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Laure Bizard, Signature Phœnix B. Asher

By |2026-06-25T15:19:16+01:007 juillet 2026|Les Jurassiens|

« Je ne dis pas que c’est la même personne. Je dis juste qu’on ne les a jamais vues ensemble dans la même pièce. » Le gimmick va comme un gant à Laure Bizard et Phoenix B. Asher. Derrière ce patronyme à consonance anglaise se cache l’une des autrices françaises en vue de la New Romance®. Pour les profanes, le genre, apparu au début des années 2010 aux États-Unis et qui a explosé en France en 2014, met en scène des personnages, souvent de jeunes adultes, confrontés à des thèmes contemporains comme la grossophobie, la perte des illusions, le sacrifice ou le consentement. Ces romans, ancrés dans le réel, déroulent le fil d’une histoire d’amour qui finit toujours bien. Si le récit l’exige, les scènes de sexe sont explicitement décrites. La clé de l’intrigue tient souvent à la manière dont les héros apprivoisent leurs difficultés pour vivre enfin des relations sentimentales apaisées.

Le petit « R » cerclé ne vous aura pas échappé : Hugo Publishing a fait de New Romance® une marque déposée en France. Parmi les figures du genre, la Canadienne Elle Kennedy a beaucoup fait parler d’elle ces dernières semaines. Elle est à l’origine de la saga The Deal, dont l’adaptation en série télévisée, Off-Campus, est distribuée en France par Prime Video. Plus près de nous, Phoenix B. Asher s’est rapidement imposée comme l’une des références françaises du genre. Ses romans occupent une place de choix dans les grandes chaînes de librairies.

Lectrice acharnée dès l’enfance, capable d’avaler « entre 50 et 60 livres par an », Laure Bizard n’aurait pourtant jamais imaginé vivre un jour des histoires sorties de son imagination foisonnante. « À l’adolescence, j’écrivais déjà, mais c’était juste pour le plaisir et les copines. »

Près d’une vingtaine de romans en dix ans

Ses racines sont à Lons-le-Saunier, « où ma famille vit depuis longtemps », rappelle la quadragénaire. Dans son enfance et son adolescence, elle ne s’imagine pas quitter ce Jura auquel elle reste profondément attachée. Sa première vie professionnelle l’éloigne pourtant de l’écriture : Laure Bizard devient infirmière puéricultrice. « J’ai exercé jusqu’en 2012. J’ai arrêté pour suivre mon mari à l’étranger. » Ce dernier occupe un poste à responsabilités au sein du groupe fromager Bel, connu pour ses marques emblématiques comme La Vache qui rit, Babybel, Kiri ou Boursin. « L’entreprise a des usines et des bureaux au Canada et aux États-Unis. »

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De l’autre côté de l’Atlantique, la petite famille vit successivement dans ces deux pays. Parents d’une petite fille avant leur départ, Laure Bizard et son mari accueillent ensuite des jumeaux. « Comme leur sœur, mes fils sont nés en France. À l’époque, mon mari était souvent en déplacement. On a pensé que ce serait plus simple si j’étais entourée. J’ai terminé ma grossesse dans le Jura. Tous mes enfants sont Jurassiens ! », s’amuse-t-elle.

Avant cette seconde naissance — double, cette fois —, elle avait posé ses valises au Canada, à Montréal plus précisément. « L’adaptation a été difficile. L’hiver au Québec est un cran au-dessus de celui du Jura ! Je m’occupais de ma fille. Je ne travaillais pas, comme beaucoup de femmes d’expatriés. » Parfois, faute de diplôme reconnu — « pour exercer, j’aurais dû suivre une formation complémentaire » —, parfois par manque de temps, l’éducation des enfants occupant largement les journées.

Pour se changer les idées, elle lit énormément et écrit ses propres textes. « J’allais souvent sur la plateforme Fyctia, qui organisait des concours d’écriture. J’aimais le principe de pouvoir commenter chaque chapitre. » À force de la parcourir, l’envie lui vient de se jeter à l’eau. « En 2016, j’ai participé à un concours de thriller. » Fan de romance, la Lédonienne en injecte de larges séquences dans son histoire. Elle parvient jusqu’en finale. « Je n’ai pas gagné. Ce n’était pas assez thriller au goût du jury. »

Son talent ne passe toutefois pas inaperçu. Elle s’appuie sur cette base, retravaille l’histoire et s’autoédite. Elle admet que « cela restait amateur ». À l’époque, elle prend en main la relecture et les corrections, aidée par ses amies. Pour l’anecdote, ce premier ouvrage, Pine Lake Resort, a été réédité il y a deux ans au format poche. « On l’a encore retravaillé. Il restait du boulot ! »

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Laure Bizard – photo personnelle ia

Boostée par ce premier essai concluant, elle persiste. « J’ai participé à un autre concours sur Fyctia. » Le style est différent : cette fois, il s’agit de littérature érotique. Sa plume fait mouche. « J’ai été publiée dans la collection La Condamine, chez Hugo. Avoir un pied dans une maison d’édition et connaître des éditrices ouvre des portes. » Une dizaine d’années après s’être lancée dans la jungle de l’édition, l’autrice franc-comtoise approche la vingtaine de romans, dont l’incontournable saga Les Dieux du campus, Tout ce que je veux pour Noël, c’est toi, Les Jumeaux Westwood : The Sphinx ou Everywhere With You.

Les États-Unis, son deuxième pays

Après le Québec, Laure Bizard et sa famille découvrent les USA, dans l’État de l’Illinois. « Mon mari travaillait à Chicago, mais on s’est installés dans la banlieue. » Le pays de l’Oncle Sam l’inspire et garde une place importante dans ses ouvrages, malgré un retour en France il y a quelques années. « Les États-Unis occuperont toujours une grande part en moi. On y a vécu six ans, mes enfants y ont grandi et nous aussi, en tant qu’adultes. Quand on a quitté ce pays pour rentrer en France, c’était une forme de déchirement. Cela restera notre deuxième pays. Écrire des histoires qui s’y déroulent me permet d’en rester proche. »

Les souvenirs emmagasinés de l’autre côté de l’Atlantique, notamment les paysages — « certains me rappellent le Jura » — et les ambiances constituent un terreau fertile, mais ne suffisent pas. Soucieuse du moindre détail, Laure Bizard prépare minutieusement chaque ouvrage. « Avec les réseaux sociaux, tout va plus vite et les critiques sont parfois acerbes. On doit être très attentif à ce qu’on écrit. » Avant de coucher les premières pages d’un roman, elle s’astreint à une préparation rigoureuse. « Que ce soit seule ou avec ma coautrice, je n’écris pas des romans sur un thème spécifique, comme le hockey sur glace par exemple, sans vérifier. Tout ce qu’on raconte doit être cohérent et réaliste. À la moindre bêtise, on ne nous ratera pas ! »

Rigoureuse, Phoenix B. Asher possède une autre qualité que beaucoup d’auteurs lui envieraient : elle ne connaît pas l’angoisse de la page blanche. « Mon stress, c’est de ne pas avoir assez de temps pour écrire les histoires qui me viennent à l’esprit ! » Son éditeur ne lui met aucune pression, mais elle produit à un rythme soutenu. « J’aime être efficace dans mon job. Je ne veux pas laisser passer trop de temps entre les livres. J’aurais peur que mon lectorat m’oublie. On est nombreux sur le marché. »

L’écriture est sa drogue. « J’ai beaucoup trop d’idées en tête pour laisser filer le temps et ne pas faire de livre pendant deux ou trois ans. Dès qu’une idée me vient, quelle que soit l’heure, je la note. Il m’arrive de me réveiller en pleine nuit pour ça. L’application Notes de mon téléphone est bien remplie ! »

Un lien fort avec ses lecteurs

On pourrait imaginer Laure et Phoenix ne faire qu’une tout au long de la journée. Ce n’est pas le cas. Le matin, Phoenix reste sagement en retrait pour que Laure accomplisse pleinement son rôle de maman. « Mes fils ont des troubles de l’apprentissage. En attendant d’avoir des places dans des classes spécialisées, ils font l’école à la maison. » Travailler à domicile lui permet de leur accorder une grande attention. « Le matin, je leur fais les cours. C’est le moment où ils sont le plus concentrés et efficaces. L’après-midi, j’écris, et je déborde parfois sur le début de soirée. Quand on est proche de la deadline, j’écris tout le temps ! »

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Laure Bizard – photo personnelle ia

Phoenix B. Asher est une autrice bien ancrée dans le réel. « Je m’inspire beaucoup du quotidien et de la vie des gens, explique la Lédonienne. J’aime écrire sur ce que j’arrive à visualiser. Je pourrais écrire du fantastique, mais ce serait plus dur à imaginer. Avec ma coautrice, on aborde des sujets de société. On glisse des éléments de la vie de tous les jours, de ce qu’on voit dans les médias ou sur les réseaux sociaux. »

L’identification des lecteurs aux personnages sortis de sa plume est forte. « On me dit souvent : “Cela m’a touché parce que j’ai vécu ça” ou “je me suis retrouvé dans ce personnage”. Écrire sur la vie des gens, c’est ce que je préfère. »

La Sarthe avant un retour dans le Jura

Son goût du réel lui a permis de nouer un lien solide avec ses fans. Il ne se passe pas une journée sans qu’au moins un lecteur ne l’identifie sur les réseaux sociaux pour partager son coup de cœur pour l’un de ses livres. « J’échange avec certains d’entre eux et il y a beaucoup d’interactions. Ils sont curieux, ils veulent connaître le thème du prochain bouquin ! » Dès qu’elle le peut, Laure Bizard participe à des salons littéraires et à des séances de dédicaces pour rencontrer celles et ceux qui dévorent ses histoires. Beaucoup ignorent encore le parcours de vie de celle qui se cache derrière Phoenix B. Asher et qui a mis le cap à l’ouest… de la France.

Moins dépaysante que le froid québécois ou la frénésie de Chicago, la Sarthe a accueilli Laure Bizard et sa petite famille à leur retour en France. Mais les valises ne vont pas tarder à être refaites. « Dans quelques semaines, on revient dans le Jura ! », lâche-t-elle avec entrain. Paradoxalement, ce retour aux sources bousculera les habitudes prises ces dernières années. « Aux États-Unis, plus qu’au Canada, on a découvert un rythme différent, auquel on s’est adaptés. Dans la Sarthe, on n’est pas vers Le Mans, mais au milieu de nulle part, même si on est près d’une gare TGV. Ce sont ces fameuses gares perdues dans la campagne. Ce n’est pas toujours facile. Alors, quand mon mari a évoqué ce possible retour dans le Jura, je lui ai dit de foncer. »

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En Franche-Comté, ils profiteront de leurs proches autrement que par écrans interposés. «Il va falloir se réhabituer à compter sur nos familles.» Elle puisera peut-être une inspiration nouvelle dans ces lieux qu’elle connaît comme sa poche et dont elle ne se lasse pas de conter le charme. «Ces dernières années, quand on rentrait dans le Jura, on allait surtout chez mes parents, à Lons-le-Saunier. Cela reste une ville sympa. Le centre-ville est vraiment beau maintenant et on a envie de s’y balader. C’est l’un des derniers centres-villes où tout n’a pas été fermé et excentré.»

Quand elle s’éloigne des limites du chef-lieu, elle aime, en bonne Jurassienne, profiter des lacs de Chalain et de Vouglans. « On a quand même pas mal d’endroits sympas dans le département ! On n’est également pas loin des grandes villes comme Lyon et Dijon par la route. » Laure Bizard revient donc aux sources. Phoenix B. Asher, elle, gardera l’esprit de l’autre côté de l’Atlantique.

Anthony Bosio – DJ Scratchin Beg, un Jurassien au rythme du vinyle

By |2026-06-29T10:39:47+01:007 juillet 2026|Les Jurassiens|

Né à Saint-Claude, Anthony Bosio, alias DJ Scratchin Beg, revendique sans détour son ancrage jurassien, même après quinze ans d’exil dans le Sud-Ouest. «Je suis né et j’ai grandi à Saint-Claude, puis j’ai quitté la région pendant plus de quinze ans. J’ai vécu à Pau de mes 23 à 38 ans, mais je suis un pur produit jurassien. Je suis revenu aux sources en 2017», résume-t-il simplement. Ce retour, qu’il n’avait pas forcément anticipé, s’est imposé comme une évidence. «Je pensais rebondir ailleurs, à Lyon ou autre, et finalement, revenir ici a été super. Je me sens vraiment bien.»

Cet attachement à la capitale mondiale de la pipe de bruyère dépasse la simple biographie. Il est presque instinctif, difficile à expliquer selon lui. «Je suis vraiment attaché à cette ville. J’ai du mal à habiter aux alentours. Il y a quelque chose que je n’explique pas vraiment.» Il évoque les montagnes, la famille, mais aussi une adolescence marquée par une vie locale animée. «On a eu la chance de connaître de belles années ici. Les bars étaient pleins, il y avait de la vie. On ne s’ennuyait pas.»

Avant de devenir DJ à plein régime, Anthony Bosio a d’abord construit son rapport à la musique dans sa chambre d’adolescent. «Comme beaucoup, j’ai commencé à mixer chez moi.» Très loin des clichés électro, ses influences viennent d’ailleurs : soul, rhythm’n’blues, rock, puis très vite hip-hop. «Je n’ai jamais été très musique électronique, pas du tout techno. Je suis très orienté hip-hop et groove.» Ce qui l’attire d’abord, c’est autant la musique que la place du DJ dans la culture hip-hop. «Le rôle du DJ derrière les rappeurs m’a vraiment marqué. Il avait une vraie place.»

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Anthony Bosio – DR

Avec le temps, sa palette s’élargit naturellement. Il explore les musiques du monde, le groove brésilien, les sonorités africaines, tout en conservant une approche très instinctive du mix. «J’ai toujours été attiré par ce côté groove.» Cette curiosité nourrit une pratique qui ne s’est jamais limitée au club. Aujourd’hui encore, il évolue entre deux univers : le dancefloor et un travail plus introspectif de production, souvent à la maison, autour de textures plus ambiantes ou expérimentales. «J’ai deux facettes. Un côté DJ set, et un côté plus expérimental, plus posé.»

Cette double approche se retrouve dans ses projets. Il travaille avec des artistes rap, développe ses propres productions, et a même lancé une soirée à Copenhague – Funkylicious Party –, trois fois par an, entièrement dédiée au vinyle et aux esthétiques funk et disco. «C’est 100% vinyle, 100% funk.» Une démarche qui prolonge une conviction forte : celle du support physique comme outil artistique.

Car Scratchin Beg reste un DJ vinyle. «Je ne mixe que sur platines vinyles. Et je ne changerai jamais.» Dans son approche, le microsillon n’est pas seulement un format, mais une contrainte créative. Là où le numérique permet de tout emporter, le disque oblige à choisir, à anticiper, à construire une narration. «Chaque disque est réfléchi, chaque disque est choisi. Tu es limité, donc tu fais des choix.» Cette contrainte devient une force, notamment dans la construction du set. «Quand ça prend avec les disques que tu as emportés, c’est une sensation unique.»

De Saint-Claude à Los Angeles

Son parcours le mène aussi loin du Jura, jusqu’à Los Angeles, où il tisse une relation artistique et humaine très forte. Découverte en 2017, la ville devient un point d’ancrage parallèle. «J’ai un vrai lien avec Los Angeles. C’est un lien de cœur et artistique.» Là-bas, il vit en immersion totale, entre disquaires, concerts et DJ sets. «Je n’y vais que pour la musique. Tous les jours, je vais dans les magasins de disques.» Avec le temps, il y construit des relations durables. «J’ai de vrais amis là-bas, des vrais frères.» Malgré cette ouverture internationale, il choisit pourtant de se réinstaller dans le Jura. Une décision qui coïncide aussi avec une nouvelle organisation de vie.

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Anthony Bosio – DR

Depuis trois ans, il travaille comme chauffeur de bus scolaire. Un choix réfléchi. «Ça me laisse du temps pour ma musique la journée et le confort des vacances scolaires aussi.» Une manière de ne pas dépendre uniquement des dates et des cachets, et de préserver une liberté artistique. «J’ai préféré en faire moins, mais faire ce que j’aime.»

Enfin, son nom de scène raconte aussi une part intime de son identité. Scratchin Beg vient à la fois d’un surnom et de son bégaiement, qu’il a choisi d’assumer pleinement. «J’ai toujours été dans l’autodérision avec ça.» Une singularité qu’il a intégrée jusque dans son univers artistique, parfois même en jouant avec en live. «Je peux balancer un son ou un documentaire sur le bégaiement en plein DJ set», comme une signature.

De la Franche-Comté à la Californie, en passant par la cité d’Henri IV et Copenhague, Anthony Bosio trace son parcours derrière les platines. Mais au centre de tout, une constante demeure : le Jura. « Je suis vraiment bien chez moi ici, là où j’ai grandi. »

Frédérique Berrod, la montagne intérieure

By |2026-06-29T09:34:16+01:006 juillet 2026|Les Jurassiens|

Le bureau de la présidente de l’Université de Strasbourg offre une large vue sur le campus de l’Esplanade, un ensemble de bâtiments et laboratoires implantés depuis le début des années soixante sur d’anciens terrains militaires. Élue en mars 2025, Frédérique Berrod est aujourd’hui à la tête d’une université qui compte 60 000 étudiants, 3 200 enseignants-chercheurs et dix-huit prix Nobel parmi ses anciens étudiants et enseignants.

À l’exception d’ouvrages de droit, d’un roman de David Lodge ou d’un essai d’Umberto Eco, son bureau, au dernier étage du « Nouveau Patio », compte peu d’objets personnels. « J’ai gardé tous les meubles de mon prédécesseur. J’aurais peut-être mis plus de bois et une touche plus féminine. Mon seul objet personnel est une estampe de Tomi Ungerer, liée à un ami. » La veille, la présidente a ouvert des journées d’étude au Parlement européen ; le matin, elle a reçu une délégation japonaise avant d’enchaîner les rendez-vous. Son temps est minuté, mais évoquer son lien au Haut-Jura est un exercice qui lui plaît.

