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Franck Mignot : cap à l’ouest, le Jura au cœur

By |2026-06-26T14:09:33+01:0019 juin 2026|Le Jura de la culture|

«Si je n’insiste pas, c’est mort. Je ne connais personne, j’envoie mes textes par La Poste, je suis un anonyme dans ce milieu. » Parce qu’il sait que personne ne l’attend, Franck Mignot persévère, mais sans jouer des coudes.

C’est en 2022 que Mollesse, dont l’intrigue se passe à Brest, retient l’attention de la maison d’édition P.O.L. « Depuis 2015, j’envoie régulièrement des manuscrits sans succès. Pour celui-là, je l’ai d’abord fait relire à un ami en lui disant de noter les passages où il décrochait. À partir de là, j’ai enlevé un sixième du texte. J’ai travaillé l’écriture comme un produit d’appel, parce que je voulais séduire et que j’en avais marre d’essuyer des refus. » Une réflexion qui paye puisque la maison de la rue Saint-André-des-Arts est emballée. Mais le Jurassien, la quarantaine, doit revoir son manuscrit jusqu’à obtenir « une écriture à l’os, plus clinique. Deux mois plus tard, je le renvoie à l’éditeur. Pas de retours, je relance… Rien. Je comprends alors qu’ils reçoivent trente manuscrits par jour, c’est complètement fou. » Des mois d’attente, des semaines de labeur plus tard, il relance la maison d’édition fondée par Paul Otchakovsky-Laurens et comprend qu’il n’a pas lu le nouveau texte.

Six mois après les premiers contacts, Franck Mignot expédie une autre version corrigée de Mollesse et en profite pour glisser deux autres textes : Mener en bateau et Les Viandards. Une semaine plus tard, P.O.L. lui propose de venir à Paris. Sur le bureau de l’éditeur, les trois manuscrits ; les trois manuscrits seront publiés. C’est le début d’une carrière d’écrivain.

Dès le départ, l’enseigne littéraire mise beaucoup sur Mollesse. Finalement le Jurassien en vendra un peu moins de 2 000 exemplaires, ce qui est bien pour un premier roman, même si la maison d’édition parisienne ne cache pas sa déception. Mais dans la maison indépendante, on travaille à l’ancienne ; pas de pression financière, pas davantage sur une éventuelle réussite. « À partir du moment où tu rentres chez P.O.L., tu fais partie de la famille. C’est une marque de confiance, une sécurité aussi », admet celui qui, en parallèle, exerce le métier de psychologue à Landerneau et Morlaix, dans le Finistère. Parce qu’avant de voir son nom apposé sur une couverture de « bouquin », le Jurassien a pris le temps de se construire ailleurs.

Né à Dole, Franck Mignot a grandi au Viseney, un hameau de Bersaillin, pas très loin de Poligny. Pour les études, il y a eu Dijon, Lyon, Besançon, avant de prendre le large en Bretagne en 2008. Au plus près de l’océan, il devient matelot de la Marine nationale.

« J’habitais en colocation sur les bords du Doubs à Besançon, avec Alice. Je suivais des études de psychologie, j’écrivais un peu, elle se rêvait peintre. On se laissait vivre et c’était super. Et puis un jour, Alice me dit qu’elle part vivre au Canada. C’était un peu la panique, je ne me voyais pas rester seul. Moi qui rêvais de bateaux, j’apprends que la Marine nationale recrute. Après un entretien je suis apte et à l’été 2008 je pars faire mes classes à Brest. J’en garde un excellent souvenir. »

Franck Mignot s’engage pour une année et monte à bord d’un bâtiment hydrographique, Le Lapérouse, dont la mission est de mettre à jour les cartes. Sur le pont, il est manœuvrier, il pilote aussi le bâtiment. L’aventure ne durera pas, seulement quatre mois : « Je n’ai pas été assez patient. À l’époque, je voulais que tout aille vite, je me suis ennuyé. J’aurais aimé être sur un vieux gréement… C’est dommage parce que la même année, le bateau est parti en Côte d’Ivoire. » Retour sur terre donc où il reprend des études de psychologie et rencontre dans la cité du Ponant la mère de ses futurs trois enfants. Un quotidien heureux et confortable qu’il ne s’interdit pas de questionner : « Brest, c’est un peu comme être en pyjama à midi… »

Et le Jura dans tout ça ? « Je suis Jurassien, pas Breton. Au pire, je suis Brestois. Il y a beaucoup de déracinés dans cette ville portuaire. Aujourd’hui, je me sens un peu comme un expatrié. Quand je rentre dans le Jura, j’achète des t-shirts Comté que je revêts une fois rentré, je colle des autocollants Jura sur ma voiture, je fais sur-exister cette identité », sourit Franck Mignot, qui évoque ses origines d’une tendresse décomplexée.

« Mon père, il est en treillis. Il a un phrasé très jurassien, tu ne comprends pas toujours ce qu’il dit. Il a une carte bancaire depuis l’année dernière. J’ai un exemple avec une panne de voiture. Je dis à mon père qu’on va l’emmener dans un garage, il me répond : “tu me l’notes sur un papier, parce que moi ch’ui comme les lièvres, je perds la mémoire en courant !” ». Des expressions comme celle-là, Franck Mignot en a plein les armoires. Mais ça le remue, ça fait vibrer les liens familiaux si sensibles. « C’est truculent, il y a de la poésie, de l’hyperbole aussi. J’ai d’ailleurs mis quelques-unes de ses phrases dans Les Viandards, un texte que j’ai mis dix ans à accoucher. J’ai ça en moi également. Je me souviens dire à haute voix, alors que je changeais une roue de voiture, que “rien qu’tu regardes le pneu de la bagnole ça te salit les mains !” »

Dans le Jura, un autre écrivain s’est fait un nom: Pierric Bailly, notamment reconnu pour son livre Le roman de Jim, adapté au cinéma, un film qui a valu à Karim Leklou le César du meilleur acteur en 2025. Ils se sont vus six ou sept fois, pas plus. Franck Mignot porte un regard reconnaissant sur son aîné : « Le lien s’est tissé grâce à P.O.L. Pierric m’a pris sous son aile, on a une relation de travail. J’arrive à dissocier l’homme des livres. Son point fort pour moi, c’est qu’il arrive à créer des moments de tension, par exemple avec une personne qui a le pouvoir de révéler les choses mais qui ne le fait pas, cette brutalité du réalisme. Il est entré chez P.O.L. il y a plus de quinze ans, quand l’éditeur historique, Paul Otchakovsky-Laurens, était encore vivant [il est décédé en 2018, N.D.L.R.]. Moi, je suis de la génération d’après. Le lien avec Pierric, il aurait pu ne pas se faire », note Franck Mignot, qui dit écrire sérieusement depuis 2011.

Son troisième roman Faire avec, sorti le 2 avril dernier, est facile à lire et pour Franck Mignot c’est un compliment : « Il y a plein de gens dans mon entourage et d’autres avec qui j’ai grandi, qui ne lisent pas de livres. J’ai envie de faire une littérature populaire. » Faire avec, c’est une vie mal ajustée, un vertige existentiel, un quotidien banal pour cet agent immobilier divorcé et père d’un garçon de cinq ans. Quand la banalité devient une fatalité… et inversement.

« Pas besoin de vivre les choses, on peut être un second couteau pour raconter ce que d’autres ont vécu. Il faut juste un équilibre entre les personnages de sang et les personnages de papier », estime celui qui dit avoir gagné deux fois au loto : « Je suis publié et chez P.O.L ! »

Franck Mignot travaille à l’écriture d’un fait divers, celui du faux infirmier de Quimper : « Je vais raconter cette histoire avec un angle assez psy. » Un manuscrit de plus sur le bureau de la maison parisienne. Et qui sera publié, à n’en pas douter.

> Franck Mignot, Faire avec, 184 pages, 20 €, Éditions P.O.L.

Oyonnax, un été en chansons

By |2026-06-18T10:34:11+01:0018 juin 2026|Le Jura de la culture|

Le Oh! Bugey Festival revient au parc René-Nicod d’Oyonnax du 16 au 18 juillet. Il débutera le jeudi avec Terrenoire. Le duo stéphanois formé par les frères Raphaël et Théo Herrerias, révélé aux Victoires de la musique 2022, apportera sa pop sensible et électronique. Le vendredi, Kendji Girac occupera le haut de l’affiche. L’artiste fête actuellement ses dix ans de carrière. Il partagera la soirée avec Sinclair, figure du funk français, Roxane et Lou Sirkis. Le samedi, place à M. Pokora. Après son album Adrénaline, sorti en 2025 puis enrichi d’une réédition, le chanteur prolonge l’aventure sur scène. La même soirée permettra aussi de retrouver Marguerite, révélée par la Star Academy Léman complétera le casting, dans un registre pop-chanson.

> Du 16 au 18 juillet. Plus d’informations

Manet s’invite au Musée de l’Abbaye

By |2026-06-24T13:38:03+01:0018 juin 2026|Le Jura de la culture|

Il y a des voyages d’œuvres qui ressemblent à de simples prêts prestigieux. Celui-ci a davantage de sens. Jusqu’au 20 septembre, le musée de l’Abbaye, à Saint-Claude, accueille La Serveuse de bocks, peinte par Édouard Manet entre 1878 et 1879. Le tableau arrive du musée d’Orsay dans le cadre de l’opération nationale « 100 œuvres qui racontent le travail », conçue pour faire dialoguer les collections parisiennes avec des territoires dont l’histoire ouvrière, industrielle ou sociale prolonge les sujets représentés.

À Saint-Claude, le rapprochement n’a rien d’artificiel. La ville jurassienne fut l’une des capitales françaises de la pipe et de la taille du diamant. Elle fut aussi un foyer original de culture coopérative. Née d’un cercle ouvrier à la fin des années 1870, transformée en coopérative d’alimentation en 1881, La Fraternelle fait le choix radical de reverser ses bénéfices à une caisse sociale, avant de s’incarner dans la Maison du Peuple, inaugurée en 1910. Dans ce contexte, la venue de Manet ne relève pas seulement de l’événement muséal : elle réactive une mémoire du travail, des gestes et des solidarités. Le musée prolongera d’ailleurs cette lecture par la présentation d’une sélection de pipes, comme un écho local aux fumées parisiennes du tableau. 

La scène, elle, tient dans un cadrage serré. Une serveuse, en tablier sombre et col bleu, fait face au regardeur. Autour d’elle, tout se presse : un homme de dos, la nuque penchée ; une main qui lève un bock ; une pipe blanche ; des chapeaux ; des silhouettes presque absorbées par la matière. Au fond, le décor se brouille. On devine une salle de café-concert, peut-être une scène, une lumière chaude, un rideau, quelques touches rouges et brunes. Rien n’est vraiment raconté, mais tout est là : le bruit, la bière, le tabac, la promiscuité, l’épaisseur d’un Paris populaire où les classes sociales se croisent sans forcément se parler.

Manet ne peint pas une anecdote. Il extrait d’un lieu ordinaire une image presque frontale du monde moderne. À la fin des années 1870, l’artiste s’intéresse aux brasseries, aux cafés-concerts, aux comptoirs : ces lieux où la ville se donne en spectacle à elle-même. Le sujet est contemporain, direct, sans mythologie. Il rejoint l’époque de L’Assommoir de Zola, paru en 1877, autre plongée dans les milieux populaires, les sociabilités de cabaret et les fragilités du monde ouvrier.

Il faut mesurer ce que cela représentait alors. Manet n’est plus tout à fait le peintre honni du Déjeuner sur l’herbe ou d’Olympia, mais il demeure un artiste qui dérange les habitudes du regard. Au Salon de 1879, ses tableaux sont acceptés — signe d’une reconnaissance progressive —, mais la critique continue de discuter sa manière abrupte, ses coupes, ses surfaces, son refus du fini académique. Huysmans, qui observe alors Manet avec attention, voit bien que cette peinture ne cherche plus à flatter : elle saisit le réel dans sa brusquerie, avec ses silences et ses tensions. 

C’est ce qui rend La Serveuse de bocks si actuelle. Le tableau ne délivre aucun discours social appuyé. Il ne dénonce pas, il ne console pas. Il regarde. Et ce regard suffit. À Saint-Claude, il prend une résonance nouvelle. La brasserie parisienne rencontre la ville des ateliers, des coopératives et des savoir-faire. Le bock répond à la pipe. La serveuse de Manet croise, à distance, les ouvriers, les diamantaires, les artisans et les militants d’une cité qui a fait du travail une mémoire collective.

Dans l’écrin du musée de l’Abbaye, Manet ne vient donc pas seulement rappeler qu’il fut l’un des grands inventeurs de la peinture moderne. Il rappelle aussi que cette modernité est née là : dans les cafés, les gestes, les visages anonymes, les lieux de frottement social. Au comptoir, en somme. Là où l’histoire de l’art rejoint l’histoire des hommes.

> A voir jusqu’au 20 septembre

Numéro 39 : la fidélité aux visages

By |2026-07-06T10:59:17+01:0021 mai 2026|Le magazine|

Dix ans. Ce n’est presque rien à l’échelle d’un massif, d’une reculée, d’un sapin qui prend son temps ou d’une pierre chauffée par l’été. Mais pour un magazine, dix ans disent déjà une fidélité, une obstination, une manière de tenir debout dans un monde où tout passe trop vite. Depuis 2016, Numéro 39 avance avec cette idée simple, et pourtant jamais acquise : offrir chaque année aux Jurassiens un objet de presse exigeant, soigné, généreux, que l’on ouvre comme on pousse une porte, que l’on garde comme une lettre, que l’on retrouve plus tard avec le sentiment d’y croiser encore des visages familiers.

Il aurait été facile de réduire le Jura à ses cartes postales : les lacs, les combes, les vignes, les clochers, les neiges patientes du Haut-Jura, les routes qui serpentent entre deux silences. Numéro 39 a choisi une autre voie. Non pas nier la beauté du décor, mais rappeler que les paysages ne valent jamais seuls. Un territoire n’existe pleinement que par celles et ceux qui l’habitent, le quittent, y reviennent, le racontent, l’emportent avec eux comme une seconde peau.

Au fil des numéros, la rédaction a dessiné une galerie humaine où se répondent écrivains, artistes, cinéastes, sportifs, chefs, entrepreneurs, voix de radio, figures médiatiques, artisans d’exception, serviteurs de l’État, aventuriers discrets et bâtisseurs inattendus. Il y a Bernard Clavel, bien sûr, dont l’œuvre semble avoir retenu quelque chose des rivières, des hivers et des forêts jurassiennes. Jeanne Champion, dont la vie traversa la peinture, l’écriture et le théâtre. Jean-François Stévenin, acteur et cinéaste libre, figure à part du cinéma français. Pierric Bailly, qui transforme ses bois d’enfance en territoire romanesque.

Il y a Xavier Thévenard, fils du massif, preuve vivante qu’une terre peut former un souffle autant qu’un caractère. Alessandra Sublet, revenue vers un Jura plus intime que mondain. Marc-Antoine de Saint-Germain et Georges-Antoine Florentin, deux Jurassiens devenus pachas du Charles-de-Gaulle, comme si ce département sans rivage savait aussi produire des hommes du large. Denis Favier, patron à deux reprises du GIGN, ancien directeur général de la gendarmerie nationale, qui incarne une autre tradition jurassienne : le service, la rigueur, le sang-froid. Il y a encore Sylvain Caire, enfant de Sainte-Agnès, parti du Sud-Revermont pour inventer avec Freegun une marque portée bien au-delà des frontières du pays natal. Paule Monory, installée à Château-Chalon, proche collaboratrice d’Yves Saint Laurent, rappelant que le Jura sait dialoguer avec la haute couture, les ateliers parisiens, les élégances les plus secrètes. Quelques noms, parmi tant d’autres, pour dire une même chose : le Jura ne produit pas seulement des paysages, il façonne des trajectoires.

Ce que Numéro 39 a offert, pendant dix ans, ce ne sont donc pas seulement des portraits. Ce sont des présences. Des preuves. Des récits qui contredisent la vieille idée selon laquelle les destins remarquables naîtraient forcément ailleurs, dans les capitales, les grands centres, les lieux déjà consacrés. Ici, l’extraordinaire surgit parfois d’un petit village, d’une maison familiale, d’une enfance longtemps gardée en soi. Le Jura devient alors moins un point sur la carte qu’une réserve d’élans.

Numéro 39 a voulu lui donner de la profondeur, du style, de la mémoire. Chercher derrière le succès la faille, derrière la réussite l’enfance, derrière le nom connu la part secrète, derrière la trajectoire l’attachement. C’est peut-être cela, au fond, la noblesse d’un portrait : ne pas fabriquer des statues, mais rendre les êtres à leur complexité.

Cette aventure, Numéro 39 ne l’a pas menée seul. Elle s’est écrite avec des compagnons de route. Armand Spicher fut de ceux-là : une plume fidèle, attentive aux êtres, capable de faire entendre dans un portrait ce qui ne se déclare pas toujours à voix haute. Un magazine tient aussi par ces présences discrètes.

Dix ans après, l’ambition demeure intacte. Numéro 39 veut rester le média des belles histoires. C’est une ligne de conduite. Et peut-être une conviction : les territoires les plus riches ne sont pas toujours ceux qui parlent le plus fort, mais ceux qui savent encore faire naître des femmes et des hommes capables de croire en leurs rêves, puis de leur donner forme.

 

Au sommaire

  • Franck Mignot
  • Pierric Bailly
  • Adeline Burger
  • Benjamin Melot
  • Quentin Fillon-Maillet
  • Vivien Sonzogni
  • Delphine Merle
  • Margaux Seigneur
  • Jacques Hauller
  • Samuel Cordier
  • AYmeric Carrez
  • Dominique Guéritey
  • Frédéric Berrod
  • Laure Bizard
  • Florence Griffond
  • Émilie Satt
  • C-ROM
  • Wheobe
  • Léo Nivot
  • Anthony Bosio
  • Josette Coras
  • Laurent Bidot
  • Quentin Joly

 

> Lire le nouveau numéro

 

A Moirans-en-Montagne, les années 80 font leur retour

By |2025-06-26T13:39:31+01:0026 juin 2025|Le Jura de la culture|

Au Musée du Jouet de Moirans-en-Montagne, les années quatre-vingt reprennent vie dans une exposition aussi réjouissante que nostalgique. Une décennie culte où la culture pop explose et où les jouets deviennent les héros des chambres d’enfants, marquant à jamais l’imaginaire de plusieurs générations. Dès l’entrée, le visiteur replonge dans cet univers où Goldorak en métal trône fièrement aux côtés des Chevaliers du Zodiaque et des inévitables Transformers, ces robots capables de passer d’une voiture de sport à un guerrier en quelques gestes. Non loin de là, les Mon Petit Poney déploient leurs crinières pastel et les Barbie s’affichent dans leurs tenues fluo, reflet fidèle de l’esthétique eighties.

L’exposition, nourrie de la collection privée de David et Mélanie, deux collectionneurs passionnés, offre une sélection pointue et affective des objets cultes de l’époque. On y retrouve le Rubik’s Cube, véritable phénomène mondial toujours aussi indémodable, et les premières consoles de jeux vidéo comme la Nintendo NES ou la Game & Watch, témoins des balbutiements du gaming domestique. Les vitrines révèlent aussi l’envers du décor de cette industrie en pleine mutation : les G.I. Joe rétrécis à 10 cm pour optimiser les coûts de fabrication, les Playmobil qui multiplient leurs univers — pirates, chevaliers, pompiers — pour s’imposer dans toutes les boîtes à jouets.

On explore aussi toute la galaxie des produits dérivés qui ont envahi les cours de récréation : figurines Star Wars, peluches Bisounours, Schtroumpfs de Peyo, cartes Panini, gadgets en plastique aux couleurs des grandes séries animées de l’époque, d’Albator aux Mystérieuses Cités d’Or, en passant par Maya l’abeille ou Inspecteur Gadget et ses gadgets improbables. À chaque objet, son lot d’anecdotes et de souvenirs partagés.

Plus d’informations ici.

Musée de l’Abbaye : résidence avec vues pour Laurent Proux

By |2025-06-26T13:35:01+01:0026 juin 2025|Le Jura de la culture|

Le musée de l’Abbaye à Saint-Claude accueille une exposition aussi saisissante que sensible signée Laurent Proux. Né à Versailles, diplômé des Beaux-Arts de Lyon, l’artiste parisien de quarante-cinq ans s’est installé l’an dernier en résidence dans la cité haut-jurassienne, pour y puiser la matière première de cette nouvelle série de peintures et de gravures regroupées sous le titre évocateur L’homme, la machine et le bois.

À travers une quarantaine de grands formats et de gravures, l’artiste explore les gestes précis des ouvriers, les postures absorbées, les corps penchés sur la matière, dans un face-à-face permanent avec la machine. Ces ateliers de pipe, ces entrepôts, ces usines, qu’il observe et retranscrit, deviennent des théâtres où l’humain lutte, compose ou s’efface devant l’appareil. Les pinceaux de Proux capturent cette tension constante entre la chair et l’acier, le bois et la mécanique, en laissant toujours percer une forme d’intimité presque charnelle avec ses sujets.

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L’exposition Laurent Proux – Musée de l’Abbaye

Mais l’exposition ne s’arrête pas au seul monde ouvrier. Elle bascule aussi du côté de la nature et du relâchement des corps, lorsque ceux-ci se détachent de la contrainte du travail pour renouer avec un état de liberté. Là, les lignes deviennent plus souples, les courbes s’allongent, parfois jusqu’à frôler une sensualité à la lisière de l’érotisme.

Entre atelier et forêt, production et contemplation, Laurent Proux esquisse en filigrane une réflexion sur la condition humaine prise entre les rouages d’un monde industriel et le désir d’échapper à son emprise.

Plus d’informations : ici.

Xavier Thévenard, fils du massif du Jura

By |2026-05-26T13:40:06+01:0026 juin 2025|Les grands entretiens|

Xavier Thévenard, l’une des stars de l’ultra-trail en France, est un Jurassien « au sens géologique ». Cette montagne, il en connaît presque tous les sentiers qu’il a parcourus à pied ou à ski. Le public connaît le champion, spécialiste des ultra-trails. Entre 2010 et 2019, il a tout raflé : triple vainqueur de l’UTMB, vainqueur de la CCC, la TDS et l’OCC, pour les connaisseurs. Et puis, en 2020, tout bascule avec le Covid et surtout la maladie de Lyme. Xavier Thévenard ne gagnera plus rien et devra puiser au plus profond de lui-même pour garder un sens à sa vie. Rencontre avec un rescapé de la vie.

