. Il suffit de l’écouter raconter son histoire pour s’en persuader : « Au collège, j’étais un cancre redoutable et, un jour, je suis tombé sur un livre de français dans lequel il y avait six phrases extraites de La Maison des Autres. C’était le passage où Julien, l’apprenti pâtissier, suait sang et eau chez son patron dolois qui le maltraitait. J’ai eu un coup de cœur, j’ai voulu lire la suite. Quand je l’ai eu terminé, je l’ai lu une seconde fois. Je suis devenu Julien, au point de vouloir devenir pâtissier moi-même. J’étais bien naïf à l’époque et c’est bien après que j’ai compris que je ne serais jamais pâtissier mais, grâce à Clavel, romancier. Il m’a mis le pied à l’étrier. »

Dans ce livre culte, le petit Julien est autodidacte, il souffre. Il apprend l’injustice, la violence et la bêtise humaine, mais il découvre aussi l’amitié avec les autres, le partage et aussi l’amour : « Ce livre est initiatique. Dans la foulée, j’ai arrêté l’école et, inconsciemment, je me suis persuadé que j’arriverais un jour à exprimer mes sentiments. Je rêve encore de La Maison des Autres. Pourtant, le temps a passé. »

Retour aux sources

C’est vrai, beaucoup de temps a passé. David Ramolet a mis Clavel de côté pendant une vingtaine d’années jusqu’au jour où il décide de marcher dans les pas de Julien. Nouveau coup de foudre.

Il faut laisser parler l’auteur : « Quand j’ai débarqué à Dole, je connaissais la ville sans jamais y être allé. Elle était tellement belle. Je la reconnaissais par les mots de Clavel et dans la rue de Besançon, je vois une pâtisserie. Je pousse la porte et, en réponse à mes questions, la patronne, Madame Mermet, me dit : “vous êtes dans la Maison des Autres, traversez la cour, mon mari est dans le laboratoire”. J’ai suivi le couloir et, là, je me suis retrouvé dans le monde de Clavel. Tout ce qu’il avait décrit était là : le labo au fond de la cour, la chambre au premier étage où il dormait avec les punaises. Le patron m’a tout raconté, il a pris une heure pour me parler. Son beau-père était ouvrier ici en même temps que Clavel ! Il a inspiré le personnage de Victor dans le roman. » David Ramolet est sous le choc, il écrit une chanson qu’il dédie à Clavel, Pâtisseries, lui envoie une lettre mais pas adressée à l’écrivain, juste à Julien : « C’était plus facile pour moi ». Trois jours plus tard, il reçoit une lettre de l’écrivain qui le rassure : « Julien va bien… » Pour le remercier, la célébrité joint plusieurs livres dédicacés.

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David Ramolet – DR

Ce n’est pas tout. Un jour, au Mans, il aperçoit Bernard Clavel en pleine dédicace, mais il n’ose pas l’aborder. Trop impressionné. Du coup, il lui écrit à nouveau et, pour ses quatre-vingts ans, l’auteur de Malataverne et des Fruits de l’hiver l’invite à Lausanne (Suisse), où une cérémonie lui est consacrée. Là-bas, il échange brièvement avec son mentor, jusqu’au moment où il lui tend une photo : « Il s’est mis en colère : “je ne vais quand même pas commencer à dédicacer des photos !” » Vexé, je lui dis de regarder un peu mieux, il reconnaît alors le couloir de la pâtisserie, se radoucit et me demande avec émotion ce que j’ai pensé de ce lieu où il avait vécu tant de choses !  »

David Ramolet est retourné à Dole, et aussi à Lons où est située la maison natale, à Château-Chalon et au cimetière de Frontenay où repose l’écrivain : « Grâce à Clavel, j’aime le Jura comme si j’étais Franc-Comtois et, quand je suis à Dole et que je passe devant le 11 rue de Besançon, où la pâtisserie a disparu, je sens presque la présence d’un copain. » 

Pascal Chastin a choisi le Jura pour Clavel

By |2026-06-25T09:30:00+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Il a cinquante-huit ans. Il est né en Côte-d’Or, a passé pas mal d’années dans les Pyrénées pour, enfin, débarquer à Mignovillard, à la rentrée 2022, comme professeur des écoles. Un périple singulier. À vélo et sur les pas de Clavel.

Ce qui est sûr dans cette étrange histoire, c’est que Pascal Chastin a retrouvé la passion du Jura grâce à l’écrivain, ce Jura qu’il connaissait dans sa jeunesse en voisin : « Depuis un an ou deux, je voulais y venir. C’était une forme d’attirance que je n’arrivais pas à expliquer et, dès que j’ai eu pris ma décision, j’ai retrouvé son odeur, ce parfum si particulier des hauts plateaux, fait de relents de vaches, de fumée de bois, de sapin, de résine. Ces sensations, Clavel me les a transmises à travers les Colonnes du Ciel entre autres. Je me suis tout de suite senti chez moi. Ici, tout le monde connaît Clavel, un peu moins chez les moins de quarante ans, mais ils ont tous entendu leurs parents ou leurs grands-parents parler de ses romans. »

Pascal Chastin avoue une vraie passion pour l’auteur hors normes qu’il n’a jamais rencontré : « En 2005, je lui ai écrit une lettre pour lui parler des livres que j’avais lus, mais il ne m’a jamais répondu. Il avait eu son AVC en 2003. Josette Pratte, sa veuve, m’a répondu. On a échangé et, un jour, elle m’a demandé si je ne voulais pas faire quelque chose autour de l’œuvre de Bernard Clavel. Je l’ai rencontrée en 2017 et c’est ainsi que s’est bâtie l’association Lire Clavel. » Il est vrai qu’autour de l’auteur jurassien, il y a tout à faire. C’est ce travail de mémoire qui passionne Pascal Chastin, il rêve de créer une route « Bernard Clavel » passant par tous les lieux décrits au fil de ses romans. Lui-même est parti de Salins-les-Bains à vélo pour les découvrir. Le périple l’a emmené jusqu’en Suisse.

C’est toujours pareil avec Bernard Clavel, il vous prend quand vous ne vous y attendez pas. Pour l’enseignant, c’était une œuvre très peu connue : Victoire au Mans. Tombé dessus par hasard, il a senti passer quelque chose : « Moi qui n’ai aucun intérêt pour les bagnoles, il m’a presque donné envie de les aimer ! J’ai reposé le livre et j’ai pris celui qui était à côté. C’était la Maison des Autres. J’ai avalé la Grande Patience et tous les titres des Colonnes du Ciel… » La suite, c’est une déclaration d’amour : la façon de décrire les lieux : « Il utilise des mots tactiles, il pétrit les phrases. C’est un homme de matière, un artisan. » Les gens aussi : « La manière dont il parle des relations humaines, leur profondeur. J’aime la priorité qu’il donne aux petites gens. Il fait presque partie de moi. »

Si Pascal Chastin est venu dans le Jura sur les pas de Clavel, c’est aussi pour ses prises de position pacifiste et humaniste : « Il a été écolo avant l’heure, avec une manière particulière de parler de la nature, de sa force, de sa beauté. J’ai eu envie de le suivre… »

C’est ainsi qu’en 2020, il a frappé à la porte de la maison lédonienne où a grandi Clavel, le locataire n’a pas eu l’air surpris. C’est en moyenne une personne par mois qui vient toquer pour un pèlerinage aux sources. Et pas toujours des Français ! « Clavel, c’est la meilleure promotion touristique que le Jura peut trouver, tout le monde le connaît. Il parle de Dole, Salins, Lons, Château-Chalon, Saint-Claude. Bien plus que Rouget de Lisle ! C’est un homme de construction et d’expériences. Contrairement à ce qu’on croit, il n’était pas solitaire. La preuve, Georges Brassens avait sa chambre dans sa maison de Château-Chalon. »

Colette Sauter : l’amie Vaudoise

By |2026-06-25T09:34:25+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Marie, avec ses enfants et son frère Pierre, paysans francs-comtois du XVIIe siècle, quitte sa région ravagée par la peste et la guerre de Trente Ans. Ils s’engagent dans un périlleux voyage jusqu’en Suisse, au bord du lac Léman. Ainsi débute La Lumière du lac, roman de 1977 situé par Clavel dans le canton de Vaud qu’il aimait tant. Là-bas, Colette Sauter, fidèle amie de l’écrivain, se souvient de leur première rencontre au début des années soixante-dix. Avec l’accent chantant de son pays, la dame, qui a passé quatre-vingts ans, raconte : « Mon mari Pierre était imprimeur et Robert Dufourg, pour qui le fils Clavel travaillait comme graphiste, nous a appris que Bernard venait dans le pays vaudois. Il a proposé de nous le présenter. Je lui ai répondu : “Oui bien sûr et il peut loger chez nous !” À l’époque, on ne le connaissait pas, mais nous sommes devenus très amis. »

La nature, les arbres et pas d’ordinateur !

Bernard Clavel, qui avait obtenu quelques années plus tôt le Goncourt, en 1968 pour Les Fruits de l’hiver, allait « respirer l’air du pays » selon Colette. Il venait une fois par an chez ses amis helvètes dans leur maison de Reverolle, petit village au-dessus de Morges.

Là, dans la chambre du troisième étage, le romancier a préparé La Lumière du Lac, second tome de la série Les Colonnes du ciel. Le couple Sauter lui a fait rencontrer du monde pour que l’homme de lettres accède aux archives. Il l’a également mis en relation avec des historiens.

Colette se souvient très bien le duo que le romancier formait avec sa première femme, Andrée : elle recopiait à la machine à écrire les textes qu’il écrivait au stylo. « Pour ça, je suis très Clavel : pas d’ordinateur et tout ce tintouin ! », s’amuse Colette.

On imagine parfaitement comment ces deux-là ont pu s’entendre. Colette Sauter a le parler imagé d’une joyeuse trublionne. Elle et son mari aimaient Clavel, « homme de la campagne, amoureux des arbres, de la nature, du jardin, de la simplicité. »

« Il n’était ni Parisien, ni mondain. Il appréciait les gens de métier, beaucoup plus que les intellectuels. Il avait beaucoup d’admiration pour les manuels et prenait plaisir à regarder mon mari faire de la menuiserie ou forger. Le voir faire son pain l’impressionnait beaucoup aussi, lui qui pourtant avait débuté en tant que pâtissier et avait un père boulanger. »

Les mondains, les poireux, très peu pour lui

Elle se souvient encore des promenades dans le jardin avec Bernard et des grandes conversations au petit-déjeuner. « C’était magnifique ! Il me racontait Brassens, René Fallet… J’aimais beaucoup. Chez lui, j’appréciais encore plus le conteur que l’écrivain. On s’entendait bien. On était popote et planplan. » Dommage que vous n’ayez pas de son, pas d’image, car écouter Colette Sauter, c’est du bon cinéma.

Elle buvait donc les paroles de son ami comme lui avalaient ses eaux de plantes. « Il buvait du thé et de la tisane. Peu de café, pas d’alcool. Chez les Vaudois, ça avait un peu de mal à passer… » Colette Sauter connaissait Clavel, comme ces amis qui savent combien de sucres vous mettez dans votre café et qui vous regardent changer de femme sans juger, en spectateurs. Goncourt ou pas, connu ou pas, Clavel était un ami cher. « Il avait horreur du fromage, ça le rendait malade. Et il détestait les poireux, les crâneurs si vous préférez. Il venait de la campagne et ne l’oubliait pas. » 

Catherine Dubien, Clavel de mère en fils

By |2026-06-25T09:36:38+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Bernard Clavel est de ces auteurs qui continuent d’accompagner leurs lecteurs, parfois même des années après leur disparation. Catherine Dubien, elle, est une lectrice avisée qui a trouvé dans les textes de l’écrivain jurassien tous ces éléments de la vie qui lui parlent tant. « J’aime tout dans Clavel, affirme-t-elle. Son amour de la nature, son sens de l’observation et surtout son humanisme. C’est tout ce qui le rend intemporel. C’est pour ça qu’il m’a toujours accompagnée. »

L’énergéticienne de profession l’a découvert assez jeune. « Une chance », selon elle. Adolescentes, elle et ses amies, passionnées de lecture aux moyens limités, s’achetaient à tour de rôle un livre. Tout de suite, elle est marquée par sa découverte de La Saison des loups, premier épisode de la saga Les Colonnes du Ciel. « J’ai été passionnée par le côté proche du terroir », se souvient-elle.

Elle ne va alors cesser de lire et de découvrir Clavel, sans jamais s’en lasser, même une quarantaine d’années plus tard. Ce lien personnel – presque filial – avec l’auteur va encore évoluer par la suite dans sa vie. Aux dix-huit ans de son fils aîné, celui-ci fait appel à elle, car il a du mal à trouver des livres qui l’intéressent. Une évidence s’impose : « L’héritage passait forcément par Bernard Clavel, d’autant qu’il avait écrit sur le Jura, la région où il était né et avait grandi ». Le Carcajou sera la première lecture de son fils.

Le coup de cœur est instantané. Il veut en voir plus, en lire plus. Sa mère l’oriente alors vers Le Cavalier du Baïkal. « Mes enfants ont été élevés dans un milieu où il y avait beaucoup de chevaux, et le rapport à l’animal est magnifique dans ce livre, où le héros est toujours accompagné de son fidèle destrier ». Ce deuxième roman va confirmer la transmission de la passion de l’écrivain de la mère à son fils. Il va tant marquer le jeune homme qu’il décidera de donner à son premier chien, recueilli à la SPA, le nom du héros. « Tous mes enfants lisent beaucoup. Mais il est le seul à avoir trouvé ce rapport particulier avec Clavel que j’ai ressenti. De se dire que ça a conduit à l’adoption de cet animal abandonné et à tant de bonheur pour toute la famille, ça me réjouit », sourit-elle.