Il faut d’abord revenir sur son parcours. Originaire de Saint-Claude, Frédérique Berrod a été élève au collège Rosset puis au lycée Pré-Saint-Sauveur. Après son bac, au moment de quitter sa terre natale, elle choisit de poursuivre ses études à Strasbourg. « Pour une élève de Saint-Claude, ce n’était pas très naturel, mes camarades se dirigeaient plutôt vers Besançon ou Lyon. Mais je voulais être journaliste politique et préparer le concours de Sciences Po Strasbourg. Ce fut le grand saut dans une grande ville, je me sentais loin de mes montagnes. Je vivais dans le quartier de l’Esplanade et pratiquais beaucoup la cabine téléphonique. »

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Frédérique Berrod – CATHERINE SCHRÖDER/UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

Rapidement, elle s’oriente vers le droit européen. Après un master, elle entre au Collège d’Europe à Bruges, en Belgique. Elle enchaîne ensuite avec une thèse consacrée à la systématique des voies de droit communautaire. Six ans après son arrivée dans la capitale alsacienne, la Jurassienne obtient un poste de maître de conférences, d’abord à l’Université de Haute-Alsace puis à l’Institut des hautes études européennes à Strasbourg. Enfin, en septembre 2008, elle devient professeure à Sciences Po Strasbourg, spécialiste du droit de l’Union européenne.

Un droit sans frontières

« Peu après mon arrivée dans cette ville, j’ai passé le concours René-Cassin sur les droits de l’Homme. Il s’agissait de préparer une plaidoirie avec notamment une phase orale. J’ai été impressionnée par le droit et je crois que ce concours m’a donné le goût de l’argumentation juridique. J’ai un parcours européen et de recherche. J’ai beaucoup migré sur le campus, j’ai donné des cours de droit partout, en pharmacie, en santé… J’aime beaucoup faire de la médiation, descendre dans l’arène, répondre aux questions des citoyens. Est-ce que la présence d’une frontière non loin de Saint-Claude ou les histoires des contrebandiers et des Grandvalliers m’ont influencée ? Cela m’a sans doute marquée, nous sommes à la fois attachés à notre terre et voyageurs. » Frédérique Berrod est également titulaire d’une chaire Jean Monnet consacrée aux narratifs européens de la frontière.

Présidente de l’Université de Strasbourg, la Jurassienne reste ainsi quotidiennement confrontée à la question du transfrontalier. « Nous sommes à la frontière avec trois pays, proches de cinq universités, en lien avec le Parlement européen, le Conseil de l’Europe, le réseau consulaire. Ces relations sont fondamentales. »

Depuis une année, Frédérique Berrod a ouvert un nouveau chapitre de sa vie professionnelle, avec de nouvelles responsabilités : « C’est une grande fierté, surtout celle de travailler en équipe. Je suis cheffe du paquebot à cette condition. Je ne travaille jamais seule, je suis toujours avec quinze vice-présidentes et vice-présidents, des services administratifs ou des réseaux. Et je me discipline pour garder du temps pour moi et mes proches, pour me vider la tête, aller à l’opéra et surtout lire. Je reste accro à l’information, je n’ai pas abandonné mon rêve de journalisme politique. »

Une géographie familiale

Quand il s’agit ensuite de parler du Jura, Frédérique Berrod évoque d’abord sa famille, ses parents, qui vivent toujours à Saint-Claude, ses deux sœurs – « l’une à Paris, l’autre à Rouen. Nous sommes une famille du XXIe siècle » –, sa tante, ses oncles et ses grands-parents. « Saint-Claude me manque de différentes manières. J’aime ses paysages, ses grands ciels bleus, ses forêts noires, mais je pense être plus attachée aux personnes qu’à un territoire. Saint-Claude reste le lieu de ralliement familial. »

Sa géographie sentimentale se dessine en effet à travers des visages : son père, directeur d’une usine de pipes qui, régulièrement, passait la frontière pour rejoindre l’aéroport de Genève ; ses arrière-grands-parents maternels, qu’elle rejoignait depuis le quartier Serger en longeant le stade de rugby : « nous remontions sous Chaumont, pour aller à la ferme Lapale, la ferme de mes arrière-grands-parents ». Elle cite aussi ses grands-parents paternels de Vaux-lès-Saint-Claude : « leur maison était près de celle de Guy Bardone. Je me souviens chaque été, vers le 15 août, d’un moment avec lui et René Genis ». Si elle confie également son attachement à Dominique Mayet, figure importante de la peinture figurative comtoise du XXe siècle originaire de Pratz, la Jurassienne conserve à Strasbourg un paysage de Daniel Léger, autre peintre sanclaudien, qui représente Bellecombe.

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Frédérique Berrod – CATHERINE SCHRÖDER/UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

Au fil de l’échange, se précise le lien entre ses engagements, son itinéraire intellectuel et l’histoire du territoire dont elle vient. Comme tous les Jurassiens, elle connaît le buste de Désiré Dalloz – créateur du répertoire méthodique et alphabétique de législation, de doctrine et de jurisprudence – à Septmoncel, mais les liens avec sa vie professionnelle sont ailleurs. Elle parle du Haut-Jura de manière inédite, en mêlant récit familial et histoire sociale, religieuse, politique et économique. « Dans le haut, nous sommes des fortes têtes, cela donne un caractère. Nous ne sommes pas évanescents. Et, en même temps, si les fermes de Bellecombe sont éloignées les unes des autres, elles permettent toujours de voir la lumière de l’autre pour être là en cas de besoin. Je reste un peu montagnarde dans ma manière de pratiquer la loyauté, on met du temps à donner sa confiance. J’aime bien le sapin, c’est un symbole intéressant, un arbre aux racines pas très profondes qui permet la transplantation, même si je constate aujourd’hui combien il est victime du changement climatique. »

Saint-Claude, c’est d’abord une histoire sociale. « Quand je suis arrivée à Sciences Po, je voulais rédiger mon mémoire sur la Frat1, qui reste un modèle d’entraide unique. Saint-Claude, c’est aussi une histoire de luttes, des luttes sociales mais aussi entre francs-maçons et catholiques. » Parmi les endroits « fétiches » figurent le bâtiment du musée de l’Abbaye de Saint-Claude, avec l’histoire de saint Romain, saint Lupicin, saint Oyend, les premiers moines de la communauté bénédictine de Saint-Claude. « J’aime bien les lacs aussi, comme Antre, ou Villards-d’Héria. Comment ces endroits mystérieux ont-ils été domptés par les premiers religieux ? »

Les fortes têtes du Haut-Jura

Frédérique Berrod livre aussi son histoire familiale, celle de sa grand-mère maternelle et de ses deux oncles pendant la Seconde Guerre mondiale. « Leur histoire reste très traumatique dans la famille. Ma grand-mère est toujours restée marquée par le départ de deux de ses fils dans la Résistance. » C’est à l’hôtel Joly, dans le hameau du Martinet, face à la maison de sa grand-mère, que séjourne Jean Moulin et qu’est exécuté le propriétaire de l’hôtel. Elle a visionné chaque minute du film du procès de Klaus Barbie qui s’est tenu en 1987 à Lyon pour connaître le détail de la rafle de 302 Sanclaudiens le 9 avril 1944. « Il s’était installé à l’Hôtel de France pour y établir son poste de commandement et organiser cette rafle. Il y a eu des tortures à la grotte du Mont, du côté de Septmoncel. Six résistants ont été assassinés. Il faut lire le livre de Roger Bergeret2 consacré à l’histoire de Saint-Claude.»

« Heureuse de cette bulle dans son emploi du temps », Frédérique Berrod reprend ensuite le fil de son agenda de présidente de l’Université et de ses rendez-vous. Sans oublier d’évoquer un autre lien important au Jura : le comté et le savagnin. « Mon compagnon et mon fils savent que, quand nous venons dans le Jura depuis Strasbourg, il faut sortir à Besançon, pour s’arrêter à Arbois et Poligny. » 

A Dole, aux origines peintes du jeu vidéo

By |2026-07-06T10:53:13+01:006 juillet 2026|Le Jura de la culture|

À première vue, le titre étonne. Peindre le jeu vidéo : l’expression paraît presque contradictoire pour un médium que l’on associe spontanément à l’écran, au mouvement, à l’interactivité. C’est pourtant cette filiation, à la fois évidente et trop rarement montrée, que le Musée des Beaux-Arts de Dole explore avec CTRL+ALT+ART, présentée jusqu’au 27 septembre.

L’exposition choisit de se placer en amont du jeu, au moment où tout commence : celui des esquisses, des atmosphères, des premières visions. Son sujet, ce sont les concept artists, ces artistes chargés de donner forme aux personnages, aux décors, aux objets et aux mondes avant même qu’ils deviennent jouables. Avant le code, avant l’animation, avant l’expérience du joueur, il y a donc des images. Des images pensées, composées, peintes.

Sous le commissariat de Marine Macq, fondatrice de la galerie Gamma et autrice de plusieurs ouvrages consacrés à l’art du jeu vidéo, CTRL+ALT+ART éclaire ainsi un territoire où se rencontrent peinture, illustration, design et narration visuelle. L’exposition rappelle une évidence trop souvent reléguée à l’arrière-plan : le jeu vidéo est aussi une affaire de regard, de lumière, de textures, de couleurs et de style.

Le choix des œuvres présentées dit bien cette diversité. Avec Dishonored I & II, le studio français Arkane incarne une veine majeure du jeu vidéo contemporain, où la direction artistique participe pleinement de la puissance d’un univers. Plus loin, Gris déploie la délicatesse du trait de l’illustrateur catalan Conrad Roset, dans une esthétique qui semble flotter entre dessin et aquarelle. The Master’s Pupil, de Pat Naoum, prolonge encore ce dialogue en faisant entrer le joueur dans un monde peint à la main, jusque dans l’œil de Claude Monet.

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Spiders – Steelrising – Nacon, Spiders Studio

Le parcours réunit aussi Creaks du studio tchèque Amanita Design, Dordogne et ses transparences d’aquarelle, Jusant de DON’T NOD, ou encore Clair Obscur : Expedition 33 de Sandfall. D’un univers à l’autre, d’une facture à l’autre, se dessine une même conviction : le jeu vidéo n’est pas seulement un produit technologique ou narratif, mais un champ de création plastique à part entière.

C’est là tout l’intérêt de cette proposition. Alors que plusieurs institutions ont déjà contribué à faire entrer le jeu vidéo au musée, CTRL+ALT+ART se distingue par son angle très précis : revenir à la source des formes, à ce moment fragile où l’imaginaire prend corps. Non pas tant montrer le jeu achevé que ce qui le précède, l’inspire et le rend possible.

Dans le cadre du Musée des Beaux-Arts de Dole, cette approche prend une résonance particulière. L’institution revendique en effet un dialogue continu entre patrimoine et création contemporaine, renforcé par sa réorganisation récente autour des arts, de l’histoire et de l’archéologie. L’exposition se prolonge d’ailleurs par une riche programmation de rencontres, conférences, visites guidées et ateliers, prolongeant cette volonté d’ouverture.

Avec CTRL+ALT+ART, Dole propose ainsi bien plus qu’un détour par la culture vidéoludique : une autre manière de regarder les images d’aujourd’hui.

> www.sortiradole.fr

Tour de France : le Jura en trois actes

By |2026-07-06T10:47:07+01:006 juillet 2026|Le Jura de la culture|

L’été 2026 offrira au Jura une séquence cycliste rare. Le département accueillera deux rendez-vous du Tour de France masculin, puis une arrivée du Tour de France Femmes avec Zwift. Trois dates, trois villes, trois profils très différents : Dole, Champagnole et Poligny.

Le vendredi 17 juillet, la 13e étape du Tour masculin reliera Dole à Belfort sur 205 km. Ce sera la plus longue étape de l’édition 2026, et la seule à dépasser la barre des 200 kilomètres. Le profil est classé accidenté. Il pourrait sourire aux baroudeurs, avec une course susceptible de se décanter dans le final, après le passage par Besançon, Mélisey, fief de Thibaut Pinot, puis le Ballon d’Alsace, première grande montagne franchie par le Tour en 1905.

Pour Dole, ville natale de Louis Pasteur, ce sera une cinquième présence comme ville-étape. La cité jurassienne a déjà accueilli la Grande Boucle à plusieurs reprises : en 1939, avec la victoire de François Neuvens, puis le contre-la-montre Dole-Dijon remporté par Maurice Archambaud ; en 1992, avec un départ vers Saint-Gervais ; en 2017, lors de l’étape entièrement jurassienne remportée par Lilian Calmejane aux Rousses ; enfin en 2022, avec un départ vers Lausanne et la victoire de Wout van Aert.

Deux jours plus tard, le dimanche 19 juillet, le Tour repartira du Jura avec la 15e étape, entre Champagnole et le plateau de Solaison, en Haute-Savoie. La « Perle du Jura » sera ville-étape pour la quatrième fois. Elle avait découvert la course cycliste en 1937 lors d’un contre-la-montre par équipes remporté par la Belgique de Sylvère Maes. En 1964, Raymond Poulidor y était passé dans une échappée partie vers Thonon-les-Bains. Plus récemment, en 2020, le Danois Soeren Kragh Andersen s’y était imposé en solitaire.

Cette fois, changement de registre : 184 km et une vraie étape de montagne. Le final s’annonce redoutable, avec une montée vers Solaison de 11,3 km à 9,1 % de moyenne, sur une route étroite traversant les villages du massif des Bornes.

Le cyclisme féminin prolongera cette présence jurassienne. Le lundi 3 août, la 3e étape du Tour de France Femmes avec Zwift partira de Genève pour rejoindre Poligny après 157 km. L’étape est classée accidentée. Elle proposera 2 400 m de dénivelé, avec le col de la Faucille dès le début, 11,4 km à 6,3 %, puis le col de la Savine, 5,6 km à 5,1 %, et la côte de Chaux-Champagny, 1,8 km à 6,4 %, à 25 kilomètres de l’arrivée. Le final sera identique à celui de la 19e étape du Tour masculin 2023, déjà jugée à Poligny.

En moins de trois semaines, le Jura passera donc trois fois sous les roues du Tour. Un triptyque qui confirme la place du département dans la géographie intime du cyclisme : des routes de transition, certes, mais jamais anodines ; des reliefs capables d’user les jambes ; et des villes où la compétition suivie dans le monde entier trouve toujours un public.

> www.tourdefrance.fr

Ideklic, l’art de grandir

By |2026-07-06T10:38:50+01:006 juillet 2026|Le Jura de la culture|

À Moirans-en-Montagne, Idéklic retrouvera les enfants et leurs familles du 8 au 11 juillet pour une 36e édition placée sous le signe des « paysages ». Fidèle à son identité, le festival jurassien mêlera spectacles et ateliers dans un même élan de découverte. Côté scène, on annonce L’Appel de la forêt, randonnée-spectacle d’après Jack London adaptée par Louise Lévêque, Heyoka de la Cie Pernette, Rivières… de Leslie Montagu, Surcouf de la Cie Sacékripa, V’Là imaginé par Jean-Benoît Mollet, ou encore L’Affaire Méchant Loup, d’après Marie-Sabine Roger.

S’y ajoutent un BD-concert du Grandval Orchestra, un film documentaire, des concerts gratuits (dont C-ROM – lire page 88) et des animations de rue. En regard, une cinquantaine d’ateliers inviteront à pratiquer : graffiti-street art, parkour, cirque, toy photography, éveil au violon, web radio, illustration autour des héros, mais aussi escalade, biathlon laser et balades nature.

Une manière de faire de la culture un terrain de jeu vivant.

www.ideklic.fr

Léo Nivot, le garçon des scènes intérieures

By |2026-06-29T10:10:37+01:006 juillet 2026|Les Jurassiens|

Il y a des territoires qui ne s’effacent jamais. Pour Léo Nivot, chanteur du groupe Nous Étions Une Armée, le Jura appartient à cette catégorie. Il n’y a pas grandi à proprement parler, mais y a vécu une partie déterminante de son adolescence, chez sa mère, installée à Lons-le-Saunier alors qu’il était au collège. Pour ce natif du Creusot (Saône-et-Loire), cette présence intermittente – week-ends, vacances, séjours fragmentés – a construit une forme d’entre-deux géographique, mais aussi une sensibilité.

À Lons-le-Saunier, il découvre surtout une vie culturelle dense, à hauteur d’adolescent : les librairies où il achète ses mangas, la médiathèque, le cinéma, les rues familières, et surtout le théâtre où travaillait sa mère. C’est là, dans ce lieu central de son quotidien, que s’ouvre, sans qu’il le mesure encore, une première brèche vers sa vie artistique future. « Il y avait une médiathèque où j’allais tout le temps, et surtout un cinéma avec une programmation vraiment incroyable. J’ai vu des films qui m’ont marqué très tôt là-bas. C’était un peu mon refuge, en fait. J’y passais énormément de temps quand je venais », se souvient-il.

Une rencontre décisive

Car c’est aussi dans ce théâtre qu’il rencontre la chorégraphe Marion Lévy. À l’époque, Léo est encore lycéen, musicien amateur, sans projection professionnelle claire. Pourtant, cette rencontre agit comme un déclencheur discret mais décisif. « C’était vraiment la première fois que j’étais appelé en tant que musicien par quelqu’un dont c’était le métier. J’avais des groupes, mais c’étaient des groupes de lycée, on bricolait entre nous. Là, d’un coup, on me demandait de venir jouer dans un cadre professionnel, avec une exigence, un regard extérieur. Ça a complètement changé ma perception de ce que je faisais », raconte-t-il.

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Léo Nivot – MRZPICTURE

Parmi ces premières expériences, certaines restent particulièrement marquantes, comme une performance à l’hôpital Pasteur de Dole. « C’était assez fou quand j’y repense. J’étais très jeune, avec ma guitare, dans un contexte qui n’avait rien à voir avec une salle de concert. Et en même temps, c’était hyper formateur, parce que ça te met face à un public différent, ça te fait comprendre que la musique peut exister ailleurs, autrement. »

Ces moments, isolés mais intenses, constituent ses premiers pas professionnels, bien avant que la musique ne devienne un horizon structuré. Puis les chemins se séparent temporairement. Léo Nivot quitte progressivement le Jura pour poursuivre ses études, notamment au conservatoire à Paris. Le lien semble s’effacer, sans disparaître totalement.

Plusieurs années plus tard, Marion Lévy le recontacte presque par surprise pour lui proposer de rejoindre une nouvelle création, Roméo. « On ne s’était pas vus depuis des années, et elle m’a rappelé un peu de nulle part. En fait, elle avait suivi ce que je faisais entre-temps, sans que je le sache. C’était assez bouleversant, parce que ça donnait une continuité à quelque chose que je pensais terminé depuis longtemps », explique-t-il. Cette trajectoire en allers-retours illustre bien son rapport au Jura : un territoire moins figé dans le souvenir que toujours actif, capable de ressurgir au présent.