  • NUMÉRO 39 – Quand on entre dans votre maison à Bellecombe, la première chose que l’on voit, c’est un piano et des guitares. On en déduit que la musique fait partie de votre vie…

XAVIER THÉVENARD – Je gratte la guitare depuis l’âge de treize-quatorze ans. Le piano, je l’ai commencé en autodidacte il y a deux ans quand j’étais au fond du trou. D’un naturel plutôt sauvage et contemplatif, la musique m’apaise. Comme la course, elle me permet de m’évader et de prendre du recul.

  • Cette maison, c’est en quelque sorte un résumé de votre histoire ?

Un peu, oui. Déjà, c’est un pari familial. Amélie, ma compagne, est originaire de Bellecombe. Mes beaux-parents y habitent. Cette maison, je passais devant à vélo quand je faisais la traversée entre Pontarlier où j’étudiais et mon village des Plans d’Hotonnes, sur le plateau du Retord où je vivais. J’ai toujours trouvé ce coin superbe. La maison est juste en face du Reculet [1 718 m, sur la commune de Thoiry, dans l’Ain]. Nous l’avons achetée en 2020, quand c’était difficile pour moi. On cherchait un petit coin pour se mettre au vert. Le propriétaire voulait des habitants à l’année, c’est comme ça qu’on a pu l’avoir. On a signé juste avant le premier confinement et on s’en est bien sortis quand on voit comment les prix des maisons ont augmenté ! Amélie est architecte, je l’ai laissée faire les plans et moi, je me suis occupé des travaux. Cette maison est atypique, les murs ne sont pas droits. On a travaillé au maximum avec des matériaux naturels, elle nous ressemble et on a aménagé une partie location pour six personnes.

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Xavier Thévenard (FRA) – Marika Godin

  • La maladie de Lyme dont vous souffrez ne vous a pas empêché de mener le chantier de rénovation ?

Les travaux ont commencé en 2021. À ce moment-là, c’étaient les montagnes russes. J’étais tout feu tout flamme… et puis, d’un seul coup, le soufflé retombait. Je ne pouvais plus courir. J’étais donc en permanence dans un ascenseur émotionnel. C’était vraiment très dur et, à force, j’avais mal d’avoir toujours des projets sportifs que je ne pouvais pas concrétiser. Alors je les ai stoppés et je me suis dit que mon seul but était désormais de guérir. Les travaux dans la maison, je peux les gérer. Nous avons lancé une campagne de crowdfunding [financement participatif, N.D.L.R.] qui a permis de poser les tavaillons. De ce côté, ça va ! Nos premiers hôtes pour la contrepartie arrivent cet automne.

  • Vous avez choisi le métier de charpentier. Vous courez dans les montagnes. Votre maison est entièrement en bois. Pour vous, la nature est aussi importante que la musique, non ?

La nature, j’ai grandi avec. Ma mère était infirmière, mon père moniteur de ski. Ils tenaient un gîte-auberge aux Plans d’Hotonnes. Leur spécialité, c’étaient les framboises. Jusqu’à 600 kg par an ! Leur tarte aux framboises était réputée dans toute la région. Ils étaient bien occupés et pas le genre parents poule. Mes deux frères, ma sœur et moi avons été assez vite autonomes, nous sommes une génération née sans le numérique. Notre enfance, nous l’avons passée en pleine nature à faire des cabanes dans les bois. On jouait avec ce qu’on avait sous la main.

  • Parlez-nous des Plans d’Hotonnes…

C’est un hameau dans un cul-de-sac. Si on y va, ce n’est pas par hasard. Mes copains habitaient à l’autre bout du plateau, à 10 km. J’y allais avec mon jeune frère, il était fou d’insectes et de papillons. On allait à l’affût des Appolons. Nous avons été très vite sensibilisés à la flore, à la faune…

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Xavier Thévenard (FRA) – Numéro 39

  • Vous formiez donc une famille d’écolos ?

Mes parents sont venus là parce qu’ils avaient besoin d’un milieu naturel, de liberté, pas par militantisme. D’une certaine façon, nous avions la chance de ne pas les avoir derrière nous. On s’est formés nous-mêmes à la nature et la fragilité de l’écosystème nous a vite orientés vers l’écologie. On est nés dedans. C’est donc une écologie, mais pas de contexte, pas politique.

  • Vous évoquez vos frères et sœurs. Quelle place tiennent-ils ?

Nous avons tous deux ans d’écart avec mes frères et ma sœur, donc on a toujours été assez proches. Mon petit frère [Jean-Marie qui a aussi disputé de nombreuses courses à pied et à ski de fond, N.D.L.R.] courait avec moi, on était tout le temps ensemble. Maintenant, il est éducateur sportif et moniteur de ski. Mon grand frère Cyrille a repris les gîtes de mes parents et sa compagne fabrique des fromages de chèvres. Mes beaux-parents nous aident pour la maison. Vous voyez, la famille, c’est un socle. J’ai été élevé dans ces valeurs-là.

  • Vous vous dites sauvage. Est-ce un héritage de l’enfance ?

À l’école, j’étais plutôt rêveur, plutôt passif, un peu en difficulté, mais pas un élément perturbateur. D’ailleurs, je n’ai pas suivi une filière générale, j’ai fait un bac pro et une formation en charpente-menuiserie. Je voulais être charpentier l’été et moniteur de ski l’hiver, rien de plus. Donc j’ai intégré la section sport-études de Pontarlier pendant cinq ans avec un horaire aménagé. J’habitais là-bas et pendant mon cursus j’ai commencé le brevet de moniteur de ski de fond [Xavier Thévenard a aussi pratiqué le biathlon, dont il existe un stade – le premier en France – aux Plans d’Hotonnes]. Après le bac, j’ai continué à l’association d’hébergement et de loisirs Espace Mont d’Or pour passer le BP. J’ai eu le diplôme et j’ai encadré en kayak, VTT, escalade… C’est à cette époque que j’ai commencé à courir en compétition.

  • Vous avez grandi dans l’Ain, étudié dans le Doubs, vous habitez maintenant dans le Jura. D’où vous sentez-vous ?

Je me sens Jurassien au sens géologique. Je suis né à Nantua, c’est dans l’Ain, mais l’Ain fait partie du massif du Jura. Le Jura va pratiquement des limites des Alpes jusqu’à Zurich. Cette montagne, je l’ai parcourue dans tous les sens à ski ou en courant. J’adore la barrière de la Haute Chaîne, les combes orientées nord/sud qui ont toutes leur charme et le crêt de Chalam aussi [1 540 m, sur les hauteurs de La Pesse]. Je mets une heure depuis la maison pour y monter. Quand j’habitais le Doubs, je courais dans les alpages : la Dent de Vaulion, le Mont Tendre, le Mont d’Or. Je ne me perdais jamais. Je partais de Jougne où je logeais en courant jusqu’à Bellecombe : 80 km en 8 heures. Avec mon frère, on rejoignait Zurich en trois jours par la partie nord du Jura avec le Chasseron, le Chasseral, les sommets du Jura suisse : 250 km en tout. Le plateau du Retord, surtout au printemps avec ses couleurs, ses odeurs de narcisses… je le connais par cœur. C’est toute mon enfance. Le Jura est truffé de beaux endroits.

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Xavier Thévenard (FRA) – Numéro 39

  • Depuis tout à l’heure, vous nous parlez de course à pied. Il est vrai qu’en ultra-trail, vous êtes l’un des plus grands. Comment est née cette passion ?

J’ai toujours couru. Quand j’étais gamin et que mes parents avaient trop de travail, je fuyais le monde. L’hiver, je prenais mes skis pour me réfugier dans le Retord. L’été, je passais mon temps dans les bois. Le sport était mon refuge. J’adorais découvrir de nouveaux endroits. Le trail permet d’aller partout et aussi d’improviser. Avec mon frère, on regardait les cartes du Retord et on s’échappait. À la fin de l’année scolaire, j’avalais en une seule boucle tout ce que j’avais parcouru dans la saison. À l’époque, il n’y avait pas d’applications [du type Strava], mais quand j’étais préadolescent, je faisais déjà cinquante kilomètres sans problème pour découvrir la nature. En revanche, je n’étais pas un mordu de la compétition !

  • Ah oui ! Vous avez pourtant un palmarès bien garni. Comment êtes-vous devenu champion ?

Quand j’étais au lycée à Pontarlier, c’était l’époque des premiers trails et j’obtenais des résultats. Mais tout a vraiment commencé avec le Challenge Transju’ [qui cumulait les résultats à la Transju’ de mi-février et ceux de la Transju’trail de juin, N.D.L.R.). Je me suis inscrit. C’était ma première participation à une course de 70 km. J’ai fini quatrième et, en 2009, j’ai gagné la CCC (trail de 100 km entre Chamonix et Courmayeur, N.D.L.R.), mais sans sponsor. J’étais éducateur sportif et je m’entraînais tôt le matin avant le boulot ! En 2013, j’ai remporté mon premier UTMB (Ultra Trail du Mont Blanc, 168 km, la référence) et j’ai signé un contrat avec Asics. J’étais moniteur de ski l’hiver et je préparais mes courses en été. En 2015, je gagne à nouveau l’UTMB, d’autres partenaires arrivent. Je remporte une troisième fois l’UTMB en 2018 et j’arrête mon métier de moniteur en 2019 pour ne faire que de la course [ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il est unique coureur à avoir gagné les quatre courses majeures de la série UTMB, N.D.L.R.].

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Xavier Thévenard (FRA) – Numéro 39

  • Et patatras, les ennuis ont commencé…

Fin 2019, je ressentais déjà quelques symptômes de fatigue que je mettais sur le compte de l’entraînement. Mais au printemps 2020, mon état n’a pas changé. C’était une année spéciale parce qu’à cause du Covid, il n’y a eu aucune course. Après le premier confinement, je me suis imposé un challenge en off sur le GR 20 qui traverse la Corse du Nord au Sud sur 180 km et 13 000 m de dénivelé. L’idée était de me rapprocher de celui qui détenait le record [aujourd’hui, Lambert Santelli, en 30 heures 25 minutes, en 2021]. Mais ma tentative a été une catastrophe. La fin a été terrible, je n’avais jamais vécu une chose pareille. J’ai mis 32 heures, un temps certes correct. Mais si j’avais été en forme, j’aurais gagné une heure. Quelques semaines plus tard, je n’avais toujours pas récupéré. En fait, j’étais positif à la maladie de Lyme. Après trois semaines d’antibiotique, j’allais beaucoup mieux. Puis, en fin d’année, j’ai contracté un Covid assez sérieux. L’hiver s’est bien passé, mais au printemps, j’ai eu de nouveau des symptômes. J’ai pensé à un Covid long, mais les analyses étaient bonnes. Je ne comprenais plus…

  • Dans quel état d’esprit étiez-vous ?

J’habitais dans le Doubs et j’écoutais des émissions sur la maladie de Lyme. Je ne souhaitais qu’une chose, c’est retrouver ma forme. Je ne voulais pas d’antibiotiques, j’ai finalement trouvé à Lausanne une pharmacie avec un traitement qui m’a boosté de nouveau. Je courais pour préparer l’UTMB de 2021, j’ai enchaîné plusieurs courses avec de bons résultats. Mais je ne récupérais pas. Finalement, j’ai dû arrêter l’UTMB au cinquantième kilomètre. Pour moi, c’était la descente en enfer…

  • Finalement, le solitaire que vous êtes trouve la solution sur les réseaux sociaux ?

Oui, j’ai parlé de mes ennuis sur les réseaux sociaux et j’ai été contacté par Anthony Bertou, un nutritionniste qui m’a conseillé un type d’analyses qui ne se fait qu’en Allemagne. Les résultats indiquaient un cas un peu avancé, on m’a traité aux antibiotiques. Mais j’ai rechuté encore malgré des compléments alimentaires. En fait, je n’ai pas voulu entendre ceux qui me disaient d’en faire moins, j’étais dans le déni. La seule chose qui comptait, c’était de ne pas trop perdre en compétitivité. J’ai diminué un peu mon entraînement, passant de 1 000 à 800 heures par an, mais ce n’était pas suffisant. La situation s’est dégradée jusqu’en 2023. J’ai tout essayé, les traitements conventionnels et non conventionnels. J’étais au fond.

  • Qu’appelez-vous le fond ?

Il ne se passait pas une semaine sans que je pleure. Je devenais fou. Il m’était impossible de regarder une image de trail, cette maladie est vraiment une saleté. Je voulais des résultats immédiats alors que la guérison est lente. À un moment, j’ai vu une amie, Jeanne Salvi. Elle avait contracté cette maladie à l’âge de dix-huit ans et s’était retrouvée en fauteuil roulant. Elle a alors décidé de se faire soigner en Allemagne. Aujourd’hui, elle a repris la compétition. J’ai fait comme elle et j’ai vu que de l’autre côté du Rhin, ils ne soignent pas comme en France. Ici, mes traitements étaient à base d’une ou deux molécules. Là-bas, ils ont commencé directement par un cocktail de trois. Ma situation s’est améliorée et, deux mois plus tard, j’ai recommencé à courir.

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Xavier Thévenard (FRA) – Numéro 39

  • Aujourd’hui, êtes-vous guéri ?

Depuis un an et demi de traitement, je me sens mieux, je fais des analyses tous les deux mois. Je programme mon entraînement. Je fais très attention, mais c’est une maladie chronique et, franchement, je n’ai aucune certitude de m’en sortir. Je suis contaminé par une bactérie qui s’adapte très bien, elle prend différentes formes quand on la traite aux antibiotiques. C’est incroyable cette intelligence ! Et dire qu’avant, quand j’avais une tique, je ne m’en souciais même pas…

  • Et l’acceptation ?

J’ai compris la bestiole, je suis très vigilant. Je peux courir 15 à 20 km. Une fois, je suis allé jusqu’à quarante. Je n’ai pas à me plaindre. D’autres sont dans des galères totales. Moi, j’ai une vie normale, je me suis tourné vers d’autres projets hors compétition, mais j’ai toujours envie de revenir à mon niveau d’avant. La première étape, c’est de m’en sortir. La volonté est primordiale. Je n’ai plus de problème au quotidien mais courir, c’est autre chose, surtout un ultra-trail [Le 9 mai dernier, Xavier Thévenard a participé au 42 km du Trail des Forts à Besançon, N.D.L.R.].

  • Avec le recul, comment vivez-vous cette (més)aventure ?

La non-reconnaissance de la maladie de Lyme dans sa forme chronique en France est révoltante. Une partie des médecins n’y croient pas, ils disent que l’infection ne peut pas survivre aux traitements. S’il y a persistance de l’infection, ce n’est pas dû à la maladie. Il faut sortir de cette omerta. Quand Jeanne Salvi était dans son fauteuil roulant, les docteurs lui disaient qu’elle feignait… On ne soigne pas parce que les lobbies pharmaceutiques ne veulent pas.

  • C’est un problème d’argent ?

En partie. Le traitement a un coût, mes ordonnances faites en Allemagne sont remboursées en France, du fait d’une directive européenne. Encore faut-il trouver la bonne pharmacie ! J’en ai une aux Hôpitaux Neufs (dans le Doubs). Les compléments alimentaires me coûtent entre 600 et 700 € tous les deux mois, les consultations 150 € et les analyses 600 €.

  • Et vos sponsors ? Sont-ils toujours à vos côtés ?

Je suis en contrat avec On Running jusqu’en 2026, ils ont renouvelé mon contrat en 2021 alors que je n’avais plus de résultats. Du coup, je ne suis plus compétiteur mais influenceur par défaut. Avec Thomas Michaud, j’organise des stages de fond dédiés aux trailers qui leur permettent d’avoir un autre mode de vie. Les sponsors y trouvent leur compte. Avec ma communauté, ils ont une visibilité plus large.

  • Diriez-vous que vous avez changé avec les années ?

Au niveau caractère, je n’ai pas tellement bougé. J’ai trente-sept ans et je fais toujours les mêmes bêtises qu’il y a vingt ans. À soixante ans, je suis sûr que je ferai encore les mêmes. En tout cas, je ferai toujours du sport. Je pense que je suis un peu comme le massif du Jura, assez discret, authentique, sauvage. Quelqu’un de simple ! Je n’aime pas faire trop de bruit, même avec mes résultats en sport qui m’ont donné une dimension publique. En fait, je suis un introverti de base, mais je me suis beaucoup amélioré dans mon contact avec les gens. J’étais taiseux, j’ai appris à dialoguer… Un peu !

Daniel Pennac, frère de bruyère

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

La vie réserve parfois des surprises… même aux esprits les plus fantasques ! Daniel Pennac, romancier à l’imaginaire foisonnant, père de la tribu Malaussène, n’aurait sans doute jamais imaginé qu’à quatre-vingts ans, il serait couronné “Premier fumeur de pipe de l’année” par la Confrérie des Maîtres Pipiers de Saint-Claude. Et pourtant, le 28 juin dernier, dans la pénombre feutrée de la salle capitulaire de la capitale mondiale de la pipe de bruyère, l’écrivain parisien revêtait la robe d’apparat des confrères, comme un personnage égaré – ou bien trouvé – dans un de ses propres romans.

L’histoire, comme souvent chez Pennac, commence loin du décor final. Sur un quai industriel du port de Palerme, en Sicile, à bord d’un bateau à la coque orange : l’Aquarius, ce navire humanitaire alors affrété par SOS Méditerranée. L’homme, révolté par l’indifférence face aux drames migratoires aux portes de l’Europe, décide de monter à bord le temps d’une journée en signe de soutien, à la mission de sauvetage et de témoignage portée par l’association.

Sur le pont de l’Aquarius ce soir-là, au coucher du soleil, une autre silhouette a les yeux perdus dans l’horizon. Sabine Grenard. Jurassienne de naissance, Marseillaise d’adoption, elle s’est engagée corps et âme dans l’association dès ses débuts en 2015 [lire son portrait dans Numéro 39 n° 6]. Et elle n’a pas pour autant oublié d’où elle vient : Saint-Claude, les effluves de bruyère, l’atelier de pipes Chapuis-Comoy dirigé par son père.

Alors quand sur le pont de l’Aquarius, Daniel Pennac sort sa pipe – comme un geste de retrait, une parenthèse de silence face à l’inacceptable situation en mer –, la jeune femme sait déjà comment elle le remerciera pour son engagement. Le 8 juin 2018, à la Criée à Marseille, à l’occasion d’un événement de mobilisation pour la cause, elle lui offre une pipe, bien sûr. Mais pas n’importe laquelle : une Chacom, fabriquée à Saint-Claude, dans l’atelier familial aujourd’hui repris par son frère, Antoine.

Pennac, malicieux, s’amuse de l’anecdote : « Mauvaise nouvelle pour vous, les Jurassiens : toutes mes pipes, sauf une, viennent de Cogolin. On vivait dans le Sud ! ». Échanger avec l’écrivain, c’est un peu comme se plonger dans l’un de ses romans. On retrouve dans sa voix, toujours cette malice tendre, cette langue et ce phrasé qui gambadent comme les personnages de ses romans. Depuis le premier roman de la saga Malaussène – Au bonheur des ogres publié en 1985 – jusqu’à Terminus Malaussène, paru en 2023, qui marque la fin de l’histoire, Daniel Pennac a tissé un puzzle romanesque de quarante ans où il n’a pourtant jamais glissé… un seul fumeur de pipe. « Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’en faire un attribut de personnage. Contrairement à Maigret chez Simenon. La pipe, pour moi, n’est pas un outil de concentration. C’est un objet de rêverie », admet-il.

La pipe, madeleine de proust

Dans son souvenir, l’objet est pourtant omniprésent. Chez lui, tous les hommes de la maison fumaient la pipe. « Seule ma mère ne fumait pas, et comme elle était toute petite, elle avait cette qualité de pouvoir se faufiler sous un nuage de gris » – le fameux tabac de l’armée, celui que son père, militaire, fumait. « Ma mère nous interdisait formellement de fumer autre chose. » Ce morceau de bruyère n’est donc pas – seulement – une pipe, mais un crayon qui raconte des histoires de famille. « La pipe, c’est un objet qui m’est absolument familier. C’était le seul cadeau qu’on se faisait entre nous ».

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Daniel Pennac (FRA), Sabine Grenard (FRA) – DR

Sa toute première pipe ? « Ce doit être mon frère qui me l’a offerte ». L’écrivain conte que celui-ci, le « grand frère », étant géophysicien fut le premier à avoir reçu un salaire. « Il était d’une générosité immense ». Un frère que le jeune Pennac surnommait : « Ce qui se fait de mieux dans la maison ». Il poursuit : « Il nous offrait des pipes magnifiques, millésimées, des pipes qu’il devait payer les yeux de la tête ! Et comme il nous amenait toujours comme cadeau “ce qui fait de mieux dans la maison”, nous l’avions affublé de ce surnom ! ». S’il associe sa collection de pipes de bruyère à ces souvenirs d’instants familiaux, il associe l’objet à la lecture : « La fumée et la pipe ont accompagné des moments de vie de famille, de lecture et d’écriture. La pipe incarne pour moi l’image emblématique de la lecture », raconte-t-il.

Ses souvenirs sont intacts : « Je vois mon père assis dans un fauteuil, un vieux fauteuil déglingué, mais très confortable, lisant en fumant la pipe sous un cône de lumière. Il y avait la lampe au-dessus. Ça, c’est vraiment l’image que je garde en mémoire. Je n’imagine pas mon père sans un livre et sans une pipe. »

Visites aux heureux élus

Une image presque cinématographique, comme sortie d’un roman qui nous transporte dans la maison des Grenard, perchée au-dessus de la Bienne, en plein centre de Saint-Claude, où Christine, la matriarche, conserve dans son salon les effluves de toute une vie dédiée à l’univers de la pipe.