Aujourd’hui, Catherine Dubien continue de transmettre son amour de Clavel. Lors de la pandémie de Covid-19, elle faisait régulièrement la lecture de L’arbre qui chante à ses petits-neveux et à une dame âgée dont elle s’occupait. « Clavel a aussi écrit des contes pour enfants. Je lisais cette histoire fantastique pour apporter un peu de magie dans ce moment d’isolement total. »

Son engagement passe surtout par Lire Clavel, une association dont elle est l’une des fondatrices et dont son mari est vice-président. Cette année, pour le centenaire de sa naissance, de nombreuses expositions ou lectures sont organisées partout en Franche-Comté. Grâce à leur mobilisation, la mairie de Poligny a même inauguré, le 22 avril, une médiathèque au nom de Bernard Clavel, en présence de la présidente de l’association, Josette Pratte, veuve de l’auteur.

Pour Catherine Dubien, cet investissement n’est qu’un juste retour des choses. « Il m’est arrivé de vivre des choses difficiles et cet écrivain m’a permis de passer ces moments durs, de comprendre la dualité de la vie, et que le conte de fées n’existe pas. » Un jour, pour suivre ses traces, Catherine Dubien aimerait bien reprendre l’écriture, après s’y être essayée étant plus jeune. « J’ai déjà le titre et le sujet », confie-t-elle, sans en dévoiler plus. L’histoire n’est donc pas finie.

Jérôme Despret : l’incroyable histoire sans fin de L’arbre qui chante

By |2026-06-25T09:40:05+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Il n’a vécu aucun moment aussi marquant que celui-ci. Jérôme a quatre ans. Assis en tailleur avec ses amis de l’école maternelle de Valence, il écoute la maîtresse raconter une histoire. L’enseignante fait pousser la fabuleuse aventure d’un arbre qui ne meurt jamais, érable devenu violon grâce aux mains agiles d’un vieux luthier. C’est L’arbre qui Chante, conte de Bernard Clavel écrit en 1967. Mais cela, le petit Jérôme l’ignore. Il ouvre juste grand ses oreilles et plonge dans cet univers campagnard, qui s’inscrit profondément en lui. Sans qu’il le sache encore, la puissance inouïe de ce moment guidera toute sa vie.

Jérôme Despret est un gosse de la ville, qui rêve, depuis l’appartement de Bourg-en-Bresse, de côtoyer la nature. À dix ans, il veut devenir pâtissier, puis se ravise deux ans plus tard : ce sera jardinier. Sur le balcon, il fait pousser des graines en pots et garde en lui le souvenir de cet arbre immortel. Il a d’ailleurs raconté l’histoire quelques années plus tôt à sa grand-mère, qui, en retour, lui a offert son vieux violon dans un étui entouré de papier. Le garçon revit alors pour la première fois l’histoire en vrai… Et ce ne sera pas la dernière !

Bond dans le temps

Jérôme Despret est devenu un jeune homme intelligent, ayant tracé sa route scientifique à l’image de sa famille de médecins et de pharmaciens. Lui a choisi la recherche en biotechnologie végétale à l’Inra de Fréjus, institut de recherche agronomique dans lequel il s’apprête à commencer une belle carrière en laboratoire. Mais dix-huit ans après, le vieil érable de L’arbre qui chante le rattrape.

À vingt-deux ans, il plaque sa nouvelle branche professionnelle pour faire germer son rêve de gosse : devenir jardinier. Il retourne à Bourg-en-Bresse, s’inscrit à l’ANPE (ex-Pôle Emploi) et cherche un poste d’horticulteur. Les patrons regardent d’un air dubitatif ce jeune homme aux mains lisses présenter son CV de chercheur… L’un d’eux, pourtant, lui fait confiance et l’embauche en tant qu’ouvrier horticole, puis en pépinière. Quelques années plus tard, en 1997, Jérôme et son épouse Françoise montent leur propre entreprise, Meillonnas Paysage Élagage.

La suite ? Un conte de fées non imaginaire, 100 % réel.

Au hasard d’une bouquinerie…

Lorsque Bernard Clavel et Josette Pratte acquièrent une propriété à Courmangoux, dans l’Ain, ils sollicitent la société de Jérôme pour l’entretien du parc. Entre les deux hommes, le courant passe instantanément. Ils échangent quelques dîners et apéritifs, mais tous deux ignorent le lien qui les unit depuis l’enfance de Jérôme. Ils le découvrent au hasard d’une bouquinerie où Françoise cherche des livres pour leurs petits-enfants. Elle tombe sur une quatrième de couverture et interpelle son mari : « Ce ne serait pas ton histoire ? » Jérôme s’empare du petit exemplaire et acquiesce. C’est elle. Il tourne l’ouvrage et lit, stupéfait, le nom de son auteur : Bernard Clavel.

Il fait naturellement part de sa découverte au conteur jurassien, qui se dit très touché que l’une de ses créations ait pu influencer le destin d’un être. À chaque nouveau livre, Clavel gratifie son ami d’une dédicace en image, celle d’un bel érable…

En 2003, l’histoire se répète ! Les vaillants arbres de la propriété de Courmangoux, plantés en 1880, déclinent en quelques semaines sous la sécheresse. Josette Pratte demande à Jérôme, grimpeur-élagueur, de les couper loin du regard de Bernard.

Redonner vie à l’histoire !

Devant ces géants bientôt disparus, le petit Jérôme parle au grand : il faut marquer le coup. Un arbre n’est-il pas immortel comme dans l’histoire ? Le paysagiste prend sa tronçonneuse et sculpte, sur la souche d’un des arbres coupés, un violon de deux mètres de hauteur. Un clin d’œil éphémère, pense-t-il, que nous couperons bientôt. Rentré de Paris, Clavel découvre le violon avec une vive émotion. L’instrument restera là, sur sa souche, éternellement. Quelque temps après, Bernard Clavel est alité dans une chambre d’hôpital lyonnaise après un accident vasculaire cérébral et réclame « son violon ». Jérôme prend des photos de la sculpture, impossible à déplacer, et lui apporte. Ce jour-là, le malade, affaibli, réagit peu. Mais un jour, l’horticulteur reçoit un appel de Gabriella, l’attachée de presse de l’écrivain, qui lui confie : « Bernard vient de me raconter votre histoire et il a pleuré. Je dois vous dire qu’en quarante ans, je ne l’avais encore jamais vu verser une larme. » « Vivre tout cela est aussi peu probable que de gagner au loto et c’est une chance tout aussi grande », assure Jérôme, à son tour très ému.

Désormais, le paysagiste partage lui aussi L’arbre qui chante. Dans les écoles de ses petits-enfants, il amène le violon de sa grand-mère, joue quelques notes et fait écouter un enregistrement d’un concerto de Tchaïkovski, en plus de la lecture du livre. Aux enfants, il confie un petit érable à planter. Jérôme espère ainsi, qu’un jour, un de ces minots deviendra jardinier, bûcheron, luthier, horticulteur ou élagueur. Et qu’il racontera à son tour, dans trente ans, pour les cent trente ans de Bernard Clavel, comment L’arbre qui chante a guidé sa vie. 

Pierre Verd, le gône du Rhône

By |2026-06-25T09:42:32+01:0025 juin 2023|Bernard Clavel|

Tout a commencé par un projet de rond-point à Irigny (Rhône) dans les années 2000. À l’époque, Pierre Verd, responsable de la police municipale, prend part à ce projet de voirie. C’est un gône du Rhône. Toute son enfance, il l’a passée du côté des Sélettes, au bord du fleuve. Quand il était gamin, son grand-père l’emmenait en barque explorer ce géant : « On connaissait le Rhône par cœur, le moindre coin. Ce n’était pas ce qu’il est aujourd’hui ! J’allais me balader, chercher des champignons, cueillir des asperges sauvages. Je vivais dans le coin des pirates du Rhône, toute notre vie était liée à lui, à ses colères, ses crues, sa dangerosité, sa beauté, sa générosité. En vieillissant, j’ai lu Bernard Clavel et j’ai dévoré ses livres qui parlaient si bien de mon fleuve. Quand je tournais les pages, je revivais des moments de mon enfance. J’avais la même émotion, les larmes me venaient. Clavel a su rendre l’âme du Rhône, avec ses mots et ses images. »

Un jour, Pierre Verd propose au maire de baptiser officiellement le nouvel aménagement routier « rond-point Bernard Clavel ». Josette Pratte et l’écrivain lui-même donnent leur accord : « C’était l’époque où il était en convalescence [après un accident vasculaire cérébral, N.D.L.R.]. Je l’ai rencontré à Charbonnières-les-Bains (Rhône). Je lui ai dit que j’avais dû être conçu dans les vorgines du Rhône. Il était en admiration sur ce que je lui racontais. Je voyais du bonheur dans ses yeux. Il a fini par me dire : “Vous êtes un vrai gône du Rhône”. Il était très honoré d’avoir de son vivant un lieu en bord du Rhône qui porte son nom. Je suis resté une heure avec lui et, à un moment, je lui ai avoué que je n’étais pas un grand lecteur, mais que ses écrits m’avaient touché. Et puis, il avait habité Vernaison. Mon père et ma tante, de son âge, m’avaient raconté l’avoir souvent croisé sur les bords du Rhône… »

Un autre détail unit les deux hommes. Tout commence par une anecdote que nous raconte Pierre Verd : « Je lui confie faire beaucoup de vélo et, en chemin, me laisser aller à penser. J’ajoute qu’une fois rentré chez moi, j’ai tout oublié. À ce moment, il me regarde avec beaucoup d’affection et me dit : “vous avez touché du doigt le propre de l’écrivain. Jamais une pensée profonde ne reviendra aussi précise que lorsqu’elle vous vient à l’esprit. Peu importe où l’on se trouve, il faut l’écrire tout de suite pour, plus tard, retrouver la trame. Je fais toujours comme ça.” Ce moment était merveilleux, il a changé ma vie. »

Bernard Clavel n’a pas pu venir à l’inauguration, mais Josette Pratte et son fils Rolland se sont rendus à Irigny. Le rond-point porte officiellement le nom de l’écrivain jurassien depuis le 2 juillet 2005.

Bernard Clavel à l’honneur dans Numéro 39

By |2023-06-30T14:41:00+01:0023 juin 2023|Le magazine|

L’édition 2023 de Numéro 39 va paraître dans quelques jours. Elle comporte un dossier de 30 pages dédié à l’écrivain jurassien.

 

L’édition 2023 de Numéro 39 est arrivée.
Bernard Clavel figure en couverture. Pour évoquer le centième anniversaire de sa naissance, nous avons choisi de rencontrer des hommes et des femmes qui ont vu leur vie bouleversée par l’écrivain et son œuvre. Parmi eux, sa seconde épouse, Josette Pratte, et le grand chef étoilé Thierry Marx.
On vous raconte aussi l’épopée de Freegrun, la célèbre marque de sous-vêtements, et de son créateur, le Jurassien Sylvain Caire.
On vous invite dans une belle maison à Etival, où l’on croise Francis Picabia, Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, Jean Challié, Gabriële Buffet, Patrick Bailly-Cowell ou encore Anne Berest. Inspirant.
Vous aurez aussi plaisir à écouter l’ancien perchiste Jean Galfione se souvenir de ses années jurassiennes aux côtés de Gérald Baudouin.
Et vous serez étonné par qui nous accueille à la Sainte-Baume, en terre de Pagnol. Un Jurassien, forcément un Jurassien.
Sur 116 pages, Numéro 39 vous réserve bien d’autres rencontres, inoubliables, émouvantes, étonnantes.

 

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Sylvain Caire, l’épopée Freegun

By |2026-05-26T10:01:52+01:0022 juin 2023|Les Jurassiens|

Ils sont des millions à travers le monde à les porter. Mieux, à les exhiber comme une appartenance à la tribu. Les boxers Freegun ont conquis la planète. Ce que l’on ne sait pas, c’est que leur créateur vient d’un petit village du Sud-Revermont, dans le Jura. C’est peut-être parce qu’il ne voulait pas travailler la vigne familiale en terre jurassienne que Sylvain Caire a préféré prendre la tangente. Bien lui en a pris car, aujourd’hui, l’entrepreneur préside aux destinées du groupe Textiss. Cent vingt employés, soixante-cinq millions de chiffre d’affaires. Derrière lui, une histoire comme on les aime.

LA STRATEGIE DU COUTEAU SUISSE

« Regardez comme on est bien ici : il fait bon, le ciel est toujours clair. Le brouillard, j’ai donné quand j’étais gosse… » Le Franc-comtois originaire de Sainte-Agnès, village du Sud-Revermont, est descendu en latitude puisqu’il s’est posé dans la région de Montélimar (Drôme) depuis une vingtaine d’années. Donc, pour ceux qui n’auraient pas compris, pas question de retour au bercail, même si le chef d’entreprise garde des attaches très fortes avec le Jura.