Il y revient par la mémoire de moments très simples, presque anodins, comme les concerts d’été dans les jardins du Conseil départemental. Il n’est pas encore musicien, mais une envie profonde est déjà là. « J’étais dans le public, et je regardais la scène en me disant : “putain, j’ai envie de faire ça”. Il y avait déjà cette envie d’être de l’autre côté. »

La naissance de Nous Étions Une Armée

Cette intuition prend forme plus tard, hors du Jura, à Chalon-sur-Saône, où il rencontre  Rémi Le Taillandier, futur partenaire de Nous Étions Une Armée. Très vite, une évidence s’impose. « Je n’avais jamais rencontré quelqu’un avec qui il y avait un tel match musicalement. J’étais un peu le seul dans mon coin à écouter ces trucs-là, du post-rock, des musiques expérimentales… et là, d’un coup, on avait exactement les mêmes références, les mêmes obsessions. Ça a tout de suite créé un lien très fort. »

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Nous étions une armée -HugoMargaron

Le duo se construit ensuite lentement, par essais et erreurs, en passant par les circuits locaux et les premières parties. Une phase d’apprentissage concrète, parfois rudimentaire. «Au début, on allait voir les salles où on avait l’habitude d’aller en tant que public, et on leur proposait de jouer. C’était assez naïf, mais en même temps très direct. On leur disait: on connaît votre programmation, on pense qu’on peut y avoir une place. Et petit à petit, ça a pris.»

Le véritable tournant arrive en 2023 avec leur participation aux Inouïs du Printemps de Bourges. « C’est vraiment là que les choses se sont débloquées. On a rencontré des gens, notamment notre producteur, et d’un coup le projet s’est structuré. Avant, on faisait tout nous-mêmes, un peu à l’instinct. Là, on a commencé à construire quelque chose de plus solide. »

Depuis, la trajectoire s’accélère. Le groupe enchaîne les dates, affine son identité, et finit par défendre ses propres concerts. Leur premier album, Mais le ciel est sublime, sorti en octobre 2025, marque une étape décisive. Un disque pensé comme un tout, loin d’une simple accumulation de morceaux. « Le format album m’a longtemps fait peur. Je trouvais ça énorme, presque écrasant. Un EP, c’est plus maîtrisable, plus compact. Mais là, on a voulu faire un vrai objet, avec une progression, une narration. Le défi, c’était de faire tenir tout ça ensemble. »

Le titre lui-même résume une tension centrale : une lucidité sombre traversée par une beauté persistante. « À la base, la phrase, c’est “il n’y a aucun espoir, mais le ciel est sublime”. On a gardé la deuxième partie, parce qu’elle répond à tout le reste. Il y a quelque chose de très noir dans les textes, mais aussi cette idée qu’il reste toujours une forme de beauté, quelque chose qui dépasse un peu. Et faire de la musique, pour moi, c’est exactement ça : transformer cette noirceur en autre chose. »

Une carrière qui s’accélère

Cette tension traverse aussi leur manière de composer. Chez Nous Étions Une Armée, la voix n’est jamais simplement chantée : elle est parlée, scandée, presque performée. « J’ai beaucoup travaillé avec des samples de voix au début, des extraits de films, d’interviews, que j’intégrais dans mes morceaux. Et je pense que ça m’a marqué durablement. Aujourd’hui, je ne vois pas la voix comme un simple chant, mais comme une matière narrative, presque comme un instrument à part entière. »

Sur scène, cette approche prend toute son ampleur. « C’est vraiment là que tout prend sens. Avant, les morceaux existent, mais ils restent un peu abstraits. Une fois qu’on les joue devant des gens, on comprend pourquoi ils sont là, ce qu’ils racontent. La scène, c’est le moment où tout s’aligne. »

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Léo Nivot – MRZPICTURE

Après des années à évoluer en premières parties, le groupe remplit désormais ses propres salles. La Maroquinerie et La Cigale deviennent des étapes importantes à Paris. Le passage dans des émissions comme Taratata – avec une reprise de Milord d’Édith Piaf – participe aussi à élargir leur audience. « On ne faisait jamais de reprises au début, ce n’était pas du tout notre truc. Et puis on s’est rendu compte que ça pouvait être une porte d’entrée. Les gens accrochent à quelque chose qu’ils connaissent, et ensuite ils vont découvrir ton univers. C’est une autre manière de créer du lien. »

Aujourd’hui, alors que la tournée se poursuit, la suite est déjà en préparation. « Quand un album sort, il existe déjà depuis longtemps dans nos têtes. On est toujours un peu en avance, déjà en train de penser à ce qui vient après. »

Malgré cette projection constante vers l’avant, le Jura reste là, en filigrane. Non pas comme un décor nostalgique, mais comme un point d’origine diffus, fait de lieux, de rencontres et de sensations. « Ce n’est pas un lieu où j’ai grandi en continu, mais c’est un endroit qui m’a construit autrement. Il y a plein de choses qui viennent de là, même aujourd’hui, sans que je m’en rende toujours compte. »

Entre Lons-le-Saunier, les scènes de festivals et les salles parisiennes, la trajectoire de Léo Nivot dessine un mouvement continu : celui d’un artiste qui avance, sans jamais complètement s’éloigner de ses premiers élans. Le 13 novembre, il retrouvera d’ailleurs le théâtre de Lons-le-Saunier, lieu familier et chargé de sens, comme un retour discret vers ces premières fois où tout commençait à peine à se dessiner.

Dominique Guéritey, Le fromager de Pristina

By |2026-06-25T14:57:24+01:005 juillet 2026|Les Jurassiens|

Tous les mois, un transporteur quitte la banlieue parisienne. Il traverse l’Est de la France, franchit la frontière italienne, file vers les Pouilles et leur capitale, Bari. Puis vient la traversée en bateau jusqu’à Durrës, port albanais. Le transitaire passe la douane et reprend le volant, d’ouest en est, à travers l’Albanie intérieure, jusqu’à Pristina, où il dépose sa cargaison. Un homme vient la réceptionner. Il s’appelle Dominique Guéritey. Il a soixante-quatre ans et est natif de Champvans, village situé à cinq kilomètres de Dole. Bien au frais dans un camion, ce sont ses fromages qui ont emprunté cette route vers les Balkans.

En décembre 2024, ce Jurassien a ouvert Fromager, une boutique installée dans le quartier de Bregu i Diellit, dans la capitale du Kosovo. Indépendant depuis 2008, ce petit pays de moins de deux millions d’habitants se situe entre la Serbie, le Monténégro, la Macédoine du Nord et l’Albanie. « Les gens ne savent pas trop où c’est », résume Dominique Guéritey. Pour beaucoup, son nom reste associé à la guerre de la fin des années 1990, qui opposa les forces serbes aux indépendantistes albanais de l’UCK. L’intervention de l’OTAN, en 1999, entraîna le retrait serbe, avant la proclamation de l’indépendance du Kosovo en 2008, toujours contestée par Belgrade. Mais comment ce Jurassien en est-il venu à vendre du fromage dans un pays que nombre de Français connaissent surtout à travers les fractures de l’ex-Yougoslavie ?

Un couple Jurasso-Kosovar

Avant d’y poser ses valises, Dominique Guéritey a eu mille vies, ou presque. Il grandit donc dans le Jura, auprès de parents agriculteurs. Issu du monde rural, il travaille à la ferme familiale jusqu’à ses seize ans, avant de s’envoler pour des études d’architecture à Lyon. Diplômé en 1987, il commence sa carrière sur ses terres. Pendant son temps libre, le néo-architecte travaille sur un autre projet : « Avec deux amis, j’ai fondé Horizon Vert, la première radio libre du département. Je présentais l’émission Tam Tam Magazine. » Émettant sur 91,4 MHz, la station faisait partie de la petite vague des radios libres apparues après la libération des ondes de 1981.

Dans le bourg de 1 500 habitants, l’animateur gagne en popularité, mais cette étiquette lui colle vite à la peau. « Tout le monde me connaissait comme le gars de la radio et non comme l’architecte. » Jusqu’au jour où Gilbert Barbier, alors député-maire de Dole [de 1986 à 1988, puis de 1993 à 1997, N.D.L.R.], l’accueille dans son bureau en lui demandant des nouvelles d’Horizon Vert. « Je venais le voir pour l’architecture. Après ce rendez-vous, j’ai compris que je n’avais pas d’avenir ici. »

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Domenic Guéritey – PATRIOT OSMANI

Comme bon nombre de Jurassiens, Dominique Guéritey passe alors la frontière pour tenter sa chance en Suisse. Il y accomplit une belle partie de sa carrière avant de revenir dix ans en France. Chez les Helvètes, il devient chef du service travaux-urbanisme de la ville de Lancy. Dans la couronne genevoise, l’homme change d’échelle. Le voilà plongé dans une ville dense. Un autre territoire, mais toujours la même obsession : comprendre comment les lieux se construisent et se transforment. « C’est à ce moment-là que j’ai rencontré ma compagne kosovare, Léonora. Je l’ai croisée sur un chantier », se remémore-t-il, le sourire aux lèvres.

Par amour et par défi

Alors qu’il n’a pas encore officialisé sa relation avec elle, il survole l’Adriatique et découvre ce pays à ses côtés. « Quand elle m’a emmené là-bas, j’ai reconnu la Franche-Comté. Ce sont les mêmes paysages de montagne. » Ce voyage scelle l’idylle entre le Jurassien et son amoureuse des Balkans. Leur relation démarre et, rapidement, une idée s’impose : vivre dans son pays. « Par amour pour elle et par excitation, parce que je suis quelqu’un qui adore les challenges. » Dominique Guéritey s’y installe en 2024. « Dès les premiers jours, il s’est adapté. Mieux que prévu je trouve, juge Léonora. Au Kosovo, il y a beaucoup de choses à faire. Cela correspond bien à Dominique, une personne curieuse avec beaucoup d’énergie qui ne veut pas rester sans rien faire. »

Le couple décide alors d’ouvrir une fromagerie, première étape d’un grand projet inspiré de son enfance jurassienne : créer une ferme moderne liée à son commerce. « Lorsque j’étais étudiant, j’ai écrit une thèse sur la ferme de l’an 2000. Elle partait du principe que mes parents agriculteurs travaillaient 365 jours par an, mais ne gagnaient pas d’argent. En Suisse, j’étais très bien rémunéré. Quand je retournais les voir, c’était un sujet tabou. Je ne pouvais pas dire : ce que je touche en un mois, tu ne l’as même pas en un an, alors que tu travailles trois fois plus que moi. Il y a une injustice totale avec le monde agricole. »

Parti de ce constat, celui qui a gardé un pied-à-terre en Helvétie imagine un système alternatif, préserver la santé des paysans autant que leur revenu. « J’expliquais qu’il fallait absolument transformer les produits de la ferme à la ferme, plutôt que de laisser d’autres s’enrichir. Il fallait bâtir une exploitation automatisée et moderne, capable de dégager du temps pour que l’agriculteur puisse transformer sa production. »

Avant d’inaugurer cette ferme à la frontière macédonienne, Dominique Guéritey et Léonora ont ouvert leur boutique dans la capitale. Pristina n’a pas les séductions patrimoniales évidentes de Prizren ni les panoramas de cartes postales des Balkans. Ville jeune, administrative, parfois rude, elle concentre pourtant l’énergie du pays : ministères, ambassades, universités, cafés bondés, restaurants, jeunesse pressée de vivre et de consommer autrement. Le monument Newborn, repeint chaque année depuis l’indépendance, y rappelle combien l’histoire récente reste visible dans l’espace public. C’est dans cette agglomération en mouvement, plus tournée vers demain que vers un passé trouble, que le couple a choisi d’installer Fromager. « Un pari, parce qu’on n’est pas du tout de cette profession. Les seuls liens, c’est que dans ma famille, il y a d’anciens fromagers du côté de ma mère, et qu’on aime le fromage », rétorque-t-il.

Cet intérêt pour les pâtes onctueuses les a poussés à tenter une aventure risquée. « Au Kosovo, le fromage n’existe pas sous la forme que l’on connaît. Ici, on sert des salades avec des fromages blancs type feta ». Le pays possède bien un produit emblématique, le djathi i Sharrit, fromage salé du massif des Sharr, récemment protégé comme appellation d’origine. Mais la culture fromagère locale n’a pas grand-chose à voir avec celle que Dominique Guéritey importe dans sa boutique : ici, les pâtes cuites, les pâtes pressées, les bleus ou les fromages longuement affinés restent largement méconnus. Quand le couple rentrait de Suisse, il se ruait donc sur les rayons spécialisés. De ce manque est née l’idée d’ouvrir un commerce.

En trois mois, le couple trouve le lieu, dessine le magasin et fait livrer des chambres froides dans un pays où les démarches administratives sont plus simples qu’ailleurs. Résultat : Fromager ouvre le 14 décembre 2024. Un cadeau de Noël avant l’heure.

Comté, Morbier et Roquefort

Depuis ce jour, les clients découvrent les variétés proposées en vitrine : comté — « mon fromage préféré », classique pour un Jurassien —, emmental, beaufort, gruyère, maroilles, camembert, crottins de Chavignol ou encore morbier. « Quand j’ai un bout de morbier dans mon assiette, tous mes souvenirs du Jura reviennent. » En boutique également, le roquefort. Le pari n’était pas évident. Même à l’export, où environ 4 000 tonnes de roquefort sont parties de France en 2024, ce fromage puissant reste un marqueur de goût autant qu’un pro- duit gastronomique. Il séduit les amateurs de caractère, mais peut dérouter des palais peu habitués aux pâtes persillées. À Pristina, Dominique Guéritey s’attendait donc à ce que son odeur freine les clients. Ce fut l’inverse. « Je pensais que son odeur n’allait pas marcher ici », ironise-t-il. Léonora estime quant à elle que « Dominique a ramené un savoir-faire dont le peuple kosovar avait besoin pour faire grandir un pays sorti de la guerre il n’y a pas longtemps. »

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La fromagerie de Domenic Guéritey à Pristina  – PATRIOT OSMANI

Car si le fromage est inscrit au patrimoine gastronomique français, ce n’est pas le cas dans ce petit pays d’Europe du Sud- Est. Les habitants le connaissent surtout grâce aux Kosovars installés en France, en Suisse ou en Allemagne. «Quand les membres de la diaspora sont de retour au pays, c’est là que ça marche le mieux car ils connaissent le fromage», note sa compagne.

À ses débuts, le fromager de Pristina a donc eu deux missions : faire découvrir ses produits aux clients, mais aussi à ses trois employés. « J’ai tout de suite affiché des cartes de France pour leur montrer leur provenance. Le fromage, c’est un terroir. Je leur ai expliqué que c’était le fruit du lait de la vache. Pour bien le vendre, il faut raconter son histoire. » La célèbre boutade attribuée au général de Gaulle sur ce pays impossible à gouverner tant il compte de fromages a soudain pris une tournure très concrète.

Le fromage comme passeport

Outre les habitants du pays, de nombreux expatriés français viennent déguster les produits et leurs déclinaisons en fondue au cheese bar de Fromager, installé dans le quartier de Bregu i Diellit, à Pristina. La communauté tricolore reste pourtant minuscule au Kosovo : à peine 150 ressortissants inscrits au registre consulaire, selon les données disponibles. Entre deux visites diplomatiques, l’ambassadeur de France Olivier Guérot y a notamment ses habitudes. Ces dernières semaines, le diplomate a même promu Fromager lors d’une interview donnée à la plus grande chaîne de télévision locale. Originaires de Franche-Comté, des militaires et des fonctionnaires de l’ambassade figurent aussi parmi ses habitués.

Comme lorsqu’il était l’animateur radio de Champvans, cet amateur de cyclisme et de ski de fond est rapidement devenu une figure locale. « On s’est lancé là-dedans pour le challenge et ça m’a fait connaître. Des Suisses avaient essayé d’ouvrir une fromagerie ici, mais ils n’y étaient pas arrivés. On est donc les premiers à réussir. Je pense qu’on y est parvenu parce qu’on est un couple très complémentaire. » Léonora tient une place décisive. Elle connaît le pays, ses codes, sa langue. « Je viens d’ici, donc je connais notre mentalité. Dominique, lui, connaît le fromage. Ces deux atouts sont notre force. »

Cette petite notoriété dépasse désormais le cercle des clients. La boutique est devenue un point de rencontre pour plusieurs acteurs économiques franco-kosovars, tandis qu’une vidéo en albanais présente Dominique Guéritey et Léonora comme ceux qui ont apporté « un morceau de Suisse » (et non de France) au Kosovo, entre raclette, fondue et fromages affinés.

Mais Fromager n’est qu’une première étape. Dès novembre 2024, avant même l’ouverture de Fromager, le ministère de l’Industrie a officialisé une rencontre autour de son projet d’agrotourisme Horizon Vert, une ferme moderne pensée dans le prolongement de Fromager. En attendant sa construction, un investissement de quatre millions d’euros accompagné  par les autorités locales, le plus kosovar des Jurassiens continue de développer un commerce déjà bien lancé. Les ventes en boutique et au cheese bar représentent 20 % de son chiffre d’affaires en 2025. « Le reste, c’est l’activité de grossiste », affirme le copropriétaire. Restaurants et hôtels haut de gamme du pays viennent désormais se fournir chez lui. « Le fromage, c’est le luxe à la française, un produit d’excellence que l’on sert pour les grandes occasions. Un plat de fête, que les Kosovars mangent plutôt en apéritif et non entre le plat et le dessert comme en France. »

Cette différence de culture, il l’apprivoise au fil de ses trajets entre la fromagerie et son domicile, situé à une heure de route de Pristina. Des déplacements qui n’ont rien à voir avec ses anciennes virées sur les départementales jurassiennes : « Ici, pas de panneaux. Le GPS kosovar, c’est simple : au rond-point, il y a toujours quelqu’un pour vous expliquer comment aller d’un point A à un point B. » Grâce aux fromages de sa région natale, le prochain Kosovar croisé au carrefour pourrait bien lui indiquer le chemin du Jura. Et ça, ça vaut tous les fromages du monde.