Fille du Grandvaux, elle n’était pas elle non plus voué à ce destin fumant. Mais sa rencontre avec Yves Grenard, futur dirigeant de la fabrique Chapuis-Comoy, change tout. Elle suit son mari dans la sous-préfecture du Haut-Jura, se consacre à l’éducation de leurs trois enfants – Marion, Sabine et Antoine – avant d’être un jour embauchée par la chambre syndicale et de devenir la cheville ouvrière de l’élection annuelle du “Premier fumeur de pipe”, lancée en 1966 par Edgar Faure, l’homme aux mille vies, figure marquante de la Quatrième et de la Cinquième République.

Chaque année, elle était chargée de rédiger un courrier aux confrères, pour les inviter à désigner le futur premier fumeur de l’année : « il fallait que ce soit un personnage doté d’un certain prestige », souligne-t-elle. Une fois l’élu identifié, elle se saisissait de cette valise en cuir ornée d’une étiquette d’un autre temps “Saint-Claude, Confrérie des maîtres pipiers” – aujourd’hui conservée dans les réserves du musée de la Pipe et du Diamant – et sautait dans un train direction : Paris. Il lui appartenait alors d’aller à la rencontre de l’élu. « J’étais accompagnée d’un photographe missionné par la Seita, la Société nationale d’exploitation industrielle des tabacs et allumettes. Nous devions impérativement repartir avec trois photos de l’élu : une de face et deux de profil ».

Les clichés servaient de modèle pour le sculpteur sur bois, chargé de réaliser les deux pipes à l’effigie de l’élu qui lui seraient remises au moment de son intronisation. C’est ainsi que Marie Christine côtoiera de nombreuses célébrités – Raymond Forni, figure du Parti socialiste, gravissant les échelons jusqu’à la présidence de l’Assemblée nationale, les réalisateurs Bertrand Blier et Claude Chabrol, Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre, figure montante de la politique française, avant que sa carrière ne bascule sous le poids des affaires judiciaires, l’animateur-producteur Michel Drucker… et leurs épouses.

La cérémonie annuelle de remise du titre de premier fumeur de l’année était organisée à Paris, en grande pompe, en présence de la presse nationale – parfois internationale –, se souvient-elle. Autant de souvenirs inoubliables qu’elle a soigneusement archivés au fil des années et qu’elle étale des décennies plus tard sur la table du salon autour des objets emblématiques, comme cette pipe sculptée à l’effigie de son défunt mari, Yves Grenard.

Bientôt, celle de Daniel Pennac, arborant ses petites lunettes rondes façonnées à Morez, viendra enrichir les vitrines du musée de la Pipe et du Diamant. Car tout intronisé doit faire don d’une pipe, explique Antoine Grenard, fils d’Yves et de Christine, aujourd’hui à la tête de Chacom. Héritier d’un siècle de tradition, gardien de rituels qu’il conjugue à sa passion du design, il n’a pas peur du contraste et des grands écarts.

Antoine Grenard est le chef d’orchestre du premier Pipe Show international de Saint-Claude, célébration résolument pop d’un savoir-faire ancestral qui s’est déroulée en cette fin juin dans la cité pipière, relançant le rite abandonné depuis 2016 de l’élection du premier fumeur de l’année. Lors des chapitres de la confrérie, où il officie comme maître de cérémonie, l’entrepreneur troque son look jean-baskets pour la robe traditionnelle des confrères, et perpétue la tradition et ses rituels.

C’est sans doute ce côté un peu baroque et inattendu qui a convaincu l’auteur de la saga Malaussène de se prêter au jeu, et de recevoir des mains de Nicolas Stoufflet, célèbre animateur du jeu des 1 000 euros sur France Inter, le titre que lui-même détenait depuis 2016.

« C’est amusant de s’inscrire, dans la lignée d’illustres prédécesseurs, comme Edgar Faure – savez-vous d’ailleurs qu’il écrivait des romans, sous le pseudonyme Edgar Sanday ? Edgar sans D… ? », glisse Daniel Pennac. Parmi les prédécesseurs, figurent aussi les noms de navigateurs (Gérard d’Aboville), de musiciens (Nino Ferrer), des magistrats (le juge Bruguière)… Des hommes qui ont marqué l’histoire par leur action ou leur engagement. L’élection de Daniel Pennac célèbre la renaissance d’une identité chère et précieuse à Saint-Claude.

À la suite d’illustres fumeurs

Et l’histoire de son élection, qui commence sur un bateau de sauvetage dans le port de Palerme, fait appel à des valeurs fortes d’humanité. Dix ans après sa fondation, Daniel Pennac reste l’un des soutiens les plus fidèles de SOS Méditerranée. Dernièrement, il signait un texte sur l’insoutenabilité des arguments anti-migrants. « Imaginez-vous au bord d’un lac, devant vous une personne d’origine étrangère est en train de se noyer. La regardez-vous sombrer en lui disant : “je pourrais t’aider, mais vois-tu, après tu viendras nous envahir, tu viendras manger mon pain, si je te sors de l’eau, tu ne t’intégreras pas… ?” ». Silence, comme s’il tirait une bouffée de fumée de sa pipe. « Personne ne pourrait dire ça, les yeux dans les yeux, à quelqu’un qui a besoin d’aide, ces arguments ne fonctionnent pas au singulier ».

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Daniel Pennac (FRA) – DR

Il s’interrompt, sourire au coin, l’esprit à nouveau ailleurs : « Mais je m’égare… Ce n’est plus vraiment de la pipe qu’on parle ». Et pourtant si, un peu, cet objet qu’il associe à la famille, à la rêverie, n’est pas uniquement le symbole d’un plaisir hédonique. Les volutes de fumée qui s’en échappent lentement transcendent avec poésie les ombres de notre temps bien plus opaques que le nuage de gris sous lequel il a grandi.

Daniel Pennac, le plaisir de (le) lire

Il a ce sourire malicieux et cette voix un peu rocailleuse qui donnent aussitôt envie de l’écouter. Daniel Pennac – Pennacchioni de son vrai nom – est de ces écrivains qui n’ont jamais cessé de croire à la magie des histoires. Né à Casablanca en 1944 dans une famille de militaires, il a longtemps bourlingué avant de poser ses valises en France et de devenir professeur de français, métier qu’il exercera pendant de nombreuses années, non sans passion. Peut-être est-ce là, devant ses élèves parfois rétifs, qu’il a affûté ce sens du récit, cette capacité à captiver, à mettre en scène le réel pour mieux en saisir la poésie.

C’est avec Au bonheur des ogres (1985) qu’il invente Benjamin Malaussène, bouc émissaire professionnel et héros tendre de ses romans les plus populaires. La saga des Malaussène, traversée d’humour et de tendresse, d’absurde et d’humanité, l’inscrit dans le cœur du grand public.

Mais Pennac est aussi un penseur du livre et de la lecture. Son Comme un roman (1992) reste une référence pour les amoureux des mots, avec son célèbre “droit de ne pas lire” érigé en manifeste libérateur. De la littérature jeunesse aux essais, des adaptations théâtrales aux interventions publiques, le premier fumeur de pipe 2025 cultive depuis quarante ans une œuvre éclectique et généreuse, fidèle à cette conviction : lire, c’est avant tout un plaisir.

Sherlock, maigret… et les autres

Ils sont nombreux, dans les pages des romans, à tirer sur leur pipe comme on cherche une issue dans la brume. Objet de calme, de réflexion, de mystère parfois, la pipe n’est jamais un simple accessoire : elle devient, chez certains personnages, une extension du caractère, un véritable partenaire d’écriture.

Impossible, bien sûr, de ne pas commencer par Sherlock Holmes. La silhouette du célèbre détective imaginé par Arthur Conan Doyle est indissociable de sa pipe incurvée, qu’il allume au rythme de ses déductions. Chaque volute de fumée semble matérialiser l’architecture complexe de ses raisonnements, flottant dans le salon du 221B Baker Street.

Comme on peut le lire dans Le Signe des Quatre (1890) : « Il s’étendit sur le canapé, les yeux fermés, aspirant de longues bouffées de sa pipe de bruyère, qu’il laissait ensuite s’échapper en nuages légers. Il resta ainsi pendant plus d’une heure, immobile, tandis que la pièce s’emplissait peu à peu d’une brume bleutée. »

Autre fumeur légendaire : le commissaire Maigret. Sous la plume de Georges Simenon, la pipe du commissaire devient presque un métronome narratif. À chaque enquête, elle rythme le temps long de l’intuition, contraste avec l’agitation de la police judiciaire. Dans Pietr le Letton (1931), le tout premier Maigret publié, on retrouve le fameux rituel : « Il bourra sa pipe avec soin, tâtant le tabac entre ses doigts pour en juger l’humidité. Il alluma, tira plusieurs bouffées, fixa longuement la flamme du briquet avant de la refermer, puis s’installa plus confortablement dans son fauteuil, le dos rond, les yeux à demi clos. »

Plus philosophique encore est le rapport que développe Jean-Paul Sartre avec la pipe dans La Nausée. Certes, ici, l’objet appartient à Roquentin, mais c’est déjà tout un monde intérieur qui s’y projette : « Je bourre ma pipe machinalement, je l’allume. Il me semble que je me regarde bourrer ma pipe et que mes mains sont mortes » (extrait du chapitre Mardi).

La pipe accompagne aussi les héros des grands romans d’aventures et des récits maritimes : de Long John Silver à Captain Haddock, en passant par certains personnages de Joseph Conrad, elle évoque le voyage, la solitude, les embruns et la rudesse face aux éléments. À l’exemple de Lord Jim (1900) : « Il s’arrêta, tira de longues bouffées de sa pipe, dont la lueur rouge dansait sous l’effet du vent léger venu de la mer. Le silence s’étira un moment, ponctué seulement par le grésillement du tabac qui brûlait lentement ».

Aujourd’hui, cette présence n’est pas morte, mais les auteurs en font souvent un détail de caractère un peu nostalgique. C’est le cas dans La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq (2010) : « Jean-Pierre Jed Martin alluma sa pipe, lentement, avec méthode. Ce geste le ramenait à ses premières années d’ingénieur, lorsque les fumeurs de pipe étaient encore nombreux dans les bureaux. » Même impression avec Le Club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia (2009). Pour Virginie Despentes, la pipe a par contre disparu dans Vernon Subutex. La cigarette électronique, la clope industrielle ou le joint l’ont remplacée. Autre époque.

Bertrand Plé, sans fausse note

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

Tous les jeudis, dans l’arrière-salle du Café du Palais, au 7 de la place de l’Hôtel de Ville, à Lons-le-Saunier, Bertrand Plé est à la baguette de jam sessions. Des scènes ouvertes pour tous les musiciens, débutants comme confirmés. « Je suis heureux de ce que je fais. Ce n’est pas un échec d’être ici, je ne le vis pas comme une injustice », commente celui qui pourrait être présenté comme un petit génie de la musique contemporaine. Pour mieux comprendre cet univers, on serait tenté de faire référence à l’œuvre du très renommé compositeur français Pierre Boulez – en 2025, on commémore le centenaire de sa naissance. Mais pour l’ancien élève du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (CNSMD), il est difficile d’identifier cette niche musicale en mettant en avant un seul compositeur : « C’est trop Kaléidoscopique pour ressortir un morceau plus qu’un autre, ce serait même un contresens. Mais je dirais qu’au début du XXe siècle, l’œuvre d’Igor Stravinsky, Le Sacre du printemps, est très importante [composé en 1913 à la demande des Ballets russes de Serge Diaghilev, il a été hué lors de la première, le public n’étant pas préparé à l’atonalité de cette musique, N.D.L.R.]. » Âgé de trente-neuf ans, Bertrand Plé vit aujourd’hui à Nance. Un retour aux sources qui n’était pas vraiment écrit.

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Bertrand Plé (FRA) – Numéro 39

Avant la musique, le gamin de la Bresse se passionne pour le foot, le judo ou encore le tennis à Bletterans, avant d’opter pour la classe de Sport-études à Champagnole, option ballon rond. Milieu de terrain, il ira même jusqu’à passer des tests pour intégrer la formation du club de Louhans-Cuiseaux, une référence au début des années 2000. Mais l’esprit de compétition le lasse jusqu’à l’éloigner définitivement des terrains. « J’ai toujours pratiqué la musique, mais c’est à l’âge de seize ans que je suis rentré au conservatoire de Lons-le-Saunier. J’ai monté plusieurs groupes, avec ce besoin de comprendre la musique. Je me souviens très bien de ma première formation, c’était au lycée Jean Michel à Lons. L’ambiance était celle du ska, du reggae, du jazz. Il n’y avait pas de partitions, je travaillais tous les arrangements à l’oreille », raconte celui qui a débuté comme trompettiste.

Sport-études, option foot

Après le Bac, qu’il aura en deux temps mais avec la note absolue en option musique, la suite demeure assez logique, celle d’un enchaînement d’écoles spécialisées : Faculté de musicologie à l’Université Lumière Lyon 2 qui allie théorie, pratique et recherche, puis, dans la même ville, le très puissant Conservatoire à rayonnement régional (CRR) avec ses 2 700 élèves et deux cent quarante enseignants.

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Bertrand Plé (FRA) – Numéro 39

Ces années passées entre Rhône et Saône, Bertrand Plé écrit pour l’orchestre qui réunit les étudiants du campus. Pour enrichir son vocabulaire musical, il actualise aussi les œuvres de Mozart, Bach et Beethoven. En fait, sa curiosité le pousse à toujours aller plus loin, plus haut, jusqu’à obtenir la note historique de 20/20 en Master de composition contemporaine au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (CNSMDL), dans la classe de Robert Pascal puis de Philippe Hurel. Il soutient un mémoire intitulé Musique et homogénéité : temps, espaces et ensembles homogènes sous la direction de Frank Langlois. En 2016, voilà sa qualité d’écriture reconnue pour l’œuvre spirituelle appelée Thödol (plus précisément appelée Bardo Thödol, connue en occident sous le nom du Livre des morts tibétain) écrite pour un ensemble homogène de trente-deux musiciens.

Finaliste pour intégrer la Villa Médicis

« Si je ne suis pas capable de jouer de tous les instruments, je compose pour tous, même les plus inattendus, comme récemment la vielle à roue » (un instrument à cordes frottées dont le son est produit par une roue en bois actionnée par une manivelle), enchaîne Bertrand Plé pour qui il existe deux écoles : « écrire pour : c’est-à-dire que je m’adapte aux instrumentistes, à leur tempérament ; écrire contre : là, ce sont les musiciens qui se plient aux contraintes. » Il ajoute un impératif : « Une écriture précise est du temps de gagné pour le chef d’orchestre et l’interprétation. »

Pour parfaire son parcours, le Jurassien intègre en 2018 l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) à Paris, justement fondée en 1977 par Pierre Boulez. Entre ses murs se retrouve l’avant-garde de la recherche scientifique dans les nouvelles technologies musicales. L’électronique et la MAO (musique assistée par ordinateur) font d’ailleurs partie intégrante du langage musical du Jurassien.

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Bertrand Plé (FRA) – Numéro 39

La suite est logiquement prometteuse : Bertrand Plé reçoit ses premières commandes, termine finaliste pour intégrer la Villa Médicis à Rome (Italie) dès sa première tentative au concours, se voit attribuer un prix des Beaux-Arts en composition (2018), décroche des droits de composition à 40 000 euros, ce qui est assez exceptionnel dans le milieu… Puis, il n’échappe pas au black-out mondial. « Le Covid-19 a détruit ma carrière, même si la musique contemporaine n’a pas attendu cette crise pour décliner », regrette-t-il. Déjà en tension avant la pandémie, ce secteur fragile a en effet vu ses réseaux de diffusion s’amenuiser, ses festivals annulés, ses compositeurs précarisés et son public s’éroder dans un brouillard d’incertitude culturelle.

Star Wars et la Colombie

Pendant les confinements, la création musicale n’a pas cessé, mais elle s’est faite en retrait, souvent sans perspectives de création en salle. La fermeture des lieux de spectacle a particulièrement touché les œuvres complexes qui nécessitent technologie, répétitions longues et collaboration avec l’électronique — typiques des productions liées à l’IRCAM, aux ensembles spécialisés, ou aux scènes alternatives européennes. Le retour à la “vie culturelle normale” n’a pas rétabli l’équilibre. Les grandes institutions ont privilégié les valeurs sûres, les répertoires classiques et les spectacles attractifs.

« Bien sûr, j’ai eu de la colère, enchaîne le Bressan. En 2021, je n’avais plus les moyens financiers de rester à Paris. Alors je suis rentré dans le Jura. »

Il y a deux ans, le vent semble de nouveau souffler dans le bon sens. On s’adresse à lui pour un festival à Paris, Radio France frappe aussi à sa porte. Malheureusement, sans suite. « J’ai commencé à être fatigué. Et puis les mondanités, ce n’est pas mon truc. Aujourd’hui, c’est la musique de John Williams, dont Star Wars [on lui doit aussi Indiana Jones, Jurassic Park, E.T. L’extraterrestre ou encore Harry Potter et les Dents de la mer], qui est la plus jouée en France… J’ai rejoint le Syndicat français des compositrices et compositeurs de musique contemporaine pour défendre la création qui ne représente que 20 % de l’activité globale du secteur musical en France. Je veux dénoncer cette distorsion. » Ce qui signifie que la majorité des ressources, des programmations et des financements sont aujourd’hui consacrés à la diffusion d’œuvres existantes — essentiellement du répertoire classique, des musiques actuelles commerciales ou de la variété patrimoniale.

Les œuvres du Jurassien n’en rayonnent pas moins. Sa musique est régulièrement jouée par des ensembles français (Court-circuit, Zellig, Spirito, Alkymia) et internationaux (KLM Berlin, Divertimento) qui puisent dans son catalogue riche de plus de trente œuvres, qu’il s’agisse de À l’os, une suite de miniatures pour trio (piano, harpe, vibraphone), créée en 2023 avec l’Ensemble Court-Circuit, ou de Pour qu’enfin l’Avenir commence, sextuor inauguré lors du festival Ensemble(s) – pour ne citer que quelques exemples. En 2022, sa partition Zug um Zug pour ensemble de saxophones a été interprétée par les étudiants de l’Université de musique de Würzburg, en Allemagne.

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Bertrand Plé (FRA) – Numéro 39

Bertrand Plé joue aujourd’hui dans plusieurs groupes de musiques actuelles, fréquente le CNSMD de Lyon pour des interventions pédagogiques, mais aussi l’École de musique intercommunale Haut-Jura Arcade de Morez et le Conservatoire à rayonnement départemental de Dole sur des projets ponctuels. Il donne également des cours de composition et d’arrangement à l’École de musique moderne et amplifiée (EMMA) située à Lons-le-Saunier au sein du complexe culturel Le Bœuf sur le toit. « Je suis à l’aise avec tout ça, en paix avec mon parcours. Parfois je me dis que c’est du gâchis et, en même temps, c’est beau d’enseigner. » Et puis Bertrand Plé a trouvé un nouvel amour, la Colombie, un pays dans lequel il aime se ressourcer plusieurs mois dans l’année.

 

Mathilde Poncet, l’imaginaire est un territoire réel

By |2026-06-24T10:50:23+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

C’est un privilège de réaliser le portrait d’une créatrice dans son atelier. Son organisation, les outils autour de la table de travail ou les œuvres au mur permettent inévitablement de mieux comprendre le processus de création, ses influences et son parcours. L’atelier de Mathilde Poncet, auteure et illustratrice, se situe au rez-de-chaussée de la maison qu’elle partage avec son compagnon au pays des lacs.

La jeune femme nous ouvre la porte sur un vaste espace dont les fenêtres s’ouvrent sur un paysage jurassien. Le lieu est habité par deux chats et l’espace se divise en plusieurs parties consacrées à l’estampe, au dessin, à une bibliothèque ou encore une table graphique. Sa dernière réalisation, une porte peinte aux couleurs de la « Déclaration universelle des droits de la terre mère », rejoindra une exposition du collectif d’artistes « Ourse » à la maison du Parc naturel régional du Haut Jura à Lajoux, quelques jours plus tard.

Les caisses de matériel et la petite presse dans un coin de la pièce évoquent aussi les interventions régulières de l’illustratrice dans des écoles et médiathèques du Jura et d’autres départements. Alice Javelle expose chaque été ses dessins dans la galerie de la libraire Guivelle à Lons-le-Saunier. Elle est aussi son amie : « Mathilde est une personne passionnée par son métier avec des attaches très fortes au Haut-Jura et son environnement. Elle est aussi hyperactive, ce qui est nécessaire pour pouvoir vivre de son métier et aussi bénéficier d’une forme d’assurance, avec un cadre pour mener plusieurs projets en même temps et se ménager des espaces de création. C’est assez vertigineux ».

Sur le bureau de Mathilde Poncet sont posés des livres de Charles Stépanoff, Baptiste Morizot, Philippe Descola ou Nastassja Martin qui nourrissent son travail actuel. Aujourd’hui, elle dessine et rédige une bande dessinée qui allie documentaire et fiction, Anima, qui sera publiée chez Dargaud en 2026. « Ce projet part de la problématique du lynx dans le Jura. Ils sont percutés par des voitures, sont victimes du braconnage ou meurent de mort naturelle. Aujourd’hui se pose la question du maintien de leur diversité. Mon ouvrage élargit la problématique à nos relations aux grands prédateurs en s’ouvrant à d’autres manières d’être au monde comme l’animisme. C’est un projet très personnel, dans lequel je me dessine aussi. J’y mets beaucoup de poésie ou de références aux mythes », explique l’auteure. Elle travaille en relation avec Louise Monin, doctorante en ethnologie spécialiste de la thématique du lynx dans le massif jurassien. « Actuellement, il y a des coupes rases que la sécheresse accentue. Le monde va tellement vite dans le mauvais sens. Qu’est-ce que je dois faire ? Je ne suis pas une militante. Ma manière d’agir peut être de faire réfléchir et insuffler de l’espoir ».

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Mathilde Poncet (FRA) – Samuel Cordier

Avec La peau du lynx, Mathilde Poncet avait déjà abordé le sujet. « Le lynx me fascine depuis toute petite. J’essaye de comprendre notre rapport à ces animaux. L’anthropologie m’aide à y voir plus clair », explique-t-elle. Cet ouvrage était entièrement réalisé à l’encre. Il a rencontré un grand succès dans le Jura, et a aussi obtenu un écho à l’échelle nationale. En partenariat avec le festival « Les Rendez-vous de l’aventure », il s’est prolongé par une série de concerts dessinés, avec un orchestre ou une pianiste, et des mots recueillis par le journaliste Florian Rochet-Bielle.