L’homme a, de toute façon, d’autres chats à fouetter. Ses affaires l’accaparent. Freegun, c’est lui. Sachant que la marque au boxer lancée en 2008 n’est que l’emblème de sa société. En une quinzaine d’années, Sylvain Caire a pris de l’étoffe, il crée, fabrique et vend ses propres produits avec sa marque Capslab [lire par ailleurs]. Autre versant de l’activité, une ribambelle de licences – dont Disney, Star Wars, Marvel, Batman – parmi les plus célèbres au monde pour vendre les produits qu’il fait fabriquer dans le monde entier… Donc, quand vous achetez une casquette Batman, vous portez sur la tête un produit packagé par une entreprise bien française. Sa recette : savoir faire un maximum de choses pour s’adapter à toutes les éventualités commerciales. Sylvain Caire le dit très bien : « L’entreprise n’a pas de vraie stratégie, c’est plus de l’opportunisme. En fait, notre métier consiste à prendre des marques, les adapter à nos produits et les vendre, que ce soit en print, tissage ou broderie. »

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Freegun, une marque appréciée des jeunes – Freegun

La réalité est un peu plus complexe. Les idées, il faut les avoir ; les opportunités de fabrication, il faut les provoquer ; les licences, il faut les marchander ; les risques, il faut les prendre. Donc, Sylvain Caire n’est pas que le gaillard jovial et blagueur qu’il paraît être. Jean-Christophe, son directeur financier, retouche un peu le portrait : « Je le connais depuis plus de vingt-cinq ans, c’est un caractère contradictoire. Quand la situation n’est pas bonne, il est du genre à foncer et, quand tout va bien, il veut arrêter. Ce qui est agréable chez lui, c’est que malgré ses doutes, il avance. Il donne sa chance au produit. C’est une boule d’énergie et il sait provoquer la chance. » Comme pendant la pandémie de Covid-19 : alors que la planète s’est arrêtée, il trouve pour dix millions d’euros de masques et continue d’importer chaussettes, boxers, tee-shirts et brassières. Quand la situation s’éclaircit, il ne change rien. Beaucoup de concurrents n’ont pas pu suivre…

SUR LA TABLE DE LA CUISINE

Mais Textiss n’a pas toujours été aussi florissante qu’aujourd’hui. D’ailleurs, l’aventure est née sur un coup de dés. Après un bac B obtenu au lycée Jean-Michel de Lons-le-Saunier, Sylvain Caire enchaîne avec un DEUG à Bourg-en-Bresse (Ain) dans une antenne de la faculté de Lyon (Rhône). Là, il rencontre son épouse, Sophie, avec qui il poursuit ses études dans la capitale des Gaules : maîtrise en marketing commercial pour lui, comptabilité et gestion pour elle. S’ensuit une cinquième année en DESS qui impose aux étudiants de se faire les dents sur la gestion d’une entreprise. Coup de bol, il en connaît une en mauvais état qu’il a failli racheter quelque temps plus tôt avec un copain : « Elle s’appelait Zouzou et on a tout fait pour la sauver. C’était en 1997, j’avais vingt-cinq ans. J’ai repris les marques, le design, le style et tout le commercial. La première semaine, il a fallu licencier une grosse partie du personnel. Je convoquais des gens qui avaient trente ans de maison et je leur disais qu’on allait devoir se séparer d’eux. L’insouciance de la jeunesse ! J’étais l’homme à abattre. »

Peu à peu, la société se remet à flot. En prospection en Chine, le Jurassien noue des partenariats avec des fabricants et commence à importer : « C’est à Madagascar, au Bangladesh, en Turquie… que j’ai appris le métier. On a changé 80 % des fournisseurs, pris des jeunes en stage qui ne coûtaient pas cher, investi dans la PAO et refait le packaging. La société a commencé à gagner un peu d’argent et c’est alors que c’est devenu compliqué ! »

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Sylvain Caire dans ses locaux drômois – Numéro 39

Pendant trois années, il travaille comme si c’était son entreprise, mais il n’en est que le salarié. Quand il demande au patron d’acheter des parts, c’est un refus catégorique. Alors il s’en va, nous sommes à Noël 2000. Il est fauché comme les blés, sa femme est enceinte. C’est en avril de l’année suivante qu’il crée Textiss dans son petit appartement à Lyon : « On a signé les papiers sur la table de la cuisine. Je n’avais qu’une idée en tête : continuer à faire ce qu’on faisait : vendre clés en main des caleçons et des chaussettes qu’on achetait à l’étranger et qu’on déposait en grandes surfaces. » Il fait mieux ! Six mois après son départ, son ancienne entreprise met la clé sous la porte, il rachète pour trois fois rien le stock qu’il avait lui-même acheté un an auparavant.

LA FOLIE FREEGUN

Sans local, il travaille chez lui pendant un an, toujours ric-rac au niveau financier. Un passage difficile : « Un jour, j’achète un camion entier de chaussettes en Turquie, mais à la douane, on me demande dix mille francs pour la TVA. Je ne les avais pas, alors j’ai vendu la voiture. C’était la dèche, des traites à payer, pas d’argent, ma première fille qui allait naître… On a géré comme on a pu et on a fini par faire du chiffre, mais il nous fallait un entrepôt. J’ai cherché sur Lyon, mais sans un sou, je ne trouvais rien. Un jour, en week-end dans la Drôme, je suis tombé sur cet entrepôt en sortie d’autoroute. C’était une ancienne menuiserie. On l’a achetée et cela fait vingt-deux ans qu’on y est installé ! »

L’histoire est belle, elle ne fait que commencer. Près de la cité du nougat, le couple commence à développer ses propres marques et suit son bonhomme de chemin. Toujours le même concept : fabrication des produits à l’étranger, packaging et revente en France, jusqu’au jour où la chance s’en mêle : « J’étais en Chine. Mon fournisseur avait tout un lot de tissu avec des fraises imprimées dessus et il me dit : si tu veux, je te fais des caleçons à partir du dessin. J’ai dit banco. On les a fabriqués, ramenés et commencé à les mettre en magasin. Je les ai proposés à une copine qui travaillait en grande surface, elle m’a dit : “que veux-tu que j’en fasse ?” Je les ai mis en rayon un samedi. Le lundi, elle me rappelle en me disant qu’elle en avait vendu deux cents. »

La magie du caleçon prend corps, mais il faut un nom, une marque. Sylvain Caire embauche un graphiste spécialiste en fruits et légumes qui va les décliner sous toutes les formes : kiwis, bananes, etc. C’est un succès immédiat, les adolescents s’approprient immédiatement ces boxers hors normes : « On a eu la chance d’arriver à un moment où commençait la mode des caleçons bariolés. Nous utilisons aussi un nouveau procédé technique dit “de sublimation” qui imprime des dessins sur du tissu polyester, ce qui a permis de tirer les prix. » Ainsi est né Freegun. Nous sommes en 2008. La suite ressemble à un conte de fées : une véritable folie chez les jeunes qui attendent les camions pour être sûrs d’en avoir. « L’aventure a tellement bien marché qu’on n’arrivait plus à suivre. Alors, on a monté un site internet et, là, c’est parti dans tous les sens… »

L’EXPERIENCE AMERICAINE

Freegun s’est alors mis à vendre de grandes marques très connues : caleçons, bien sûr, mais aussi montres, chaussures, casques, vêtements, housses de couettes et même tapisseries : « On a appris le métier de la licence, on a même fait du co-branding [mélange de deux marques différentes, N.D.L.R.]. Les choses ont démarré comme ça ! »

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Freegun, une marque très connue – Freegun

Logique du business, le développement à l’international devient inévitable, c’est ainsi que, suite à une rencontre sur un salon professionnel, il se laisse griser par les États-Unis et son potentiel infini : « On a cumulé toutes les erreurs : créé un entrepôt à Las Vegas où il ne se passe rien à part un gros salon, embauché un commercial qui allait toutes les semaines à New-York – soit 7 000 km – pour rencontrer ses clients… » Réactif, Sylvain Caire décide d’ouvrir un bureau à Manhattan sur la 42e rue et de conserver l’entrepôt de Las Vegas pour la logistique. Il vend ses boxers Freegun pendant plusieurs années, jusqu’au jour où un fournisseur refuse le mot « gun » (arme à feu en anglais). Freegun devient alors Crazy Boxer aux USA.

LES BONBONS DE « CHEZ MEY »

L’Amérique, Sylvain en est revenu : « On vend toujours, mais c’est compliqué : le business est différent. On est loin du miracle. À un moment, avec ma femme et mes filles, on a même voulu aller vivre là-bas. Au bout de deux mois, le rêve a disparu. On est revenu. » Tout ceci n’empêche pas les affaires, Sylvain négocie régulièrement des licences américaines aux noms prestigieux : Disney, Star Wars, Batman… Il produit aussi à la demande : c’est le cas pour un lot de boxers Vache Qui Rit avec le fameux dessin emblématique de la marque…

Sa réussite, Sylvain Caire l’attribue à son envie d’entreprendre, mais aussi à son départ de sa terre natale : « Dans la vie, il faut suivre ses rêves, mais mesurer les risques. Si j’avais un message pour les jeunes Jurassiens, je leur dirais : “n’hésitez pas à partir ailleurs pour voir comment ça se passe”. Les Jurassiens ont du mal à s’éloigner de chez eux. J’ai des copains qui n’osent pas venir chez moi quand je les invite parce que c’est loin ! » Pourtant, il ne renie pas ses origines et il revient régulièrement en famille à Sainte-Agnès. L’apprentissage de la vie, c’est dans le Sud-Revermont qu’il l’a fait. C’est avec sa maman, qui tenait le célèbre magasin lédonien de bonbons « Chez Mey », qu’il fait ses vrais débuts dans le business : « Quand j’étais à la fac à Lyon, j’allais acheter les bonbons chez Haribo et je les ramenais au magasin. »

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Sylvain Caire, qui cultive la discrétion, et son groupe textile travaillent dans le monde entier – Numéro 39

Avant de se lancer, il a fait un peu tous les métiers : la Pergola à Chalain en été, les pizzas à Clairvaux-les-Lacs, la viande chez Morey à Cuiseaux. Un peu tout, mais pas la vigne : « Mon frère fait du vin à Rotalier, il a racheté le château Gréa, mais ce n’est pas pour moi ! » Lui, sa passion, c’est son entreprise. Franck, son directeur commercial, le suit depuis le début chez Zouzou : « C’est un fonceur, un peu diesel à l’allumage, mais une fois convaincu, il est déjà à l’étape suivante. Il s’interroge tout le temps, c’est le doute qui le mène. Mais comme c’est un optimiste de nature, il ne rate pas beaucoup d’opportunités. Je crois surtout qu’il sait exactement d’où il vient… »

Aujourd’hui, le groupe Textiss s’est fait une réputation dans la grande distribution, mais également dans tout le réseau des magasins de sport, de bricolage, de discount… et sur internet. Le fonds de commerce, ce sont les sous-vêtements : tee-shirts, chaussettes, sweats, maillots de bain, brassières et bien sûr boxers. Chaque année, de nouveaux produits arrivent sur le marché : casquettes, bobs, bonnets, chaussures, parapluies, tongs, trousses scolaires, trottinettes, sacs, agendas…

L’autre atout de Textiss, ce sont les licences : outre celles déjà citées, il y a Von Dutch, Chupa Chups, Reebok, Fila Umbro, LuluCastagnette… Si l’opportunisme reste le credo de la maison, le plaisir d’entreprendre n’est pas en reste avec, parfois, beaucoup d’humour dans ce qui est devenu la patte du groupe : le packaging : « Il nous est arrivé d’utiliser les emballages des flocons de maïs de la marque Kelloggs ou de Pepsi pour y mettre un boxer, ou de vendre des chaussettes de travail Black & Decker garanties deux ans, comme les outils… Nous n’avons pas de stratégie bien définie, on s’adapte à l’environnement, à l’air du temps. »

Frère Didier, le Jurassien qui veille sur la Sainte-Baume

By |2026-05-26T10:02:14+01:0015 juin 2023|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°8 en juin 2023]

Sa vie a été une succession de coups de foudre. D’abord avec le Christ, quand il était encore un gosse. Puis avec l’ordre des Dominicains. Enfin avec Marie-Madeleine. Dans son couvent de la Sainte-Baume, en terre de Pagnol, Frère Didier, le petit gars de Châtillon, veille sur la grotte où la tradition veut que la pécheresse ait vécu les trente dernières années de sa vie.

Il faut se rendre à l’évidence : le petit gosse qui passait ses vacances d’été dans la propriété familiale de Châtillon, non loin du lac de Chalain, a vécu une vie incroyable. Tour à tour, il fut frère en couvent, prêtre au service de paroisses, directeur de communication, gestionnaire, responsable d’une galerie artistique. Il a même été exorciste. Au moment de retracer son parcours, on ne sait plus par quel bout le prendre.

AMOUREUX DE MARIE-MADELEINE

Quand il est nommé au Sanctuaire de la Sainte-Baume, en Provence, à la demande de son supérieur provincial, Frère Didier a trente-cinq ans. Nous sommes en 1987 et, pour lui, c’est une surprise : « Les Dominicains sont des urbains, cette demande me semblait anachronique. La Sainte-Baume est un lieu isolé, mais je l’ai vécu comme un appel. En arrivant, je me suis dit : c’est un lieu de mission, aculturel. Les gens viennent ici d’eux-mêmes. Il faut être disponible, à leur écoute. » Pourtant, les débuts sont difficiles. Il faut imaginer un plateau minuscule, à six-cent soixante dix-mètres d’altitude, loin de tout, dominé par un massif dont le point culminant est le Joug de l’Aigle à 1 148 mètres. Avec, pour trésor, nichée dans la falaise, une grotte qui aurait servi d’ermitage à sainte Marie-Madeleine après qu’elle eut évangélisé la Provence. [lire par ailleurs].

Ils sont trois frères à vivre dans un bâtiment au pied de la montagne, un quatrième veille en permanence sur le sanctuaire, à trois quarts d’heure de marche. Autre difficulté, la petite communauté doit partager les lieux avec un centre de réflexion spirituelle et culturelle qui, fondé par les Dominicains après mai 1968, est devenu quelque peu syncrétiste. La situation est tendue, la cohabitation pas toujours simple : « Notre mission était clairement de préparer la suite, le centre a fermé quelques années plus tard et nous avons récupéré l’ensemble des bâtiments. »

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La Sainte-Baume – Adobe Stock

Frère Didier reste onze ans dans ce petit désert qui accueille les pèlerins, mais aussi beaucoup de randonneurs (seule condition pour les gens qui viennent manger et dormir : accepter une présentation de sept minutes du lieu et de la communauté).