Quentin Joly : le sprinter de l’image

By |2026-06-26T14:26:10+01:005 juillet 2026|Les grands entretiens|

Originaire de Saint-Claude, l’ancien fondeur Quentin Joly s’est imposé sous le nom de Jolypics comme photographe et vidéaste freelance. Basé à Chambéry, il travaille partout en France et à l’international, avec une prédilection pour les récits visuels liés au sport, aux athlètes, aux marques et aux événements. Son univers mêle sens du mouvement, goût du plein air et attention à la lumière. Déjà remarqué pour ses images sportives, notamment autour du cyclisme, il compte parmi ses clients Adidas, New Balance, On Running, Smart ou encore Decathlon CMA CGM NewGen. Son regard cherche moins la simple performance que l’ambiance, l’instant juste, la cohérence d’un récit.

NUMÉRO 39 – Votre métier, aujourd’hui, comment le définissez-vous ?

QUENTIN JOLY – Classiquement, je dirais photographe-vidéaste. Mais moi, je préfère le terme de raconteur d’histoires.

La photo est arrivée très vite dans votre vie. Comment est née cette passion ?

Mon arrière-grand-mère, du côté maternel, achetait tout le temps des appareils photo jetables. J’adorais les utiliser. En fait, je n’aimais même pas forcément prendre des photos : j’aimais le bruit de l’appareil. Au départ, je voulais aussi être journaliste. J’ai d’ailleurs fait mon stage en classe de troisième à L’Hebdo du Haut-Jura, à Saint-Claude. Ils m’ont mis entre les mains mon premier appareil photo professionnel et j’ai pu couvrir mon premier sujet : un cross UNSS. Là encore, appuyer sur le bouton, entendre l’obturateur se refermer, me procurait énormément de plaisir. C’était vraiment ce que j’aimais le plus. Ensuite, j’ai commencé à faire un peu de photos avec mon iPhone. Puis j’ai vu que ça ne me suffisait pas. J’avais un vieux boîtier qui traînait, je me suis fait la main dessus. À 18 ans, avec l’argent de mon anniversaire et quelques économies, j’ai acheté mon premier matériel professionnel. J’ai commencé à faire des photos de ski après mes courses. Je m’empressais de finir, de me changer, puis d’aller photographier les participants qui restaient en piste.

Quand avez-vous compris que ce n’était pas seulement un loisir ?

Je ne l’ai toujours pas vraiment compris. À chaque fois que je vais faire des photos, c’est comme si je partais en vacances, ou plutôt dans un endroit que j’adore. La photo reste une passion dont je peux vivre, et c’est une chance. Je n’ai pas l’impression qu’elle se soit transformée en métier au point d’y perdre le plaisir.

En début d’année, vous avez écrit sur les réseaux sociaux : « Je me reconnais dans mes images. » Que vouliez-vous dire ?

Quand je dis que je me reconnais dans mes images, c’est que j’y retrouve ma manière d’être. Je suis quelqu’un d’assez vif, de créatif, toujours en mouvement. J’ai besoin que mes photos ne soient pas seulement belles, mais qu’elles fassent ressentir quelque chose. Si elles transmettent une tension, une joie, une fatigue, une émotion sincère, alors j’ai l’impression d’être à ma place. C’est dans ce sens-là que je me sens aligné avec mon travail.

Je viens du sport de haut niveau. J’ai gardé cet esprit de compétition, cette capacité à accepter l’effort et la souffrance. Quand on va aussi loin dans l’engagement, on connaît forcément des moments très durs, où l’on a l’impression de tout donner pour rien. Mais il y a aussi des joies immenses, parce que chaque réussite se paie au prix fort.

Un athlète professionnel s’entraîne entre 900 et 1 100 heures par an pour, peut-être, vivre 48 heures de gloire. J’ai connu ça pendant dix ans, quand je poursuivais mes rêves de sportif. Cette expérience m’aide aujourd’hui à sentir les moments, à comprendre ce qui se joue avant même que cela arrive. Je sais lire une attitude, anticiper une réaction, capter une joie, une peine ou une douleur dans mes photos.

Robert Capa disait : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Êtes-vous d’accord ?

Oui, d’un certain point de vue. Mais dans les moments très calmes, notamment avant les courses, quand on entre dans l’intimité d’un coureur, il faut savoir garder ses distances. Être assez proche pour saisir quelque chose de sincère, mais pas au point d’influencer ce qui se passe. Si l’on devient trop présent, on modifie le moment qu’on cherche justement à capter.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

Cette proximité a donc une limite ?

Oui. Au-delà, cela devient juste une question de cadre. On peut devenir trop intrusif.

Comme vous le rappeliez, vous avez été athlète de haut niveau. Vous avez porté les couleurs de Haut-Jura Ski, du comité régional de ski du massif jurassien et même de l’équipe de France. Vous savez donc ce que vivent les sportifs que vous photographiez. Est-ce une clé de votre regard ?

Je pense que ça joue énormément dans ce que j’ai envie de montrer. Après, est-ce que cela fait tout mon œil ? Non, je ne pense pas. Mais ça compte beaucoup, forcément, parce que je connais ce milieu et ce que vivent les sportifs.

Photographier des événements sportifs, c’est être emporté par un tourbillon, improviser, capter l’instant qui surgit. Cette urgence vous plaît-elle ?

Oui, parce que je n’ai jamais le temps de m’ennuyer. Depuis que je suis jeune, j’ai toujours quelque chose en tête. Les événements sportifs me tiennent en éveil permanent : il faut regarder partout, sentir ce qui peut arriver, réagir vite. C’est cette intensité-là qui me plaît le plus.

Peut-on créer quand on subit les événements ?

Oui, parce qu’on subit souvent. Sur une course de vélo, quand vous êtes en voiture, vous dépendez du trafic, des parkings, du parcours. On compose en permanence avec des contraintes. Mais je crois que ces contraintes me rendent plus créatif. Je sais que, sur toute une course, j’aurai peut-être trois occasions de faire une belle photo. Alors, quand elles se présentent, il faut être à 200 %.

Ce qui frappe aussi dans votre parcours, c’est votre détermination. Vous allez chercher les événements, les contacts, les opportunités, parfois même quand rien n’est garanti. Qu’est-ce qui vous pousse à y aller, même lorsque toutes les portes ne s’ouvrent pas ?

Je me dis que c’est ce que j’ai envie de faire dans la vie. Si je n’atteins pas mes objectifs, au moins je pourrai me dire que j’aurai tout tenté. Quand je voulais devenir sportif de haut niveau, il y a eu pas mal de moments où je ne pouvais pas me battre à armes égales. Aujourd’hui, dans l’image, j’ai le sentiment que chacun peut disposer des mêmes outils. Celui qui produira le meilleur contenu finira par accéder aux meilleurs shootings, même si cela prend du temps. Et puis il y a la passion. C’est elle qui me fait me lever le matin, même quand je ne suis pas payé pour aller sur un événement. Si je ne faisais pas de photo, je crois que j’irais quand même voir ces compétitions. Alors autant se faire plaisir et tenter quelque chose.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

L’été dernier, une de vos photos est devenue un conte de fées. Racontez-nous.

Tout part de Fabrice Levannier, chargé d’activations pour Oakley. Quelques mois plus tôt, il m’avait contacté parce qu’il avait besoin d’un photographe en urgence à Lyon. J’y suis allé. Le travail a plu et nous sommes restés en contact. Pour la dernière étape du Tour de France, il m’a invité à un événement à Montmartre, au moment du passage de la course. Pour ne pas fausser le classement général, les organisateurs avaient décidé de geler les temps. On savait donc déjà que Tadej Pogačar allait gagner la Grande Boucle. Nous étions sur un balcon. Comme il pleuvait beaucoup, tout le monde est rentré regarder la fin de la course à la télévision, dans le café qui avait été privatisé. Moi, puisque je connaissais déjà l’issue du général, j’ai préféré rester dehors, sous la pluie, pour voir passer tous les concurrents. Sur ma gauche, j’ai aperçu un coureur de l’équipe Red Bull – BORA – hansgrohe saluer le public. Je me suis dit : ce n’est pas possible que ce soit Primož Roglič. D’habitude, il est plutôt froid, distant, timide. Et là, d’un seul coup, il a levé les mains. J’ai pris la photo. Sur le moment, je ne me suis pas dit qu’elle allait faire le tour du monde. Je l’ai publiée le soir même sur les réseaux, puis j’ai posé mon téléphone. Dans la nuit, X, anciennement Twitter, s’est complètement affolé. Mais je n’y suis pas, donc j’ignorais ce qui était en train de se passer. Beaucoup de gens ont partagé ma photo, certains affirmant même : « Citez-moi une photo de cyclisme plus incroyable que celle-là. » Des médias s’en sont mêlés. Puis une personne m’a demandé la photo parce qu’elle était en contact avec le coureur. Elle la lui a envoyée. Quelques minutes plus tard, j’ai vu : « Primož Roglič vous a identifié dans une publication. » Pour résumer ses vingt et une étapes du Tour de France, il n’avait retenu que ma photo. Ensuite, il m’a écrit pour me demander s’il pouvait l’utiliser pour un gala de charité. Comme c’était caritatif, je lui ai offert les droits. La photo, intitulée It’s Primoz’s Time, a enfin remporté la médaille d’argent dans la catégorie cyclisme des World Sports Photography Awards 2026.

L’hiver dernier, nouvelle étape : c’est au tour de la Fédération internationale de ski (FIS) de vous solliciter. Qu’attendait-elle de vous ?

L’idée était de porter un regard plus jeune sur le ski de fond, de raconter davantage l’événement que la course en elle-même. Il s’agissait de toucher un public plus large. Personnellement, j’avais envie de mettre en lumière les athlètes. La FIS m’a confié deux étapes de coupe du monde pour me tester. Dès Oberhof, en Allemagne, mes clichés ont beaucoup tranché avec ce qui se faisait depuis des années. Cela a réveillé pas mal de monde. Aujourd’hui, l’idée serait d’aller plus loin : couvrir davantage la saison, mais aussi imaginer des formats plus immersifs, au plus près du quotidien des athlètes. Là encore, mon objectif est d’imposer un nouveau regard sur ce sport que j’ai pratiqué de nombreuses années [Quentin Joly a arrêté sa carrière en avril 2023].

Même intérêt du côté de l’équipe cycliste Decathlon CMA CGM Team. Comment abordez-vous cette collaboration ?

Le vélo est vraiment mon sport préféré à photographier. J’aime énormément accompagner cette équipe, surtout la NewGen, parce qu’on travaille peut-être avec les grands coureurs de demain. Avec eux, je peux proposer mon regard sur le vélo plus facilement. Ils sont ouverts, prêts à tenter des choses moins classiques. Les shootings sont plus détendus, plus spontanés, et c’est très agréable.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

Vous avez dit il y a quelque temps que vous n’étiez pas attiré par le photojournalisme. Est-ce toujours le cas ?

Oui, c’est toujours le cas. Je disais cela parce que, pour moi, le photojournalisme sportif se résume encore trop souvent à produire vite : la photo d’arrivée, un portrait du vainqueur, qu’il faut s’empresser d’expédier à la rédaction. Ce fonctionnement ne me correspond pas vraiment. J’ai besoin d’aller au-delà de l’image attendue, de raconter une atmosphère, un moment, une présence. Pas seulement documenter ce qui s’est passé, mais construire un regard. Et j’ai l’impression que les médias commencent justement à chercher cela : des images moins automatiques, plus sensibles, capables d’accompagner un récit.

Cet hiver, une référence du journalisme sportif a d’ailleurs mis en valeur votre travail.

Oui, j’ai été repéré par L’Équipe Magazine, qui a publié en décembre mon premier portfolio, avec des photos de rugby prises lors d’un match de Nationale entre le SO Chambéry et Rouen.

Le rugby n’est pas tout à fait étranger à votre histoire. Vous avez grandi non loin du stade de Serger, à Saint-Claude. Auriez-vous pu être licencié au FC Saint-Claude Rugby ?

Mon père a joué dix-huit ans au rugby dans ce club. Moi, j’ai fait du foot. C’était mon premier sport. Je n’étais pas un bagarreur. J’étais plutôt un petit avec un physique très fin, et je craignais d’aller au contact. Donc pas dans cette vie.

Vous produisez aussi du contenu vidéo. Est-ce un domaine différent ou photo et vidéo répondent-elles aux mêmes exigences ?

Ce ne sont pas les mêmes exigences. La vidéo est beaucoup plus complexe. Déjà, le montage est bien plus chronophage que la retouche photo. Il faut avoir le cerveau bien accroché, sinon on abandonne. En revanche, j’ai l’impression qu’en vidéo, on peut encore davantage raconter des choses, parce qu’on peut calquer un récit sur les images. Mais mon approche de la vidéo se fait comme en photo. J’aime énormément les plans fixes qui parlent d’eux-mêmes. Ma formation de photographe autodidacte me sert beaucoup dans tout ce que je fais en vidéo.

Vous avez grandi dans un environnement très collectif, entre la famille, les coéquipiers et les amis. Le métier de photographe, lui, impose souvent de partir seul, de travailler à des horaires irréguliers, parfois loin des siens. Comment vivez-vous ce décalage ?

Avec le temps, plus je travaille, moins je vois mes proches. Mais je suis en train de construire ma vie, j’ai besoin de travailler, de me faire remarquer. Alors oui, cela a plutôt tendance à m’éloigner d’eux. Quand je suis à la maison, je préfère passer du temps avec ma femme. Et quand j’ai deux ou trois jours devant moi, je rentre voir mes parents dans le Jura. La famille, c’est la famille. Il n’y a pas besoin d’en dire plus.

Quand on a porté les couleurs du Haut-Jura Ski, on reste donc attaché à sa terre natale ?

Oui. Revenir dans le Jura me ressource. Quand j’ai du montage, je change d’air, je sors de mon cadre habituel et je vois mes parents. Ça me détend. Et quand je suis plus détendu, je travaille mieux. Mais j’ai aussi été élevé avec l’idée qu’il fallait poursuivre sa route, quoi qu’il arrive. Je remercie mes parents de m’avoir transmis ça. Ils ne m’ont jamais tracé un chemin. Ils m’ont toujours dit que je ferais ce que je voudrais, tant que les choses étaient cadrées. Partir du Jura était inévitable, d’abord pour continuer mon projet de skieur, puis pour mon travail. Aujourd’hui, la plupart de mes clients sont autour de Chambéry, où j’habite. J’ai construit ma vie ici, avec ma femme, mon chat et les amis que je me suis faits. Je n’éprouve aucun regret. Ça me fait du bien d’être chez moi, comme de rentrer dans le Jura. Cet équilibre me permet de garder un rapport très sain avec ma terre natale.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

Votre géographie du Jura se limite-t-elle à Saint-Claude et au Haut-Jura ?

Elle est plus large. Avec ma famille, on n’avait pas forcément de gros moyens. On ne pouvait pas trop partir de notre région, donc j’ai passé beaucoup de temps aux Quatre Lacs, du côté de La Mercantine, sur le lac de Vouglans, et à me balader au pic de l’Aigle. Et j’ai aussi une tante qui habite par là-bas, la sœur de mon père. J’ai donc un pied-à-terre dans ce secteur.

Vous êtes de la génération des réseaux sociaux. Cela a-t-il façonné votre manière d’être photographe ?

Je ne me suis jamais vraiment posé la question, parce que je suis né avec ces moyens de communication. D’ailleurs, les premières fois où j’ai vu des photos de sport plus créatives, c’était sur les réseaux. Je me suis dit : “waouh, c’est complètement incroyable”. Cela m’a inspiré pour la suite.

Quand vous étiez skieur de fond, vous étiez spécialiste du sprint. Ce n’est pas une discipline qui conduit spontanément à la contemplation. Est-ce que je me trompe ?

Non, vous ne vous trompez pas. Je ne pourrais jamais faire de photo animalière, par exemple. Mon caractère ne me le permet pas. Je ne me vois pas dans une forêt à attendre toute la journée qu’un lynx passe… et pourtant j’aime les animaux. Mais il faut qu’il y ait de l’humain sur la photo.

Au fond, vous êtes aussi un sprinter dans la photo ?

Oui, je pense qu’on peut dire ça. J’aime quand ça va vite, j’aime quand quelque chose se crée, j’aime quand il y a du spectacle. Et je pense que c’est aussi ce qui caractérisait le sprint.

Quentin Joly dans dix ans, quel homme sera-t-il ?

J’espère qu’il aura eu au moins un Tour de France à son actif, qu’il aura couvert un peu toutes les grandes compétitions sportives du monde, et qu’il pourra se reposer, construire une famille et profiter un peu de la vie en général. ν

Wheobe, l’évidence jurassienne

By |2026-06-29T09:54:54+01:005 juillet 2026|Les Jurassiens|

Il y a des groupes qui se forment par nécessité, d’autres par hasard. Et puis il y a ceux qui naissent d’une évidence, presque naturelle, comme si les trajectoires avaient toujours été destinées à se croiser. Wheobe appartient à cette troisième catégorie. Tout commence au lycée Jean Michel de Lons-le-Saunier. Quatre artistes – Swann Foucher au micro et au clavier, Matthias Joannon à la basse, Matthieu Mercky à la batterie et Ivanoé Tissot à la guitare –, quatre parcours différents, mais une même envie de jouer ensemble et des racines jurassiennes communes. Très vite, les répétitions remplacent les heures libres, et l’espace du lycée devient un premier terrain d’expérimentation. « Ça a tout de suite pris, on voulait faire de la composition », résume Swann Foucher, le chanteur du groupe. À l’époque, il n’est pas encore question de grand projet ni d’ambition affirmée. Juste une dynamique collective, instinctive, presque ludique. Les premiers concerts s’enchaînent localement : « On faisait quelques concerts à droite, à gauche : à Orgelet, à Domblans, un peu partout ». Le groupe apprend en jouant, construit sa cohésion sur scène autant qu’en dehors. Puis vient un tournant : 2022, après le Covid, la sortie d’un premier projet Lifedrop.

Une identité musicale faite de contrastes

Si Wheobe intrigue aujourd’hui, c’est aussi parce que leur musique échappe aux étiquettes simples. Le groupe revendique des influences multiples, parfois très éloignées. Jazz, musiques traditionnelles cubaines, musiques des Balkans, fanfares, rock, pop alternative, rock progressif des années Soixante-dix… chacun arrive avec son bagage, ses écoutes, ses références. Mais loin de créer une cacophonie, cette diversité devient la matière première du groupe. « On écoute tous des choses très différentes, mais on prend plaisir à découvrir ce que les autres aiment », explique le chanteur. Dans ce fonctionnement, aucune influence ne domine. Elles s’agrègent, se superposent, se transforment au fil des répétitions. Le résultat, c’est une musique hybride, difficile à catégoriser, mais immédiatement reconnaissable dans son énergie collective. Au cœur du processus créatif du groupe, il y a un principe simple : l’improvisation collective. Les morceaux naissent rarement d’une idée individuelle figée. Ils émergent de sessions à quatre, où chacun propose, teste, modifie. « On compose beaucoup à partir d’improvisations collectives ». Dans ces moments, les influences personnelles s’expriment sans filtre, mais aussi sans volonté de contrôle. C’est dans ce dialogue spontané que se dessine progressivement une direction commune.