Si l’on veut comprendre le cheminement de la jeune femme, il est nécessaire d’évoquer son lien à la nature et plus particulièrement à sa montagne. Les chaussures de marche, les bâtons et les skis de randonnée dans le hall d’entrée de la maison sont des outils autant utilisés que les crayons et les pinceaux. « Je ne pourrais pas vivre en ville, je vais tous les jours dans la forêt me nourrir de mon environnement. Et, quand je vais ailleurs, je me rends compte que l’endroit dans lequel je vis est préservé », avoue la montagnarde.

Le Jura pour clairière

Née en 1993, Mathilde Poncet, originaire de La Pesse (altitude de 800 à 1 440 mètres), effectue sa scolarité aux Bouchoux voisins puis à Saint-Claude, la grande ville. « J’ai toujours su que je voulais dessiner et faire des histoires. Je crois que je ne me suis jamais arrêtée depuis l’enfance. Je lisais des Astérix, mais j’aimais aussi l’imaginaire des romans. C’est comme ça que je suis venue à la narration. La bibliothèque de Saint-Claude était importante pour moi, je me souviens du livre Le cadeau de Bruno Munari, un illustrateur italien ». Déjà décidée à devenir illustratrice, elle rejoint la section “arts” du Lycée Pasteur, à Besançon : « Je me rends vite compte que c’est un vrai métier. Mes professeurs d’art appliqué m’ouvrent à beaucoup de références ». Elle passe ses semaines dans la capitale de Franche-Comté et ses week-ends à écrire, lire et dessiner dans son village également connu pour la Borne au lion.

La suite de son parcours la conduit à Épinal (Vosges), réputée pour son enseignement de l’illustration, puis à l’École supérieure d’art de Lorraine, à Metz. Ces deux établissements lui permettent de tester différents styles d’illustration et diverses techniques. « Pour moi, c’est aussi la découverte du monde de la littérature jeunesse avec des auteurs comme Kitty Crowther [illustratrice belge notamment connue pour sa série Poka & Mine, N.D.L.R.] ou Brecht Evens [dessinateur de bande dessinée et illustrateur qui se caractérise par un style pictural unique avec des encres colorées et des compositions sans cases traditionnelles,], qui sont de grosses influences pour moi ». Ces années sont aussi l’occasion de participer pour la première fois à des festivals, comme celui de Montreuil, et d’effectuer des stages. Ainsi Mathilde Poncet apprend les différentes techniques de l’estampe et de l’impression artisanale. « À la Métairie Bruyère, dans l’Yonne, je découvre le monde la gravure taille-douce [en creux]. À la Fraternelle, à Saint-Claude, je fais un stage de sérigraphie. Dans l’atelier Affiche Moilkan à Baume-Les-Dames, j’apprends la typographie et la gravure sur bois. J’ai plein de cordes à mon arc d’un point de vue technique, énumère-t-elle. Au final, ces années d’apprentissage me permettent aussi de mieux maîtriser un système graphique et narratif et de bénéficier de l’enseignement de supers professeurs, comme Chloé Mazlo [César 2015 du court-métrage d’animation pour Les Petits Cailloux], Marc Aufraise [humoriste et comédien connu pour son personnage de Monsieur Fraize] et Yann Lindingre, le rédacteur en chef à l’époque de Fluide Glacial. »

Et c’est en 2016, au cours de la dernière année de cette formation, que la Jurassienne publie ses quinze premières pages de bande dessinée dans la revue Citrus fondée en 2014 et éditée par L’Agrume et mise par scène par la graphiste Léa Chevrier. « C’est un truc de fou. Je suis encore étudiante. Pour ces illustrations, je suis sous l’influence de Simon Roussin dont Les Vivants, roman graphique sur la résistance coécrit avec Raphaël Meltz a remporté le Prix spécial du jury au Festival d’Angoulême en 2022]. J’utilise plusieurs techniques : le fusain, la gravure, la peinture ».

En 2017, c’est le retour dans le Jura – « Mes profs à Épinal me disaient toujours qu’avec moi, on était toujours à la campagne ! » – qui prend la forme d’un service civique à l’imprimerie de La Fraternelle, à Saint-Claude, pendant dix mois. « Je perfectionne ma technique de la sérigraphie et j’anime beaucoup d’ateliers pour enfants. Parallèlement, je propose mes gravures sur les marchés d’artisans, à Saint-Claude et à Etival, mais cela ne marche pas trop ». Cette même année, Mathilde Poncet publie son premier livre, Chipie décolle, un « cherche-et-trouve » ludique et foisonnant à la découverte de planètes extraordinaires et de leurs habitants, ainsi que La Maison, une première bande dessinée pour partie autobiographique imprimée en sérigraphie. « Je découvre qu’en littérature jeunesse, je peux faire tout ce que je veux, avec différentes techniques. C’est aussi le moment où je deviens artiste et auteure indépendante à plein temps. Je réalise un travail de médiation sur le territoire et des ateliers dans les écoles ». Dans la foulée, elle sort Les sentiers perdus, un ouvrage très personnel avec une référence directe à ses grands-parents et à son village au pied du Crêt de Chalam.

Histoires fantastiques

Les vacances timbrées, son troisième livre publié en 2020, rencontre enfin son public. « Tout se passe beaucoup mieux, j’ai de bonnes critiques. Je suis invitée dans les salons et des expositions ». Il a été écrit lors d’une résidence dans les Hautes-Alpes. Sa grand-mère, disparue récemment, est présente, tout comme les paysages du Haut-Jura, la ligne des hirondelles ou le Lac de Vouglans. Comme le confie son amie Alice Javelle, « il y a quelque chose de très simple dans le texte, et une très grande liberté, un peu fantastique dans les dessins au pastel avec des animaux personnifiés. C’est très beau et très maîtrisé. Elle montre bien que dans la littérature jeunesse les dessins sont aussi importants que le texte ».

Inspirée par les animaux, les montagnes et les ciels, Mathilde Poncet construit au fil de ses œuvres un univers coloré. Avec des crayons, des pastels, des pinceaux ou encore des gravures, elle donne corps à des histoires fantastiques. Agathe Frochot, une amie jurassienne, est aujourd’hui conservatrice du musée de Gap. « Nous nous sommes connues dans le Jura, sans doute au marché de Moirans où Mathilde exposait. Depuis sa résidence dans l’abbaye du Boscodon, dans la vallée de la Durance, elle adore les Hautes-Alpes. Je pense que c’est elle qui m’a convaincue d’accepter le poste à Gap ! Ce que j’aime dans son travail, c’est le mélange des techniques, les ciels. Dans Les vacances timbrées, elle propose une vision imaginaire, décalée, une autre perception d’endroits que je connais. Elle est sensible, spontanée, concentrée, tout en gardant les pieds sur terre ».

Ce printemps, l’artiste a repris la route pour Annonay, en Ardèche, avec des ateliers et des rencontres, et pour la région de Quimperlé dans le cadre d’une résidence. Elle parcourt aussi le Jura, avec la réalisation d’une peinture murale avec les élèves d’une école de Saint-Claude. De retour dans son atelier, elle continuera à explorer quotidiennement les forêts de résineux, sa faune sauvage. Sur le mur au-dessus de son bureau, elle a punaisé le chemin de fer de Anima. « Je suis impatiente de le découvrir, confie Alice Javelle. Elle continue à explorer ce lien à la nature qui fait partie d’elle. Elle s’est beaucoup documentée, elle est en réflexion constante et aborde aussi ce rapport de manière quasi philosophique ».

Jérémy Nicollin, un homme à la hauteur

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

Pour un amateur, cette chute sur le dos de trente et un mètres de haut aurait sans doute été mortelle. Lui est vite remonté à la surface de l’eau. Il a réfléchi, écouté son corps. Sûrement que tout son être ne s’était jamais autant contracté pour amortir ce plat. « Je sais que tu peux avoir des vertiges quelques minutes après, mais là rien. Alors oui, j’ai eu des contusions impressionnantes, mais aucun organe de touché. Quinze jours plus tard je ressautais. J’ai eu un excès de confiance ». Jérémy Nicollin est une référence mondiale du cliff jumping – autrement dit, sauter dans l’eau depuis une falaise. Mais autant l’écrire tout de suite : dans cette discipline extrême, rien n’est laissé au hasard. Celui qui a fêté ses trente-quatre ans le 8 avril dernier est avant tout un athlète de très haut niveau pour qui tout a commencé sur les hauteurs de Saint-Claude, à Chaumont, où, gamin, il aime foncer en courant sur les vaches jurassiennes qui fuient en le voyant débarquer à toute berzingue.

Au milieu de grands espaces sauvages, terrain de jeux où tout est à découvrir, avec un père instituteur, responsable du club d’athlétisme de Saint-Claude, le jeune homme est en fait déjà habité par l’esprit de compétition. Il fréquente le pôle basket à Besançon (Doubs), partage une année avec les cadets France à Bourg-en-Bresse (Ain), avant un retour à seize ans à la cité scolaire du Pré Saint-Sauveur de Saint-Claude, où il reprend l’athlétisme qu’il avait laissé de côté. « J’ai passé quatre ans à Dijon (Côte d’Or), huit ans à Strasbourg (Bas-Rhin) où j’ai suivi des études de marketing gestion du sport en complément », précise-t-il. C’est avec le lancer du javelot qu’il se fait remarquer jusqu’à devenir plusieurs fois champion de France. Il a aussi remporté la médaille d’argent à la coupe d’Europe des lancers en 2016, avec un jet de 76,77 mètres. « J’ai travaillé cette discipline parce que j’étais assez bon. Et puis l’adrénaline est dingue, notamment au moment du fameux cri qui vient des tripes », se souvient avec enthousiasme Jérémy Nicollin, dont la distance maximale pointe à 77,15 mètres réalisés en 2016 à Dessau, en Allemagne (En France, le record masculin est détenu par Teuraiterai Tupaia avec un lancer de 86,11 mètres réalisé en mai 2024 à Fontainebleau).

C’est sur les mêmes stades qu’il noue une amitié solide avec Charly Guyetand. Ils se rencontrent quand ils avaient douze ans. « On se tirait un peu la bourre au javelot, on a même passé deux ans ensemble en colocation à Strasbourg. Je me souviens qu’on se renvoyait le javelot en l’attrapant en plein vol. C’est sûr que tu ne t’ennuies jamais avec lui », se remémore le copain.

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Jérémy Nicollin (FRA) – Numéro 39

Mais à l’âge de trente ans, le corps de Jérémy Nicollin ne répond plus avec des blessures qui s’enchaînent : dos, ménisques, ligaments croisés… Alors qu’il vise les Jeux olympiques et autres championnats du monde, le constat est amer : « Les dernières années, j’ai compris que je ne battrais pas mon record personnel. J’étais bridé physiquement pour accomplir le geste technique. Alors que je prenais de moins en moins de plaisir, j’ai décroché un travail de chef de produit pour une collection de lunettes de sport à Lyon. Je n’ai pas tergiversé. J’ai appelé mon coach et mon ostéopathe pour leur dire que le moment était venu pour moi de passer à autre chose. » Une décision que son père, Laurent, et aussi longtemps son entraîneur, a validé sans hésitation : « Personne ne vit du javelot en France. Alors, même si on peut lancer très loin jusqu’à trente-cinq ans, son choix d’arrêter sa carrière était justifié, d’autant plus qu’il avait une belle proposition professionnelle. »

Un saut à 260 millions de vues sur Instagram

Son fils aime sa nouvelle existence. En parallèle d’un travail épanouissant, l’insatiable sportif reprend le ski, le vélo, l’escalade, le parapente, le saut en parachute et, donc, le cliff jumping. Pour le Jurassien, il n’y a désormais aucune limite, tout est permis. Chaque week-end et jour de congé, il filme ses multiples sauts. Là encore, son pote Charly lui emboîte le pas : « Il passe des heures à regarder sur Google Maps des sites de cascades pour sauter. On part avec une hache et des scies pour dégager l’accès et se faire un passage. On a commencé comme ça. »

Preuve d’un succès vertigineux, ils sont plus de 600 000 abonnés à suivre le plongeur. Une de ses vidéos atteint même les 260 millions de vues sur Instagram (il est aussi présent sur TikTok et YouTube). Dès lors, une nouvelle question s’impose à lui : « Avec mes vidéos, je gagnais financièrement plus que chef de produit. En mars 2024, j’ai donc saisi l’opportunité de vivre de ma passion. »

Une partie du succès de Jérémy Nicollin, au-delà de la performance, est due à sa manière de filmer. Il utilise une caméra positionnée dans la bouche ou un bâton flottant pour un film à 360 degrés. Aujourd’hui, le Franc-Comtois figure dans le top cinq des comptes du genre les plus suivis au monde sur Internet. Aleksander Bens a fait la connaissance du Sanclaudien au Gainer Tour il y a six ans, un rassemblement annuel des meilleurs sauteurs. Vidéaste aux côtés du Jurassien, il saute aussi et affiche un record personnel à trente mètres (trente-quatre pour Charly, au passage). Quand il s’agit d’évoquer Jérémy, il ne tarit pas d’éloges : « Il est très sûr de lui et représente bien nos valeurs : s’amuser, prendre du plaisir entre potes, voyager, se challenger et vivre des choses intenses. Aujourd’hui, il fait partie des sauteurs les plus connus dans le monde, notamment parce qu’il saute droit et de plus haut que les autres. » Ses performances spectaculaires ont d’ailleurs attiré l’attention des médias. Il a été mis en lumière dans des reportages de TV5 Monde, de CGTN Europe ou encore de Konbini News.

Devant son écran, on lit de la folie, voire de l’inconscience à le regarder sauter de falaises de plus de quarante mètres. En réalité, l’homme a les pieds sur terre et la tête sur les épaules. « L’impression de voler, l’ambition de conquérir un sport, la fierté de tout réaliser correctement, le challenge… tout ça génère de l’adrénaline. Et puis, c’est un métier. Quand je saute, je suis sûr à 99,9 % de réussir mon saut », assure-t-il. Avant d’ajouter : « C’est parce que je fais une grosse préparation que je n’ai pas peur. D’ailleurs les accidents sont assez rares dans notre groupe d’athlètes. Ce sont chez les amateurs et les touristes qu’ils sont recensés. L’effet de groupe peut aussi conduire à des drames. Il faut éduquer les gens sur cette pratique réservée aux professionnels ».

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Jérémy Nicollin (FRA) – Numéro 39

Néanmoins, Aleksander Bens ne cache pas son stress de voir le Jurassien toujours repousser ses limites : « Ses sauts sont franchement surhumains, même les gens du cliff affirment que c’est fou. Alors c’est clair que je suis plus tendu que lui au moment de le voir sauter. C’est un athlète hors-norme. » Celui qui vit à Lausanne, en Suisse, se souvient très bien d’un saut de quarante-sept mètres l’an dernier, à La Réunion : « Franchement, ça m’a choqué, dans le sens que c’était incroyable. » L’an dernier, Jérémy Nicollin s’est envolé à vingt-cinq mètres dans un canyon du Jura. Charly Guyetand a eu peur : « C’était super étroit. Je lui ai dit : “mec, si tu te plantes, moi je ne peux pas aller te chercher”. Il m’a répondu : “Ne t’inquiète pas, ça va passer !” »  Et c’est passé.

Une vitesse proche de 110 km/h

Laurent Nicollin estime pour sa part que son fils a apprivoisé le danger : « Je l’ai toujours vu s’engager avec intensité dans tout ce qu’il entreprend, ce n’est pas quelqu’un qui met le clignotant. Je réalise et prends conscience petit à petit qu’ils sont très peu dans le monde à réussir ce qu’il fait. » Il rassure : « Je suis le père d’un enfant équilibré. Bien entendu, il faut une hygiène de vie irréprochable, mais surtout, comme j’aime le répéter, le talent c’est seize heures de travail par jour. C’est sûr que c’est maintenant qu’il peut tutoyer l’excellence. Jérémy n’est pas une tête brûlée, j’espère qu’il renoncera s’il perçoit qu’un saut n’est pas possible. Je lui témoigne ma confiance. » Une fois, une seule, il s’est malgré tout permis de tirer la sonnette d’alarme : « Il sait très bien que quand j’interviens, ce ne sont pas des paroles en l’air. »

Pragmatisme : c’est le mot qu’emploie le plus régulièrement Jérémy Nicollin pour parler de son sport. Selon les sauts, ils peuvent être une dizaine à l’accompagner à travers le monde : vidéastes, photographes, personne de sécurité…

Son record affiche quarante-sept mètres pour une vitesse d’entrée dans l’eau à 109,3 km/h. Une hauteur qu’il a domptée par paliers de deux à quatre mètres sur l’île de la Réunion. Dans les prochains mois, il veut franchir un palier en milieu naturel, de préférence en France. « Je cherche le spot qui fait rêver, avec une âme. Avec six mètres de fond dans l’eau, tu peux sauter de n’importe quelle hauteur. J’ai l’objectif des soixante mètres. Mais si ce n’est pas possible, je ne le ferai pas », concède-t-il.

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Jérémy Nicollin (FRA) – Numéro 39

« Si avant il avait tendance à être un peu bourrin, je le trouve de plus en plus professionnel. Il s’écoute et ne se laisse pas griser par son entourage. Le record du monde, il ne le fera pas s’il ne le sent pas », confirme son ami d’enfance.

Sportif de très haut niveau, hygiène de vie irréprochable, nourriture saine et un bon sommeil sont donc les ingrédients indispensables. S’il voyage aux quatre coins de monde jusque dans les terres isolées du nord de l’Amérique, le Jura demeure malgré tout son camp de base, son point de ralliement. « Déjà quand je faisais de l’athlétisme, je revenais régulièrement à Chaumont pour me ressourcer. Cette terre m’a permis de progresser en javelot, en parapente, en cliff jumping. J’ai d’ailleurs commencé le canyoning dans la cascade de la Queue du cheval à Saint-Claude. Et mon saut de vingt-cinq mètres dans les gorges de l’Abîme est l’un des plus techniques avec une largeur de paroi de seulement trois mètres. On rêve souvent du bout du monde, mais je peux le dire, pour l’avoir vu, que le Jura n’a rien à envier aux cascades du Canada. J’ai encore des spots sauvages à explorer dans la région. »

Les plongeurs de l’extrême

Le cliff jumping est une discipline extrême qui trouve ses racines au XVIIIe siècle à Hawaï. Le roi Kahekili II de Maui exigeait de ses guerriers qu’ils sautent d’une falaise de dix-neuf mètres pour prouver leur loyauté et leur courage. Depuis 2009, la série mondiale Red Bull Cliff Diving est la référence internationale du plongeon de haut vol. Les athlètes y effectuent des sauts depuis des plateformes de vingt-sept mètres pour les hommes et vingt et un mètres pour les femmes, atteignant des vitesses de plus de 85 km/h en moins de trois secondes. Chaque plongeon est évalué par un jury selon des critères techniques et artistiques, avec un système de points cumulés sur l’ensemble de la saison.

Le cliff jumping se pratique dans des lieux naturels spectaculaires tels que Polignano a Mare (Italie), Waimea Bay (Hawaï), Ponte Brolla (Suisse) ou encore Acapulco (Mexique). En 2015, la légende colombiennne Orlando Duque s’est élancée depuis un hélicoptère à vingt-trois mètres au-dessus de l’Amazone pour sensibiliser à la déforestation.

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Gary Hunt (GBR) – Romina Amato/Red Bull Content Pool

Les athlètes emblématiques de la discipline s’appellent encore Rhiannan Iffland (Australie), Molly Carlson (Canada), Aidan Heslop (Royaume-Uni) – à seulement vingt-deux ans, il incarne la relève du plongeon extrême – ou encore Gary Hunt. Né au Royaume-Uni en 1984, ce dernier a acquis la nationalité française en 2020. Il est considéré comme le plus grand plongeur de haut vol de l’histoire, avec dix titres mondiaux. Surnommé le “Lionel Messi du cliff diving”, il a représenté la France aux Jeux olympiques de Paris en plongeon synchronisé depuis la plateforme de dix mètres, terminant à la 8e place.

En plus du Jurassien Jérémy Nicollin, l’hexagone est aussi représenté par Madeleine Bayon, première Tricolore à participer aux Red Bull Cliff Diving.

Alexandre Chatillon, du Jura aux zones de crise

By |2026-05-20T14:16:17+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

On le retrouve sur le terrain de foot de Montaigu, ce village perché au-dessus de Lons-le-Saunier. Alexandre Chatillon est arrivé la veille de Paris, après une halte à Viry, chez sa sœur – son point d’ancrage dans le Jura – , où il retourne dès notre entretien terminé, pour fêter l’anniversaire de sa fille. S’il voyage aujourd’hui de capitale en capitale et vit dans une banlieue cossue, Alexandre Chatillon ne rougit pas d’avoir grandi dans le Jura et il y reste d’ailleurs profondément attaché. « Tous mes amis proches viennent du Jura. On est une vraie bande. On se voit très souvent. On se suit, même à Paris », raconte-t-il. Les autres sont ingénieurs ou banquiers. Lui a choisi la voie de la diplomatie et de la solidarité internationale. Ce qui le rend encore plus singulier : « Il n’y a pas beaucoup de Jurassiens dans l’humanitaire », admet-il.

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Alexandre Chatillon (FRA) – DR

D’ailleurs rien ne prédestinait Alexandre Chatillon à s’engager sur cette voie. Il a grandi dans cette maison de Montaigu avec sa mère, employée de commerce, et sa sœur Aurore. Son enfance est marquée par la figure maternelle, battante, exigeante et forte, dont il choisira, à l’âge adulte, de porter le patronyme et non plus celui de son père, absent.

Cette mère courage, qu’il admire profondément, a exercé divers métiers. Employée chez Conforama, elle a ensuite œuvré dans l’immobilier. Avec peu de moyens mais une volonté farouche, elle a offert à ses enfants une vie digne, leur inculquant des valeurs solides. « Elle a tenu les deux rôles. C’est elle qui m’a transmis l’envie de justice, le goût du travail et l’obsession de ne jamais baisser les bras », confie-t-il.