Loin d’être une pénitence, son séjour le révèle à lui-même : « J’ai développé ma nature contemplative. Ici, les couleurs, le dépouillement, l’environnement ainsi que la réalité fraternelle à bâtir à chaque instant ont conforté ma vocation. Et je suis tombé amoureux de Marie-Madeleine, c’est venu petit à petit, en creusant son histoire dans les Évangiles. Cette femme en quête d’amour se trompe de chemin jusqu’au jour où elle rencontre Jésus-Christ. »

DE L’EXORCISME… A L’ART

C’est pendant ces années à la Sainte-Baume que Frère Didier se confronte directement au mal. Une amie thérapeute lui envoie une patiente, dont il comprend vite qu’elle est victime d’un sort jeté par jalousie. Lors de l’entretien, un esprit se manifeste, refusant de quitter son corps. Les prières ne suffisent pas ; il faudra un second temps de prières pour que la personne soit définitivement libérée.

Le religieux n’est pas préparé à ce service d’exorcisme. Son supérieur et les autres membres de la petite communauté l’autorisent à demander à l’évêque du diocèse de Fréjus-Toulon d’être associé à ce service. Pendant quatre ans, il intervient à la demande sur toute la région. C’est finalement un accident de santé qui le fera arrêter. Par précaution.

L’exorcisme demande une extrême concentration. Pour lui, il ne s’agit pas d’un don spécial : « C’est une vocation particulière, mais elle est au cœur de mon apostolat. C’est permettre à quelqu’un de passer de l’état de soumission à l’état de liberté, du non-sens au sens, des ténèbres à la lumière. »

En 1998, sa mission à la Sainte-Baume se termine. Il accepte de quitter cette sainte montagne. C’est le temps pour lui de retourner dans un ministère plus classique. Ce sera à Salerne, dans le Haut-Var. Prêtre responsable de cinq clochers, il a un projet : fonder une communauté d’inspiration dominicaine pour accueillir des personnes blessées par la vie dans leur histoire personnelle : « Ce fut une expérience très riche, j’ai découvert la vie en paroisse. Mais au bout de neuf ans, j’ai compris que j’avais besoin de reprendre une vie communautaire au milieu de mes frères. »

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Depuis trente ans, Frère Didier est tombé amoureux de Marie Madeleine, figure importrante des liturgies de Pâques – Numéro 39

Nommé à Nice dans la communauté dominicaine, pendant douze ans, il a l’occasion d’exprimer toutes ses potentialités : directeur régional du pèlerinage du Rosaire, gestionnaire, rédacteur de revues liées au service de la prière du Rosaire, responsable de la communication, mais aussi coordinateur d’une galerie d’art : « J’ai découvert le sens du beau et j’ai appris à développer le goût artistique. Je voulais permettre aux artistes de découvrir l’Église autrement qu’en la considérant comme une vieillerie. Je crois que beaucoup ont découvert une Église ouverte et accueillante. »

RETOUR A LA SAINTE-BAUME

En 2020, son supérieur provincial lui demande de revenir au service de Marie-Madeleine : « J’ai pris cette nouvelle pour un appel de l’esprit. La communauté avait besoin de moi. » Frère Didier, là encore, a plusieurs missions : l’accueil spirituel, devenu en quelques années très important (de quatre cents personnes accueillies annuellement en 1987, l’hostellerie est passée aujourd’hui à près de quatre-vingt mille), mais aussi le service de premier vendeur de la boutique ouverte au public. Entre livres, objets pieux, produits locaux d’un côté, l’accueil des gens en retraite, des visiteurs et randonneurs de l’autre, les journées sont bien remplies. À soixante et onze ans, Frère Didier ne se plaint pas, au contraire : « J’ai retrouvé une clientèle beaucoup plus catholique, mais toujours ouverte aux non-croyants. Des gens en recherche qui viennent se ressourcer dans ce lieu unique, qui veulent faire le point. La dimension internationale s’est développée avec des visiteurs d’Amérique latine et centrale, du Canada, des pays germaniques et même des Moyen et Extrême-Orient. Cette évolution s’explique par la composition de notre communauté et par la ligne définie au fil des ans par les frères qui se sont succédé. »

Et la vie personnelle dans tout ça ? Si l’entrée dans les ordres – le célibat notamment – représente un choix important, Frère Didier l’a toujours bien vécu : « Il y a eu parfois des appels à la vie de couple, mais celui du Seigneur est plus important. J’ai de belles amitiés féminines, mais les choses sont claires. Ma vocation, c’est d’être dans ma communauté, au service de l’évangélisation, dans la mission qui m’a été donnée. La Sainte-Baume sera sans doute mon dernier lieu, je compte bien être là jusqu’à ma mort. J’ai une place qui m’est réservée au cimetière, c’est bien. »

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christ en croix

Catherine, une amie proche, témoigne de cette grande légèreté : « Je l’ai rencontré quand je traversais des moments difficiles, ce fut une rencontre profonde entre nous. J’apprécie beaucoup sa disponibilité. Il est très entouré de femmes, spirituellement parlant, et c’est un bon vivant… »

LES PARFUMS JURASSIENS

Allons donc… bon vivant ! Le petit gosse de Rabat (Maroc), revenu en France à l’âge de huit ans, poussé par le vent de l’histoire et de l’indépendance du royaume, atterrit à Lons-le-Saunier. Pendant un an, il habite chez sa grand-mère, alors que ses parents s’installaient du côté d’Agen (Aveyron). Du Jura, il a gardé toutes les saveurs : « Chaque été, quand j’étais gosse, je passais un ou deux mois à Châtillon, près de Doucier, dans la propriété familiale maternelle. C’était un lieu de retrouvailles. Certaines années, on était presque quatre-vingt-dix… Il y avait plusieurs maisons, un petit château et un grand bâtiment de ferme. La famille avait un des plus beaux élevages de montbéliardes du Jura ! Chaque dimanche, on allait à la messe, on remplissait presque toute l’église et, après, on jouait au baby-foot et on mangeait des glaces. Ensuite, on se rendait à la fruitière pour goûter le comté. Au village, il y avait aussi le bistrot des chasseurs et une épicerie, où flottait une odeur originale. Le curé nous passait des films dans la salle paroissiale ou bien on allait se baigner dans l’Ain ou à Chalain. »

Le Jura, c’est comme un pèlerinage. À la belle saison, il retrouve le village de son enfance, c’est l’occasion de voir la famille et faire le plein de fromage, de vin et de souvenirs. Si on demande au petit gars de Rabat s’il se sent Jurassien, la réponse est sans équivoque : « Pendant mon noviciat dominicain, mes frères disaient entre eux : je suis d’ici ou de là. C’était clair, ils pouvaient se rattacher à un endroit. Moi, j’étais de nulle part et, un jour, en remontant dans le Jura, je me suis arrêté du côté de Cuiseaux et je me suis dit tout à coup : c’est ma terre, c’est mon pays ! Je suis Franc-Comtois, plutôt Jurassien, c’est là que mon cœur revient. Je suis triste quand des frères ou des amis n’aiment pas le comté ou le vin jaune… »

L’APPEL DU SEIGNEUR

Mais puisqu’on parle enfance, il faut aussi parler de vocation. On ne devient pas dominicain par hasard ! C’est au Maroc, à El Khab, dans la province de Khénifra, en allant visiter un ermite, disciple de Charles de Foucault, dans sa petite chapelle qu’il ressent le premier appel : « J’étais frappé par la lumière de son regard, il m’a mis en quête de la source. J’ai compris que c’était Jésus-Christ. » En cinquième, un deuxième appel frappe à sa porte : « J’ai senti une chaleur intense après la communion. J’ai vraiment eu la certitude que Dieu existait. » Jusqu’à l’âge de seize ans, il s’interroge et, c’est dans la crypte de l’église Sainte-Jehanne-de-France, au Passage d’Agen (Lot-et-Garonne), un Jeudi saint, qu’il a un dialogue avec le Christ. Il est en classe de seconde : « Il m’a dit au fond de moi : acceptes-tu de donner ta vie pour Moi ? Je l’ai dit à mes parents qui m’ont répondu : passe ton bac d’abord… » Son diplôme scientifique, il le décroche avec mention. Le jeune homme, passionné par la bourse, aurait volontiers fait des études économiques. Il s’inscrit en faculté de médecine, à Toulouse (Haute-Garonne).

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Frère Didier veille sur le lieu comme le font les Dominicains depuis 1295

Son frère Henri n’a jamais été étonné par sa vocation : « C’était la crème des frères. Quand il s’est engagé, on a beaucoup discuté. Il a toujours été là pour m’épauler et me guider. Il avait une forme d’exemplarité. »

La suite est une succession de dates et de lieux : Toulouse, les deux premières années d’études en médecine tout en logeant dans le foyer d’étudiants des Dominicains, l’échec en première année de médecine et la révélation en lisant en une nuit La vie de saint Dominique, l’entrée au couvent en janvier 1973, les neuf mois de postulat et la prise de l’habit en octobre 1973, le noviciat, le service militaire à Pau (Pyrénées-Atlantiques) pendant un an où, dit-il, il a « vu comment des jeunes pouvaient se transformer une arme à la main », les premiers vœux, l’année de philosophie à Montpellier (Hérault), puis une seconde à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et six ans à Toulouse jusqu’à la maîtrise en théologie. En juin 1980, Frère Didier est ordonné prêtre, ce qu’il a toujours voulu être : « Je peux célébrer la messe, les mariages, les obsèques et donner le pardon du Seigneur. Presque tous les Dominicains sont prêtres, mais le plus important, c’est le sacrement du Pardon pour entendre les péchés. » Il reste sept ans vicaire de la paroisse de Toulouse… avant de commencer l’aventure de la Sainte-Baume.

 

Emmanuelle Chossat : « en devenant miss, j’ai tenu la promesse faite à mon amie disparue »

By |2026-05-26T10:02:38+01:0027 juin 2022|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°7 en juin 2022]

La petite Jurassienne de Saint-Amour a réalisé ses rêves. Miss Jura, Miss Franche-Comté, Miss World France, Miss Universe France. Mannequinat, concours, télévision, voyages, robes à paillettes, papier glacé des magazines… Emmanuelle Chossat a tout eu avant d’abandonner un monde qui ne lui convenait plus pour un petit village de bord de mer, quelque part vers Perpignan.

Son pedigree ferait pâlir de jalousie les starlettes les plus ambitieuses et son carnet d’adresses est épais comme Le Larousse. Tout destinait Emmanuelle Chossat à durer dans l’univers impitoyable de la beauté, mais c’est une autre vie qu’elle s’est choisie. La voilà aujourd’hui assistante de direction dans une entreprise de catamarans du sud-ouest de la France. Loin du stress parisien, elle a choisi l’air marin.

Retour en arrière. Les défilés, elle est tombée dedans quand elle avait sept ans. Nous sommes dans les années quatre-vingt, le papa de sa meilleure amie habite Coligny (Ain), à deux pas de Saint-Amour, et il organise des événements. C’est à l’âge de sept ans qu’elle découvre la célébrissime Madame de Fontenay, accompagnée de sa miss de l’année, toutes deux venues faire la promotion d’une fête locale : « On se déguisait en Bressanes, c’était à celle qui avait la plus belle robe et on accompagnait Miss France. On dormait dans la même maison qu’elle. De quoi donner envie ! Mais je ne savais pas encore comment mon physique allait évoluer. Il faut être grande dans ce milieu. Or, ce n’est pas forcément un bon critère ; les plus belles femmes ne sont pas grandes ! »

Mais l’idée est bien là et les deux fillettes se font une promesse : l’une deviendra Miss Pays de l’Ain, l’autre Miss Jura. C’est dans cette amitié très forte qu’il faut chercher la détermination d’Emmanuelle Chossat : « Je voulais plus qu’être une miss régionale, je rêvais de dépasser les frontières, d’exporter le patrimoine et l’élégance française. Mon ambition était égale aux Jeux olympiques. Miss Monde et Miss univers étaient dans un coin de ma tête. »

Sans vraiment le savoir, son enfance la prépare à l’échéance, elle pratique la GRS et la gymnastique, prend de l’assurance en public, se montre en justaucorps sans la moindre difficulté dès l’âge de six ans : « Les compétitions désinhibent rapidement, je n’avais pas trop de complexes. » Autre élément déterminant, son père et sa mère, fleuristes à Salins-les-Bains, sont bienveillants, mais accaparés par leur travail. Du coup, la jeune fille apprend à se débrouiller : « À partir de sept ans, je restais souvent toute seule en attendant le retour de mes parents, même si j’essayais de passer le plus de temps possible dans le magasin pour les aider et être près d’eux. Mes vacances, c’était chez ma meilleure amie ou chez mes grands-parents, ex-agriculteurs en Bresse. L’éducation tournait autour des valeurs du travail et du respect. Fille unique, mais pas gâtée pour autant, je n’ai jamais eu de Nike ! À la maison, on a appris à galérer, à compter, et même plus que cela… » La petite Emmanuelle n’est pas une gosse apprêtée, plutôt sportive, cool. Pas féminine non plus. Thibaut, son ami d’enfance, le confirme : « Nous étions voisins de commerce, c’était un peu ma deuxième frangine. Elle était plutôt la petite fille modèle, un peu stricte. Elle avait des jeux de filles… Sa carrière de Miss m’a un peu surpris. »

LES DEBUTS A CHAMPAGNOLE

Emmanuelle Chossat est née à Bourg-en-Bresse, toute sa famille est bressane, mais son enfance est jurassienne. Avant sa naissance, ses parents ouvrent un magasin de fleurs dans le Sud-Revermont. C’est là qu’elle vit jusqu’au jour où ils décident de reprendre un fonds de commerce plus important dans la cité du sel, en 1990. Elle débarque alors dans ce qui lui apparaît être une ville, presque grande : « J’avais dix ans, ce fut une déchirure. Je laissais derrière moi tous mes amis pour aller dans une ville “de montagne”. J’ai quitté mon club de GRS qui, pour moi, représentait mon avenir, mes cours de flûte traversière. Heureusement, je me suis intégrée très vite, j’ai toujours su m’entourer. »

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Savoir mettre en valeur le corps, mais aussi l’élégance et une forme d’art de vivre à la française – Steef Saint E._Collection personnelle