Ensuite vient le travail de structuration : réécoute, découpage, assemblage, réécriture. Les idées sont déconstruites puis reconstruites, jusqu’à trouver leur forme finale. Ce mode de fonctionnement repose aussi sur une dimension essentielle : la relation humaine. « On est très amis, et ça change tout dans la communication », insiste Swann Foucher. La confiance interne permet la critique, la remise en question, sans tension. Une alchimie fragile, mais précieuse.

Sorti officiellement le 3 avril, avec une release party au Darius Club à Lons-le-Saunier, A Strained Ocean marque une étape majeure dans l’histoire du groupe. Un premier album longuement mûri, dont certaines premières idées remontent à « plus de trois ou quatre ans. » Ce disque n’est pas une compilation de morceaux récents, mais un processus étalé dans le temps. Une construction lente, nourrie par les évolutions personnelles et collectives du groupe. Le projet s’est voulu profondément représentatif de leur identité. « On a beaucoup travaillé sur le fond, sur le propos, sur ce qu’on a envie de transmettre via cette musique. Ça a été une aventure vraiment de long terme. C’est un album qui parle vraiment de notre rapport aux autres, de notre rapport à l’humain, à la société de manière générale, et à la manière dont on est influencé et dont on influence le monde qui nous entoure. On voulait vraiment qu’il nous ressemble ». Cela passe autant par la musique que par l’ensemble de l’univers visuel : clips, pochette, direction artistique.

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Wheobe – Suki Raw

Impossible de comprendre Wheobe sans revenir à leur territoire d’origine. Le Jura n’est pas ici un simple décor, mais une présence diffuse, un arrière-plan constant. L’enregistrement de l’album a notamment eu lieu dans le studio La Corbière, à Présilly tenu par Martial, « un très bon ami », dans un environnement familier. Mais c’est surtout la nature jurassienne qui irrigue leur imaginaire : lacs, forêts, reliefs, silences. «Ce n’est pas du chauvinisme», précise le chanteur. Le lien est plus intime. Le Jura est avant tout un espace de respiration, un lieu où le groupe retrouve un équilibre nécessaire à la création. «La nature, les lacs ont inspiré l’album. On y retrouve ce rapport à l’eau, très familier pour nous à travers les lacs, que ce soit dans la région des lacs autour de Clairvaux, au lac de Vouglans, ou encore dans tous ces petits lacs qui ont marqué notre enfance. Ils sont liés à nos vacances, à tous les moments passés dans le Jura. Il y a vraiment cette empreinte du Jura qui traverse également l’album.» Même les clips du groupe intègrent ces paysages, comme une manière de prolonger visuellement l’univers de l’album. «On ne se sent jamais aussi bien que dans la nature et dans nos montagnes. C’est là qu’on passe aussi le plus de temps à composer, parce que c’est une source d’inspiration énorme pour nous. Ce n’est pas une volonté de revendiquer une musique “jurassienne” en tant que telle. Le Jura n’est pas forcément cité dans les paroles, mais il transparaît malgré tout, y compris dans les clips. On en a tourné une partie dans la région, parce qu’il nous tenait à cœur de montrer ces paysages qui ont nourri l’album».

L’engagement en filigrane

Au-delà de la sortie de A Strained Ocean (avec une cover signée Nele), Wheobe entre désormais dans une nouvelle phase : celle du partage. Depuis le printemps, le groupe enchaîne les concerts, d’abord localement, puis sur une tournée estivale qui les emmène dans plusieurs festivals en France et en Belgique. Et déjà, l’horizon s’élargit. « On prévoit de tourner un peu plus à l’international à partir de cet automne ou du début de l’année prochaine. » Sur scène, les morceaux changent de dimension. Longtemps travaillés, retravaillés, ils trouvent enfin leur public. Et la réponse ne se fait pas attendre. « Les concerts se sont super bien passés depuis la sortie de l’album. On a vraiment l’impression d’incarner pleinement ce qu’on fait. Après, on a des personnes qui viennent nous voir pour nous dire que ça les a vraiment touchées. » Des retours d’autant plus marquants que les thèmes abordés sont intimes, parfois fragiles. « Voir que ça dépasse notre propre vécu et que ça va toucher les gens dans leur intimité, c’est hyper fort pour nous. »

Mais pour Wheobe, exister comme groupe ne se limite pas à jouer ou enregistrer. Très vite, une réflexion plus large s’est imposée : comment faire de la musique aujourd’hui sans ignorer son impact ? Le merchandising devient ainsi un prolongement de leur démarche. Textiles en coton bio, vêtements issus de friperies et retravaillés, fabrication européenne : chaque choix est pensé et assumé. Une manière de rester cohérent avec les valeurs qu’ils portent dans leur musique, mais aussi d’interroger, à leur échelle, les logiques de production de l’industrie culturelle.

Derrière ces choix, il y a surtout une constante : l’équilibre humain. Wheobe repose sur une alchimie fragile entre quatre personnalités, accompagnées par leur manager Eloïse, mais aussi sur une amitié ancienne qui structure tout le reste. La musique, ici, n’est jamais dissociée du lien. Elle en est la prolongation directe. Et au cœur de cet équilibre, il y a toujours ce point d’ancrage discret mais essentiel : le Jura. C’est là que le groupe revient, presque instinctivement, dans les moments charnières. Comme un besoin de se recentrer, de retrouver une forme d’évidence. Avant l’enregistrement de l’album, ils choisissent d’y poser leurs instruments une dernière fois, loin des studios. « Petit, j’allais beaucoup à Lamoura, dans le Haut-Jura, explique Swann. Et pour nous, c’était assez naturel d’y retourner. La dernière répétition, la résidence juste avant l’enregistrement de l’album, on l’a faite dans un chalet familial, un lieu qui comptait énormément pour moi. Revoir ces paysages qui ont bercé mon enfance, s’y retrouver tous les quatre pour faire cette musique… c’était vraiment fort. »

À chaque étape de leur construction, dans leur manière de créer comme dans l’écriture de A Strained Ocean, le Jura reste en arrière-plan. Il n’est jamais revendiqué frontalement, mais il constitue une base silencieuse de leur inspiration. Et devant eux, la route s’élargit. Plus vaste, plus lointaine aussi. Le groupe trace désormais sa propre trajectoire.

Aymeric Carrez, le bureau des rires

By |2026-06-25T14:39:52+01:004 juillet 2026|Les Jurassiens|

Grégory Pujol. Ce nom ne laisse pas indifférents les passionnés de football du Jura. Né à Champagnole en 1980 et formé au FC Nantes, le joueur a accompli une solide carrière, avec plus de 300 matchs en Ligue 1. « On était au lycée au même moment. J’ai suivi tout son parcours. Sa première entrée en pro, c’est avec Nantes lors de la saison 2000-2001, raconte Aymeric Carrez. Il remplace un joueur à la 89e minute en Ligue des champions contre Galatasaray. J’étais dans un kebab à Montbéliard. C’est dire si je m’en souviens ! » L’anecdote est exacte, à une minute près. Elle dit surtout quelque chose de lui : Aymeric Carrez a beau avoir pris la direction de Paris, le Jura n’a jamais vraiment quitté son horizon.

Avant de vivre de ses talents d’humoriste et d’investir les réseaux sociaux avec ses vidéos cyniques sur l’entreprise, son parcours a longtemps eu les apparences d’une vie très rangée. « C’est décevant à quel point je suis Jurassien ! Je suis de Champagnole. Mes deux parents sont nés à Champagnole et mes quatre grands-parents aussi. Rien ne sort de la région depuis un siècle. » Derrière la formule affleure la nostalgie d’une enfance dans un cadre idyllique. « J’ai fui Champagnole pour mes études. Quand tu es adulte, cela peut être un peu étroit, mais j’ai vécu une superbe enfance. J’étais heureux de faire du vélo, d’aller à la rivière, de me baigner dans le lac de Chalain… Cet endroit est hallucinant. J’en ai rêvé mille fois. » Il égrène ses spots préférés — Les Rousses, Lélex, la reculée de Baume-les-Messieurs, le mont Rivel — puis s’attarde sur le lac du Petit Maclu. « On patinait dessus avec mon père. Il y a peu d’endroits en France où tu peux patiner sur des lacs gelés. »

Le Jurassien qui n’osait pas monter sur scène

Chez Aymeric Carrez, la vocation comique ne naît pas d’une évidence. Elle avance longtemps à contretemps, entre complexes, hésitations et faux départs. Le Champagnolais admet avoir toujours eu cette fibre. « Au lycée, je faisais rire les potes. De deux à cinq ans, j’ai souffert d’eczéma. J’étais un OVNI. Quand tu n’es pas dans les standards, tu te construis avec autre chose, dont l’humour. Ce ne sont pas les plus “normaux” les plus rigolos ! » Mais faire rire les copains et monter sur scène sont deux mondes séparés par un gouffre.

Avant cela, il y a des études “longues”, dans tous les sens du terme. « Après le collège à Champagnole, où ma mère était prof de musique, j’ai eu pas mal de problèmes. J’étais dissipé, peut-être un peu TDAH [trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité], et j’ai eu des petits soucis de santé. J’ai fait cinq ans au lycée. On m’a viré à deux reprises de l’internat. » Au gré des exclusions, il alterne entre les lycées Paul-Émile-Victor de Champagnole et Victor-Considérant de Salins-les-Bains.

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Aymeric Carrez – DR

Le stand-upper voit finalement le bout de ses études supérieures à 27 ans. « J’ai lamentablement raté ma première année de DUT en informatique. Ensuite, j’ai bossé à l’usine Peugeot. Cela m’a fait du bien. » Il reprend le chemin des salles de cours avec réussite, toujours dans l’informatique, et décroche un diplôme d’ingénieur. « Mon école était à Belfort, mais j’ai eu la chance de terminer mon cursus par six mois de stage en Espagne puis six mois aux Pays-Bas. Il y a pire ! »

Le diplôme rassure ses parents. « Comme mon frère, qui en a fait son métier, je suis passionné de jeux vidéo. Il y a toujours eu des ordinateurs à la maison. On était des matheux. Plus jeune, j’ai gagné le championnat de maths du Jura alors que j’étais nul à l’école. L’informatique, c’était l’idéal : il y avait du boulot et j’y arrivais à peu près. Il ne fallait pas chercher plus loin ! »

Un comique pas drôle à l’origine de sa vocation

Rien ne le destine encore au stand-up, mais une graine germe. « Au terme de mon cursus, il y a eu un gala avec un humoriste. J’ai eu un déclic… négatif. Le gars jouait devant 400 étudiants hilares alors que je trouvais ça faible. Je n’accrochais pas sur ses textes. » Le secret professionnel interdit de dévoiler l’identité de l’humoriste, qui jouit encore d’une petite notoriété. « J’étais malgré tout impressionné par l’énergie dégagée. Cela me semblait facile. Je me suis lourdement trompé. C’est tout sauf facile ! »

Ironie de l’histoire : quelques années plus tard, Aymeric Carrez croise le comique sur scène. « J’étais avec Antek, un autre stand-upper. Je lui explique que le gars est à l’origine de ma vocation. On éclate de rire. Je suis allé le voir sans révéler la vérité ! » Loin de l’humour particulier de l’intéressé, le Franc-Comtois est client de « Blanche Gardin pour son énergie du désespoir », de « Louis C.K. pour sa maîtrise du stand-up et sa façon de faire des blagues », ou encore « de Haroun pour sa posture et de Redouanne Harjane, qui me fait hurler de rire ».

Après cette prestation fondatrice, Aymeric Carrez rédige ses premiers sketchs. Le problème, c’est qu’il ne sait pas quoi en faire. « J’avais beau écrire, où est-ce que j’allais les jouer ? Je pensais ne jamais avoir le courage de monter sur scène… » Cette peur va durer. Elle devient même l’un des moteurs secrets de son parcours : il veut y aller, mais recule au moment décisif.

Paris, l’entreprise et la peur du premier pas

Le Franc-Comtois pose ses valises à Paris. « Quand tu es ingénieur en informatique, l’essentiel de l’activité se passe là-bas, et tous mes potes y vivaient. Dans mon domaine, c’était de la folie. Il y avait beaucoup de travail. En 2007, pour mon premier job, on était dix pour le boulot d’une personne… Ils recrutaient n’importe qui. » Il enchaîne les contrats dans des entreprises du secteur bancaire, comme chef de projet ou business analyst, et gagne correctement sa vie. Ce monde-là, il finira par le quitter. Avant cela, il va l’observer de l’intérieur.

En parallèle, il continue d’écrire. « Il y avait peut-être des scènes pour m’accueillir. J’ai envoyé des mails aux prédécesseurs du Jamel Comedy Club. » En retour, on lui propose d’éprouver ses textes face à un public. Il ne donne pas suite. « J’avais trop peur ! Passer sur scène, c’est l’étape la plus violente. Il y en a à qui cela ne fait ni chaud ni froid, d’autres qui en sont incapables. C’était mon cas. J’ai tergiversé encore trois ans. »

Comme souvent dans son histoire, le déclic vient d’un accident intime. « J’étais très amoureux d’une fille qui m’a quitté rapidement. Avec l’énergie de la rupture, je me suis dit : fais ce dont tu as envie ! » Le baptême du feu a lieu sur une scène “particulière”, où nombre d’humoristes ont fourbi leurs premières armes à Paris. « L’Église de scientologie possède un lieu appelé Celebrity Center, ouvert aux artistes. Là-bas, ils m’ont d’abord montré les ouvrages de Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie, puis j’ai joué mon sketch. Il y avait cinq personnes dans la salle. J’ai très mal joué. Personne n’a rigolé. C’était une catastrophe ! »

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Aymeric Carrez – DR

Après le fiasco, l’une des rares spectatrices lui parle avec bienveillance. « Elle n’avait rien à voir avec la scientologie ! Elle m’a expliqué qu’il existait des écoles de one-man-show. » Il suit le conseil et intègre une structure dont il garde un souvenir mitigé. « Je ne la recommande pas du tout ! Comme tu payes super cher les cours, ils ont intérêt à te garder. Ma chance, c’est d’avoir eu Nathalie Javelle, une très bonne prof, la première année. Malheureusement, elle n’est pas restée longtemps. Elle ne supportait plus cette école et est retournée faire des spectacles pour enfants. » Elle reste suffisamment pour donner des bases à celui qui, au lycée de Salins-les-Bains, avait snobé l’option théâtre. « Ma force, c’était de savoir que j’étais nul, admet le Jurassien. J’étais capable d’être marrant, mais la scène, c’est un autre travail. J’avais conscience que j’allais galérer. »

Les ruptures comme accélérateurs

Chez Aymeric Carrez, les ruptures sentimentales ont parfois valeur de coups de pied aux fesses. Il marque une pause, la dernière, dans son parcours artistique, faute de pouvoir cumuler activité professionnelle et cours du soir. Puis, en 2015, une nouvelle séparation relance la machine. « Cela m’a redonné de l’énergie. J’en profite pour remercier Lucie et Cindy, mes exs ! » Il enchaîne alors les scènes ouvertes, avec plus ou moins de succès. « Certains spectacles se sont bien passés, mais c’était encore faible en termes d’écriture. »

Qu’importe, cette fois, il ne recule plus. « Quand tu débutes, tu peux avoir un bon sketch de cinq ou six minutes, voire dix, et tu l’améliores encore et encore. En 2018, on me propose de faire le Festival d’Avignon. Je n’étais pas au niveau et cela a été catastrophique. N’étant pas connu, j’avais peu de gens dans ma salle. J’ai pris des heures de bides. Maintenant, je n’en ai plus rien à faire ! Une fois qu’on t’a bien montré que tu étais nul, tu te dis que ce n’est pas grave. Les gens oublient, et toi aussi ! »

À force de travail, il progresse et se fait un nom parmi les humoristes parisiens, avant de se prendre en pleine face la crise sanitaire. « J’ai vécu un bon Covid, mais plus la scène s’éloignait, plus je me demandais si j’y retournerais.» À la réouverture des salles, il reçoit le coup de fil qui le fait basculer définitivement vers le stand-up. « Antoinette Colin, la directrice artistique du Théâtre du Point-Virgule, m’a appelé. J’ai remis le pied à l’étrier avec des gens qui commençaient à avoir de la visibilité, comme Edgar-Yves, Doully, Pierre Thévenoux. J’éprouvais l’envie d’en découdre et un boulot de plus en plus c… »

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Aymeric Carrez – Kobayashi

L’entreprise qui l’a recruté après le premier déconfinement lui rend service malgré elle. Non conservé à l’issue d’une longue période d’essai de huit mois, Aymeric Carrez pointe à Pôle emploi. « J’étais en colère d’être au chômage, mais avec le recul, c’était génial d’avoir du temps et de ne pas dépendre d’une entreprise », prolonge le quadragénaire. Il multiplie les passages en comedy clubs et reprend une activité professionnelle au bout d’un an. Il s’aperçoit alors que son moteur n’est plus là. « J’avais bien progressé en stand-up et je n’en pouvais plus du monde de l’entreprise. Elsa Bernard, ma productrice, m’a dit : “Stop ! Tu as assez de visibilité pour ne faire que du stand-up.” »

Les planètes s’alignent enfin. Le plus drôle dans l’histoire ? Elle a été sa compagne pendant deux ans… « Être au chômage une nouvelle fois me permettait d’avoir un matelas confortable pour me lancer. J’avais aussi droit au statut d’intermittent. J’avais mes entrées dans les comedy clubs et il ne manquait qu’une brique, que j’allais pouvoir débloquer avec mon temps libre. » L’ultime pierre, époque oblige, ce sont les réseaux sociaux. « Cela m’a donné de la visibilité. Quand je bossais en même temps que je jouais mon spectacle, c’était gérable, mais je n’avais pas le temps de produire des vidéos. »

Une blague de potache sur Wikipédia

Prévenant avec ses parents, il n’avoue pas tout de suite la vérité. « Leur dire n’allait rien apporter, à part du stress. Lors d’une discussion, peut-être au bout d’un an, mon père m’a demandé si je travaillais encore. Je lui ai dit non. Ils savaient que je jouais beaucoup. Si cela ne marchait pas, comme il y a beaucoup de travail en informatique, j’ai expliqué que j’y retournerais. » Il n’a pas eu besoin d’en passer par là. S’il n’a pas encore retrouvé ses émoluments d’ingénieur, Aymeric Carrez ne se plaint pas.