Trois femmes structurent la vie d’Alexandre Chatillon : sa mère, sa sœur, et son épouse, Marjorie, rencontrée à Tunis alors qu’elle était juriste à Expertise France. Aujourd’hui, le couple vit en région parisienne, où Marjorie est directrice adjointe du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) des Hauts-de-Seine Nord. Père de trois enfants, la vie de famille du Franc-Comtois irradie d’un amour de la vie et d’un humanisme contagieux.

Les enfants de Tunisie

C’est aussi sa mère qui lui transmet le goût du voyage. « Chaque année, elle nous emmenait à l’étranger, coûte que coûte », se souvient-il. C’est au cours d’un de ces voyages, en Tunisie, qu’une scène le marquera à jamais. Il a cinq ans. Sur un site antique, il croise des enfants de son âge, en train de casser des pierres pour survivre. Sa mère lui glisse : « Tu vois, tous les enfants n’ont pas la même chance que toi. Il faut travailler à l’école ».

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Alexandre Chatillon (FRA) – DR

Cette image restée incrustée dans sa mémoire, deviendra le socle de son engagement futur. « Je suis vraiment conscient de la chance qu’on a, en France, de ne pas devoir s’endetter pour étudier. Toute ma vie, je me suis souvenu de ce petit garçon qui n’avait pas eu ma chance, simplement parce que nous ne sommes pas nés au même endroit ».

Ce souvenir forge un idéal : « J’ai toujours voulu que chaque enfant sur Terre puisse faire ce qu’il a envie de faire. Être charpentier, s’il le souhaite, ou Premier ministre, par la force de son cerveau et de sa volonté. C’est cette vision qui m’a guidé dans la solidarité internationale, avec une approche particulière : aider les jeunes à l’étranger à entreprendre, à créer leur activité. Mon engagement, c’est de contribuer à un monde plus juste ».

De retour de ce tout premier voyage en Tunisie – il y retournera plus tard –, il retrouve l’école des Toupes et poursuit toute sa scolarité à Lons-le-Saunier, jusqu’au lycée Jean-Michel, où il passe son bac. C’est là qu’un professeur, M. Guillaumin, convainc sa mère de le laisser poursuivre des études universitaires. « Sans ce prof, je ne serais sans doute jamais sorti du Jura », estime-t-il aujourd’hui.

Il hésite un temps entre la médecine et les sciences politiques. Sa mère est prête à vendre l’appartement qu’elle possède à La Grande-Motte pour financer ses études. Finalement, c’est vers l’université de Besançon qu’il se tourne. Il y découvre la rigueur intellectuelle, avant de rejoindre Sciences Po Lyon, où il se passionne pour la géopolitique et les politiques publiques.

Entre les cours, pendant les vacances, il enchaîne les petits boulots et partage une colocation avec son ami jurassien Jean-Baptiste Coiffier : « J’ai toujours travaillé pour financer mes études. Cela m’a appris l’efficacité et donné envie d’entrer vite sur le marché du travail ».

L’envie d’agir

Diplômé, il intègre les Nations Unies, travaille à l’Agence française de développement (AFD) et pour Expertise France. De Paris à Genève, en passant par Tunis, il mesure rapidement les limites d’un système trop lent et bureaucratique. « J’étais bien payé pour remplir des tableurs, alors que ceux que je devais aider attendaient des solutions concrètes », précise-t-il.

De cette frustration naît l’intuition : il faut faire autrement. En 2020, il fonde Super Novae, une ONG agile, orientée vers l’impact rapide. En Libye, elle ouvre la première maison de réintégration pour anciens miliciens. À Mayotte, elle installe un hôpital de campagne après un cyclone. À Gaza, elle intervient auprès des femmes et des enfants sur un champ de ruines. Partout, la même devise : “Agir vite, efficacement, sans s’embourber dans la bureaucratie”. Une intuition qui porte ses fruits, l’action et le modèle de Super Novae, « une start-up du développement spécialisée dans la résilience économique des pays et contextes les plus fragiles » a pu être déployé dans six pays et porter assistance à plus de 2 500 personnes. On retrouve régulièrement son fondateur s’exprimer dans la presse nationale et internationale. Le lendemain de notre rencontre, Alexandre Chatillon est en duplex sur France 24 pour dénoncer les entraves à l’acheminement de l’aide humanitaire à Gaza.

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Alexandre Chatillon (FRA) – Numéro 39

L’ancien lycéen de Jean Michel enseigne aujourd’hui à l’École des hautes études commerciales (HEC) un cours intitulé Business and Peace, destiné à former les futurs leaders. « En France, on a les moyens de réaliser beaucoup de choses. J’essaie d’attirer vers notre secteur des talents qui pensent différemment. L’aide humanitaire ne doit pas être un sanctuaire de bien-pensance. Trop d’intellectualisation freine l’action. On a besoin de gens formés à l’efficacité, capables d’aider plus de monde avec moins de moyens, à l’heure où les budgets étatiques diminuent », plaide-t-il. Il assume pleinement sa vision d’une solidarité pragmatique. « Je suis prof à HEC pour faire évoluer notre secteur. Je dis à mes étudiants que tout est possible, à la force du travail et du cerveau »

De passage à Montaigu

De passage à Montaigu, chaque coin de rue évoque un souvenir. Le chemin vers le golf du Val de Sorne, où il a travaillé l’été, le domaine Pignier, où il faisait les vendanges, les arbres devant la salle des fêtes à l’ombre desquels il a vécu ses premiers émois amoureux à l’adolescence. De doux souvenirs empreints de cette ingénuité et de cette authenticité propre aux souvenirs d’enfance. Autant d’illusions perdues à l’âge adulte.

Ce jour d’avril 2025, lorsqu’il revient dans son village natal, autour le monde tangue : tensions commerciales sur fond de droits de douane, crise du financement international de la coopération, toutes deux provoquées par Donald Trump. La veille, plusieurs ONG ont été expulsées de Libye, dans une nouvelle entorse au droit humanitaire international, déjà bafoué de toutes parts… Nous évoquons ces bouleversements autour d’un verre de Macvin, dans la cave du domaine Pignier. Un instant suspendu, où la grande histoire rejoint la petite, dans ce village jurassien qui fut le centre de l’univers pour l’enfant qu’il était.

Curieux des autres, Alexandre Chatillon semble être ce bon camarade de classe, toujours habile à tisser des liens aux quatre coins du monde. « Quand je me balade dans la rue à Tripoli, il n’est pas rare qu’on me klaxonne dans la rue pour me saluer, tout le monde me connaît là-bas ». Il sourit, puis ajoute : « Jamais je n’aurais pu imaginer, adolescent dans les rues de Lons-le-Saunier, qu’un jour dans ma vie je serais reconnu dans la rue par un chef de milice libyenne ».

Quelques instants plus tard, ce sont deux vieux amis jurassiens qui viennent le saluer dans le parc de Montaigu. Il les reconnaît aussitôt. Il se souvient des prénoms, de ceux des parents, et connaît même les dernières nouvelles de leur famille. On comprend alors que c’est sans doute là son secret, cette attention sincère portée à l’autre, qui l’a mené si loin.

Miguel Bonnefoy, la plume métissée

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

Il ne connaît pas le Jura. Pourtant, c’est peut-être l’un des écrivains les plus Jurassiens de ce début de millénaire. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il a, ancré en lui, un Jura imaginaire, un Jura fait de souvenirs qui ne sont pas les siens, mais ceux de sa lignée. Lignée : voilà un terme qui fait écho chez lui. Miguel Bonnefoy ressent, imagine et écrit ce que son ascendance lui dicte. Et ce n’est pas le réduire à un statut de scribe que d’énoncer cette vérité parce que, justement, son immense talent d’écriture ne doit rien au hasard, mais à un travail continu depuis près de quinze ans.

Pour tenter de comprendre ce jeune homme à qui la notoriété ouvre tout grands les bras, il faut jongler entre réalité, souvenirs de famille et pur imaginaire. Fermez les yeux : nous ne sommes pas en France, mais à neuf mille kilomètres, plus précisément au Chili. C’est dans ce pays en forme de bâton qu’a pris souche la famille Bonnefoy venue de la vieille Europe, et plus exactement d’un Jura ravagé au XIXe siècle par le phylloxéra. Elle y restera jusqu’en 1973 où, après bien des péripéties, elle fuira le régime du général Augusto Pinochet, dont la brutalité dura jusqu’en 1990. La famille est donc marquée par le déracinement, les luttes, les espérances et aussi les drames. Elle se construit à travers cette façon de penser propre à ceux qui ont quitté un jour une patrie où ils n’avaient plus leur place. Miguel Bonnefoy est le dernier maillon de cette saga. Aujourd’hui, nourri de littérature, pétri d’influences et de parfums sud-américains, il narre avec ses mots à lui, où se mêlent l’exubérance latino et la rigueur française, des histoires successives ou simultanées de personnages qu’il parvient à sublimer. Un acte de bienveillance envers ses ancêtres, mais surtout une déclaration d’appartenance. D’ailleurs, dans une sorte de fatalité, l’écrivain perpétue cette tradition du déracinement avec une forme de joie et de truculence. N’a-t-il pas épousé une femme de Copenhague ? Sa propre vie n’a-t-elle pas été jusque-là qu’une succession de déplacements d’un côté et de l’autre du grand océan, avant qu’il ne décide de poser ses valises dans le sud de la France.

Vignerons, guérilleros, écrivains

Les amoureux du Jura doivent absolument lire Héritage écrit en 2020. Sous forme romancée (les Bonnefoy deviennent des Lonsonier), à mi-chemin entre la nouvelle et le récit, il retrace, dans une écriture superbement imagée, l’épopée réelle mais aussi imaginaire de ses ancêtres paternels. Extrait : : « Des Lonsonier elle avait hérité le sang jurassien, les yeux d’automne et le port digne. Elle incarnait ce mutisme arrogant des peuples de l’arrière-pays… » Le récit s’emballe sous sa plume métissée. Claude-Georges Bonnefoy, tavernier à Boissia, catalogué administrativement comme « un homme honnête », hérite d’une vigne du côté de Lons-le-Saunier. Arrive l’insecte dévoreur des racines des vignes. Il perd tout et décide – comme d’autres – de tenter sa chance en Californie. La famille quitte donc Saint-Nazaire dans un grand bateau en fer, direction les États-Unis. À cette époque, le canal de Panama n’existe pas, il faut faire le tour par le Cap Horn. C’est là que les choses se gâtent. Une épidémie de fièvre typhoïde se répand dans le bateau qui accoste à Valparaiso. Les Bonnefoy descendent et, finalement, s’installent dans le pays le plus long du monde (environ 4 300 km du nord au sud). De génération en génération se succèdent des vignerons, des frères morts dans les tranchées, une aviatrice de haut vol, un trompettiste maestro, un cardiologue et même un spectre. Pedro-Miguel, son père, révolutionnaire du MIR, opposant activiste à El Conde, est, lui, arrêté avec son frère, torturé puis finalement exfiltré par l’ambassade de France vers Barcelone, avant de gagner Paris [lire par ailleurs].

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Miguel Bonnefoy (FRA) – Firas Abdullah/ABACAPRESS.COM

La bonne fée du Salon du Livre

C’est là que commence l’histoire de Miguel, né en 1986 dans la ville-lumière. Sa mère est attachée culturelle de l’ambassade du Venezuela, il la suivra dans ses différentes affectations : Caracas, Lisbonne, Rome : « Mon père était révolutionnaire et ma mère s’asseyait à la table des ministres », s’amuse-t-il. Le jeune garçon fréquente les lycées français de l’étranger, mélange de langues, de culture… Bac, double Master de lettres modernes à la Sorbonne avec, notamment, un mémoire sur les écrivains de la littérature engagée (en même temps, il est bouquiniste sur les quais). Puis c’est le départ pour l’Argentine où il exerce le métier de libraire. Direction ensuite le Venezuela où il travaille quatre ans à Caracas pour les ministères du pouvoir populaire et l’Alliance Française. C’est là que tout commence…

Un jour, il voit une affiche qui invite à un concours pour jeune auteur en herbe. Il se lance : « J’ai écrit une nouvelle sur la réécriture du mythe d’Icare et, en 2013, j’ai décroché le Prix du Jeune Écrivain. C’était une grosse somme d’argent et un billet d’avion pour participer au Salon du Livre de Paris. Sur le stand, apparaît Émilie Colombani, directrice des Éditions Rivages qui me demande si j’ai un roman en préparation. Je n’avais rien, mais bien sûr, j’ai dit oui… » L’éditrice ne l’approche pas par hasard : « La première fois que je l’ai vu, il faisait un discours et j’ai trouvé ses mots tellement forts, littéraires, brillants… J’étais captée par sa verve et j’ai voulu travailler avec lui. » De retour à Caracas, il décide finalement de revenir à Paris où il travaille pendant un an sur ce qui sera son premier roman : Octavio. Ainsi est née une collaboration qui portera Miguel Bonnefoy au pinacle des jeunes auteurs. Émilie Colombani parle d’ailleurs de beaucoup plus : « Entre nous se sont créées une magie, une affinité, une forme de connivence. J’ai confiance en lui, en son talent. Je ne l’ai jamais orienté dans son travail, il est entièrement libre d’aller où il veut. C’est un écrivain merveilleux et un ami cher. »

La même année, il rencontre celle qui deviendra sa femme et savoure le succès de son livre : « Là a vraiment commencé une carrière littéraire. On m’a proposé des contrats, je suis allé à la villa Médicis et j’ai écrit Héritage qui obtient le Prix des Libraires en 2021 ». Puis naissent ses enfants. En 2023, il écrit L’Inventeur sur la vie d’Augustin Mouchot, l’homme qui découvre l’énergie solaire à la fin du XIXe. Au passage, il décroche le Prix Amic, avant de s’installer dans le Midi où il peaufine Le Rêve du Jaguar inspiré de ses aïeux du côté maternel. Consécration, encore, avec le Prix Femina et le Grand Prix de l’Académie Française en 2024.

Au-delà de l’écriture, le lecteur

Existe-t-il une « formule magique » Bonnefoy ? Peut-être, mais dans ce cas, la recette n’est connue que de lui. Sur l’écriture, à peine donne-t-il quelques pistes : « Elle a toujours été une sorte de refuge, de havre, une chapelle personnelle où je pouvais me ressourcer dans mon enfance de voyage, une manière de m’apaiser. C’était très rassurant pour moi de pouvoir exprimer les choses. J’écris en mots des idées dont je ne peux m’extraire. L’écriture me rend heureux, elle me permet de mieux comprendre le monde. » Sa maman témoigne de son immense appétit de savoir alors qu’il n’était encore qu’un enfant : « Déjà à cinq ans, il lisait tout le temps. Sur le marché de Lisbonne, il s’arrêtait tous les dix mètres pour déclamer un passage et il observait sans cesse mes amis, leur demandait mille détails. »

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Miguel Bonnefoy (FRA) – Jerome Domine/ABACAPRESS.COM

Aujourd’hui, notamment avec son dernier roman, l’écrivain a atteint une forme de plénitude. Sa technique est plus mûre, ses images flamboyantes. Miguel Bonnefoy est indéniablement un conteur-né. Il s’en défend, préfère parler de technique : « Dans un premier livre, on veut tout dire. Dans le second, on est déjà plus calme. J’ai appris des astuces, des ruses, je ne m’épuise plus. Je concentre ma force. » Qu’en pensent les professionnels de l’écriture ? Nicolas Carreau, journaliste et romancier, auteur d’Un Homme sans Histoire chez Lattes, le connaît bien : « C’est avant tout un immense lecteur, il a lu tous les auteurs des pays qu’il a traversés. Il se nourrit de tout et il le revendique. Il y a chez lui du Garcia Marquès, bien sûr, mais aussi du Flaubert, Hugo, Dumas… Pourtant, au final, il fait du Miguel Bonnefoy : une écriture ample, solide, précise. Son objectif est de pouvoir écrire une histoire entière dans chaque phrase. » L’intéressé fait également sans cesse référence au lecteur, sorte de fil conducteur : « Je pense à lui souvent, car j’aime les écrivains qui pensent à moi quand ils écrivent, et j’essaye de ne jamais l’oublier, de me mettre à sa place, de comprendre son empathie et sa transparence. Le lecteur est comme le Seigneur dans la création, invisible et, pourtant, partout. »

Quelque chose de plus grand

Ce n’est pourtant pas forcément dans les pages qu’on peut comprendre Miguel Bonnefoy. Celles-ci tourbillonnent trop, elles emportent. À peine si le lecteur a le temps de souffler… Mais l’essentiel est ailleurs, entre les mots, dans le creux d’une image. Ce qui saute au cœur quand on parcourt ses livres, quels qu’ils soient, c’est le bonheur qui en jaillit, une joie inextinguible et débordante de l’écrivain et de l’homme : « En fait, je suis malade ! Je suis atteint de pronoïa, je crois profondément que la vie et tout l’univers conspirent pour mon bonheur. Il existe autour de moi un complot de bienveillance. Une phrase tourne sans cesse dans mon cœur : “On n’a que ce qu’on donne”. Si on donne de belles choses, on reçoit de belles choses… » Toucherait-on à quelque chose de plus grand ? Son ami Nicolas Carreau donne une piste : « Quand il croise quelqu’un pour la première fois, Miguel s’intéresse vraiment à lui, il veut connaître son histoire. Ce n’est pas une posture sociale ou de la naïveté. Il va d’abord chercher ce qui est bon dans le comportement de l’autre et cette attitude transforme sa vie et tout ce qui l’entoure en quelque chose de lumineux. »

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Revenons à la maman. Maria Antonetta dite Maranto donne une autre piste, plus verticale : « Quand ils étaient petits, je disais tous les soirs à mes enfants [Miguel a une sœur, N.D.L.R.] une prière à l’Ange de la garde pour invoquer l’énergie bienfaisante : “Le monde est nôtre et que la terre tremble”. L’important dans la vie est toujours là-haut. C’est là qu’on doit tendre. »

Miguel Bonnefoy, lui, ne parle pas d’anges, mais d’autre chose : « Je pense qu’on n’est pas seuls, il existe des forces universelles, invisibles qui veillent sur nous et qui apportent la paix de l’âme et la sérénité. Je suis un athée ivre de Dieu, je pense qu’on n’est pas seuls. » Il parle aussi de chance, mais l’une n’est-elle pas liée aux autres ? « Il existe beaucoup de gens géniaux dans le monde, mais il y a pour chacun une affaire de chance. J’ai une famille magnifique, des parents géniaux. C’est beaucoup, mais j’ai aussi demandé au monde pendant longtemps de me donner la chance de vivre de ma plume. La chance se provoque, elle se façonne… »

Un Jurassien au secours d’un père révolutionnaire

L’Histoire joue parfois de drôles de tours. Le père de Miguel Bonnefoy a été dans sa jeunesse un vrai révolutionnaire… Et pas que dans sa jeunesse d’ailleurs. Pedro-Miguel – le premier à ne pas porter un prénom français– a eu la malchance d’être jeune sous le régime militaire de Pinochet. Il a quatorze ans quand Salvador Allende arrive au pouvoir. Il en trois de plus quand il se suicide d’une balle dans la tête pour échapper aux militaires qui prennent le pouvoir. À cette époque, il fait partie du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), il est arrêté un jour de janvier 1974 et conduit à la villa Grimaldi de triste mémoire où il sera torturé pendant trois semaines avant d’être interné dans une prison.

Pendant tout ce temps, sa mère assiège l’ambassade de France pour tenter de le faire libérer puisqu’il a la double nationalité. Or, l’ambassadeur n’est autre que Pierre de Menthon, Jurassien de Choisey qui, par sa ténacité et son courage, va de geôle en geôle pour faire libérer les prisonniers français. Il faudra plusieurs mois pour que Pedro-Miguel et son frère Paul soient Libérés puis exfiltrés vers Lisbonne, puis Paris.

 

Pedro-Miguel écrira un livre de trois cents pages dans lesquelles il raconte chaque seconde de ses tortures. L’ouvrage a été publié aux éditions Blum, aujourd’hui disparues, sous le pseudonyme de Ilario Da (prénom que va réutiliser Miguel, son fils, dans son récit Héritage). Lors de la présentation de Relato en el frente Chileno, Pedro-Miguel porte une cagoule pour ne pas être reconnu par l’opération Condor qui assassinait les opposants chiliens réfugiés à l’étranger.

À Paris, lors d’un match de football entre réfugiés de différents pays, il rencontrera ensuite celle qui deviendra sa femme (et la mère de Miguel), attachée de l’ambassade du Venezuela. Il repartira de l’autre côté de l’Atlantique se battre à nouveau avant de prendre un recul définitif avec la revolución.

Le temps des émigrés jurassiens

Dans le livre Héritage, l’arrière-grand-père de Miguel Bonnefoy évoque ses ancêtres en ces termes : « Il avait autrefois fui la France avec trente francs dans une poche et un pied de vigne dans l’autre. Né à Lons-le-Saunier, sur les coteaux du Jura, il tenait un vignoble de six hectares quand la maladie du phylloxéra apparut, sécha ses ceps et le poussa à la faillite (…). Il quitta ce pays pour s’embarquer sur un navire en fer qui partait du Havre en direction de la Californie », écrit l’auteur. Cet exode, des milliers de Français l’ont vécu, mais, pour le Jura, il a débuté bien avant que les vignes ne soient ravagées par un minuscule puceron attaquant les racines.

Dans son ouvrage Le phylloxéra et ses conséquences en Franche-Comté, Victor Breton rappelle en effet qu’une première crise agricole avait secoué le territoire dès 1845. Dans un contexte de surpopulation rurale, les prix du vin avaient dégringolé, développant la précarité. Les plus démunis avaient alors deux solutions : la réorientation de leurs activités ou le départ. De nombreuses familles partirent ainsi pour rejoindre les gros bourgs où la vie était perçue comme moins difficile. D’autres quittèrent définitivement le pays pour le Nouveau Monde (Amérique du Nord et du Sud), tels les ancêtres de l’écrivain.

La viticulture jurassienne se reconstruisit dès 1850 pour connaître un âge d’or jusqu’en 1870 (20 000 hectares). La plantation de cépages plus grossiers augmenta la production. Quand arriva le phylloxéra en 1879, les domaines pensèrent être à l’abri, grâce aux conditions climatiques, mais très vite les rendements chutèrent et, en 1885, beaucoup de propriétaires avaient déjà renoncé. Leurs revenus venaient de chuter de 70 %. La situation allait se dégrader jusqu’en 1900, époque à laquelle la quasi-totalité des ceps avaient disparu.