Mais alors qu’elle a quatorze ans, l’amie d’enfance décède tragiquement. Un événement dont elle aura du mal à se remettre et qui marquera toute sa vie : « Quand on se retrouvait pour les vacances et les week-ends, j’étais non-stop avec elle, nous étions au-delà de la fusion. Sa disparition a été insurmontable pour moi. C’est pour elle, pour la promesse qu’on s’était faite, que je me suis battue, que j’ai voulu aller toujours plus haut. » Les choses se mettent doucement en place. Après le collège climatique de Salins-les-Bains, elle intègre le lycée Jeanne-d’Arc à Champagnole et fait chaque jour les trajets en bus. Elle choisit l’option communication : « Je n’aimais que les langues, l’histoire et la géo. Je voulais être journaliste, écrire. »

Champagnole, c’est le début de son parcours de miss. D’abord, son premier défilé organisé par les BTS de son établissement scolaire, quelques apparitions dans des shows régionaux, mais surtout l’épisode Graine de Star, l’émission de M6 : « L’équipe de Laurent Boyer est venue me chercher pour passer des castings à Dijon. Ensuite, j’ai participé à la finale Graine de Top à Paris. C’est là que le mannequinat a vraiment commencé pour moi. » Pourtant, les premiers pas se font dans la douleur, la jeune Emmanuelle doit faire face aux moqueries des filles de son lycée, puis carrément au harcèlement : « J’en ai pris plein la figure. On rigolait lorsque je marchais dans les couloirs. J’ai passé des récrés, enfermée toute seule dans une classe, et quand j’étais en première ou terminale, des filles m’insultaient tous les jours dans le bus. Elles cherchaient la bagarre. »

Mais la première vraie expérience, elle l’a faite à dix-huit ans. Nous sommes en 1998. Elle veut se présenter à l‘élection de Miss Franche-Comté, organisée par la société Miss France de Geneviève de Fontenay, aujourd’hui Endemol. Ses parents la soutiennent. Elle est qualifiée directement pour la finale régionale Miss Franche-Comté, à Morvillars, dans le Territoire de Belfort. C’est alors qu’elle part tout l’été comme fille au pair en Louisiane, dans une famille sud-américaine, dont la fille du même âge prépare l’élection de Miss Slidell : « Je me suis préparée physiquement avec elle, j’ai appris l’anglais et l’espagnol » À son retour, la Française fait une crise d’acné qu’elle dissimule comme elle le peut le jour du défilé. Elle ne gagne pas, mais comprend comment fonctionne ce business : « Je pensais bien être au moins dauphine par rapport à la réaction de la salle, mais les réalités d’un concours sont autres. Tout était fait d’avance. J’étais déçue, mon rêve se brisait ! », dénonce-t-elle.

En réalité, l’aventure ne fait que commencer puisqu’elle est contactée par le délégué régional du Comité Miss France, structure concurrente d’Endemol, qui lui propose de participer à l’élection de Miss Jura. Elle change donc d’écurie et remporte le titre à Dole, en 1999, et enchaîne, en 2000, avec la couronne de Miss Franche-Comté.

À partir de là, elle est payée pour ses prestations du week-end, devient professionnelle et voyage à travers toute l’Europe. Un vrai job, avec fatigue, stress, mais aussi des rencontres exceptionnelles.

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Les titres les plus prestigieux l’ont amenée à parcourir le monde – Collection personnelle

Elle est ensuite sélectionnée pour le concours de Miss World France qu’elle décroche en 2001. Cette fois, la porte est ouverte pour une participation à Miss Monde, qui doit se tenir en Afrique du Sud. En 2003, elle accède au plus prestigieux des concours, Miss Univers, au Panama, habillée par Bruno Rivière, un ancien de chez Yves Saint Laurent : « C’est un parcours international, il faut avoir une bonne culture. J’ai arrêté mes études de communication à Paris et j’ai voyagé partout, rencontré ministres, ambassadeurs. J’ai mangé à la table de Nelson Mandela, avec le président du Burkina Fasso, la présidente du Panama, j’ai découvert le Liban, la Polynésie, la Réunion, j’ai pu toucher à l’humanitaire en Éthiopie… Miss France, c’est être ambassadrice de vraies causes avec de vraies convictions. Le monde devient notre maison. Être Miss France fait grandir. »

LE RETOUR SUR TERRE

Cette vie dorée sur tranche dure presque dix ans, le temps de toucher à tout : mannequinat, mode, télévision, figuration dans les films, articles dans les magazines, shootings… Et puis, un jour, le fil se rompt. Emmanuelle n’a plus envie : «  À un moment, il faut transmettre et c’est beau aussi. La passation de l’écharpe est une vraie valeur et moi, j’ai eu la chance d’avoir été Miss France et d’avoir participé aux concours les plus prestigieux. On n’est pas nombreuses en France ou dans le monde à avoir pu le faire. Sauf qu’au fil des jours, on a envie de passer à autre chose. Je voulais des enfants et être disponible pour eux. J’ai dit : c’est fini ! »

Emmanuelle Chossat veut être reconnue pour ses capacités intellectuelles, pas seulement pour sa plastique. Ce physique qui n’est pas toujours un atout ; le moindre contrat est souvent ambigu, les sollicitations incessantes : « Pour faire de la figuration, on nous invite à manger et après, à aller dans le bureau signer le contrat… Je n’ai jamais été naïve, j’étais toujours accompagnée. Combien de fois j’ai eu des propositions ! Dans la préparation de Miss, on nous met en garde, mais pas tant que cela. Il faut savoir se protéger seule. » Elle refuse un travail à Los Angeles pour tenter sa chance à Paris comme journaliste à la télévision, fait quelques émissions… Là encore, elle se retrouve face à des pratiques qui ne lui correspondent pas.

Dégoûtée, déçue, elle décide de changer de cap. À vingt-cinq ans, elle crée sa propre agence de mannequins qu’elle gère pendant cinq ans. Mariée, maman d’une petite fille, elle abandonne tout pour s’occuper finalement des relations publiques de la ville de Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis : « Chaque matin, j’avais mon comité d’accueil, j’ai été menacée, braquée, mais ce sont mes meilleures années. Ce fut un vrai choix d’aller sur le terrain, de briser l’artifice et d’être dans la réalité… »

En plein divorce, elle décide de vendre sa maison avec Maisons à vendre qu’anime avec brio Stéphane Plaza et met le cap au sud. Direction Perpignan où elle décroche un poste d’assistante de direction dans une entreprise de gestion de catamarans. Catherine, l’amie rencontrée dans une salle de sport, n’a pas connu son passé sous les sunlights : « Sa vie de famille passe avant tout, elle est tout à fait humble sur son passé de miss, elle n’en joue pas. Moi, ce que j’aime en elle, c’est son honnêteté, sa franchise… Et son caractère entier, c’est une belle personne. » Aujourd’hui, maman pour la seconde fois, elle savoure sa nouvelle vie : « Miss, c’est derrière moi, définitivement. J’ai réalisé mes rêves. Maintenant je dois m’en créer d’autres. Je suis bien, je suis dans mon élément, avec la mer, les bateaux… Mais les forêts, les animaux, la nature me manquent régulièrement. Mon cœur reste jurassien. »

Pierre et Anne-Marie Pétrequin, la préhistoire en héritage

By |2026-05-26T10:04:01+01:0027 juin 2022|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°7 en juin 2022]

L’archéologie moderne leur doit beaucoup. Aujourd’hui, le couple travaille à transmettre tout ce qu’il a pu apprendre et recueillir durant plus de cinquante ans, notamment à Chalain et Clairvaux. Il a déjà publié trois volumes de La Préhistoire du Jura et l’Europe néolithique et prépare actuellement un livre sur les haches polies en jade des Alpes.

Dans les milieux académiques, Pierre et Anne-Marie Pétrequin sont reconnus pour avoir posé des jalons essentiels à la connaissance du néolithique et des premières communautés agricoles qui, entre 6000 et 2000 avant notre ère, ont jeté les bases de nos sociétés modernes. Ainsi leurs programmes novateurs sur la circulation des grandes haches polies en jade des Alpes à travers toute l’Europe au Ve millénaire ou leurs travaux pionniers d’ethnoarchéologie, conduits notamment chez les derniers utilisateurs de haches polies en Nouvelle-Guinée, les inscrivent parmi les figures marquantes de l’archéologie contemporaine. Leur nom est aussi étroitement lié au Jura et à plusieurs de ses sites néolithiques.

En ce printemps 2022, nous les rencontrons chez eux à Gray, où ils sont installés, depuis 1978, dans la maison familiale d’Anne-Marie. Leurs deux grands bureaux sont mitoyens ; dans l’un une partie des murs est couverte de thèses d’étudiants ; dans l’autre, d’ouvrages de référence. Deux petites aquarelles évoquent le Jura ; des photographies bien plus nombreuses soutiennent le souvenir d’années passées chez les Papous en Nouvelle-Guinée.

« J’ai 79 ans et mes premiers étudiants partent (déjà) à la retraite », glisse Pierre Pétrequin, originaire de Seloncourt, dans le nord de la Franche-Comté. Très tôt, Petrus, le surnom de tous les Pétrequin dans le Pays de Montbéliard, se passionne pour la préhistoire. En 1961, il s’initie au néolithique lors d’un stage dans le Valais, où Olivier-Jean Bocksberger venait de découvrir Le Petit Chasseur à Sion, un site exceptionnel. Ensuite, entre 1964 et 1967, étudiant à l’Université de Besançon, il dirige sa première fouille à la Baume de Gonvillars, en Haute-Saône, avant de finaliser sa thèse sur l’interprétation de l’habitat du bronze final de la grotte des Planches-près-Arbois. « Après ces premières armes à Gonvillars, je souhaitais établir une chronologie du néolithique dans le Jura central. C’est ce qui m’a amené, en 1969, à réaliser les premiers sondages subaquatiques à Clairvaux III, avec Jean-Claude Frachon ».

CHALAIN ET CLAIRVAUX AU NEOLITHIQUE

Le site avait été découvert en 1869 par Jules-Noël Lemire, maître de forges à Pont-de-Poitte. Dès 1901, les fouilles s’étendaient, mais « au profit d’antiquaires ; des milliers d’objets ont été vendus à travers toute l’Europe. On en trouve aujourd’hui jusqu’à Saint-Pétersbourg ».

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Les Pétrequin ont signé plusieurs ouvrages qui font référence – Numéro 39

Le site de Clairvaux présente un potentiel important, lié à la conservation des végétaux, des poteaux et des objets habituellement périssables, préservés sous le niveau de l’eau. « Ces conditions ont rendu possible le développement des analyses dendrochronologiques qui permettent de dater l’abattage des bois à l’année près et d’établir une chronologie fine par tranches de dix ans, ce qui, à l’époque, représentait une véritable révolution pour l’archéologie ». Avec une succession temporelle qui s’étend de 3 900 à 800 avant notre ère, Clairvaux et Chalain constituent des lieux d’études privilégiés pour comprendre la vie quotidienne et suivre l’évolution de l’histoire des sociétés. Il ne faudra cependant jamais oublier que les recherches scientifiques ont d’abord été commencées pour des raisons d’urgence et de conservation : à Clairvaux, un projet de construction de routes et de parkings, après remblaiement total de tout le bas-marais au bord du lac ; à Chalain, l’abaissement artificiel du niveau du lac, l’utilisation de nouvelles plages, l’extension des campings, les travaux du Génie rural suivis de l’assèchement de la zone humide, de labours profonds et d’apports d’engrais chimiques pour la mise en culture du bas-marais et de son bassin d’alimentation.

Les fouilles modernes, dirigées par Pierre et Anne-Marie Pétrequin, débutent à Clairvaux en 1970, puis se poursuivent à Chalain à partir de 1986. Elles dureront trente-huit ans, à raison de trois à quatre mois de terrain par an, avec des équipes de dix à vingt étudiants.

DES SEJOURS LOINTAINS POUR COMPRENDRE LE JURA

Avec des méthodes radicalement différentes de ce qui se pratiquait sur terre ferme, les fouilles en milieu humide offrent des découvertes majeures – outillages en pierre, céramique, textiles, objets en bois, restes alimentaires, architecture, graines – qui permettent une étonnante diversité d’approches et renouvellent la connaissance du néolithique. « Aujourd’hui, cela ne serait plus possible, sur le long terme, de poursuivre de telles recherches fondamentales sur l’archéologie lacustre », confie pour sa part Anne-Marie.

Chalain et Clairvaux deviennent ainsi une pépinière pour la réflexion – vingt-cinq thèses, des centaines d’articles, des films, des livres ont été publiés – et acquièrent une renommée scientifique internationale.

D’abord agent technique en 1967, puis conservateur au Service régional de l’archéologie de Franche-Comté (DRAC), Pierre Pétrequin entre au CNRS en 1984, ce qui lui permet alors de développer des recherches pluridisciplinaires et d’archéologie sociale. Il devient directeur de recherche en 1990. En 2010, il reçoit l’Europa Prize de la Prehistoric Society, Londres, pour son projet européen JADE. Anne-Marie, de son côté, est ingénieur de recherche au même établissement public. Tous deux ont reçu le Grand Prix national de l’archéologie du ministère de la Culture, en 1992, pour leurs recherches à Chalain et à Clairvaux.

L’archéologue Jean-Luc Mordefroid, aujourd’hui directeur des musées de Lons-le-Saunier, a longtemps été un proche voisin du couple. « J’ai rencontré les Pétrequin au début des années 1980 à la base archéologique de Beffia. Je ne travaillais pas sur la même période qu’eux et leur approche novatrice en milieu lacustre sur du matériel organique m’intéressait », raconte-t-il.