Proche de Pierre Thévenoux, un autre humoriste émergent, il garde les pieds sur terre. « Avec Pierre, originaire de Poitiers, on a un côté terrien qui rassure. On n’est pas des stars, mais des gens à peu près normaux, qui viennent des régions. On parle de choses très terre à terre. » Toujours attaché au Jura malgré les centaines de kilomètres qui le séparent de Champagnole, il admet une concession : « Plus jeune, j’avais un accent très prononcé, le même que j’entends quand je rentre chez mes parents. En arrivant à Paris, j’ai craint que cela fasse provincial. Sans trop y réfléchir, je l’ai atténué, au point de le gommer. »

Cet accent, il l’entend aussi dans la bouche de sa grand-mère de 98 ans. « Elle vit désormais dans un Ehpad et m’a permis d’écrire plein de sketchs dessus ! Malgré son âge, elle a toute sa lucidité. J’ai un humour assez noir qu’elle adore ! »

Sans qu’elle le sache, son petit-fils était déjà une célébrité. Il y a quelques années, quand le Tour de France a fait halte à Champagnole, elle a eu la surprise d’entendre le nom d’Aymeric Carrez cité parmi les célébrités locales, avec le biathlète Quentin Fillon Maillet et l’écrivain Pierric Bailly. « Je m’étais amusé à ajouter mon nom sur Wikipédia et le speaker s’en est servi comme source », en rigole encore le plaisantin.

La page a été modifiée depuis, mais l’histoire va plus loin. « Sur Wikipédia, quand tu ajoutes un truc sans leur accord, ils sont vexés et te le font payer. Un copain tient absolument à ce que j’aie ma page Wikipédia. De temps en temps, il la crée, mais un justicier me suit partout et la supprime. Il estime que je ne suis pas assez connu. » Le dimanche 19 juillet 2026, la 15e étape de la Grande Boucle s’élancera de Champagnole. Tendez bien l’oreille près du podium…

Romain Plumet, C-ROM de vérité

By |2026-07-06T10:56:11+01:004 juillet 2026|Les Jurassiens|

Fin avril, Je pars et reviens a intégré le Top 50 Viral France de Spotify. Pour C-ROM, alias Romain Plumet, ce n’est pas seulement un chiffre, une ligne ajoutée à une biographie encore jeune. C’est plus profond : la preuve qu’une chanson écrite dans une maison de famille, dans le calme du Jura, peut soudain appartenir à tout le monde.

Le morceau parle d’un départ. Ou plutôt de tous les départs. Ceux des étudiants qui quittent leurs parents, des familles séparées par une ville, parfois un pays. Une histoire presque banale, donc totalement universelle. C-ROM, lui, ne l’avait pas forcément anticipé. Il voulait être clair, direct, moins mystérieux que dans certains de ses textes précédents. Son ami d’enfance Antoine Pegeot, qui l’accompagne dans son aventure musicale, y voit une bascule logique : «Avec les titres précédents, il se cachait parfois derrière des images poétiques. Là, il parle de quelque chose qu’il vit vraiment, au premier degré, sincèrement. J’étais persuadé que l’authenticité toucherait les gens.»

Je pars et reviens a donc fait ce que font parfois les chansons miroirs de leur époque : elle a échappé à son auteur. Sur les réseaux, des inconnus se la sont appropriée, l’ont posée sur des vidéos de quais de gare, de séparations, de retours provisoires. Elle a traversé les âges, touché les enfants comme les parents. «J’ai reçu des centaines de messages, venus de partout en France et de personnes de toutes nationalités, témoigne Romain Plumet. Beaucoup me disaient: “Je suis étudiant, je viens de quitter ma famille, je vis exactement la même chose, j’ai pleuré en écoutant ta chanson.” Honnêtement, je ne pensais pas que ce morceau ferait cet effet sur les gens.»

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C-Rom – MATHILDE GALLIOT

Il y a dans cette surprise quelque chose qui raconte très bien le rappeur. Il ne fabrique pas encore avec la froideur de ceux qui pensent le succès comme une mécanique. Il observe, il témoigne. Surtout, il doute. Cette viralité est aussi née d’un retour à la source. «Je reviens toujours dans le Jura pour écrire, parce que c’est là que naissent mes morceaux les plus sincères.»

Le Jura, chez lui, n’est ni un décor ni un argument régional. C’est une colonne vertébrale. Il a grandi à Dole, garde une attache forte à Lons-le-Saunier par sa mère, à Cessey par la maison familiale, au Haut-Doubs par d’autres branches de son histoire. Longtemps, il n’a d’ailleurs pas su s’il fallait dire d’où il venait. «Tant que c’était moi qui choisissais d’en parler ou non, ça allait. Mais un jour, alors que je préparais un événement, on m’a dit: “Surtout, ne dis pas que tu viens du Jura.” Là, j’ai eu un déclic.»

 

 

Depuis, il le revendique. Il le met en avant, jusqu’à l’inscrire dans sa description sur les plateformes d’écoute. Il veut «mettre le Jura sur la carte». La formule pourrait sonner comme un slogan. Chez lui, elle prend la forme d’un apaisement. Paris lui a donné les studios, les grandes scènes, la nécessité d’exister parmi tant d’autres. Le Jura, lui, laisse exprimer sa voix intérieure. «Je ne me suis jamais senti chez moi ailleurs. Je suis allé à Grenoble, à Paris, à Besançon, mais il n’y a qu’en revenant ici que j’ai vraiment le sentiment d’être chez moi. Tous mes souvenirs sont là.» Sa mère, Anne Plumet, y voit moins une destination qu’un refuge : «Il revient de Paris relativement souvent. J’ai l’impression qu’il veut préserver ce Jura comme la terre de son enfance, de sa famille.»

Dans la voix, le Jura

Avant C-ROM, il y a donc Romain, les années doloises, les copains, les premières écoutes de rap. Antoine Pegeot est de ceux qui ont vu cette histoire commencer. «Je ne me rappelle même pas le moment où on s’est rencontrés. C’était sa première année de maternelle. Après, on a fait toute notre scolarité ensemble, jusqu’au bac.» Plus tard, dans leur bande, chacun noircit quelques pages, porté par les mêmes écoutes et le désir un peu flou de créer quelque chose. «On écoutait beaucoup de rap. On se mettait à écrire des textes chacun de notre côté, parfois à rapper en soirée. Et progressivement, on a tous laissé ça de côté, sauf Romain, qui a fait exactement l’inverse.»

Ce souvenir éclaire une différence essentielle. Chez les autres, l’exercice est resté un jeu d’adolescence, une manière de prolonger les moments partagés et les amitiés. Chez lui, il est devenu une langue de travail. Peu à peu, ce qui relevait du défi entre copains s’est déplacé vers quelque chose de plus intérieur : non plus seulement trouver la bonne rime, mais comprendre ce qu’il avait vraiment besoin de dire.

Cette bascule n’est pas sortie de nulle part. Avant le rap, avant les textes griffonnés entre potes, la musique occupait déjà une place familière, presque naturelle, dans son quotidien : du côté paternel, Queen, Daft Punk, Pink Floyd… Une mère pianiste, un oncle professeur de formation musicale, un frère au hautbois puis à la basse, une sœur au piano. Romain entre au conservatoire, passe par l’éveil musical, choisit la clarinette presque par hasard. «On est passés devant une boutique d’instruments. J’en ai désigné un au hasard: c’était une clarinette.» Sa maman se souvient surtout d’un enfant qui voulait trouver sa place à côté de son aîné, sans le copier tout à fait. «Son frère jouait du hautbois, Romain voulait trouver un autre instrument, mais qui soit un peu proche, évidemment pas le même. Il a vu la clarinette, il a dit: pourquoi pas.»

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C-Rom – MATHILDE GALLIOT

Huit ans de formation. Huit ans à apprendre ce qu’il remercie aujourd’hui d’avoir dans son logiciel, mais qu’il a longtemps vécu comme une contrainte. Trop de partitions, trop peu de création. «Il s’est senti un petit peu dans un carcan, reconnaît Anne Plumet. Mais aujourd’hui, je pense que ça lui permet de construire sa musique.»

Ce conflit-là est fondateur. Le jeune homme ne veut pas seulement jouer. Il veut écrire. Surtout, il découvre que les mots peuvent être une scène. Adolescent, il commence par des textes de son âge. Rien, encore, ne permet vraiment de deviner jusqu’où cela le mènera. Pour Antoine Pegeot, la prise de conscience se fait plus tard, au moment du premier morceau rendu public. «C’est quand il a sorti un titre sur YouTube, en 2020 je crois, qu’on s’est dit qu’il voulait en faire quelque chose de sérieux. Pour lui, ce n’était pas juste un jeu.» Il se souvient d’avoir été «le premier supporter», accueillant les premiers morceaux «avec fierté».

 

 

En parallèle de cette échappée par les mots, Romain Plumet suit une voie parfaitement balisée. Collège de l’Arc puis lycée Charles-Nodier à Dole, classe préparatoire ENS D2, dite Cachan, à Besançon, avant Grenoble École de Management, dont il sort diplômé d’un master : le parcours a tout d’une trajectoire solide, rassurante, presque tracée d’avance. Antoine Pegeot, sorti lui aussi d’école de commerce, se trouve au même carrefour. «Il y avait deux choix: rentrer dans une carrière classique, ou se dire que c’était peut-être le bon moment pour tenter quelque chose d’un peu fou et créatif. On s’est accordé un an pour se mettre à 100% dans le projet C-ROM.»

Quand Romain Plumet annonce à ses parents sa décision, ceux-ci ne sautent pas de joie. Ils ne ferment pas la porte non plus, mais posent un cadre. «Il y avait une sorte de deal: tu le fais, mais il faut absolument que tu termines ton parcours, parce que la musique peut très bien ne pas te faire vivre», se rappelle sa mère. «Ils n’étaient pas chauds du tout, confirme le fils. Quand je leur ai dit que je voulais essayer pendant un an, ils se sont dit: bon, c’est un caprice.» Le Jurassien combine alors un travail alimentaire, les études à mener jusqu’au bout et le temps accordé à son projet. Dans cet équilibre précaire, l’écriture devient plus qu’un loisir : un espace à lui, le seul endroit où déposer ce qui déborde.

Écrire pour ne pas déborder

La voix, elle, s’impose presque par nécessité : puisque les mots sont là, il faut bien leur trouver un chemin hors de la feuille. Dans la maison familiale, le piano devient alors un point d’appui. L’apprenti apprend seul, avec des tutos YouTube, cherche des accords, apprivoise des mélodies. C-ROM ne naît pas d’une envie de se mettre en avant. «Je n’ai jamais eu cette vocation de me dire, un jour, je serai chanteur.» Et plus loin : «Au bout d’un moment, j’avais des choses à dire et c’était la seule manière pour moi de les exprimer.»

Sa mère le formule avec les mots de celle qui connaît l’enfant derrière l’artiste : «L’écriture, c’est un exutoire pour lui. Il est très sensible à tout un tas de choses et il a besoin de l’écrire. Ça lui permet d’exprimer son ressenti.» Elle sourit de ce décalage : derrière des chansons souvent mélancoliques, elle retrouve un garçon lumineux. «C’est quelqu’un de très gai, en fait.» Antoine Pegeot, lui, voit dans ce contraste l’un des ressorts de son ami. «Romain a le côté artiste, avec beaucoup de doutes et de remises en question. Mais ce qui fait sa force, c’est sa sensibilité. Tout ce qu’il vit, il arrive à très bien l’exprimer. Il a un côté poétique, une âme d’enfant.» Autour de lui, les rôles se sont presque naturellement répartis : à Romain l’élan, les intuitions, les visions parfois trop grandes pour les moyens du moment ; à Antoine le cadre, l’organisation, le rappel au réel. «On est très complémentaires. Lui, c’est vraiment la créativité, mais aussi la détermination. Même s’il doute beaucoup, il a toujours cru qu’on pouvait faire quelque chose de grand.»

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C-Rom – MATHILDE GALLIOT

Derrière l’efficacité mélodique, les chansons de C-ROM avancent dans des zones plus troubles qu’il n’y paraît. Elles charrient des images d’adolescence provinciale, de vieux clocher, de marché, de Clio 3 et de bières au goulot, mais aussi des nuits trop longues, des amitiés dangereuses, des départs rêvés, des amours devenues maisons hostiles. On y trouve des refrains lumineux, des blessures mal rangées, des souvenirs qui collent aux doigts.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi son évolution récente lui importe autant. Après les premiers morceaux fabriqués seul ou presque, les cartes son et les micros achetés avec les premiers salaires, les clips tournés avec son copain d’enfance, les projets bricolés mais pensés comme de vraies histoires, il y a eu les studios, Chris Mapplepack et Edwin Ziegler, les vrais instruments, la volonté de sonner plus professionnel. Mais ce changement d’échelle a aussi réveillé une vieille inquiétude : il ne veut pas interpréter quelque chose qui ne vient pas entièrement de lui. Aujourd’hui, il compose davantage. «J’enregistre les premières versions, puis je vais en studio pour apporter les vrais instruments et donner plus d’ampleur aux morceaux.»

La fabrique de soi

Anne Plumet voit aussi ce mouvement : «Il n’a pas hésité à se mettre au piano. Il ose. Et c’est de ça que je suis un petit peu admirative.» Ce retour à une fabrique plus personnelle n’a rien d’anecdotique. Pour C-ROM, créer lui-même est devenu une nécessité. Il veut que les chansons viennent de lui, qu’elles portent sa trace dès la première note. «Quand elle ne m’appartient pas, ça ne m’intéresse pas du tout.» Ce n’est pas une question de contrôle, plutôt de sincérité. «Ce qui me fait vraiment du bien, c’est le moment où je crée.»

Autour de lui, Antoine Pegeot prend d’abord en charge l’image : clips, photos, vidéos de concerts, visuels pour les réseaux sociaux. Un rôle né sur le tas, dans une aventure commune. «Je me suis lancé dans la vidéo à ce moment-là. Je l’accompagnais partout. Puis le côté stratégie, communication, compréhension de l’industrie musicale m’a passionné. C’était presque un rôle de manager, sans que je le sache.» Mettre l’univers de Romain en images n’a pourtant pas été immédiat. «Le premier clip a été très compliqué. Mais Romain a une vision très précise de ce qu’il veut, même sur le côté visuel. Aujourd’hui, on a appris à travailler ensemble.»

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C-Rom – MATHILDE GALLIOT

Un troisième regard s’est ajouté à ce cercle rapproché : celui de Valentin Bonjour, lui aussi originaire du Jura. Il découvre son compatriote presque par hasard, il y a trois ou quatre ans, lors d’un concert à Dole. «J’y suis allé sans savoir qui était la personne. Quand je le découvre sur scène, je trouve qu’il y a un truc intéressant, mais qu’il y a encore pas mal de boulot.» Plutôt que de s’en tenir à cette intuition, le professionnel prend des notes, lui envoie des conseils. Quelques mois plus tard, les deux hommes se retrouvent à Paris, au moment où l’artiste cherche comment se professionnaliser, s’entourer, entrer dans une industrie musicale dont il ne possède pas encore les codes.

Celui qui va devenir son manager apporte ce qui manque alors : un cadre, un réseau, une méthode. «Quand on est un petit enfant du Jura, comme lui et comme moi je l’ai été avant, quand on débarque à Paris, c’est compliqué. On ne connaît personne. On ne sait pas comment ça se passe.» Il l’aide à rencontrer les bonnes personnes, à penser les premières parties, la stratégie, les sorties de titres, la promotion radio.

Ce qui l’impressionne surtout, c’est la constance de son poulain. «Il est très rigoureux. Il bosse tout le temps.» Sans doute pour se rassurer. «Il a toujours ses doutes et il les aura toujours. Ça fait partie de lui. Mais là, il est hyper motivé, parce qu’il voit que tout se passe bien et que c’est maintenant qu’il faut y aller.»

C-ROM, c’est donc cela : l’art comme soin. Le nom lui-même porte cette idée de sérum, de remède. À ses débuts, il avait même distribué une soixantaine de CD dans des pharmacies de Dole et de Paris, comme si ses chansons pouvaient circuler à la manière d’un traitement sensible. «Je me suis dit: ah oui, OK! Il me surprend souvent quand même», sourit sa mère.

Mais derrière le pseudonyme, Romain Plumet ne disparaît pas. Il signe ses textes de son vrai nom, quand la scène appartient à C-ROM. Le personnage n’est pas un masque, plutôt une version de lui-même capable d’oser davantage. «Je raconte qui je suis avec 4000 fois plus d’assurance que je peux le faire dans la vraie vie.»

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C-Rom – MATHILDE GALLIOT

Le théâtre l’a aidé à comprendre cette distance. À Paris, il s’y inscrit d’abord pour être meilleur sur scène, puis s’y attache. Troupe amateur, conservatoire d’arrondissement, rôles de jeune amoureux ou de cynique : il apprend à entrer dans une présence. En concert, il n’est par contre jamais totalement un autre. Plutôt lui-même, mais déplacé d’un cran, comme si C-ROM lui permettait d’entrer dans la lumière sans s’y perdre. «Quand je le vois sur scène, c’est quand même Romain, confie sa maman. Mais il est transformé. Quand je le vois bouger, quand je le vois avec les gens, je ne l’imaginais pas du tout comme ça.» Antoine Pegeot fait le même constat : «C-ROM prend toute la scène. C’est peut-être tout ce qui ne sort pas dans sa vie de Romain qu’il a besoin d’exprimer là.»

« Je suis obligé de me mettre dans un personnage pour oublier que je suis sur scène, en fait », confie l’intéressé. Une manière, dit-il encore, de se « déposséder un peu de la peur ». C-ROM n’efface donc pas Romain Plumet ; il lui donne seulement l’aplomb qui manque parfois dans la vie ordinaire.