Sylvaine Boulanger, dans Le vignoble du Jura précise que « la crise apparue en 1885 entraîne toujours plus de ruraux vers les villes » comme Dole et Lons et vers les industries naissantes (lunetterie à Morez, métallurgie à Saint-Claude…). De jeunes hommes, mais aussi des foyers entiers tentèrent aussi leur chance en Suisse voisine. Des villages comme Pupillin, Montigny-lès-Arsures ou Château-Chalon perdirent une grande partie de leur population.

Le rêve du jaguar, au nom de la mère

Avec Héritage, Miguel Bonnefoy avait reconstitué la saga de sa famille paternelle venue du Jura. Son dernier roman, Le rêve du jaguar, relate l’épopée maternelle au Venezuela. L’histoire débute par la muette Teresa qui recueille sur les marches d’une église de Maracaibo un nouveau-né abandonné dont le destin exceptionnel en fera un des plus célèbres chirurgiens du pays. Cet homme, Antonio, va vivre une histoire d’amour exceptionnelle avec Ana Maria. Ils auront une fille, la mère de l’auteur.

Dans ce roman truculent, luxuriant, plein d’images colorées et d’exubérance, pour un hommage à sa lignée, le jaguar devient ici une figure totémique, à la fois guide, menace et révélateur d’une quête intérieure.

Loin d’un simple roman d’aventures, Le rêve du jaguar est une fable onirique et politique. Un texte dense, hypnotique, célébré par Le Monde des livres comme « l’un des puissants romans naturalistes et chamaniques de la rentrée » et salué par Télérama pour sa « prose sensuelle qui s’enracine dans les mystères de la terre ». Il a été couronné en 2024 des prix Femina et de l’Académie Française.

Le rêve du jaguar, 304 pages, Rivages, 20,90 €

Matthieu Bouchout, des Rousses à New York

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

Bon sang ne saurait mentir ! La fibre jurassienne coule dans les veines d’Adrian Bouchout. Il a vu le jour de l’autre côté de l’Atlantique à la fin des années quatre-vingt-dix. Son père, Matthieu, lui a transmis son amour du massif. « Il a la double nationalité américaine et française. Il kiffe le Jura, mais a plus la mentalité américaine », reconnaît toutefois le paternel. À l’inverse, lui est né dans l’Hexagone et ses racines maternelles sont ancrées dans les montagnes du Jura. Le binôme vit à New York. Pour le quinquagénaire, agent immobilier reconnu de la Grosse Pomme, cela fait bientôt trente ans. Pour la nouvelle génération, qui travaille en partie avec lui, c’est plus récent.

Quand ils rentrent en Franche-Comté, Adrian Bouchout croise les doigts pour que la neige soit abondante aux Rousses, là où se situe le repaire familial. C’est qu’on a la glisse dans les gênes. La maman de Matthieu Bouchout est originaire du Haut-Jura. « En revanche, mon père est Bourguignon, précise-t-il. Je suis né à Autun et j’ai grandi en Saône-et-Loire. »

Enfant, il effectue régulièrement les allers et retours entre les deux lieux. « Il n’y a que deux heures trente de route. On allait régulièrement sur la station les week-ends et les vacances. Mes parents ont racheté une ferme à un membre de la famille. C’est devenu notre résidence secondaire. On a fêté les trois cents ans de la maison il y a quelques années. » Décédée fin 2024, la maman de Matthieu Bouchout avait des frères jumeaux. « Mon lien avec le Jura s’est renforcé grâce à eux, dit-il à propos de ses oncles. Ils ont connu une belle success-story avec leur entreprise. C’étaient comme des idoles. »

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Adrian Bouchout (FRA), Matthieu Bouchout (FRA) – DR

Armand et Hubert Grand-Chavin se sont en effet fait un nom dans la conception de… snowboards avant que leur entreprise ne soit absorbée au début des années 2000. « Le premier fabricant de skis sous le nom de Grand-Chavin, c’était mon grand-père, déroule Matthieu Bouchout. Avec une autre personne, ils fabriquaient cinq cents paires par an. » Les tontons se lancent dans différents projets. « Ils cogitaient tout le temps et voulaient fabriquer autre chose que des skis de fond. Ils ont essayé des kayaks et des planches à voile, mais cela n’a mené à rien. Ils ont alors eu l’idée des snowboards au milieu des années quatre-vingt. » La discipline en est à ses prémices. Le duo flaire le bon coup. « Ils étaient précurseurs en France et même Europe », glisse, avec admiration, Matthieu Bouchout.

Ses oncles ont fabriqué des snowboards

La mayonnaise prend vite. Les snowboards Grand Chavin cartonnent. « Ils produisaient jusqu’à 65 000 planches par an pour différentes marques comme Hot, Hammer, A. snowboards et Oxbow et employaient une centaine de personnes sur les Rousses, raconte le neveu, pas peu fier. Ils m’ont transmis la fibre entrepreneuriale. J’étais tout le temps à l’usine. Je rêvais de travailler à leurs côtés. » Cette idée ancrée en lui, Matthieu Bouchout se lance dans ses études supérieures à Dijon (Côte-d’Or). Il décroche une maîtrise de science et gestion, spécialisation marketing. La voie royale pour l’entreprise des tontons ? Il tombe de haut. « Mes études terminées, mes oncles ont recruté un jeune pour le marketing international. J’ai tiré la gueule et leur ai demandé pourquoi ce n’était pas moi ! » Ils n’avaient jamais compris les envies du neveu. « On aurait dû se mettre autour d’une table pour en parler franchement. Ils m’ont rassuré en me disant que le prochain job serait pour moi. » En attendant, le jeune homme veut améliorer son niveau d’anglais via un stage à l’étranger.

« J’ai cherché aux États-Unis. J’avais une touche à Orlando pour Disneyworld, mais cela n’a pas abouti. Quelque temps après, un pote m’appelle pour me donner une piste à New York. C’était pour six mois. » On est en 1997. Matthieu Bouchout fonce et découvre un nouvel univers : l’immobilier. « J’étais dans une boîte qui louait des biens à court terme. C’était l’Airbnb de l’époque. » Entre les forêts du Jura et la plus grande aire urbaine des États-Unis, il y a un gouffre. Il s’en accommode sans difficulté. « Cette ville cosmopolite m’a tout de suite fasciné. C’était un monde complètement différent. L’un de mes passe-temps favoris, c’était prendre le métro et observer les gens. Je me suis fondu dans la masse. » Il élit domicile à Brooklyn, au sud-est de Manhattan. « Ma patronne m’a confié le soin de créer une section colocation. Avec un autre jeune, on louait des appartements meublés. Cela m’a permis de rencontrer beaucoup de monde. On m’a proposé de rester plus longtemps que la durée du stage. Je me suis marié rapidement et j’ai eu mon fils. »

Dans le Jura, les affaires des oncles ne sont pas au beau fixe. « La boîte s’est cassé la figure. L’industrie du snowboard a évolué. Les gros fabricants du secteur s’y sont mis. » Armand et Hubert Grand-Chavin se rendent à l’évidence. Le vent a tourné. Il faut vendre pour limiter la casse. « Rossignol a racheté l’entreprise pour un franc symbolique. Cela m’a fait mal au cœur mais c’était comme ça, lâche-t-il avec fatalisme. La naissance de mon fils m’a incité à rester à New York. Quelque temps après, on s’est séparé avec ma femme. Adrian l’a suivi en Floride puis dans les Caraïbes. La période a été un peu compliquée. »

Il a trouvé l’appartement du basketteur Evan Fournier

En revanche, Matthieu Bouchout s’affirme sur le plan professionnel. Il prend ses aises dans l’immobilier. « Cela rejoignait la décoration et l’architecture, des domaines qui me plaisent. C’est aussi un milieu avec beaucoup de rencontres et j’adore ça. » En 2004, la trentaine venue, le Jurassien franchit un cap et devient son propre patron. Il crée HarmoNYCity. « J’ai commencé depuis chez moi avec juste un ordinateur portable et mon téléphone. Je n’étais pas encore dans l’immobilier de luxe. L’idée, c’était vendre un bien à un Européen, le meubler et trouver un locataire. »

La vie n’est pas de tout repos. « C’est du sept jours sur sept et c’est à toi de te faire ton emploi du temps pour éviter le burn-out. Il faut arriver à se caser des jours off et des vacances. Cela m’a pris du temps pour m’organiser. » L’expérience aidant, Matthieu Bouchout a pris ses marques, au point de rejoindre le giron de la famille Kretz, que connaissent bien les fans de la série L’Agence, diffusée dans le monde entier sur Netflix et en France également sur TMC.

À New York, le comté n’est pas donné !

Représenter la famille Kretz à New York lui a permis de se rapprocher de son fils. « Quand j’ai commencé à travailler pour eux, Adrian était à Orlando et terminait ses études. Je l’ai appelé pour dire que j’avais besoin de lui pour travailler avec moi. Pas dans six mois ou un an, mais immédiatement. Il est venu seul et sa copine l’a rejoint par la suite. Elle s’occupe de nos réseaux sociaux. Il travaille à mi-temps et exerce aussi comme coach particulier de basket. À New York, il y a une clientèle pour ça. L’avoir à mes côtés, c’est génial. Il me remonte le moral quand ça ne va pas. » Pour l’anecdote, le Franc-Comtois a d’ailleurs trouvé un appartement au Français Evan Fournier, à l’époque où le joueur défendait les couleurs des Knicks en NBA, le championnat nord-américain. « On est passionné de basket de père en fils. Mon père, Daniel, a joué à un assez haut niveau, jusqu’en Nationale 1. »

Malgré la distance, le Jura garde une place à part dans le cœur de Matthieu Bouchout. « En plus de ma famille, j’ai encore pas mal de potes là-bas. » Il revient en France au moins deux fois dans l’année, à l’été et pour les Fêtes de fin d’année. « À Noël 2024, on a eu des conditions exceptionnelles dans le Jura. Comme moi, ma compagne est sportive. Dès la sortie d’avion, on met les raquettes pour partir en balade. J’adore la montagne et la nature. »

À plusieurs milliers de kilomètres des Rousses, il demeure un formidable ambassadeur du massif jurassien. Il suffit d’appuyer sur le bouton pour que le quinquagénaire use de son talent de commercial. « L’un de mes coins préférés, c’est le massif du Noirmont. » À cheval entre la France et la Suisse, il culmine à 1 540 mètres d’altitude. Le plus Jurassien des New Yorkais se fait même plus précis : « Le spot que j’adore là-bas, c’est le Creux du Croue. » Cette curiosité géologique est l’une des rares combes du Haut-Jura. Il présente la particularité d’être fermé. « Mon truc, ça reste de grimper au sommet et de voir les Alpes ! martèle-t-il. J’adore la vue. Dès que je vois la pente, je pense snowboard. On redescend comme ça. » Le ski de fond a aussi ses faveurs, « surtout dans le massif du Risoux. Lors des dernières vacances de Noël, on est allé sur le site de la Vattay (dans la station Monts-Jura, dans l’Ain). C’est toujours là et vers la Faucille qu’il y a le meilleur enneigement. » Les sorties se révèlent un baromètre qui ne ment pas : « Le ski de fond, c’est une super discipline pour savoir si tu es forme. Quand tu fais dix kilomètres avec les gens du coin, tu vois tout de suite si c’est le cas… ou pas ! »

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La famille Kretz – Sam Pinto/TMC

Après l’effort, il y aura toujours le réconfort avec les produits du terroir. « C’est l’un des trucs qui me manque le plus aux États-Unis, avoue-t-il. À New York, tu peux trouver du fromage à raclette et même du comté assez facilement. La qualité est bonne, mais le prix aussi ! Tu en as tout de suite pour 40 à 50 balles pour quatre à six personnes. C’est deux fois et demie le prix en France. » Matthieu Bouchout a ses habitudes chez un épicier français. « Sa boutique est top et il cartonne. Il est ici depuis au moins trente ans. Il est devenu très new yorkais et tombe un peu dans le cliché, s’amuse son compatriote. Il vend les paquets de Monaco (des crackers gratinés d’emmental) au moins cinq ou six balles. Sur le marché des Rousses, tu les trouves à 1,20 euro ! » Si Matthieu Bouchout a changé de monde en traversant l’Atlantique, il a décidément bien gardé le sens des valeurs de sa terre natale.

 

À l’affiche de la série L’Agence sur Netflix et TMC

« Plein de potes m’ont reconnu. J’ai reçu des tas de messages ! » Des pentes du Jura à une diffusion dans le monde entier via Netflix, il n’y avait que quelques pas pour Matthieu Bouchout. Il s’est retrouvé embarqué dans l’aventure de la série L’Agence (The Parisian Agency à l’international) que diffuse aussi TMC, la chaîne de la TNT du groupe TF1 (elle est accessible sur TF1+). Il apparaît dans des épisodes de la saison 4, diffusée en France à partir de décembre 2023. Cette série à succès, sous-titrée « L’immobilier de luxe en famille », est produite par Réservoir Prod, la société fondée par feu Jean-Luc Delarue. Elle suit au quotidien les membres de la famille Kretz, agents immobiliers spécialisés dans les biens de luxe. Il y a Majo, la grand-mère ; Sandrine et Olivier, les parents, et leurs quatre enfants, Martin, Valentin, Louis et Raphaël.

C’est par l’intermédiaire de Valentin que Matthieu Bouchout a rejoint le giron des Kretz et, par ricochet, le programme. « Il y a une dizaine d’années, j’ai pris un stagiaire. Une agente qui travaillait avec moi m’a dit que le meilleur pote de son compagnon arrivait à New York et cherchait un stage de six mois. C’était Valentin. Notre entretien s’était bien passé alors je l’ai accepté », souligne Matthieu Bouchout. Le bilan du stage est positif. Matthieu Bouchout, conscient du potentiel du garçon, n’hésite pas à recadrer Valentin quand il estime que c’est nécessaire. « Il n’avait que vingt-trois ans et était un peu feu follet mais il a respecté ce que je lui disais. C’était bienveillant et constructif de ma part. Par la suite, cela a créé un lien d’amitié entre nous. »

Réunion au sommet

Invité par son ami et ancien stagiaire Valentin Kretz à passer des vacances au Brésil – « Il voulait m’apprendre à faire du kitesurf » –, Matthieu Bouchout rencontre ses parents et ses frères et sympathise avec eux. « À l’époque, ils étaient déjà dans l’immobilier de luxe mais se concentraient sur Paris. Il y a quelques années, Olivier Kretz, le père, m’a dit que je les représenterai un jour à New York. J’ai rigolé sur le coup mais cela m’a fait cogiter. » Grâce à L’Agence, les affaires des Kretz sont au zénith. Ils se développent rapidement dans de nombreux pays. Vient le tour des États-Unis et New York. « Je suis allé à Paris pour discuter avec les Kretz. On est tombé d’accord et j’ai pris une seconde licence d’agent immobilier. » Pour faire simple, Matthieu Bouchout poursuit son activité de gestion immobilière via son agence HarmoNYCity et de l’autre côté, il vend de biens d’exception sous l’étiquette de la famille Kretz, en reversant un pourcentage de son chiffre d’affaires.

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Matthieu Bouchout (FRA), Harry Macklowe (USA), Valentin Kretz (FRA) – DR

« Grâce à Netflix, la série est visible dans pratiquement 200 pays. Je ne sais même pas combien de millions de personnes cela représente, souffle-t-il. Le show télé existait depuis deux saisons quand on a acté notre collaboration ». Dans la saison 4, on le voit notamment demander à Valentin Kretz de transmettre à ses parents son envie de les représenter. « Il y a aussi un épisode où on rencontre un milliardaire et magnat de l’immobilier à New York. On lui négocie des appartements dans une tour qu’il a fait construire », dixit Matthieu Bouchout. Il fait référence au dixième et dernière épisode et au légendaire Harry Macklowe, toujours bon pied bon œil à quatre-vingts ans largement passés. Entre autres états de services, l’alerte octogénaire a soufflé la tour General Motors à Donald Trump au début des années 2000 pour près d’un milliard et demi de dollars !

Benjamin Melot, moto numéro 39

By |2026-06-25T13:56:39+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens, Non classé|

Au départ, il y a le vélo. À l’arrivée, les dunes avec sa moto. Un fil rouge, le Jura. Benjamin Melot, trente-six ans, pilote moto engagé en rallye-raid, porte le numéro du Jura sur sa plaque avec fierté. Le 39, il le revendique. « Nous, on ne dit pas qu’on vient de Dole ou de Lons-le-Saunier. On dit qu’on est du Jura. C’est presque une identité collective. Et je suis fier d’emmener tout ça avec moi sur les rallyes », assure celui qui affiche huit Dakar au compteur comme pilote et quatorze au total. Ce n’est pas qu’un chiffre sur une plaque. C’est un morceau de territoire qu’il emporte partout, du sable d’Abu Dhabi aux pistes du rallye dont la 47e édition s’est déroulée en janvier dernier en Arabie saoudite. Le 39, c’est l’écho constant du Jura qui est enraciné en lui.

Né à Dole, il a grandi à L’Étoile et incarne une forme de fidélité à sa terre. Il l’a quittée souvent, pour mieux la retrouver. « Je suis parti pour le boulot pendant pas mal d’années et j’ai toujours fini par y revenir ». Le Jura n’est donc pas un point de départ, c’est son socle, sa base.

Le mécano

Grand sportif, il est aussi né au bon endroit. « Le Jura, c’est une terre de sport », affirme-t-il avec entrain. Avant la moto, il y avait donc le vélo. Pas simplement un loisir, mais un projet d’enfant sérieux. Avec un rêve, devenir professionnel et disputer le Tour de France. Licencié au Guidon Bletteranois (qui a vu passer Pierre Gautherat qui porte les couleurs de Decathlon AG2R La Mondiale et Évita Muzic), il sillonne les routes vallonnées, gravit les petites côtes de son département, développe une endurance qui, des années plus tard, lui sera précieuse dans le désert. Mais surtout, il tombe en amour de la mécanique. « J’abîmais mon matériel, alors il fallait bien apprendre à le réparer », se souvient-il.

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Benjamin Melot (FRA) – Nicolas Breche

Mettre les mains dans la machinerie devient alors une vocation. Il s’oriente alors tout naturellement vers une formation dans le domaine au lycée professionnel Henri Fertet de Gray, en Haute-Saône. Il vise une spécialisation dans le cycle, mais l’année de son inscription, la filière ferme. Ne reste que la moto. C’est à ce moment-là que sa vie bascule. Pourtant, à la maison, il ne possède pas l’engin. « Je n’en avais pas les moyens, mes parents non plus », raconte-t-il. Ce n’est qu’à l’âge de dix-huit ans qu’il franchit le pas. Avec un ami, ils investissent leurs économies dans des petites cylindrées chinoises bon marché. Ils effectuent leurs premiers tours de piste et s’engagent dans un championnat de France amateur. « Ce n’était pas cher, on voulait faire des courses, c’était notre seule option. On a trouvé un terrain à Arlay, prêté par un agriculteur. C’est là qu’on s’entraînait. On passait nos week-ends à rouler, à bricoler. C’était notre camp de base, notre école. » Tout de suite, les fesses sur sa selle, les mains sur le guidon, il retrouve de nombreuses similitudes avec ce qu’il connaît avec la petite reine. « Les premières fois que je suis monté sur une moto, j’avais des bases de pilotage. Je maîtrisais déjà la trajectoire grâce au VTT et au cyclo-cross », décrit-il. Entre deux sauts de bosses, la passion grandit et l’ambition aussi.

Benjamin Melot entame sa carrière dans les coulisses, comme mécanicien, ce qui ne l’empêche pas de parcourir le monde. Il rejoint des paddocks prestigieux grâce au constructeur autrichien KTM : en 2011, il accompagne un autre Jurassien, Hugo Dagod, notamment aux États-Unis sur le circuit supercross, puis il bichonne les motos de Ruben Faria et Cyril Despres (celui-là même qui a remporté à cinq reprises le rallye Dakar dans la catégorie moto).

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Benjamin Melot (FRA) – Nicolas Breche

Pendant près d’une décennie, il observe, apprend, retient. Jusqu’à ce que l’envie de piloter ne soit plus contenue. En juin 2015, il s’essaie à son premier rallye en Sardaigne, sur une moto d’enduro, la Sardegna Rally Race, quatrième manche du championnat du monde, de FIM des rallyes tout-terrain. Nul doute, il a attrapé le virus.

En selle

Forcément, le Dakar le fait rêver. Parcourir les dunes du désert, les canyons de pierre ou les pistes fuyantes à plus de 100 km/h, avec pour seul repère un road-book déroulé à la main… La course n’est pas seulement un défi sportif. C’est une aventure totale, un face-à-face avec soi-même, le monde et ses limites. Le Jurassien la connaît depuis 2011 côté assistance. Mécanicien de l’ancien rugbyman Christian Califano, il tombe immédiatement sous le charme. Et, forcément, il rêve de passer de l’autre côté, de connaître ce que vivent les pilotes professionnels, comme Toby Price ou Daniel Sanders chez KTM, ou encore Adrien Van Beveren chez Honda, pour qui cette compétition est le sommet de la saison, plus exigeant qu’un championnat du monde. L’itinéraire, long de plus de 8 000 km, alterne dunes, cailloux, fesh-fesh, navigation aléatoire et dangers invisibles. La chute n’est jamais loin, le découragement non plus. Avant de franchir le Rubicon, Benjamin Melot joue la carte de la discrétion. « Ce n’était pas facile au début, confirme le Jurassien. Tu passes pour le gars qui se prend pour je ne sais qui. Donc, je n’en parlais pas trop. Mais j’observais, je posais des questions aux amateurs. Je notais tout, je m’informais discrètement. »

En 2018, il franchit le pas ; il s’engage enfin comme pilote sur le Dakar. Avec son numéro 39 sur la plaque, il choisit une catégorie rude : la Malle Moto. « On est en autonomie. L’organisation nous transporte une caisse avec nos outils, notre tente, nos affaires. Pas de mécanicien. Pas de confort. Juste toi et ta moto », explique-t-il. Cette rudesse, il ne la fuit pas ; au contraire, elle le motive. Son premier Dakar, il le finance grâce à quelques sponsors et… en vendant du vin. « C’était un peu un plan B, mais ça a marché ! » KTM lui prête une moto : une KTM 450 Rally. En échange, il leur donne un coup de main. Malheureusement, son aventure s’est interrompue prématurément lors de la septième étape, en Bolivie, en raison d’un problème mécanique. L’année suivante, il revient fort en terminant 21e du général et 2e Français.