Pierre et Anne-Marie Pétrequin se démarquent de la plupart de leurs collègues archéologues. Pour eux, comprendre le fonctionnement du néolithique passe par une exploration des contextes sociaux. Pierre Pétrequin rappelle souvent ses origines rurales : « La pratique en situation est essentielle pour comprendre une technique, c’est pourquoi je me suis mis en apprentissage à plusieurs reprises chez des potières de Nouvelle-Guinée ». « Pourquoi développer une approche expérimentale ? Le public et quelques scientifiques pensent que, durant la préhistoire, tous les savoir-faire étaient nécessairement simplistes. Ainsi, dans les musées, les céramiques expérimentales sont souvent confondues avec des modelages enfantins en pâte à sel ! En fait, la plupart des productions néolithiques répondent à des impératifs techniques et sociaux compliqués et exigent de hauts niveaux de savoir-faire ».

Parallèlement aux travaux menés l’été dans le Jura, le couple séjourne d’abord au Bénin puis, en partir de 1984, en Nouvelle-Guinée, pour observer des situations actuelles et proposer de nouvelles hypothèses de travail à tester sur le passé. Cette approche « ethnoarchéologique » originale fait date ; elle se concrétise par la construction de deux maisons expérimentales sur les bords du lac de Chalain. « Il existait une contradiction totale entre l’interprétation académique des villages littoraux et ce que nous observions dans les sites archéologiques du Jura et de Suisse occidentale. Pour la plupart des préhistoriens, l’idée de villages construits sur pilotis et d’une architecture adaptée aux milieux inondables était fausse ; ce mythe devait être abandonné. Nos observations dans les villages du lac Nokoué, en République populaire du Bénin, ont permis de renouveler les interprétations précédentes, où dominait une supposée « logique occidentale ». Ainsi ont pu être proposées, à partir des constats archéologiques et des hypothèses fondées sur l’ethnographie, de nouvelles reconstitutions de l’architecture, des modes de vie et des comportements sociaux des groupes humains qui avaient choisi d’implanter leurs villages dans les milieux marécageux ou inondés au bord des lacs. Une tout autre version de l’histoire pouvait alors être avancée, plus respectueuse à la fois des données archéologiques, des croyances et des modes de vie disparus, ainsi que des communautés modernes préindustrielles ».

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Pierre et Anne-Marie Pétrequin dans le jardin de leur maison de Haute-Saône – Numéro 39

Depuis 2008, Pierre et Anne-Marie Pétrequin sont officiellement en retraite et n’ont pourtant jamais arrêté de travailler. Aujourd’hui rattachés à la Maison des sciences de l’homme et de l’environnement Claude-Nicolas Ledoux de Besançon, ils continuent à publier des articles, des ouvrages et ont mis à profit la période de confinement pour rédiger une synthèse de leurs recherches. Les trois volumes de La Préhistoire du Jura et l’Europe néolithique, d’environ 600 pages chacun, ont été publiés en 2021, aux Presses universitaires de Franche-Comté (PUFC, Besançon), et distingués dans la foulée par le prix Christiane et Jean Guilaine, de l’Académie des Sciences et Belles-Lettres.

Actuellement, ils travaillent au livre suivant, Du jade pour les dieux, à propos de la circulation des grandes haches polies en jade sur près de 2 000 km à travers l’Europe dès 5 000 ans avant notre ère, préfigurant la première Europe sociale. En 2003, les Pétrequin avaient en effet découvert l’origine de ces jades dans le massif du Mont Viso, à 2 300 m d’altitude dans les Alpes italiennes. « Nous suivons actuellement la fonte des glaciers dans les Alpes et nous prospectons deux mois par an, vallée par vallée. Dans le canton d’Uri, en Suisse, nous venons d’identifier une autre exploitation néolithique pour la production de haches polies, entre 2 600 et 2 850 m d’altitude ! »

Aujourd’hui, le mobilier néolithique de Chalain et Clairvaux provenant des fouilles Pétrequin – des dizaines de milliers d’objets – est hébergé au Centre de conservation et d’études (CCE) René-Rémond, à Lons-le-Saunier. Le Musée d’archéologie du Jura a consacré une récente exposition à ces sites archéologiques, pour marquer les dix ans de leur inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. « Depuis l’ouverture du CCE, il y a dix-sept ans, les Pétrequin viennent régulièrement y travailler, confie Jean-Luc Mordefroid. Si l’on n’est pas habité par une passion, on ne fait pas ce métier… ».

Pierre et Anne-Marie Pétrequin regrettent que, « faute de nouvelles locomotives scientifiques et d’une volonté effective de poursuivre les recherches », la préhistoire jurassienne, ne mobilise pas. « Nous avons développé une forme originale d’approche du néolithique ; elle a fait des émules… mais ailleurs que dans le Jura », constate le couple.

Camille Jourdy, l’imaginaire couleur Jura

By |2026-05-26T10:04:50+01:0027 juin 2022|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°7 en juin 2022]

Auteure reconnue dans l’univers de la bande dessinée et de l’illustration, Camille Jourdy livre, à travers son œuvre, un portrait sensible de notre époque, dans des décors souvent inspirés par la Jura.

Camille Jourdy est aujourd’hui une auteure reconnue dans l’univers de la bande dessinée et de l’illustration. Bien que née à Chenôve, en Côte d’Or – « la maternité était là-bas » –, elle est Jurassienne depuis son plus jeune âge. « J’ai beaucoup aimé l’enfance à Dole, se souvient-elle. Nous avons toujours habité en ville, dans un endroit super, car mes parents louaient le premier étage d’une maison au milieu d’un grand jardin. Chaque dimanche, nous allions en forêt et je pense que cela a compté énormément pour moi ». Jusqu’au baccalauréat, elle effectue sa scolarité dans l’ancienne capitale de la Franche-Comté, entourée de ses proches. Leur influence a été importante. « Dans la famille, on aime tous dessiner. Mon père dessine pour le plaisir, ma grand-mère paternelle réalisait des gravures sur bois ; elle était vraiment douée. Mon oncle [Didier Jourdy, N.D.L.R.] peint et expose régulièrement à Dole, et sa femme travaille à ce que j’appelle les « petits Beaux-Arts [les cours du soir, N.D.L.R.] ».

Camille Jourdy poursuit : « J’ai aussi un oncle du côté de ma mère qui m’a énormément acheté de livres jeunesse. Donc j’ai un peu baigné dans l’univers de l’image et, très tôt, j’y ai trouvé ma place. À l’adolescence, je me suis réfugiée complètement dans le dessin et la bande dessinée. C’est presque cela qui m’a sauvée. ». Son petit frère, Roman, n’a rien oublié : « Je me souviens qu’enfant, elle avait écrit Le repère des trois squelettes, une aventure dans un sous-terrain. Elle coloriait, elle pliait. Je n’en revenais pas. »

ROSALIE BLUM, JULIETTE ET AUTRES VERMEILLES

Après le lycée, elle va étudier une année à l’école des Beaux-Arts de Lyon, avant de poursuivre son parcours dans celle d’Épinal. En quatrième année, elle rejoint les Arts décoratifs de Strasbourg [aujourd’hui, la Haute école des arts du Rhin, N.D.L.R.], dans la section « Illustration » dirigée par Claude Lapointe. Ensuite, sa formation terminée, elle décide de s’installer à Lyon.

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Rosalie – Camille Jourdy, Actes Sud

Dès la fin du lycée, Camille Jourdy découvre de jeunes auteurs français de bande dessinée, comme Lewis Trondheim, David B. Bay, Joan Sfar ou Christophe Blain, puis américains, comme Chris Ware ou Charles Burns. Ses influences sont aussi romanesques et cinématographiques.

À partir de là, tout s’enchaîne vite. Dans la capitale des Gaules, la jeune Jurassienne exerce le métier d’illustratrice, tout en poursuivant celui d’auteure de BD. Encore étudiante, elle publie, en 2004, un premier livre au titre « un peu bizarre » (c’est elle qui le dit) : Une araignée, des tagliatelles et au lit, tu parles d’une vie ! « Il s’agissait de mon projet de diplôme des Beaux-Arts. Je l’ai présenté dans un petit salon du livre, à Paris, et, à côté de moi, il y avait un petit éditeur suisse, qui s’appelle Drosophyle. Je voulais seulement confronter la maquette du livre à un regard professionnel. Il m’a proposé de le publier ! ».

En 2006, Camille Jourdy découvre, en Charente, les éditions Actes Sud, qui viennent d’être créées : « J’ai flashé dessus direct. Le format du livre, l’objet, cela correspondait à ce que je voulais faire. Il y a dix-sept ans, il n’y avait pas énormément de romans graphiques en couleurs ». La jeune auteure leur propose donc Rosalie Blum, son projet de diplôme des arts décoratifs de Strasbourg et, après une longue attente, reçoit une réponse positive. « Depuis, Thomas Gabison, mon éditeur, reste une des personnes les plus importantes dans ma création. J’ai commencé avec lui et c’est comme si nous avions grandi ensemble. Certains auteurs n’aiment pas que les éditeurs se mêlent de ce qu’ils écrivent. Moi, c’est le contraire. Sinon, une autre personne avec laquelle je dialogue, c’est ma copine, Clémence, avec qui j’ai fait toutes mes études ». Illustratrice et auteure aujourd’hui installée à Marseille, Clémence Paldacci est peut-être celle qui parle le mieux du travail de son ancienne camarade : « Elle a un côté très doux et très esthétique à la fois. Elle recherche la beauté dans des endroits inattendus, comme dans la banlieue campagnarde. Elle restitue bien l’atmosphère de la province. Elle a un regard qui, sans être dur, est très aiguisé. »

Rapidement, Rosalie Blum rencontre un succès public et critique. L’ouvrage sort en trois tomes, en 2007, 2008 et 2009. Les albums sont distingués : grand prix RTL puis, en 2010, prix révélation du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Ensuite, les droits de l’ouvrage sont achetés en vue d’une adaptation au cinéma. Et, en 2016, le film réalisé par Julien Rappeneau sort sur les écrans. « Je n’ai pas participé à l’écriture, mais j’ai suivi le projet de près. Cela m’a emmené dans des univers auxquels je n’aurais pas forcément pensé », raconte-t-elle.

REGAIN DE JURA

Après, Camille Jourdy mettra presque dix ans à finaliser son livre suivant, Juliette, édité en 2016. « Le problème c’est que ma première BD a eu beaucoup plus de succès que ce que je pensais. Après, j’ai eu mon premier enfant. »

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Camille Jourdy à sa table de travail – DR

Depuis, toujours chez Actes Sud, elle a publié Les Vermeilles, en 2019, un ouvrage dont elle est auteure du scénario, du texte et du dessin. Dernièrement Cachée ou pas, j’arrive !, conçu avec Lolita Séchan, la fille du chanteur Renaud, a également été apprécié : « On a tout fait à quatre mains. C’est vraiment la première fois que je travaille ainsi : on a inventé l’histoire ensemble et même les dessins sont mélangés ! », raconte la jeune femme qui, parallèlement, poursuit son activité d’écrivaine de livres jeunesse – le dernier, Le dégât des eaux a été rédigé avec Pauline Delabroy-Allard – et d’illustratrice. « J’ai fait tous les dessins pour la programmation culturelle de la Philarmonie de Paris pour la saison 2021-2022 et je continue à travailler avec Moulin Roty, une entreprise de jouets pour les tout-petits basée dans les environs de Nantes. Sinon, depuis quelques années, je dis souvent non, j’ai envie de développer mes propres projets ».

« Camille est toujours dans son travail, c’est une bosseuse. Ce qui est remarquable, c’est qu’elle fait beaucoup de choses par plaisir ; elle est bienveillante avec les autres et confiante dans la réception des lecteurs. Elle n’est pas dans le jugement, mais dans la curiosité », observe Clémence Paldacci.

Si, à Lyon, Camille Jourdy habite le quartier de la Croix-Rousse, le Jura n’est jamais très loin dans sa tête et son cœur. « C’est peut-être que j’aime bien dessiner là-bas aussi, confie-t-elle. J’adore aller dans les villages du massif de la Serre, dessiner les fermes, les champs… ».

Et de constater que « maintenant toutes [ses] histoires se passent là-bas » : « Ce n’est jamais vraiment dit, mais c’est un endroit qui m’inspire. Je ne peux pas faire autrement, même si cela fait vingt ans que je ne vis plus à Dole ». Elle travaille beaucoup d’après photos, pour les décors extérieurs et intérieurs, même pour les positions des personnages : « J’ai pris plein de photos à Dole, des fois chez mes parents. Ce sont des endroits que je connais bien. » Son sens du détail, de la lumière, du point de vue et du cadrage, contribuent à construire l’atmosphère dans laquelle ses personnages évoluent. « Pour moi, les décors font partie de l’histoire, analyse-t-elle. Par exemple, je passe du temps à choisir leurs meubles, parce que, pour moi, cela participe forcément à comprendre qui ils sont.  »

« Le Jura est important dans son travail et, de façon générale, elle a une grande mémoire attachée aux lieux, surtout aux maisons et aux rues », explique Roman, qui apparaît également dans certaines pages.

Quand elle revient sur ses terres d’enfance, elle partage son temps entre Dole et le massif de la Serre. « J’aime aussi montrer les endroits de mon enfance à mes filles, comme la grotte de l’Ermitage. Il y a eu toute une période de ma vie où j’avais envie de me séparer du Jura. Là, j’ai envie de mieux le connaître ».

Du coup, elle vient d’acheter une maison dans la région doloise, « pour y passer beaucoup plus de temps et faire un peu des virées dans le Haut-Jura ». Aujourd’hui, Camille Jourdy mène plusieurs projets de front, dont celui d’une nouvelle BD pour les adultes : « J’ai noirci des tonnes de carnets. Mais il faut du temps avant de savoir réellement de quoi je veux parler. Cela fait un an et demi que je suis sur ce projet ». Nous n’en saurons pas plus. Pour découvrir son univers, il y a les réseaux sociaux qui lui permettent de partager les pages de ses carnets et, surtout, une œuvre dans laquelle elle livre un portrait sensible et lucide de notre époque.