Les récitals deviennent peu à peu son territoire d’élection. Au Delta Festival, à Marseille, ils sont nombreux à l’entendre, mais le souvenir reste flou. «Je ne me souviens pas du concert. Je m’oublie. Je suis en roue libre», raconte-t-il. Programmé après un DJ, il voit une partie du public s’éloigner. Plutôt que de s’effondrer, il comprend qu’il doit encore apprendre à retenir une foule. Il vient tout juste d’enregistrer Lalala lorsqu’il la présente pour la première fois à ce rendez-vous baigné de soleil. La confirmation viendra ensuite à Dole, lors des Mardis d’été : face au public de sa ville, le refrain accroche, les voix répondent, la chanson s’imprime. Puis une vidéo tournée lors d’une soirée entre amis provoque un premier emballement sur les réseaux. Lalala devient une porte d’entrée, son premier succès.

Puis il y a La Péniche, La Boule Noire à Paris. Début 2026, à Pigalle, les gens ne viennent plus par hasard. Ils ont acheté une place pour l’applaudir. Ce soir-là, il mesure ce que signifie avoir un répertoire. Il chante, et la salle chante avec lui. Sur certains morceaux, il peut se taire : les paroles continuent sans lui. «Il y a une vidéo où je ne chante même plus et je les entends et c’est… C’est un bonheur immense!»

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C-Rom – ALINA MICKELSON

Ce bonheur-là n’est pas seulement celui de la reconnaissance. C’est la confirmation qu’une histoire personnelle peut circuler, que ce qui a été écrit seul dans une pièce peut revenir sous forme de chœur. À force de voir des inconnus reprendre ses paroles, il a mesuré que ses créations ne lui appartenaient déjà plus tout à fait. C’est là, peut-être, que C-ROM trouve sa place : dans ce moment où l’intime devient collectif.

Il y a aussi ce périple à vélo. Avant son grand concert parisien, il choisit de relier son territoire à la capitale à la force des jambes : 500 kilomètres sur la route, accompagné par le fidèle Antoine. Derrière l’effort, il y avait un hommage intime à sa grand-mère, résistante, qui transportait des messages et des faux papiers à vélo, au risque de sa vie, du côté de Port-Lesney et de la ligne de démarcation. Antoine Pegeot en sourit encore : «C’était la dernière chose à laquelle je m’attendais de sa part. Un voyage à vélo, alors qu’il n’aime pas du tout ça…»

Des refrains en partage

C’est sans doute pour tout cela que Je pars et reviens marque un tournant. C-ROM y trouve non seulement un succès viral, mais une direction. Il sait mieux ce qu’il doit raconter : «Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus crédible, et je vois que l’on s’intéresse davantage à moi. Surtout, je sais mieux dans quelle direction aller. J’ai compris que ce qui touche les gens, c’est lorsque je raconte ma propre histoire: celle d’un gamin du Jura qui veut réussir à Paris, avec ses souvenirs d’enfance en bagage.»

Autour de lui, cette bascule se ressent aussi. Des rendez-vous avec des labels ont eu lieu, des propositions sont arrivées. Pour son ami, le rêve devient concret : «Jusqu’à maintenant, les gens nous soutenaient, mais je ne pense pas qu’ils y croyaient vraiment. Là, on se dit que c’est totalement possible. Vivre de sa musique, ce n’est plus qu’une histoire de temps.»

Valentin Bonjour mesure la fragilité de cette accélération. «C’est un peu le moment de la bascule de la carrière», observe-t-il. Avant, C-ROM avançait avec «son petit public, sa petite audience». Désormais, le mouvement s’inverse : «Maintenant, ce sont les gens qui viennent directement nous voir.» Labels, rendez-vous, promotion, radios, rythme des sorties : tout exige d’aller vite sans se précipiter. «C’est une période très compliquée où il faut faire attention à tout ce qu’on fait. Et en même temps, il faut être hyper réactif, parce qu’il se passe plein de choses.»

Il y a quelques années, certains proches s’inquiétaient. La voie était tracée, les études solides, la vie professionnelle classique possible. Romain Plumet a choisi le chemin moins sûr. Il ne l’a pas fait contre les siens, mais pour respirer. Aujourd’hui, ses parents le voient heureux, plus ouvert, plus solaire. « Je suis très fière de lui, dit Anne Plumet. Il a réussi à tout combiner. Il n’est pas dans l’impatience, il fait quelque chose qui lui plaît, qui lui donne du plaisir. Et il n’est pas abîmé par son désir de faire de la musique. » Après La Boule Noire, son père a aussi eu cette phrase que le rappeur n’a pas oubliée : voir son enfant s’épanouir sur scène vaut toutes les carrières rêvées. Au fond, c’est peut-être le plus beau mouvement de cette histoire. C-ROM est parti pour se trouver.

Jacques Hauller, l’homme qui écoute le vin

By |2026-06-25T06:41:45+01:003 juillet 2026|Les Jurassiens|

Il y a, chez Jacques Hauller, une façon tranquille de parler du vin comme d’un monde qui ne se laisse jamais réduire à une bouteille. Un monde de lieux, de gestes, de levures, de climats, d’histoires familiales et de pérégrinations. Un monde où l’on ne cesse d’apprendre, pour peu que l’on accepte de ne pas tout savoir. C’est peut-être cela, son vrai fil rouge : la curiosité. Non pas celle, légère, du passant qui goûte et s’émerveille, mais celle, plus profonde, de l’homme qui veut comprendre ce qui se joue dans la matière, dans les sols, dans les caves, dans les choix humains.

On pourrait croire que tout était écrit. Jacques Hauller est né dans une famille alsacienne où le vin faisait partie du paysage quotidien. À la manière d’Obélix, il serait « tombé dedans » tout petit. Lui corrige aussitôt l’image : avant d’être vigneronne, sa lignée fut celle du bois. Des foudriers, plutôt que des tonneliers au sens bourguignon du terme : des artisans des grands contenants qui occupaient autrefois les caves alsaciennes. « Tous mes ancêtres connus jusqu’au début du XVIIe siècle étaient foudriers, de père en fils », raconte-t-il.

Son père Louis, arrivé dans la vie active dans les années Soixante, comprend vite que ce métier-là, en Alsace, va se raréfier jusqu’à presque disparaître. Il reprend alors quelques bouts de vigne, ajoute une parcelle, puis une autre, et reconstruit peu à peu une entreprise viticole de quarante hectares, installée sur les communes de Dambach-la-Ville, Blienschwiller, Epfig et Soultzmatt, que le frère aîné de Jacques, Claude, et ses neveux Ludovic et Guillaume poursuivront ensuite.

De cette histoire, Jacques Hauller hérite moins d’une obligation que d’un climat : celui de la précision. Il se souvient de ce que son père racontait de son propre grand-père : lorsqu’il livrait un foudre, il n’était payé qu’une fois le client assuré que le contenant était parfait. Tout un monde tient dans cette exigence-là.

Le vivant pour boussole

Pourtant, le plus jurassien des Alsaciens ne choisit pas exactement la voie familiale. Il aurait pu rester dans la production, au domaine, dans le geste transmis. Ce qui l’attire est ailleurs : les mécanismes. Comment le vin se fait. Comment il se transforme. Pourquoi une fermentation réussit, dévie, révèle. « L’esprit de Pasteur, l’esprit scientifique en général, c’est d’être curieux, d’essayer de comprendre les phénomènes », assure-t-il. Avant l’œnologie, il passe par l’agroalimentaire. La microbiologie le passionne. Il aime cette idée, simple et vertigineuse, que le vivant travaille en silence, que rien n’est figé, que « tout se transforme », selon la formule chère à Antoine-Laurent de Lavoisier. Le vin, bien sûr. Mais aussi le fromage, les aliments fermentés, tout ce que l’on croit connaître et qui dépend d’une activité invisible.

À l’université de Bourgogne, il devient œnologue. Mais déjà, son parcours refuse la ligne droite. Il part six mois en Californie (États-Unis), dans un domaine spécialisé dans le chardonnay. Premier déplacement, première mise à l’épreuve. Il y a la langue, le pays, une autre culture du vin. Il en garde une sensation fondatrice : celle d’un esprit qui s’élargit. Plus tard, il le dira autrement : « Ma stimulation personnelle, elle est beaucoup dans l’adaptation. J’aime bien ça. »

À vingt-quatre ans à peine, Jacques Hauller se retrouve responsable d’une cave alsacienne d’environ 200 hectares, chez Bestheim. Il entre dans une entreprise en mouvement, un important ensemble coopératif travaillé par les fusions, les restructurations, les investissements. « Il y avait une dynamique », résume-t-il. Il y reste presque treize ans, approfondit sa connaissance des effervescents, des équilibres collectifs qui font tenir une cave. Il apprend aussi ce que les études n’enseignent jamais vraiment : conduire une équipe. « Vous pouvez lire dix fois Le Management pour les nuls, ça ne va pas forcément vous aider », sourit-il.

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Jacques Hauller – DOMAINE MAIRE & FILS

Le management, chez lui, ne relève ni de la posture ni de la recette. Ce qui compte, c’est la proximité avec le travail réel. Savoir ce que font les autres. Avoir soi-même connu certaines tâches. Comprendre que l’adhésion ne se décrète pas. « C’est toujours intéressant quand les gens voient que vous savez aussi la réalité de ce qu’ils font. Ce n’est pas juste la théorie. »

Il aurait pu rester là. Faire carrière dans cette structure qu’il connaissait, dans une région qui était la sienne. Mais chez Jacques Hauller, la curiosité finit toujours par déplacer les lignes. Après l’Alsace vient la Gascogne. Au Domaine de Gensac, dans le Gers, il prend la direction d’un ensemble plus vaste qu’une simple propriété viticole : du vin, des pruneaux d’Agen, des chevaux, une ferme, des cultures multiples. « C’était une vision plus complète : diriger un domaine dans sa globalité », dit-il. Le voici plongé dans un univers où tout n’obéit plus aux mêmes repères. Le pruneau a ses cycles, ses codes, son interprofession, ses communautés d’agriculteurs autour du séchage, ses crises aussi. Il découvre les effets de la concurrence internationale, notamment chilienne, les missions de médiation, les tentatives de soutien à une filière fragilisée. Et il apprend, encore, en s’appuyant sur ceux qui savent déjà. « Là, clairement, je me suis appuyé sur les sachants locaux. »

L’ailleurs comme école

Ce passage hors du vin n’est pas une parenthèse. Il lui donne une intelligence plus large des mondes agricoles. Là où certains auraient vu une dispersion, lui y trouve une autre manière de comprendre les équilibres d’un territoire.

Puis vient une ouverture plus lointaine encore. Il travaille quelques années pour une entreprise de produits œnologiques et s’occupe notamment de l’export. La Chine occupe alors une grande partie de son temps. Il y voyage régulièrement, dans des zones rarement traversées par les touristes : le Xinjiang, la Mongolie intérieure, des régions viticoles parfois immenses, souvent adossées à de grosses structures, loin du modèle familial français. Il y découvre des réalités rurales, des contrastes sociaux, mais surtout une mosaïque humaine qui l’émerveille. La culture ouïgoure, les épices, les cuisines de la route de la Soie, les repas partagés loin des circuits formatés : tout cela compte autant, pour lui, que les caves visitées.

Ces voyages lui renvoient aussi une image de la France. Partout, il retrouve la même fascination pour le terroir, ce mot presque intraduisible, ce concept que l’on croit simple parce qu’on l’emploie souvent. « Un vin, c’est un lieu aussi. » Encore faut-il mesurer ce que le mot contient : un sol, un cépage, un climat, une histoire, un usage, une géographie. « Tout ça mélangé, ça fait un contexte complexe qui n’est pas forcément facile à comprendre. » La France, vue de loin, est admirée pour cela. Cette conscience du lieu, il l’emportera dans le Jura.

Quand il arrive au Domaine Maire & Fils en 2018, Jacques Hauller vient retrouver ce qui commençait à lui manquer : le contact direct avec la vinification. Après des années tournées vers le conseil, l’export et la prescription de produits, il veut « remettre les mains dans la production ». Il sait qu’il retrouvera le crémant, sujet familier. Mais le Jura lui offre immédiatement ce qu’il cherche sans toujours le formuler : une énigme qui s’appelle le vin jaune.

Sous le voile, l’inconnu

Pour un œnologue alsacien, le déplacement est considérable. « En Alsace, l’oxydation, c’est vraiment l’ennemi », rappelle-t-il. Ici, elle devient au contraire le cœur d’un savoir-faire. Son père, vinificateur toute sa vie, regarde cela de loin avec une forme d’inquiétude. Mais Jacques Hauller, lui, se passionne vite. Dans ces fûts que l’on ne complète pas, dans ce voile de levures qui se forme, dans ce temps long de six ans, il retrouve la part d’inconnu qui aiguise l’esprit scientifique. Il comprend que ce monde-là n’a pas livré tous ses secrets. Les travaux existent, bien sûr, mais les moyens manquent souvent pour aller plus loin. D’où ce projet lancé par la famille Boisset, maison bourguignonne installée à Nuits-Saint-Georges, propriétaire du Domaine Maire & Fils depuis 2015 : une thèse de trois ans, en lien avec l’université de Bourgogne, confiée à une doctorante, pour mieux comprendre ce qui se joue dans l’élevage sous voile. « Il y a encore plein de choses assez mystérieuses. » On sent, dans sa voix, que cette zone d’ombre ne l’arrête pas. Elle l’attire.

Au Domaine Maire & Fils, Jacques Hauller rencontre aussi une histoire plus grande que lui. Vigneron visionnaire et homme d’affaires redoutable, Henri Maire a fait d’un héritage familial arboisien l’une des grandes signatures du Jura, portée par des méthodes commerciales alors très novatrices. Avant d’arriver, l’Alsacien connaissait le nom, quelques images. Sur place, il mesure l’empreinte réelle : économique, sociale, presque intime. « J’ai vu l’impact qu’il avait pu avoir sur le développement de la région, sur Arbois, sur tout le département. » Des salariés vivent encore dans des logements construits par le fondateur. Des habitants lui parlent d’un père, d’un proche, d’un souvenir lié à l’entreprise. Il y a là un héritage puissant, fécond. Encore faut-il ne pas le transformer en vitrine immobile.

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Jacques Hauller – DOMAINE MAIRE & FILS

C’est là que son rôle prend sens. Jacques Hauller n’est pas venu dans le Jura pour choisir entre tradition et avenir. Il cherche à faire dialoguer les deux. « L’histoire, ce n’est pas de dire : c’est ancien, donc on va l’arrêter. Non, au contraire. Il faut être un expert, tout en développant le reste. » Le vin jaune est central dans l’imaginaire jurassien, mais il ne représente qu’une petite part des volumes. Le Jura, dit-il, est à la fois « unique et multiple ». Unique par son histoire, ses vins sous voile, le clavelin, cette singularité presque folle d’un vin élevé six ans en fût. Multiple par ses cépages, ses crémants, ses chardonnays, ses pinots noirs, ses trousseaux, ses savagnins ouillés. « Il faut se battre contre ce côté monolithique. »

Ainsi, « le Jura est intéressant pour le crémant parce que c’est une région de fraîcheur. » De même, le vignoble peut produire de grands chardonnays, de beaux pinots noirs, des trousseaux singuliers. Depuis son arrivée, Jacques Hauller participe à un travail de caractérisation des parcelles, cette « terroirisation » du domaine qui cherche à comprendre quel lieu convient le mieux à quel cépage.

Le trousseau, qu’il a découvert ici, le touche particulièrement. « C’est vraiment le cépage autochtone que je trouve intéressant, avec une grande potentialité. » Son lien génétique avec l’intrigant bastardo portugais, son équilibre dans un contexte de réchauffement climatique, sa capacité à surprendre des amateurs étrangers qui ne le connaissent pas : tout cela le rend passionnant.

Un Alsacien adopté par le Jura

Cette curiosité, il la porte également dans les structures collectives. Président de l’AOC L’Étoile, engagé dans les instances professionnelles, il voit dans cette responsabilité un signe de l’ouverture jurassienne. Lui qui n’est pas né ici, qui travaille pour une entreprise intégrée à un groupe extérieur au département, a été accepté comme acteur du territoire. « Le Jura est une région où l’accueil et l’ouverture sont bons », observe-t-il. Cela compte. Il plaide pour davantage de coopération entre structures, pour des moyens mutualisés, pour une vision commune à l’échelle d’une petite région confrontée à de grands défis : changement climatique, risques de gel, renouvellement des générations, évolution des surfaces, dialogue avec d’autres appellations comme le comté. On ne cultive pas un territoire sous cloche.

Reste l’homme enraciné dans plusieurs géographies. Que lui reste-t-il d’alsacien ? L’accent, qu’il ne cherche pas à effacer. Le goût de la tarte flambée. Une culture familiale de la rigueur. Et que lui a donné le Jura ? Un territoire d’adoption, une profondeur professionnelle, une forme de symétrie intime. En Alsace, le soleil se couche sur les Vosges ; ici, la montagne se place autrement, comme un miroir inversé. Plaines, collines, reliefs : il retrouve une architecture de paysage qui lui est familière, mais déplacée.

Aujourd’hui, Jacques Hauller semble avoir trouvé dans le Jura un lieu à la mesure de son parcours. Non parce qu’il y aurait enfin posé ses valises après avoir beaucoup bougé, mais parce que cette région réunit presque toutes les questions qui l’ont accompagné. « Les leviers sont infinis. Et c’est toujours vivant. » La phrase sonne comme un autoportrait. L’homme vient d’une famille où l’on fabriquait des contenants parfaits. Il est devenu un homme du contenu. À chaque étape, il a choisi le léger risque de l’inconnu plutôt que le confort de la répétition.

Il ne parle pas de vocation avec emphase. Il préfère évoquer l’épanouissement, cette chance d’exercer un métier où l’on peut encore apprendre. Et peut-être transmettre, aussi, à des buveurs moins intimidés qu’on ne le croit. « Les gens ont envie d’avoir un voyage, olfactif mais aussi culturel, quand ils boivent du vin. Et là, le Jura a une force folle. » Il aurait pu faire autre chose, dit-il presque en passant. Mais il a choisi le vin, ou plutôt le vin l’a retenu parce qu’il n’est jamais seulement du vin.