Si proche de la victoire

La consécration se rapproche. Le Dakar 2025 lui échappe de peu sur la dernière journée. Longtemps dans le top 3, il prend la tête la veille de l’arrivée. L’histoire semble écrite. Mais une erreur de navigation – une balise manquée  le contraint à faire demi-tour – le rêve s’envole. « J’avais une minute d’avance. On partait en ligne. Personne ne pouvait me doubler… Mais j’ai oublié un repoint. Quand je m’en suis rendu compte, il était trop tard. » Il prend finalement la deuxième place dans la catégorie “original by Motul”, derrière le Roumain Emanuel Gyenes (pour seulement trois minutes et cinq secondes). De cette édition, il garde un souvenir fort : une huitième place sur une étape face aux concurrents qui s’appuient sur des staffs complets. « Un résultat comme ça, c’est inimaginable ! On était dans les dunes, des conditions que j’adore. C’est ce que je retiens de mon Dakar 2025. »

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Benjamin Melot (FRA) – Nicolas Breche

Quand il n’enfourche pas ses deux-roues, l’homme transmet sa passion. Tout d’abord sur les réseaux sociaux avec une chaîne YouTube – Benjamin Melot – qui compte plus de 31 000 abonnés fidèles à la série « Vis ma vie du Dakar ». Il a également fondé la Benji Melot School, où il propose des formations en ligne et des stages en immersion : navigation, mécanique, gestion de course, logistique, préparation physique. « J’ai toujours été dans le partage. Aujourd’hui, j’ai envie d’aider ceux qui rêvent, mais n’osent pas. » Comme un écho à son propre itinéraire. Loin des clichés élitistes du rallye-raid, il accompagne aussi des stagiaires de vingt à… soixante-cinq ans. « Certains me disent : “Je ne ferai qu’un rallye dans ma vie, mais je veux être prêt.” Je les prends. Je les prépare. Je leur évite les pièges. »

Aujourd’hui installé à Courlans, il continue de promener sa bicyclette sur les routes jurassiennes. « Le Jura, c’est parfait pour ça. T’as du plat avec la Bresse si tu veux rouler tranquille, et des petits cols si tu veux te mettre la misère. » Le vélo est toujours là, comme un fil rouge. « Il m’a beaucoup aidé. D’un point de vue physique et technique. Je fais encore une dizaine d’heures de sport par semaine, entre vélo, muscu et proprioception », précise-t-il. Benjamin Melot n’a jamais été aussi affûté. L’expérience désormais complète la hargne des débuts. Il vise à nouveau le podium mais cette fois, pour le grimper tout en haut. « Je me sens de mieux en mieux. Je progresse encore. Et tant que le corps suit, je continue. » Quelque part, entre les sapins de son Jura natal et les tempêtes de sable d’Arabie, il y a un homme qui trace son chemin. Un homme fidèle à sa terre. Un homme qui roule au nom du Jura.

 

Xavier Panseri, le Jura pour carnet de route

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

Il n’a jamais levé les bras sur un podium à titre personnel. Pourtant, il a été de nombreuses victoires, dont l’une sur le mythique Rallye Monte-Carlo en 2011. Depuis plus de vingt ans, Xavier Panseri s’installe dans le siège de droite des voitures les plus rapides du monde, là où les décisions se prennent à la seconde près, là où le calme vaut de l’or. Professionnel depuis 2003, le natif du Jura est devenu l’un des copilotes les plus respectés du milieu. Outre son succès avec Bryan Bouffier, son palmarès compte trois titres de champion de Pologne – 2007, 2008 et 2009 avec Peugeot 207 S2000 et Mitsubishi Evo IX -, ou encore une troisième place sur le Paris-Dakar en 2015, avec le Polonais Krzysztof Hołowczyc sur Mini. Il a partagé l’habitacle avec des dizaines de champions, dont Adam Małysz, star du saut à ski. Pourtant, l’homme reste discret. Il n’en est pas moins incontournable. À cinquante-quatre ans, il vit entre Varsovie et les bivouacs du monde entier. Et chaque année, dès qu’il le peut, il revient dans le Jura. Là où tout a commencé.

Xavier Panseri voit le jour à Lons-le-Saunier en mai 1971, mais c’est dans le Haut-Doubs qu’il grandit, à Boujailles, à quelques kilomètres de la frontière entre les deux départements de Franche-Comté. Dès lors, il se décrit comme un « Jurassien d’adoption », profondément marqué par la culture de cette montagne : « Ici, on ne parle pas beaucoup. Mais on fait. Et on fait bien. » C’est d’ailleurs du côté de Mièges, à côté de Nozeroy, qu’il passe la plupart de ses vacances, ses mercredis et jours d’école buissonnière. Là-bas, dans une maison où cohabitent sa grand-mère et son oncle, il apprend le goût du travail manuel. Son oncle est mécanicien agricole. Il répare des tracteurs avec autant de soin que s’il avait entre les mains une Formule 1. Et dans cette atmosphère de cambouis et de discipline artisanale, le garçon observe. Il aide aussi. « Je passais des journées à bricoler avec lui. J’ai très vite aimé la logique des machines », se souvient-il. C’est à cette époque que le garçon découvre le monde du rallye (c’est-à-dire des courses contre la montre, disputée sur routes fermées). Le tonton est impliqué dans l’organisation de l’ASA Jura, l’Association Sportive Automobile locale. Forcément, le gamin se prend à rêver. Voir passer les voitures à toute vitesse, entendre le rugissement des moteurs, apercevoir les pilotes, stars locales qui semblent inaccessibles, allume une flamme en lui. « Mon rêve, c’était juste de devenir mécanicien dans le sport auto, précise-t-il. J’ai compris très tôt que je voulais faire partie de ce monde. Pas forcément en courant, mais en étant utile. »

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Guillaume De Mévius (BEL), Xavier Panseri (FRA) – Kin Marcin/Red Bull Content Pool

Xavier Panseri se dirige tout naturellement vers une formation en mécanique. Le voilà élève au lycée professionnel Henri Fertet de Gray, en Haute-Saône. Il poursuit son périple au lycée polyvalent Germaine Tillion à Montbéliard, dans le Doubs. Parallèlement, il commence par préparer des véhicules pour des amis, entrant dans le sport auto par la porte de l’atelier, pas celle du circuit. Puis un jour, un pilote lui propose de monter sur le siège à côté de lui, faute de pouvoir le payer comme mécano. Il a dix-huit ans. Il ne le sait pas encore, mais sa vie vient de basculer. « C’était un peu par hasard, note-t-il. Je n’étais pas formé. Mais ça m’a plu tout de suite. J’aimais la précision et l’analyse. »

Le jeune homme découvre alors le métier dans toute sa complexité : il faut donner la cadence, lire la route, dompter la vitesse, sans jamais perdre la tête. Être copilote, ce n’est pas simplement réciter des notes préalablement réunies sur le carnet de route. C’est également entrer dans la tête de son coéquipier, anticiper ses doutes, canaliser ses excès. C’est un sport mental. « J’ai roulé avec des gars adorables et quelques têtes de mule. Il faut s’adapter, toujours », avance le professionnel. Le Lédonien prend sa mission très au sérieux. Il apprend vite. Il structure ses notes, observe ses aînés. Il gravit les échelons à la force du poignet. Semi-pro en 1996, il devient professionnel en 2003. Depuis, il vit du sport automobile où il va s’illustrer. En 2010, sacré champion de France des copilotes, il s’impose au Critérium des Cévennes et au Rallye du Limousin.

Victorieux à monte-carlo

Reconnu et apprécié pour son calme, sa rigueur, son adaptabilité, sa capacité à encaisser la pression, il enchaîne ensuite les engagements, grimpe les échelons, sans jamais chercher la lumière. « Un bon copilote, c’est un métronome. Mais c’est aussi un miroir. Tu dois adapter ton intonation, ton énergie, ton silence », détaille l’homme de cinquante-quatre ans. En plus de vingt ans de carrière, il a travaillé avec soixante-quatre pilotes. Une rareté dans le métier. Il s’adapte à chacun, sans jamais imposer sa manière. « Certains ont besoin que tu parles beaucoup. D’autres, presque pas du tout. Tu deviens un élément de stabilité dans l’auto. Le copilote est là pour absorber les tensions. »

Bryan Bouffier, qui a partagé quinze ans de collaboration avec lui et de nombreux succès – dont le Rallye Monte-Carlo en 2011, les championnats de Pologne en 2007, 2008 et 2009 –, confirme : « Xavier est incroyablement adaptable. Il est capable d’arriver en dernière minute, de prendre les notes d’un autre et de te faire une spéciale propre. Il est toujours dans le bon tempo. Il est méticuleux, calme, diplomate et, croyez-moi, avec les pilotes, il faut savoir l’être », assure le Drômois.

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Adam Malysz (POL), Xavier Panseri (FRA) – Kin Marcin/Red Bull Content Pool

Sa première collaboration avec Xavier Panseri remonte à 2004, au Rallye Lyon-Charbonnières. Il est à la recherche d’un nouveau partenaire et il se dirige vers le Jurassien qui jouit déjà d’une petite réputation dans le milieu. « Ce n’était pas flamboyant au début, mais on s’est tout de suite bien entendus, se souvient-il. Xavier avait cette capacité à poser les choses. Il m’a apporté de la stabilité. » Pourtant, la première fois, le duo n’a pas réalisé la course parfaite : « On a fait une petite sortie de route et fini dans les vignes, se remémore l’homme de quarante-six ans. Après, on a vécu des moments très forts. On a aussi galéré parfois, quand les budgets manquaient. Mais Xavier n’a jamais flanché. »

En 2018, ce dernier doit donner un coup de main sur l’organisation de la Ronde du Jura juste après son retour du Dakar disputé en Amérique du Sud. Mais, à quelques heures du début du Rallye Monte-Carlo, Bryan Bouffier perd celui avec qui il forme un tandem, Jérôme Degout, sur blessure. Xavier Panseri, à peine débarqué sur le tarmac de l’aéroport de Genève, est appelé à l’aide. « On a envoyé quelqu’un pour aller le chercher. Il a sauté dans une combinaison qui traînait et on est parti faire la course ensemble. Il a passé un jour quasiment complet à recopier les notes de mon autre copilote et on a fait quand même une superbe course. On s’est régalé. » Les deux hommes prennent une belle huitième place d’une épreuve remportée par Sébastian Ogier – huit fois champion du monde de rallye – et par son coéquipier Julien Ingrassia. « C’est ça, Xavier. Toujours prêt. Toujours pro. Toujours calme. »

Jacky Lepeule, ancien copilote amateur et organisateur de la Ronde du Jura, le connaît depuis l’enfance. Ils ont grandi dans deux villages voisins et se sont retrouvés sur les rallyes. « C’est pratiquement mon frère. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi fidèle. Il a refusé des contrats mieux payés pour honorer ses engagements avec ses pilotes », souligne-t-il. Il raconte aussi comment il venait l’aider à souder les voitures quand il n’était encore qu’un adolescent : « Il était déjà sérieux et appliqué », se remémore-t-il.

Camp de base en Pologne

Depuis 2008, Xavier Panseri vit à Varsovie. Ce n’était pas prévu, mais la Pologne, rencontrée par le biais de Peugeot Sport, a fini par le retenir. « J’étais censé rester quelques mois. Ça fait plus de seize ans », sourit-il. Là-bas, il a construit une nouvelle vie, fondé une famille, élevé deux enfants qui ne sont pas les siens mais qu’il considère comme tels. Il a aussi tenté l’entrepreneuriat, avant de renoncer. Le sport automobile ne laisse pas la place au repos : entre 180 et 250 jours par an sur les routes. Ce déracinement n’a jamais effacé l’empreinte jurassienne. Avec Jacky Lepeule, le lien est d’ailleurs constant. Il envoie ses liens de course par WhatsApp, débriefe les étapes, écoute les critiques amicales. « Moi, je suis dur avec lui quand il ne fait pas un bon résultat, glisse son ami. Mais c’est pour son bien. » Et Xavier Panseri aime ce lien rugueux, sincère, sans fioriture. Il sait d’où il vient, ce qu’il doit à ceux qui l’ont vu commencer. « J’ai toujours voulu vivre de ma passion, mais pas à n’importe quel prix. Le respect, l’humilité, la loyauté : ce sont des choses que j’ai apprises dans le Jura. »

En Pologne, il devient une figure du rallye local. Il gagne des titres. Il se fait un nom. Il collabore même avec Adam Małysz, immense star du saut à ski, reconverti pilote après sa retraite en 2011. Dans le pays, le sauteur est une légende vivante avec quatre titres mondiaux et quatre Gros globes de cristal. Chacune de ses apparitions est scrutée, chacun de ses résultats commentés. « On avait une couverture médiatique énorme, explique le copilote. Il y avait toujours des caméras, des interviews, des attentes folles. » Mais derrière l’icône nationale, le Jurassien découvre un homme humble, avide d’apprendre. « Il pensait qu’il allait gagner vite. Je lui ai dit : “mets un pilote de rallye sur un tremplin, on verra s’il vole”. » Intégrés à l’équipe Orlen X-Raid, ils courent ensemble le Dakar en 2016 (Argentine – Bolivie – Chili) à bord du Mini All4 Racing n° 325. Les pannes sont nombreuses, les nuits courtes. Adam Małysz encaisse, Panseri gère. Dans l’ombre, mais sur le devant des projecteurs, il garde son calme. « Ce n’était pas simple, mais humainement très fort. » Au final, c’est une anecdotique 53e place, mais une aventure humaine et médiatique unique.

Le Dakar, c’est une course que le Français connaît, il l’a déjà vécue, en 2015, avec Krzysztof Hołowczyc avec une troisième place au général. « C’est l’école de la constance. Ce ne sont pas les plus rapides qui gagnent, ce sont les plus malins. » Ce qu’il apprécie, c’est le format, la durée, l’humilité que cela impose. « Tu n’as pas le droit à l’erreur. Tu dois tout prévoir. Et t’adapter en permanence. » Depuis, il n’a manqué aucune édition, s’installant parmi les copilotes les plus constants et aguerris. En janvier 2024, l’équipage qu’il forme avec le jeune Belge Guillaume de Mévius décroche la 2e place, meilleur résultat français.

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Guillaume de Mévius (BEL), Xavier Panseri (FRA) – Tyrone Bradley/Red Bull Content Pool

Avec Fernando Alvarez, c’est en catégorie T3 (SSV) qu’il a navigué sur les rallyes de la coupe du monde. Il a encore travaillé avec Khalid Al Qassimi, Mohamed Abu Issa ou encore Bernhard ten Brinke (Toyota Gazoo Racing).

Chaque année, Xavier Panseri revient dans le Jura que sa compagne polonaise chérit. Pour sa famille. Pour ses amis. « Je n’y vis plus, mais je reste d’ici. Mon éthique, ma manière de travailler, mon rapport aux gens… tout vient de là. » L’homme se dit passionné par les sports nordiques : il ne loupe pas une course de biathlon et de ski de fond pendant toute la saison hivernale. Il a grandi sur la piste. Il participait aux courses UNSS, s’entraînait l’hiver en style classique. « J’avais un bon niveau régional, j’adorais ça. La solitude, l’effort, le froid. » Alors âgé de dix ans, il prend même le départ de sa première course longue distance (20 km), entre Vaux-et-Chantegrue et Pontarlier (25), bien que malade. Il pousse trop fort, trop vite. À l’arrivée, ses oreilles sont en sang : double otite perforée. Direction l’hôpital. « Le plus dur, ce n’était pas la douleur, c’était de m’être retrouvé derrière mon copain que je battais d’habitude. » Cette exigence de soi, il ne l’a jamais perdue. Le copilote est sans doute aussi né sur la neige du Jura.

Dans un sport qui n’a des yeux de Chimène que pour les pilotes, Xavier Panseri rappelle que rien ne se fait sans leur voisin d’habitacle, qu’il existe un art de la navigation. Un rôle essentiel et trop peu reconnu. Pour autant, il ne cherche pas les projecteurs. Il veut juste être prêt. Efficace. Adaptable. Et fidèle à ceux qui lui ont fait confiance. « J’ai la vie que je voulais. Une vie dans laquelle je me lève chaque matin avec envie. C’est déjà beaucoup. »

Charles Consigny, les semelles crottées de terre jurassienne

By |2026-05-19T15:39:25+01:0026 juin 2025|Les Jurassiens|

Sans trucage. Fin février 2025, Charles Consigny s’affiche, avec un large sourire, sur les réseaux sociaux au Salon international de l’agriculture. Il pose derrière un panneau « Jura ». La « Grande gueule », référence à l’émission de RMC où il délivre régulièrement ses avis tranchés quand ce n’est pas à l’antenne de BFMTV, est née dans le XVe arrondissement de Paris, le 14 juillet 1989. C’est pourtant en plein cœur du département franc-comtois, à Mantry, moins de cinq cents habitants, que le jeune homme se ressource. C’est dans ce village qu’en décembre 1941, après s’être évadé du stalag IX A en Allemagne, l’ancien président de la République François Mitterrand a trouvé refuge chez ses cousins par alliance, la famille Sarrazin. « On a une maison de famille du côté de ma mère. J’ai des souvenirs très anciens qui y sont liés. J’y suis pratiquement né », explique de son côté l’avocat.

À un quart d’heure de route de Lons-le-Saunier, l’immense bâtisse assiste à un défilé permanent de neveux, nièces et cousins. Les mêmes qu’il esquivait à l’époque des culottes courtes. « J’étais un enfant très solitaire, narre-t-il. Ma mère voulait toujours me traîner chez mes cousins pour que je les connaisse et joue avec eux. Je préférais rester dans le jardin de la maison. Il est en deux parties, une haute et une basse, séparées par un petit mur de pierres. Je me postais sur ce mur ou juste derrière, et j’imaginais de grandes batailles, les scènes telles qu’on les voit enfant. »

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Charles Consigny (FRA) – Raphael Lafargue/ABACAPRESS.COM

La maison de Mantry et son « champ de bataille imaginaire » sont le fil rouge de ses premières années. « J’y allais lors des vacances scolaires. L’été, j’y restais au moins un mois. » Le petit Charles a grandi. Les affrontements imagés ont laissé la place à des essais tel son dernier ouvrage, Le Grand Amour [lire par ailleurs]. Il trouve souvent l’inspiration dans la quiétude du Jura. « Malgré toutes mes activités, j’essaie de venir à Mantry tous les quinze jours. Je prends le train le vendredi et je rentre à Paris le dimanche soir. Le TGV entre Paris et Dole est direct et le trajet dure deux heures. Comme j’habite près de la gare de Lyon, c’est pratique. À la descente du train, ma voiture m’attend à la gare de Dole. »

Le polémiste s’inquiète de l’avenir de cette liaison entre la capitale et la sous-préfecture. La désertification des campagnes, « avec ces villages où les commerces ont du mal à survivre », lui hérisse le poil. « Cela m’embêterait qu’on supprime la ligne un jour. Il faut que les gens continuent de pouvoir descendre à Dole. » En mars 2024, il avait publiquement exprimé sa désapprobation quand la Région Bourgogne-Franche-Comté s’était désengagée de l’aéroport Dole-Jura : « Dès que je peux, je défends le territoire dans les médias mais les Jurassiens ont surtout des problèmes autonomes. Il n’y a pas spécialement de chômage dans la région. Les problèmes sont essentiellement climatiques et affectent le vin et le fromage. À l’altitude où se situent les vaches qui produisent le lait pour le fromage, il y a des problèmes d’eau. Deux années sur trois, il y a un épisode de gel qui abîme la vigne. »

Le pâtissier de Lons, sa Madeleine de Proust

Il s’amuse de son étiquette de Parisien vantant les mérites de la campagne. Comme nombre de Franciliens, il s’est mis au vert au plus fort de la crise sanitaire. « J’étais à Mantry pour le premier confinement et le deuxième, même si celui-ci était nettement moins confiné. La veille des annonces d’Édouard Philippe – Le Premier ministre avait annoncé, le samedi 14 mars 2020, la fermeture de tous les lieux publics « non indispensables » –, il y avait des rumeurs de confinement. Les images que j’avais vues de l’Italie étaient abominables. J’ai prévenu ma mère : elle faisait ce qu’elle voulait mais moi, je me tirais dans le Jura. » Finalement, c’est toute la famille qui s’est retrouvée dans la grande maison de Mantry. « Ma mère m’a dit de prendre « Bonbon », le surnom de ma grand-mère, avec moi. En l’apprenant, mon frère a voulu venir. On est parti en voiture tous les trois sur des routes surpeuplées. C’était l’exode. Tout le monde fuyait la ville. On pensait qu’après, on ne pourrait plus quitter Paris. » Il vit un confinement « serein » loin de la capitale. « Je le raconte dans mon livre. Comme tous ces « connards » de bourgeois parisiens, j’ai découvert à cette occasion les plaisirs de la vie à la campagne. C’était le rêve. Il y avait aussi ma mère et deux de mes sœurs, dont une arrivait d’Afrique avec son fils de deux ans à l’époque. Cette vie communautaire était délicieuse. On s’est retrouvé en famille comme on a peu l’occasion de le faire. »

Parfois, Charles Consigny convie ses amis à Mantry. « En revanche, je ne les incite pas à acheter une maison dans le coin ! Je ne veux pas que le lieu devienne trop prisé. On a des endroits somptueux comme Arbois qui est très touristique. Pourtant, tous les gens ne connaissent pas. Ils sont plus enclins à aller en Bourgogne alors que c’est plus loin, moins accessible et plus cher. » Le climat jurassien opère aussi une sélection qui ne lui déplaît pas. « Il y a une période divine printemps-été-automne mais l’hiver est raide. » N’espérez d’ailleurs pas croiser le neveu de l’actrice Anne Consigny, sœur de son père Thierry, sur les pistes enneigées de la forêt du Massacre. « Je ne pratique pas du tout le ski de fond. Dans le Jura, je cours ou je fais du vélo. Je monte aussi dans le Haut-Jura pour boire un café ou admirer les paysages. Je me promène avec ma bagnole. »

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Charles Consigny (FRA) – DR

Pêle-mêle, il cite les villages de l’Étoile, Château-Chalon et donc la patrie de Pasteur parmi ses endroits préférés. « Il y a aussi tous ces lieux où vivent des membres de la famille comme le petit village de Commenailles et Toulouse-le-Château. Des cousins élaborent aussi un vin merveilleux à Arlay mais ce que je préfère, ce sont les lacs. » Chalain et Vouglans reviennent régulièrement dans la conversation. « L’été, quand il fait très chaud, j’adore y aller », glisse-t-il. On croise aussi le trentenaire dans les rues de la cité lédonienne. « Lons-le-Saunier est le bled le plus consistant le plus proche de Mantry. J’y fais mes courses. Il y a un pâtissier très connu. Les gâteaux de Pelen, c’est notre Madeleine de Proust absolue. »

L’art de choisir un bon comté

Ceux qui le voient sur les plateaux de télévision où il défend avec force ses points de vue – cet ancien conseiller de Christine Boutin, chroniqueur de l’émission On n’est pas couché présentée sur France 2 par Laurent Ruquier – se revendique « de droite » mais pas sur tous les sujets et « old school mais pas réactionnaire » –, ou qui l’aperçoivent dans les comptes rendus des audiences du procès sur les soupçons de financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy où il défend Alexandre Djouhri, ne peuvent imaginer Charles Consigny être dans son élément dans le Jura. Et pourtant… Quand Le Monde choisit de lui consacrer un long article dans ses pages L’époque, à la journaliste Solenn de Royer avec qui il échange des messages pour fixer le lieu de rendez-vous – forcément un lieu avec un bar –, il lâche ces quelques mots, « Le mieux, ça aurait été dans le Jura… », accompagnés d’une photo de la cave de sa grand-mère, plutôt que le Café Marly, l’Hôtel Bulgari, Chez Laurent ou encore l’Hôtel Raphaël. Sur la terre natale de Rouget de Lisle, l’avocat se fond dans le décor avec un naturel déconcertant.