Jeanne Champion, le dernier message de l’extravagante dame de Gevingey

By |2026-05-26T10:05:46+01:0027 juin 2022|Les Jurassiens|

[Portrait publié dans le Numéro 39 n°7 en juin 2022]

Pendant cinquante ans, elle a mené de front son travail d’écrivaine et de peintre. Vingt-six romans, le prix Goncourt de la biographie, des titres et des honneurs à n’en plus finir. Au printemps dernier, à 91 ans, Jeanne Champion s’est éteinte dans sa petite chambre d’une maison de retraite parisienne. Numéro 39 a eu la chance de la rencontrer avant son grand départ.

Chère Madame, chère Jeanne,

Permettez que je m’adresse à vous. Je sais, le procédé est singulier, mais la grande Dame que vous êtes me le pardonnera. Jeanne Champion, ce nom, vous l’avez imposé dans le Paris littéraire des années soixante-dix, d’abord aux Éditions Julliard, ensuite chez Calmann-Lévy, Grasset, Fayard. Que des noms prestigieux ! Pourtant, rien, absolument rien ne vous prédestinait à cette fulgurante carrière. Au contraire, les vingt premières années de votre vie n’ont été que violence, souffrance, angoisse. Vous vous êtes construite seule, en autodidacte. Mais Dieu que ce fut pénible…

« J’étais une enfant très timide, on essayait de m’apprivoiser, mais on avait du mal. Une petite paysanne un peu folle avec plein d’histoires dans la tête. La vie des paysans n’était pas facile, on vivait des choses très rudes. » Jeanine Voisin – c’est votre nom de baptême, mais on vous surnommait Nanie – est une enfant non voulue, née à Gevingey d’un moment d’égarement. Votre mère, la superbe France, tente d’avorter, mais vous vous accrochez. Je ne trahis aucun secret, vous révélez toutes ces choses dans vos mémoires Autoportrait d’une charogne. La Charogne, c’est votre surnom au village. Loin de vous en offusquer, vous l’adoptez.

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Quand elle écrivait, elle n’arrêtait pas de peindre. Quand elle peignait, elle avait en tête tout ce qu’elle allait écrire – Marie Champion

À son retour de Besançon où il était soldat, votre père Roger Voisin épouse votre mère, il est nommé motard à Paris où vit le couple rue du Temple. Vous, vous restez à Gevingey pendant cinq ans et, quand vous les rejoignez, tout bascule. Dans le petit appartement du sixième étage, c’est la bagarre perpétuelle. Père violent, alcoolique qui apparaît et disparaît. Mère qui se refuse à son époux : « La vie à Paris était très dure, mais différente de Gevingey. Ma mère était couturière, elle aimait les beaux vêtements. J’étais proche d’elle, alors que je n’ai jamais eu de rapports avec mon père que je n’ai compris que bien plus tard. Sa vie a été gâchée, il avait aussi un côté joyeux, il aimait la fête. Il a aidé des Juifs pendant la guerre. Mais dans cette famille, chacun avait sa forme de violence et ne voulait pas accepter celle de l’autre. »

Mais revenons à Gevingey, ce sont vos tantes qui prennent soin de vous, surtout Mao, et aussi votre grand-mère Hortense, lettrée bien que paysanne, qui vous fait lire Bossuet, Châteaubriand et La Bruyère. Pendant toute votre enfance, vous faites les allers-retours entre Paris et le petit village proche de Lons-le-Saunier, où votre mère veut retourner dès qu’elle le peut. Du coup, vous vivez décalée : six mois d’un côté, six mois de l’autre. Vous reprenez l’école à Paris, en novembre. On se moque de la petite paysanne. Aujourd’hui, votre fille Marie dit de vous : « On l’appelait la charogne et elle était devenue cette charogne, maltraitée, malmenée qui avait le verbe haut et l’attitude arrogante. »

LA VIE PARISIENNE

Une petite sœur va néanmoins naître de ce couple déchiré, Lilou, qui restera beaucoup plus proche de votre père. Quant à votre mère, elle garde de son histoire, avec cet homme, des angoisses d’abandon. Angoisses dont vous avez hérité. Après des années de cauchemar, vos parents divorcent, votre père se remet en ménage avec une tenancière de café, vous avez grandi et vous vivez désormais à Paris. Premier emploi vers l’âge de seize ans, puis d’autres dont un dans une usine de caoutchouc. Vous fabriquez des préservatifs que, paraît-il, vous endommagez volontairement.

Vous êtes devenue belle, mais inconsciente de votre charme. Enchaînement de petits boulots mal payés jusqu’au moment où vous devenez secrétaire-dactylo. C’est aussi l’époque où vous rencontrez Jean Champion dans un bal à la cité universitaire. Il dit de vous que vous étiez la meilleure danseuse de toute la cité ; vous n’avez pas vingt ans.

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Les pinceaux et les couleurs toujours à leur place – Numéro 39

Votre futur mari, originaire d’une famille installée à Morteau, n’a pas un sou, mais il se fera vite une place au soleil : études de droit, Sciences Po… Il postule chez Van Cleef & Arpels, dont il va devenir l’homme de loi, et faire fortune. Mais au moment où vous vous mariez, dans les années cinquante, vous gagnez mieux votre vie que lui.

Vous allez dans le sud de la Grande-Bretagne pour parfaire votre anglais et vous suivez des cours de dessin à l’Académie de la Grande Chaumière, dans le quartier Montparnasse, à Paris. C’est la douce vie de bohème. Votre mari aime l’art africain, vous le jazz et la psychanalyse. Vous êtes heureuse et vous arrêtez de travailler pour vous consacrer à la peinture dans votre atelier du XVe arrondissement. Quand votre fille unique, Marie, naît en 1961, vous avez déjà déménagé dans le Ve et votre atelier rue Saint-Severin du quartier latin attire déjà créateurs et intellectuels. Pourquoi ? Mystère. Votre peinture n’en est qu’à ses balbutiements et vous n’avez encore rien écrit, mais vous êtes l’amie du peintre, graveur, illustrateur et collagiste Max Papart entre autres. Peut-être devine-t-on chez vous quelque chose en devenir ? Ne dites-vous pas : « Je travaillais comme une brute, je ne pouvais pas rester sans rien faire. Je peignais avec passion. Ce qui m’intéressait, c’était le non-vu, le non-connu, j’allais chercher le mystère. C’était des toiles en mouvement, déchirées ; je prenais les choses très au sérieux. »

LA NOTORIETE

Vous êtes créatrice, mais pas maternelle. Les relations avec un bébé sont difficiles. Jusqu’à ses un an, votre fille est élevée par une nounou. Ensuite, elle doit s’adapter à votre vie : « Ma mère était complètement extravagante, très hippie, elle fixait les règles. Mes parents étaient très originaux, riches. C’était une famille chaleureuse, très stimulante. »

Vous vous mettez à écrire tout d’un coup Le Cri, votre premier roman, qui paraît en 1967 chez Julliard. Vous n’arrêterez qu’en 2018. Les journées sont encore pleines du bruit de votre machine à écrire, mais l’enfantement est long, douloureux. Vous recherchez la perfection du mot, le rythme de la phrase. Vous devez avoir recours aux pilules pour trouver le sommeil.

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L’incroyable atelier de Montchauvet – Numéro 39

Les années soixante-dix sont de belles années de folles créations et de rencontres : Michel Tournier, Alain Bosquet, Claude Kiejman, Régine Deforges… Et puis, soudain, c’est le divorce. Votre mari a une maîtresse, vous êtes submergée. Vous revendez à France Gall et Michel Berger la maison que vous venez d’acquérir dans le château de la Malmaison et revenez à Paris. C’est l’écriture de l’Amour Capital [Calmann-Lévy, 1981], qui vous sauve de la solitude. La peinture aussi, toujours. En 1988, vous vous posez à Montchauvet, petit village des Yvelines. D’abord une maison, puis la grange qui devient votre atelier. Un lieu improbable sur quatre niveaux où vous passez votre temps à peindre et à écrire. Lucia, votre dame de compagnie, veille au grain : « Son écriture était très réfléchie, une vraie torture. Elle écrivait, déchirait, recommençait, mais la peinture l’apaisait. Un jour, elle m’a dit qu’elle avait détruit presque 80 % de ses œuvres. Il fallait que l’inspiration vienne, sinon elle détruisait. » Très peu de gens ont le droit de pénétrer votre sanctuaire ; d’ailleurs vous n’aimez pas montrer votre production. C’est vous qui le dites : « Un tableau n’est jamais fini, la toile est en suspens. Il y a de la peur dans la peinture : peur du peintre, du travail, du regard des autres. Je n’ai jamais eu personne pour me guider, la solitude m’a servie, mais elle était dure à vivre. »

LA FACE CACHEE

Depuis 1988, vous avez repris les allers-retours, sauf que cette fois, c’est entre Paris et Montchauvet où, soit dit en passant, vous fédérez tout le village. Il y a les Kouchner, Séguéla en voisins, mais aussi tous les habitants pour des repas, des apéros. Ah oui, il y a aussi Andréas Illner que vous rencontrez à Cerisy où vous passez vos vacances. Andréas dont vous tombez éperdument amoureuse. Vous êtes brillante, vous recevez les visiteurs, couchée sur votre divan, ce qui vous vaut le surnom de « Madone du sleeping ». Mais si vous séduisez, vous n’en jouez pas. En fait, votre authenticité fait plutôt peur aux hommes. Et votre seul vrai grand amour restera Jean. Vous vivez seule pendant quarante ans. Trop provocatrice, trop agressive, trop colérique. Trop libre.

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Jeanne Champion et sa fille – Numéro 39

Les dessins, pastels, gouaches, encres, huiles, collages, montages se succèdent, vous traversez votre époque, avalez les tendances. Ce foisonnement étonne encore par sa modernité. Dans les dernières années de votre création, vous reprenez des toiles vieilles de cinquante ans, vous les recouvrez. La couleur s’empare de votre œuvre, comme une lumière venue de l’intérieur. Comme un halo spirituel. Vous exposez dans quelques galeries, mais la notoriété n’est pas au rendez-vous. Ceux qui vous connaissent savent pourquoi. Jean, votre plus fervent admirateur, résume bien les choses : « Jeanne n’a jamais songé une seule seconde à vivre de sa peinture, alors qu’elle aurait pu vivre de son écriture. » Marie confirme : « Elle exposait, mais ne faisait rien pour que cela dure. Elle avait une position d’échec. On l’appelait Cassandre. » Vous-même le dites : « J’avais une vie très tourmentée intérieurement, car les choses ne se passaient pas comme je l’imaginais. C’est pour cela que ma peinture est originale, parce qu’elle vient de nulle part. »

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On l’appelait affectueusement la « Madone des sleepings » – Marie Champion

Vous cessez définitivement de peindre à l’âge de quatre-vingts ans. Votre dernière exposition a lieu en 2013. Plus assez de force, d’énergie, de hargne. L’écriture suit le même chemin, Le prince de la mélancolie [Pierre-Guillaume de Roux Éditions], votre dernier roman paraît en 2011. Bien sûr, vous poursuivez l’écriture jusqu’en 2018, mais pour votre plaisir. Il y a quelques mois, lorsqu’on vous a rencontré, vous regardiez tout cela avec sérénité et vous avez confié : « Je suis en paix avec moi-même et avec les autres. Je ne souffre pas d’être dans l’oubli et c’est ce qui m’étonne le plus. »

Nous, nous ne vous oublions pas.

L’édition 2022 de Numéro 39 est arrivée

By |2026-05-29T07:49:06+01:0024 juin 2022|Le magazine|

L’édition 2022 de Numéro 39 est paru cet été. Au sommaire, de très belles destinées et un dossier sur celles et ceux qui marchent dans les traces de Louis Pasteur.

 

NUMERO 39 vous en donne toujours plus pour sa septième édition. Depuis 2016, votre magazine a accumulé les événements, devancé l’actualité, vous a plongé dans l’intimité des célébrités ou fait découvrir de nouveaux talents. Plus d’une soixantaine de portraits, des dizaines d’interviews de Jurassiennes et Jurassiens, tous passionnés par leur terre natale ou leur territoire d’adoption, tous ambassadeurs d’un art de vivre, d’un savoir-faire et d’une culture farouchement revendiquée et affichée.

Qu’est-ce qu’être Jurassien aujourd’hui ? Être né dans ce département ? Y avoir vécu ? Afficher une descendance, une lignée ? Une sorte de droit du sol ou de droit du sang pour reprendre le vocabulaire d’une interrogation sociétale et politique en vogue ? Bien sûr que non ! Au fil des ans, nous avons croisé des gens d’ailleurs bien plus Jurassiens que force autochtones… Être Jurassien, c’est avant tout la conscience de faire unité avec une histoire, une terre, un environnement. C’est la découverte d’une nature, de parfums, de sensations. C’est l’émotion que suscite un ciel, un lac, une forêt, un objet réalisé avec patience, ténacité, travail. C’est se connecter avec mille et mille fils invisibles qui relient le présent au passé… Et au futur aussi. Être Jurassien, c’est prendre part à une magie, une sorte de mystère qui dépasse, qui transcende. C’est avant tout un immense amour, une reconnaissance, le sentiment d’appartenir à un tout bien vivant, riche et inspirant.

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Mathilde Lhomme et Jonathan Brugnot n’ont même pas trente ans. Issus de leur petit village de Sermange ils ont cru en leurs rêves et sont montés à la capitale tenter leur chance. Aujourd’hui, elle habille les danseuses du Crazy Horse et lance sa propre ligne de vêtements. Il est costumier pour Kad Merad et d’autres artistes. Sont-ils jurassiens ? Ils vivent à Paris, reviennent pour les fêtes de famille… Mais ils ont dans leurs poches et dans leurs yeux un peu de la terre du pays, celle de l’époque où ils étaient gamins. Ils revendiquent leur accent, leur souche rurale et leur passion de l’habillage inspirés de leur passage au lycée Pasteur de Dole.

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Et Emmanuelle Chossat, Miss Jura, Miss, Franche-Comté, Miss France et Univers ? Où est son enfance à Saint-Amour, puis à Salins-les-Bains ? Où sont ses études à Champagnole et ses premiers défilés faits avec les copines ? Loin, très loin sans doute. Pendant presque dix ans, elle a vagabondé à travers le monde, tapissé les magazines de mode, hanté les agences de mannequinat. La voilà aujourd’hui dans le Golfe du Lion à s’occuper de catamarans… Mais elle conserve en elle le parfum des arbres et la lourdeur du ciel d’hiver jurassien.

Et cette grande dame de la littérature et de la peinture que fut Jeanne Champion. De Gevingey elle a bâti sa célébrité à Paris. Prix Goncourt, une quarantaine de livres, près de trois cents toiles. Du Jura, elle a conservé de bien mauvais souvenirs de sa jeunesse, mais elle en a fait des livres de mémoires. Tout ça a un nom : la sublimation. Avant de partir pour son dernier grand voyage, elle a confié à Numéro 39 les souvenirs encore vivants de la ferme de son enfance, l’accent de ses grands-parents, le labeur de ces paysans qui ont tracé leur sillon dans les terres rebelles du Sud-Revermont.

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Et Olivier Boisson, le petit gars de Bersaillin, dingue de mécanique, parti à dix-neuf ans et son sac à dos pour une aventure américaine sur les plus grands circuits de l’IndyCar. Il y est depuis vingt ans, a trouvé sa femme et il est aujourd’hui directeur de piste d’un certain Romain Grosjean, dont l’accident en F1 il y a deux ans reste dans les mémoires. Que serait-il sans les Noël passés dans la maison familiale, sans le givre et la froideur qu’il a fait découvrir à son épouse ? Sans le goût du vin jaune emmené aux States pour le faire découvrir aux copains sur les circuits d’Indianapolis ?

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Et notre Kraken… Ce grand gaillard installé à Le Muy qui a laissé tomber une gâche en or au greffe du tribunal de commerce de Paris pour fabriquer des guitares acoustiques dans son atelier, après avoir géré des hôtels à Salins. Guillaume Buguet de son état civil ne peut pas respirer sans les sapins des plateaux, sans les balades dans ces espaces infinis où le silence l’inspire. Est-il Jurassien celui-là ? Pour sûr, la lignée de ses parents le guide à chaque instant et il ne trouve pas ça anormal, bien au contraire.

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Et Camille Jourdy, la faiseuse de dessins qui invente à chaque instant histoires colorées et douces comme son trait ? Elle aussi est jurassienne, Dole et les villages de la forêt de la Serre habitent les décors de ses dessins. Les granges, les vaches, les tracteurs, les poules, les fermes et les prés guident chaque dessin. Ils sont en permanence dans son cœur et dans sa tête.

Oui, ils sont tous Jurassiens. Jurassiens d’âme. Les Pétrequin qui ont passé leur vie à fouiller le sol de Chalain et de Clairvaux entre deux chantiers en Papouasie. Jean Burdeyron, le docteur-éleveur-chasseur-politique-philosophe qui marche seul dans les bois bordant le lac de Vouglans pour regarder les arbres, scruter le ciel.

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Et tous ceux qui rendent hommage à cet autre drôle de Jurassien qu’est Pasteur, deux cents ans après sa naissance. Lui aussi n’était-il pas un pur fruit de cette terre vigneronne ? Nous n’avons pas eu la chance de l’interviewer, mais nous l’avons bel et bien rencontré. Pour vous. Pour le Jura.

Olivier Boisson, dans la roue de Romain Grosjean

By |2026-05-26T10:06:21+01:0023 juin 2022|Les Jurassiens|

Avant d’être le directeur de piste de Romain Grosjean, le petit mécano de Bersaillin a connu bien des aventures. C’est finalement aux États-Unis qu’il a trouvé sa voie, sur les pistes des circuits IndyCar, cousin germain de la Formule 1.

 

Chaque existence est une quête. De soi, du sens de la vie. Il faut parfois partir très loin, tout lâcher pour se trouver. Assis devant la grosse table de la maison familiale de Bersaillin, tout paraît pourtant simple. Olivier Boisson est du genre solide, rassurant. Son sourire est généreux. Il parle de son quotidien de l’autre côté de l’Atlantique, des courses de bolides, du public enthousiaste, de la vitesse enivrante, de cet univers de l’IndyCar qui est le sien depuis maintenant dix-neuf ans. Depuis qu’il a quitté la France pour Indianapolis, à environ 240 km au sud des Grands Lacs et de Chicago. Un mythe pour un mécano comme lui.

Une histoire d’amortisseur

Pourtant, il n’a jamais porté en lui ce rêve américain qui a attiré tant d’autres Frenchies. Il n’avait même jamais imaginé passer une seule journée aux États-Unis. Il aura fallu de la chance, et quand même une bonne dose d’inconscience pour que le petit ingénieur de vingt-deux ans, débarqué sac au dos avec un contrat verbal pour tout horizon, se retrouve, à quarante-deux ans, ingénieur de piste chez Andretti à coacher Romain Grosjean.

Son histoire américaine a commencé sous le signe des amortisseurs. On abordera son chapitre français plus tard. Pour comparer…Aux States donc, il a pris la place d’un Anglais rencontré sur le circuit de Magny-Cours, dans la Nièvre, alors qu’il travaillait pour la société Energy Racing. Il s’entend proposer un contrat de six mois pour faire la saison des courses chez BMW en tant que mécanicien. Ni une, ni deux, il s’achète un billet aller-retour – au cas où – et il quitte sa petite France : « Je n’avais pas vraiment de travail ici, j’avais bien cherché, mais cela n’avait rien donné. Je parlais mal l’anglais, mais c’était une aventure. »

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Romain Grosjean – Kate Boisson

Sur place, c’est néanmoins la douche froide. Il fait bien la connaissance du pilote suisse de l’équipe, mais celui-ci, tout de go, lui annonce que le projet tombe à l’eau. Plus d’argent. Olivier Boisson va passer un mois entier dans un hôtel à attendre que les choses s’arrangent. Sauf que rien ne se passe. Son billet retour n’est valable qu’un mois, il décide de rentrer : « C’est souvent comme cela dans l’IndyCar. C’est super quand on a du boulot, mais cela peut s’arrêter du jour au lendemain. Il suffit que le sponsor ou le propriétaire change d’avis ! »

Mais Olivier Boisson doit avoir un ange qui veille sur lui. À la dernière minute, son contact helvète le met en relation avec un Belge, Éric Bachelard, propriétaire d’une écurie de ChampCar (nom des épreuves avant qu’elles ne deviennent l’IndyCar). Celui-ci ne veut pas d’un ingénieur ; ce qu’il cherche, c’est un gars pour s’occuper des amortisseurs (le seul secteur avec le différentiel sur lequel une équipe peut mécaniquement intervenir. Tout le reste est contraint pour une égalité de course) : « Je n’avais plus un sou, le banquier téléphonait. J’ai signé un contrat de six mois et j’ai eu mon visa de travail. Tout a commencé ainsi ! »

L’Odyssée Boisson

Mais voilà, Olivier Boisson ne connaît pas grand-chose aux amortisseurs. Alors il apprend sur le tas, monte, démonte, remonte : « Dans la course automobile, beaucoup d’ingénieurs commencent de cette façon. C’était une bonne opportunité, j’ai appris le métier et j’avais une garantie de boulot. » Il y reste quatre ans. À cause de problèmes de budget, il doit partir. Par chance, il s’est fait des relations dans le milieu et décroche un autre job dans l’équipe KW Racing. Il occupe le poste durant neuf années, jusqu’à la fermeture de l’écurie : « L’IndyCar coûte très cher, il existe deux formes de financement, le sponsoring avec des autocollants sur la voiture, ou les familles aisées. On voit de tout dans ce milieu, y compris du blanchiment d’argent. Ce n’est pas un métier très stable. Heureusement, j’ai eu la chance de garder mes boulots longtemps. »

Durant cette décennie, il commence par l’électronique du véhicule et devient ingénieur performance, c’est-à-dire qu’il gère la mécanique. Les premières années, il travaille avec Tony Kanaan, vainqueur des 500 miles d’Indianapolis, LA course IndyCar, que l’on appelle aussi l’Indianapolis 500 ou Indy 500. Dans le film Jours de tonnerre, Tom Cruise a l’obsession de la gagner. Dans Gagnant, c’est Paul Newman qui a ce projet en tête. Le pilote parti, arrive Sébastien Bourdais, un Français, vainqueur à quatre reprises du championnat, passé à la Formule 1 et revenu aux USA. Un sacré caractère : « Je ne voulais pas être ingénieur de piste, c’est un job spécial de chef d’orchestre. Il faut gérer les pilotes, parler avec les patrons d’équipes. Tout le monde l’écoute. Moi, je préférais la mécanique. Or, quand Sébastien est arrivé, il m’a dit sans me connaître : “il n’y a plus d’ingénieur de piste, ce sera toi !” J’ai accepté, c’est un type super, on est devenu amis. »

De 2014 à 2016, le duo gagne des compétitions, signe des pole positions… Jusqu’à ce que l’équipe ferme à son tour. Sébastien Bourdais rejoint, en 2017, l’écurie Dale Coyne, à Chicago, et emmène Olivier avec lui. De nouveau, plusieurs victoires, mais le sportif quitte le navire en 2019. Olivier Boisson se retrouve seul… Pour lui, l’année ne restera pas dans les annales.

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Olivier Boisson – Numéro 39

En 2020, il se retrouve ingénieur de piste pour un jeune pilote américain. Une « année acceptable », selon ses propres termes. En décembre, alors qu’il doit revenir dans l’hexagone pour Noël, comme tous les ans, son patron lui demande d’aller rencontrer Romain Grosjean, avec lequel il est en discussion, dans sa maison au bord du lac Léman, en Suisse : « Je ne l’avais jamais vu, c’est un gars super sympa. On s’est tout de suite compris. Son accident en 2020 l’a transformé, il voit la vie autrement, il s’amuse. Cela tombe bien, je suis un bon vivant. »

Romain Grosjean rejoint Dale Coyne en 2021 et accomplit une très belle saison. Il le doit en partie au Jurassien : « C’est quelqu’un de jovial, positif et calme, qui a une connaissance technique assez exceptionnelle. On a deux passions en commun : l’automobile et la bonne nourriture. Ce qui se passe, c’est de l’alchimie. »

Les deux compères s’entendent comme larrons en foire. L’homme qui compte 179 Grands Prix de Formule 1 à son palmarès vit dans un camping-car, Olivier en a un aussi. Ils partent ensemble sur les routes : 10 000 km dans l’année, d’Indianapolis à Portland, en passant par Los Angeles. Une vie qui leur convient : « On fait la moitié des courses avec le camping-car, c’est une vie sympa. On se balade. Dans ce métier, il n’y a pas de limite entre la vie professionnelle et la vie privée, on travaille beaucoup. C’est très stressant, alors on profite des bons moments… Ma femme Kate écrit des livres, c’était ma voisine, c’est comme cela qu’on s’est connu. Elle a toujours été fan d’IndyCar. Pendant les courses elle m’envoie des SMS, on parle stratégie. »

Image d’Épinal ? Pas que… À la fin 2021, Romain Grosjean accepte une offre chez Andretti ; Olivier le suit avec un contrat de deux ans. Un nouveau chapitre est à écrire. Du coup, le pilote a acheté une maison à Miami. Olivier, lui, s’est posé à Indianapolis. Une villa avec du terrain et un atelier pour bricoler.

La Saxo de Sébastien Loeb

Il le dit très clairement, il est bien aux États-Unis, dans cette vie d’itinérance, loin de sa jeunesse dont il a gardé un goût immodéré de la vie. Son épouse dit de lui qu’il est fort : « On est ensemble depuis treize ans, Olivier est quelqu’un de gentil. Il a en lui la fortitude, une intelligence pratique et il sait écouter. » Au-delà de l’éloge, Kate – qui fait également de la photo – a su trouver sa place dans ce milieu. Il a aussi réussi à lui faire aimer le Jura, la froidure de l’hiver, les petits villages et les témoignages du passé qui n’existent pas quand on voit le jour dans le Nouveau Monde.

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Olivier Boisson – Numéro 39

Le Jura, c’est avant tout la maison de famille de Bersaillin, restaurée par ses parents. La famille a habité Montaigu, puis Beaurepaire-en-Bresse (71). École Briand et collège Rouget-de-Lisle avant l’internat et un bac technologique à Tournus (71). Le grand-père avait un magasin de vélos à Montmorot, son père est électricien, il rénove les mobylettes et les voitures. Les études, ce n’est pas trop pour Olivier… DUT de génie mécanique à Belfort (90) et une terrible envie d’arrêter pour travailler. C’est l’époque du retour à Bersaillin, des petits boulots, avant de comprendre qu’il lui faut aller plus loin. Il rejoint l’IEMS (Institut européen de formation en mécanique sportive), dans le Gard. Il vit sa première aventure : « En fin d’année, on a monté une Citroën Saxo pour faire une course de rallye en Finlande, avec Sébastien Loeb. » Il termine premier de sa classe, ce qui le change. Ses professeurs lui conseillent de continuer. Il lui faut des diplômes. Il intègre alors l’école d’ingénieur mécanique à l’Université de technologie de Troyes (10).

Lors d’un stage à Bourges (18) où sont montés les moteurs F1 de Renault, il croise Georges Kaczka, qui met sur pied Energy Racing, une écurie de Formule 3000 européenne à Magny-Cours. Celui-ci lui propose de le rejoindre. Il reste à Olivier Boisson un an et demi d’études à faire. Alors il négocie avec son école pour une alternance entre Energy Racing et l’ISAT de Nevers. Il devient ingénieur, mais, après le diplôme, pas d’embauche… C’est alors qu’il croise un pilote anglais. La suite, vous connaissez. 

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