C’est que l’homme de convictions, parfois controversé, est également un être de dialogue, ouvert d’esprit. « Les Jurassiens ne s’étonnent de rien, observe-t-il. Ils ont un côté placide et très discret. Ils feront rarement une réflexion particulière. Dans le village, il y a des agriculteurs qui s’appellent, cela ne s’invente pas, les Paysant. L’un d’eux a mon âge. On se connaît depuis l’enfance et je le considère comme un copain. Il est sur son tracteur, fait ses moissons et moi, en bon Parisien, je le croise pendant mon jogging. Cela ne nous empêche pas d’avoir une relation fraternelle, à l’image des relations dans ces contrées. Elles sont plus franches que dans des lieux plus touristiques. Le Jura, il faut avoir une bonne raison d’y aller. Je pense que cela n’étonne pas les gens d’ici que j’y sois attaché. »

L’avocat spécialisé en droit pénal est aussi un excellent conseiller pour les spécialités du cru. C’est un expert du comté. « À Paris, je ne cherche pas d’épicerie avec des produits jurassiens. Ils ne sont jamais dans le même état que dans la région, prévient-il. Si vous voulez un bon comté ou un bon morbier à Paris, évitez les fromagers fashion ou luxueux. Leur comté est trop vieux. Ce n’est pas un fromage à manger vieux, contrairement à ce que supposent beaucoup de gens. Le bon comté a dix-huit mois environ et il y a une différence entre comtés doux et fruité. J’achète mon fromage à la coupe chez Monoprix. Ils ont des fromages normaux mais bons. Même si je mange du comté à Paris, cela fait partie du charme du lieu de consommer les produits locaux sur place. Je bois rarement le vin du Jura ailleurs que là-bas. »

À l’image de la Percée du vin jaune 2022 dont il garde des souvenirs mémorables, bien qu’écourtée pour des raisons politiques. « Je n’ai pas toujours l’occasion d’y aller, lâche-t-il, avec une pointe de regrets. C’est une beuverie gigantesque mais très sympathique. C’est l’une de mes rares occasions de croiser les jeunes du Jura. L’ambiance y est bon enfant. »

S’il est disert sur sa passion du département numéro 39, ne cherchez pas trace du Jura dans le bureau parisien de l’avocat Consigny. « Mon bureau est extrêmement épuré. Il n’y a rien qui me fait penser à rien ! [Rires.] J’ai une table, une lampe, un ordinateur et des dossiers. Rien d’autre. » Hors de question d’afficher à la vue de tous le bel émeraude du lac de Vouglans. On lui suggère que le lieu n’est pas reconnu à sa juste valeur. « Il n’est pas trop méconnu ! s’emporte-t-il. Moins les gens connaissent sa beauté et mieux c’est. Ce serait une catastrophe que les touristes envahissent le Jura. Son côté paradisiaque et préservé est très important. Quand je parle trop du Jura dans les médias, mes oncles m’engueulent ! Ils craignent que j’attire les touristes. »

Le Jura, acteur-clef du Grand Amour

Publié en septembre 2024, Le grand amour, récit introspectif, décrit une époque, celle de Charles Consigny. Il y apparaît tantôt désabusé, tantôt cynique. Il y dévoile ses tourments, ses errements, son burn-out, son travail d’avocat, la politique, ses amours, sa famille et le drame de sa vie. À quatre ans, sa petite sœur Lara s’est noyée dans une piscine. Il venait d’avoir huit ans (« Je suis un enfant de Cesaria Evora, Sodade est le chant de mon enfance, celui du visage de mon père au volant de la Chrysler sur les routes du Jura où on a tant pleuré quand Lara s’en est allée »).

Le « trublion médiatique » (dixit Valeurs Actuelles) se livre comme rarement, loin du polémiste assumé qui sévit dans les médias. Le Jura revient régulièrement au fil des pages. « La majeure partie du livre y a été écrite. L’endroit s’y prêtait. »

Il dévoile ses souvenirs d’enfance à Mantry (« Je me souvenais des heures passées à lire et à laisser mon esprit s’envoler à travers les arbres ») et ces paysages qui ne cessent de l’émerveiller (« À l’approche des montagnes du Jura, les couleurs changeaient tous les jours dans un mélange d’automne et d’hiver, le soir un ciel rose pâle montait doucement dans le bleu »).

Le trentenaire évoque aussi la féerie du lac de Vouglans : « Nous sommes allés nous baigner au grand lac de Vouglans, sorte de Riviera jurassienne avec plein de petits hors-bords et de voiliers dont le plaisir saute aux yeux. C’est un spectacle étonnant, une vie dont on n’entend pas parler dans la presse, à la télévision, dans les dîners parisiens : loin de la Côte d’Azur, de Biarritz, du cap Ferret etc., il y a des tas de lieux d’art de vivre, de bonheur. »

Ses multiples activités contrarient parfois ses séjours jurassiens. En avril 2022, il écourte sa présence à la Percée du vin jaune de Cramans pour assister, à Paris, au meeting de fin de campagne de Valérie Pécresse, candidate des Républicains à l’élection présidentielle. À l’époque, il est aussi candidat aux élections législatives dans les Yvelines. Arrivé en troisième position avec 12,77 % des suffrages exprimés, le candidat des Républicains est battu dès le premier tour dans la quatrième circonscription. « C’est fou le temps que prend la politique. Comment peut-on espérer des hommes et femmes politiques qu’ils connaissent leurs dossiers et lisent des livres s’ils doivent s’infuser des meetings qui durent des demi-journées et des foires à la saucisse ? », s’interroge l’auteur, un « écorché vif, un frimeur tendre, un provocateur romantique », décrit ainsi par Frédéric Beigbeder dans Le Figaro Magazine.

P Le Grand amour. 272 pages. Plon. 21,90 €

Découvrez l’édition 2025

By |2025-06-26T13:39:49+01:0025 juin 2025|Le magazine|

Depuis 2016, les Editions du Jura éditent Numéro 39, « le magazine que les Jurassiens attendent ».

Haut de gamme et exigeant, Numéro 39 propose des portraits de Jurassiens aux destins extraordinaires (écrivain, avocat, agent immobilier à New-York, pilote de rallye-raid, il y en a pour tous les goûts) et de personnalités qui ont tissé un vrai lien avec le département du Jura. À chaque fois, ce sont des itinéraires uniques.

Numéro 39 est un magazine gratuit diffusé dans les offices de tourisme, les fruitières à comté, si spécifique au territoire montagnard, et les boulangeries.

Il paraît début juillet. Ses très nombreux lecteurs sont fidèles et toujours impatients d’en découvrir le contenu.

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Daniel Pennac – Numéro 39

Le sommaire de l’édition 2025 de Numéro 39

Les portraits de

  • Charles Consigny, l’avocat et homme médiatique amoureux du Jura
  • Xavier Panseri, le copilote entre le Jura et la Pologne
  • Benjamin Melot, le pilote moto deuxième du Dakar 2025
  • Matthieu Bouchot, le magnat de l’immobilier à New York
  • Miguel Bonnefoy, l’écrivain à l’histoire singulière
  • Alexandre Chatillon, le créateur d’une ONG
  • Jérémy Nicollin, l’homme oiseau
  • Mathilde Poncet, l’écrivaine jeunesse
  • Bertrand Plé, le compositeur jurassien
  • Daniel Pennac, « Premier fumeur de pipe de l’année 2025 »

Et aussi

  • L’interview de Xavier Thévenard, triple vainqueur de l’UTMB
  • Une enquête sur le tableau « Le repas des amis », peint par Paul Collomb, qui fait renaître l’école de Saint-Claude
  • L’actualité des Jurassiens
  • Mon Jura à moi
  • L’agenda Culturel
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Miguel Bonnefoy – Numéro 39

Pierre Sage, de l’ombre à la lumière

By |2026-05-21T16:25:17+01:001 juillet 2024|Les Jurassiens|

Samedi 26 août 2023, première journée du championnat de National 2. Jura Sud accueille le Racing Club Pays de Grasse à Moirans-en-Montagne. Score final, 0-0. Parmi les spectateurs Pierre Sage – l’adjoint de Habib Beye au Red Star vient tout juste d’être nommé à la tête du centre de formation de l’Olympique lyonnais. Le Lédonien a fait le déplacement pour voir son beau-fils, analyste vidéo pour le club des Alpes-Maritimes (06). Dans la cité du jouet, il n’est pas encore l’homme qui va sauver l’OL. Personne ne le voit en Messie. Et pourtant, écrit L’Équipe, dans un portrait publié en décembre 2023, il a déjà derrière lui « une vie de foot dans l’ombre », tant d’expérience qu’autour de lui, beaucoup ont la conviction que la lumière finira bien par arriver. Quant à prédire ce qui s’est joué ces derniers mois… 

Mercredi 3 avril 2024. Après une victoire contre Valenciennes (3-0), le terrain du Groupama Stadium de Décines est spontanément envahi. Un bonheur enfin libéré, une joie par millier. L’Olympique Lyonnais obtient son ticket pour la finale de la coupe de France. Les supporters laissent éclater une joie intempérante. Les joueurs historiques du club, comme Lacazette, Tolisso et Lopes, sont enlacés par une foule euphorique. L’entraîneur, Pierre Sage, est porté en triomphe.

En novembre, le club de la capitale des Gaules était au plus bas. Lanterne rouge de la Ligue 1, à cinq points de Toulouse, premier non relégable, la confiance s’était évaporée. Contraint de réagir, le nouveau propriétaire, l’Américain John Textor, fait appel le dernier jour du mois à un illustre inconnu du grand public. Exit les noms tape-à-l’œil, des champions du monde Laurent Blanc à l’Italien Fabio Grosso. Tant pis pour les 25 000 euros d’amende par match, parce que le natif de Lons-le-Saunier n’a pas le diplôme pour entraîner à ce niveau de compétition. Le choix était aussi audacieux qu’urgent.

À la Une de L’Equipe

Si la coupe de France ne trône finalement pas entre Rhône et Saône (défaite en finale contre les Parisiens 2 à 1), cette saison est entrée dans l’histoire du foot français. Il n’en fallait pas plus pour séduire les médias, jusqu’au plus grand quotidien sportif français. Samedi 20 avril, à la veille du match de championnat PSG / OL, le Jurassien fait la une de L’Équipe. À l’intérieur, le coach détaille sa vision du foot : « Le meilleur onze de départ, ce n’est pas mettre les onze meilleures individualités, c’est mettre la meilleure équipe. » Tout un programme pour l’homme de quarante-cinq ans que les journalistes ont désormais intégré dans leur logiciel. Il est devenu « l’homme providentiel de l’OL » pour Sud Ouest ou « l’inconnu qui a redressé l’OL » pour Le Figaro.

Justement, qui est celui qui a largement contribué à cette remontada et qui aujourd’hui nourrit de grandes ambitions pour ses troupes à la tête desquelles il a été confirmé pour une nouvelle saison ?

Les années Poligny

Le bar était surnommé Le Vert, en raison de la couleur des murs. De la bonne musique et la fête assez souvent. Avant de reprendre la seule brasserie du centre-ville de Poligny, les parents de Pierre Sage, Bernard et Dominique, vivaient à Mouchard. Et c’est au cœur des années soixante-dix qu’ils ont ouvert leur établissement, le PMU ou la brasserie de l’hôtel de ville, selon les clients (aujourd’hui, l’adresse est devenue un restaurant gastronomique, La muse bouche). En 1983, la famille Sage quitte le Jura pour s’installer dans l’Ain. Le petit Pierre n’a que trois ans. La suite sera un amour inconditionnel pour le ballon rond.

Ludovic Caccamo, un ami d’enfance, dont il est toujours proche, connaît ce qui anime celui qui a joué gardien de but au niveau régional : « Quand on regarde un match ensemble, je sens bien qu’il analyse tout, qu’il ne voit pas la même rencontre que la majorité d’entre nous. » Il en a pris conscience au moment de l’aventure du CS Belley : « Avec lui, quand je jouais avec les moins de dix-sept ans, on est monté en Ligue. C’était en 2001-2002 et il nous faisait des séances d’entraînements pas ordinaires, du genre du onze contre zéro. Il avait des stats sur les équipes adverses, c’était irréel. On aurait pu le prendre pour un dingue, mais les résultats étaient là : pas une défaite sur les matchs retours ! Pour un club comme le nôtre, c’était un exploit de jouer à ce niveau. » Depuis, le lien n’a pas été rompu.Après le duel OL-PSG, les copains de Belley, dont fait partie le coach lyonnais, ont posté un message sur leur groupe WhatsApp ; Pierre Sage a répondu, comme souvent chambreur, témoignage d’une complicité de vingt ans.

Dans son parcours, l’actuel coach rhodanien continue à se forger au gré des opportunités qui le conduiront à travers la France : Châteauroux, Oyonnax, Bourg-en-Bresse, Chambéry, Annecy, Sedan, Lyon Duchère, région parisienne… Parce que oui, l’homme n’a pas toujours été sous le feu des projecteurs de la Ligue professionnelle de football (LFP).

En parallèle, de 2015 à 2018, il a été un contributeur assidu du magazine Vestiaires, une revue dédiée aux éducateurs et entraîneurs de football. Julien Gourbeyre, son rédacteur en chef, se souvient : « Il avait une rubrique qui s’appelait Jeux et il était notre community manager pour les réseaux sociaux. Pierre avait aussi créé un blog et conçu un DVD sur l’entraînement. Il a aussi écrit un livre, Quelle séance… 20 problématiques fréquentes dans le foot amateur, un guide pratique sur comment construire un entraînement avec les moyens à disposition, que nous vendons toujours. » Le journaliste n’a pas été surpris de l’année que vient de vivre celui avec qui il a collaboré : « Quand il a pris l’OL, j’ai tout de suite pensé que ce ne serait pas un intérim ; il a mis les pieds dans le milieu, on ne le reverra pas dans le foot amateur. Il a une approche très moderne, jamais un train de retard. » Une conviction partagée par un homme de terrain, Karim Mokeddem, aujourd’hui entraîneur à l’US Orléans. Pierre Sage et lui se sont croisés plusieurs fois avant de se rencontrer. Une histoire de bon moment. Lors de la saison 2018/2019, le premier, alors entraîneur de Lyon La Duchère, en National, assoit à ses côtés le second. La saison sera historique, avec une cinquième place en championnat et un huitième de finale de coupe de France. « Au-delà des résultats, c’est le foot qu’on pratiquait, dont je me souviens le plus, un foot basé sur le jeu avant tout. Pierre était plus qu’un adjoint, il m’a clairement challengé et tiré vers le haut », reconnaît sans jalousie celui qui fréquente toujours les stades de National.

Dans les gradins de Gerland

De cette histoire, le Lyonnais retient bien plus qu’une relation professionnelle : « Pierre, c’est la famille et j’en ai peu dans le foot. C’est un grand homme, avec un grand cœur. Tu ne peux pas lui vouloir de mal. Je ne peux qu’être content pour lui. C’est son destin, pas le mien. Ce qui lui arrive, il le doit à personne. Je lui conseille de se protéger, de prendre du temps pour lui. Le plus dur sera la saison prochaine. » Humilité et travail sont des traits de caractère qui dessinent le personnage. La discrétion aussi. Sans parler des valeurs humaines. À deux jours de la finale de la coupe de France contre le PSG, Pierre Sage confiait dans les colonnes du quotidien lyonnais, Le Progrès : « Même si des choses peuvent me déplaire chez un joueur, j’essaie de respecter l’homme qu’il y a derrière. Ce qui me bouffe le foie ? Annoncer à un joueur qu’il ne joue pas. C’est toute la délicatesse de la gestion de l’individu dans le collectif. Cette espèce de droit de vie ou de mort que tu as sur les joueurs par rapport à leur participation, c’est le plus terrible dans cette fonction. » « Il y a un côté de sa personnalité qui ne laisse pas insensible, son approche psychologique avec les joueurs, une forme d’intelligence émotionnelle », confirme le rédacteur en chef de Vestiaires.

Dans son tour de France des clubs, c’est au Football Bourg-en-Bresse Péronnas que Pierre Sage a passé le plus de temps. Christine, secrétaire du club, l’a croisé quotidiennement dans les couloirs et c’est peu de dire qu’elle a apprécié son passage : « J’ai aimé travailler avec lui, il est très professionnel, discret, humble. Je suis très fière de ce qui lui arrive, c’est mérité. »

Il y a trente-cinq ans, le Jurassien avait neuf ans quand il brandissait un drapeau « Adieu D2 » dans les travées du stade de Gerland. La saison avait été exceptionnelle, avec une remontée en première division. Le coach de l’époque s’appelait Raymond Domenech. Nul doute que des gamins de 2024 se souviendront à leur tour de cette saison où l’OL, après avoir broyé du noir, a retrouvé des couleurs. Pierre Sage y est pour beaucoup.

D’ailleurs, le 11 mai dernier, dans les rues de New York, l’un des écrans de Time Square affichait son visage et ce message : « Merci coach ! Il nous a déterrés puis fait rêver ! ». Hommage rendu par une poignée de supporters. Ironie de l’histoire, Pierre Sage va prochainement passer son brevet d’entraîneur professionnel football (BEPF). C’est comme si Pierre Gasly allait passer son permis de conduire. 

 

Camille Jourdy : sa Juliette adaptée au cinéma

By |2026-05-26T13:48:53+01:0027 juin 2024|Le Jura de la culture|

Izia Higelin, Jean-Pierre Darroussin, Noémie Lvovsky… Le casting de Juliette au printemps, sorti le 12 juin sur grand écran, remplit toutes ses promesses. Camille Jourdy, l’illustratrice et autrice doloise qui a signé le roman graphique à l’origine de cette comédie de mœurs, est ravie d’observer le joli succès du film.

 

Camille Jourdy raconte sa première rencontre avec la réalisatrice Blandine Lenoir comme une scène de film : « C’était au Salon du Livre de Montreuil en 2019. Elle a pris Juliette – Les fantômes reviennent au printemps que je dédicaçais et nous avons échangé quelques mots. Le lendemain, Blandine a téléphoné pour m’annoncer qu’elle avait envie de l’adapter au cinéma. Nous sommes allées boire un café et j’ai tout de suite senti que ça collerait entre nous, j’ai dit oui immédiatement ».

L’autrice jurassienne cosigne le scénario et les dialogues du film avec Maud Ameline et Blandine Lenoir, qui décrit « une ambiance d’écriture très joyeuse et en confiance ». En effet, l’illustratrice, qui passe tous ses étés à Dole, s’était donné une règle : « Je me suis promis que si je disais oui au départ, ce n’était pas pour dire non à chaque nouveau souhait d’adaptation de la cinéaste. C’est son film. Sur certaines scènes, je me disais “Bon pourquoi pas ?”. Et après les avoir vues, j’étais conquise : “En fait, ça marche trop bien !” »

Dans le film, Juliette, le personnage principal, est illustratrice : un moyen pour la réalisatrice de faire exister Camille à l’écran. « Je fais la doublure mains de l’actrice lorsqu’elle dessine, le carnet de croquis de Juliette est le mien, son cauchemar est peuplé par mes dessins. » Sans doute aurez-vous aussi reconnu la patte de Camille Jourdy sur l’affiche !

Lorsqu’elle a vu le film en entier pour la première fois, malgré de nombreux visionnages partiels en amont et une présence fréquente sur le tournage, Camille a ri et pleuré. « Ça m’émeut beaucoup de voir des acteurs dire mes dialogues. »

Ce n’est pas la première fois qu’un de ses romans graphiques est adapté au cinéma : sa trilogie Rosalie Blum a donné lieu au film éponyme de Julien Rappeneau en 2015. Rien d’étonnant ! La façon d’écrire et de dessiner de la Doloise a quelque chose de cinématographique. « Les personnages sont des acteurs pour moi, confirme-t-elle. Il faut qu’ils jouent bien, qu’ils aient leur propre gestuelle, leur attitude, leur façon de parler, leur humour… » Actuellement, Camille Jourdy travaille sur une BD dont l’histoire se passe dans un petit village non loin de Dole, qui racontera les rapports d’une ado avec son père…

Elle aimerait aussi écrire la suite des Vermeilles ou encore le tome II de Pépin et Olivia. Et pourquoi pas un jour voir ses BD Jeunesse animées par des pros de l’animation. « Cela me plairait beaucoup… »

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