Émilie Satt, Madame Cœur

By |2026-06-29T09:23:43+01:003 juillet 2026|Les Jurassiens|

Ce jour-là, dans une salle intimiste parisienne, Émilie Satt est interpellée par des ballons de baudruche agités par le public à son arrivée sur scène. « L’Eurovision remonte à huit ans jour pour jour », présente une spectatrice installée au premier rang. L’attention fait sourire l’artiste, alors qu’elle se retourne vers son compagnon de scène, Jean-Karl Lucas. Sous le nom Madame Monsieur, le duo a représenté la France au concours européen de la chanson, en 2018 à Lisbonne. Une soudaine projection devant 186 millions de téléspectateurs (dont 5,2 millions en France), bien loin de la modeste salle dans la capitale en mai 2026, ou du casino de Saint-Laurent-en-Grandvaux le mois précédent.

Au Portugal, le duo a interprété Mercy. Ce récit raconte à la première personne la naissance d’un enfant sur l’Aquarius, un bateau de SOS Méditerranée secourant les migrants. L’écriture sensible et l’interprétation touchante ont convaincu les journalistes accrédités de lui attribuer le Prix de la presse Marcel-Bezençon. Mais s’il a longtemps figuré dans les prétendants au top 5, le duo a finalement terminé 13e sur 26 du classement final. Reste que la chanson a marqué. Elle compte à ce jour 33 millions de vues sur YouTube, 21 millions d’écoutes sur Spotify.

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Madame Monsieur – PEDRO FIUZA VIA ZUMA WIRE

L’attention médiatique et du grand public est retombée. Trois albums sont sortis depuis 2018 : Vu d’ici, Tandem et Emmêler nos solitudes. Un quatrième est en préparation. À l’inverse d’Amir (représentant de la France en 2016) et de Barbara Pravi (2021), Madame Monsieur n’a pas accédé à une intense notoriété après l’Eurovision. « Peut-être que ça tient à nous, que nous n’avons pas assez joué le jeu des médias. Mais huit ans après, ça ne sert à rien d’avoir des frustrations. Depuis, nous avons fait des tas de choses », analyse Émilie Satt, attablée en terrasse un jour de canicule.

« Un lien charnel » avec le Jura

À vrai dire, la chanteuse de 41 ans s’épanouit très bien dans l’ombre. Outre sa carrière d’interprète, elle est une autrice-compositrice reconnue pour des artistes aussi divers que Line Renaud, Kery James ou Slimane. Elle a travaillé sur une série de dessins animés, Les petits messages importants, en cours de développement avec un grand groupe audiovisuel. Un projet qui l’a poussée à étudier six mois à l’Université de technologie de Compiègne (Oise). Avec Jean-Karl Lucas – également son mari à la ville –, elle se consacre à un projet de comédie musicale. Entre-temps, ils organisent une résidence afin d’encadrer de jeunes artistes, prévue sur une semaine fin août. En 2025, ils ont aussi réalisé des reprises du répertoire Gainsbourg-Bardot pour la bande originale du documentaire Bardot, ce qui leur a permis de monter les marches du Festival de Cannes.

Au milieu de cette frénésie d’activités en tout genre, Émilie Satt trouve une respiration lors de ses virées dans le Jura. Si elle est née à Dijon (Côte-d’Or), a grandi à Vence (Alpes-Maritimes), a débuté sa carrière sur Paris et vit désormais dans l’Oise, elle a toujours entretenu un lien particulier avec le département. Elle se rend plusieurs fois par an dans la maison de son arrière-grand-mère à Saint-Maurice-Crillat, commune où elle s’est mariée. « C’est un lien charnel. J’avais seulement deux mois quand j’ai passé mon premier Nouvel An dans cette maison. Depuis, je n’y ai vécu que des bons moments. C’est un endroit refuge, où je me sens bien », partage-t-elle. Récemment, une voisine lui a transmis le carnet de son aïeule, où se racontent, sur une centaine de pages manuscrites, la vie du village, ses familles, ses métiers : « C’est extraordinairement émouvant. Ça rend encore plus puissant mon lien avec ce village. »

Un trait loin d’être anodin, tant la quête de l’émotion est au cœur de la carrière artistique de la quadragénaire. « C’est une interprète magnifique, avec un timbre de voix doux et puissant. Elle a toujours beaucoup de sincérité. Elle vit ce qu’elle chante », loue Jean-Karl Lucas. Une volonté de transmission qui se concrétise dans ses titres. Après une discussion saisie dans le train, elle a écrit Tour Eiffel, qui narre une relation toxique. Bleed raconte sa fausse-couche, 22.11.2013, le suicide d’un couple d’octogénaires, souhaitant mourir ensemble. « Je suis un peu comme une photographe, une peintre ou une réalisatrice. Je m’inspire des histoires des autres, développe-t-elle. Ce qui me plaît, c’est de mettre le doigt sur quelque chose, de raconter la petite histoire dans la grande. Dans Les Nouvelles de Tania, je ne fais pas une chanson sur la guerre en Ukraine, mais à travers les yeux d’une jeune femme ukrainienne, sur le point de se marier et dont la vie bascule avec la guerre. Mercy n’est pas un titre sur les migrants, mais sur un bébé qui n’a rien demandé et est né sur un navire humanitaire, après que sa mère a été sauvée de la noyade. »

Une forte conviction humaniste

Une profonde conviction humaniste relie la discographie de Madame Monsieur. En mai, le duo a participé à un concert en soutien au peuple libanais. En janvier, il en avait fait de même en soutien aux sinistrés de l’Aude après les incendies ravageurs. Deux ans plus tôt, même solidarité avec l’Arménie, lors du conflit du Haut-Karabagh. «On nous demande souvent si nous sommes des artistes engagés. Nous ne disons pas aux gens quoi penser, et nous ne disons pas non plus tout haut ce que l’on pense. Mais nous essayons d’éclairer, de mettre l’emphase sur des thèmes», évacue Émilie Satt.

Ces valeurs peuvent être résumées par une histoire, celle du lien du couple avec Mercy et sa mère Taiwo. En pleine préparation de l’Eurovision en 2018, ils ont retrouvé le nourrisson. Une vraie aventure car SOS Méditerranée avait perdu sa trace après l’avoir déposé à terre. Le matin de la finale, une visio est organisée avec Taiwo. Le début d’une longue relation, faite de visites en Sicile, d’un soutien pour l’obtention du droit d’asile en France, de rendez-vous médicaux communs, de week-ends passés ensemble, jusqu’à un Noël partagé. Un livre illustré a été édité sur cette histoire, dont les bénéfices ont été reversés à la jeune maman. Depuis près de deux ans, le lien s’est distendu – «mais je ne perds pas espoir de la retrouver dans quelque temps». Un podcast en sept épisodes (L’Odyssée de Mercy) raconte cette histoire si particulière. Aujourd’hui, la fillette a neuf ans.

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Emilie Satt – KEVIN MILLET

La compassion dont fait preuve l’artiste remonte à son enfance, dont la douceur lui manque parfois : « Son insouciance est précieuse. » Aînée d’une fratrie de trois, fille d’un médecin et d’une juriste, elle a très vite tenu à écrire ce qu’il lui passait par la tête : poésies, nouvelles de science-fiction, chansons… « J’étais sociable mais j’intériorisais beaucoup ce que je ressentais. C’était ma façon de l’exprimer. » Ce qui a occasionné une scène cocasse, lorsqu’elle a passé le concours d’entrée à l’Espeme, une école de commerce niçoise : « Ils doutaient que j’écrive de la science-fiction. Alors j’ai choisi de raconter mon histoire la plus gore… et ç’a fonctionné. » En sortie d’école, elle rejoint ensuite Smartbox, où elle est chargée du développement en Allemagne. Au moment de déménager outre-Rhin, elle renonce et préfère se lancer entièrement dans la musique.

La décision n’est pas si surprenante. Pendant son bac+4, elle a réalisé ses stages dans des maisons de disques. Elle n’a cessé d’écrire, de se produire dans des bals, de persévérer dans cette voie. Elle sort un premier album sous son nom, avec des textes en anglais. Puis rejoint un groupe de jazz, où elle croise la route de Jean-Karl Lucas. Le coup de foudre est immédiat selon l’intéressé : « C’est une des plus belles voix que l’on a en France. Elle est tous terrains artistiquement, grâce à son talent pour les mélodies, avec un bagage dans la grande tradition de la chanson française mais aussi une modernité. » Dès le lendemain de leur rencontre, ils écrivent une chanson commune, avant de s’écarter du quatuor de jazz pour fonder Madame Monsieur.

Fière de vivre de son art

Son mari, et père de leur unique enfant (César, cinq ans), raconte aussi la femme derrière l’artiste : « C’est quelqu’un de positif et de combatif. Elle pense que tout est toujours possible. Ce qui m’a aussi plu chez elle, c’est qu’elle s’intéresse aux gens autour de façon désintéressée, une qualité de plus en plus rare. Elle est très empathique et aussi très créative. » En témoigne sa passion nouvelle pour le capiz, une coquille nacrée très utilisée aux Philippines, qu’elle utilise dans de nombreuses créations. Cette passionnée de brocantes  apaise sa bougeotte grâce à ses activités manuelles : « Quand je travaille, j’ai tendance à ce que mon esprit parte dans tous les sens, avec un millefeuille de pensées. Les seuls moments où j’arrive à me concentrer sur une chose, c’est quand je bricole. »

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Emilie Satt – KEVIN MILLET

Sa priorité reste la musique. À l’heure de se retourner sur sa carrière, la fierté prime : « C’est un yo-yo émotionnel en permanence. Nous sommes bourrés de doutes, mais là où nous voulions être. La petite Émilie serait heureuse de voir la grande bien dans sa vie. » Les jobs alimentaires appartiennent au passé. Avec la folie de l’Eurovision, les concerts se sont multipliés en Italie, au Royaume-Uni, au Portugal, jusqu’en Ukraine et en Israël. La voir sur scène est l’assurance d’observer une chanteuse solaire, à la répartie, à l’humour et à la sensibilité assumés. « Ma vie aurait pu être très différente », raconte-t-elle après avoir fini son deuxième expresso. Peut-être, mais celle-ci est loin de lui déplaire.

Delphine Merle, Total Jura

By |2026-06-25T06:41:33+01:002 juillet 2026|Les Jurassiens|

La Californie. À 9 200 kilomètres de Dole, Delphine Merle participe à un forum sur le biogaz. Les discussions s’enchaînent et l’ingénieure de TotalEnergies profite de l’événement pour tisser des liens professionnels. Entre deux phrases prononcées dans un anglais encore perfectible, elle pose son téléphone, coque vers le haut, où l’on peut lire « Made in Jura » — fabriqué dans le Jura, en français. Son interlocuteur aperçoit l’inscription et bascule aussitôt dans la même langue : « Ah, mais t’es du Jura ? » Le hasard fait le reste : Delphine Merle et ce Jurassien suisse croisé au bout du monde poursuivront leur échange en français.

L’anecdote dit beaucoup de la Doloise, devenue, plusieurs années plus tard, directrice générale de TotalEnergies Renouvelables, filiale du groupe TotalEnergies. À ce poste, elle prend la tête d’un acteur majeur de l’électricité renouvelable en France, présent dans le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité. TotalEnergies revendique dans l’Hexagone plus de 2 GW de capacités renouvelables installées et un parc de plusieurs centaines de centrales. Depuis le 1er février, elle dirige ainsi l’un des leviers français de la stratégie bas carbone du groupe.

Elle a pris ses fonctions après avoir mené l’intégralité de sa carrière au sein du groupe, d’abord dans la branche raffinage-chimie, en France et à l’international, puis dans la branche Gas, Renewables & Power. Son parcours dans l’un des plus grands groupes industriels français s’est construit à la croisée de plusieurs registres : une expertise du secteur énergétique, des compétences managériales, un goût du terrain et une fidélité assumée à ses origines. Avant de s’installer dans le vaste siège de l’entreprise, à La Défense, la Franc-Comtoise gravit les échelons. Elle commence sa carrière en raffinerie à Gonfreville-l’Orcher, en Normandie, puis à Donges, dans les Pays de la Loire. Deux territoires où elle travaille avec des salariés issus, pour beaucoup, du bassin local. « Le recrutement est assez local. Comme à l’usine chimique Solvay de Tavaux, un fleuron industriel autour de Dole, illustre-t-elle. Une raffinerie, c’est pareil : vous avez des gens du coin. Je pense que mon expérience du monde rural m’a aidée à m’intégrer dans ces territoires avec mes nouvelles équipes. »

Une différence assumée

Pourtant, à son arrivée en Seine-Maritime puis en Loire-Atlantique, Delphine Merle traîne l’image de la polytechnicienne parisienne, école dont elle est diplômée après une classe préparatoire au lycée Victor-Hugo, à Besançon. Elle poursuivra ensuite sa formation à l’Institut français du pétrole (aujourd’hui IFP School), autre passage clé pour cette ingénieure appelée à travailler sur les grands sujets énergétiques. De cette éducation financée par l’État, elle tire une conviction ancienne : « Très tôt, je me suis dit que je travaillerais pour une entreprise française sur des sujets stratégiques pour le pays, une manière pour moi de rendre à la nation ce qu’elle m’avait offert. »

Née à Dole, élevée au comté et habituée aux randonnées dans les montagnes du Haut-Jura – notamment du côté du Creux du Croue, sur le massif du Noirmont, près des Rousses –, elle ne correspond pas tout à fait au cliché que certains se font des anciens élèves de l’X. Elle sait le poids d’une usine dans un territoire : les emplois qu’elle crée, les familles qu’elle fait vivre, les liens qu’elle entretient avec les communes alentour. Une proximité qui, selon elle, facilite le dialogue avec ses collaborateurs. « Les gens s’imaginent que les étudiants de Polytechnique ne connaissent que Paris et n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ressemble la vie à la campagne. »

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Delphine Merle – TotalEnergies

Mais le décalage se lit aussi dans l’autre sens. À son arrivée dans cette grande école scientifique, Delphine Merle découvre un univers dont certains maîtrisent déjà les règles invisibles. « J’ai rapidement remarqué que je n’avais pas les mêmes bases que mes camarades de promotion issus des grandes prépas parisiennes. Ils avaient déjà énormément de codes, de réseau et ils se connaissaient déjà tous entre eux. » C’est aussi là qu’elle découvre son accent. Quand elle s’exprime, les autres étudiants la regardent « avec de grands yeux ». « À cause de mon bel accent sexy, ils se demandaient d’où j’arrivais », se rappelle-t-elle, avec humour.

Même son vocabulaire la trahit. Lors d’un séjour à Barcelonnette, dans les Alpes-de-Haute-Provence, chez les chasseurs alpins, elle monte sa tente avec une camarade de promotion. La nuit venue, elle lui glisse un conseil : « Il faut qu’on rentre nos chaussures dans la tente, sinon, demain, elles vont être gaugées. » La formule laisse son interlocutrice interdite, qui file prévenir les autres : « Elle a encore sorti un truc qui n’existe que chez elle. »

La ruralité comme passeport

De cette expérience, Delphine Merle tire aujourd’hui une conviction qu’elle adresse volontiers à celles et ceux qui hésitent encore à partir : « Ce n’est pas un sujet de venir du Jura si on a envie d’aller dans un grand groupe dans la capitale ou d’aller à l’étranger. Il y a zéro limite. Dans le Jura, on a aussi des territoires hyperactifs pour mettre le pied à l’étrier des jeunes. » Un message adressé aux nouvelles générations qui, persuadées que leurs origines campagnardes constituent un handicap, peuvent parfois se sentir illégitimes à se lancer dans de longues études. Elle l’a fait sans renoncer à ce qu’elle était. Une singularité devenue ressource.

Depuis qu’elle dirige TotalEnergies Renouvelables – qui développe, construit et exploite les projets solaires, éoliens et hydroélectriques du groupe dans l’Hexagone –, elle est souvent identifiée comme « la Jurassienne » du bureau. Cette image, loin d’être anodine lorsqu’il s’agit de manager des équipes sous pression, lui donne une forme de proximité.

Au comité de direction, ses collègues lui réclament régulièrement du morbier et du comté. « J’en ramène quand je vais chez mes parents. J’en profite pour faire un gros stock. J’y passe trois à quatre fois par mois. Je suis toujours très fière de mes origines », déclare-t-elle avant de regagner le Jura le week-end suivant l’interview accordée à Numéro 39.

Ces retours fréquents lui permettent de garder un lien direct avec sa région, sa gastronomie, la figure de Louis Pasteur, ses reliefs et son patrimoine. « Un beau clocher jurassien qui brille au soleil, c’est magnifique », décrit-elle avec le sourire. Elle salue aussi la mentalité de ce territoire, « des entrepreneurs dans l’âme ». « J’éprouve une admiration pour ceux qui créent leur boîte. Je n’oserais pas me comparer à eux, moi qui travaille dans une grande entreprise. En tout cas, chez les Jurassiens, il y a une envie de faire avancer les choses. »

Une ingénieure en transition

Faire avancer les choses : la formule pourrait résumer son propre virage professionnel. Le tournant intervient en 2020. Après les raffineries et la chimie, Delphine Merle rejoint l’aventure du biogaz, alors que TotalEnergies cherche à accélérer dans cette filière encore en construction. Quelques mois plus tard, en janvier 2021, le groupe acquiert Fonroche Biogaz, opération qui lui permet alors de devenir l’un des principaux acteurs français du secteur. Elle passe ainsi des hydrocarbures aux énergies issues des déchets agricoles, alimentaires ou d’origine animale. Elle décrit cette bascule comme une “nouvelle aventure”, dans un domaine où presque tout restait à bâtir.

Faire avancer les choses, c’est aussi l’un de ses préceptes à la tête de la filiale. Face aux risques liés au réchauffement climatique, les entreprises aux activités polluantes doivent accélérer pour réduire leurs émissions de CO₂. Chez TotalEnergies, l’un des plus gros producteurs d’énergies fossiles au monde, cette transition, régulièrement contestée par ceux qui y voient une forme de greenwashing, passe notamment par le développement des énergies renouvelables. « Lors des crises comme la guerre en Ukraine ou, récemment, le conflit au Moyen-Orient, le renouvelable a joué son rôle dans le mix énergétique, car le parc nucléaire n’était pas prêt à répondre à une telle demande, juge Delphine Merle. Dans ces moments-là, il y a un élan d’adhésion aux renouvelables. »

La méthode Delphine Merle

Le contexte international donne du poids à cette analyse. Après le choc énergétique provoqué par l’invasion de l’Ukraine en 2022, les tensions au Moyen-Orient ont ravivé la vulnérabilité des économies dépendantes des hydrocarbures importés. Le détroit d’Ormuz, par où transitait encore en 2025 environ un quart du commerce mondial de pétrole transporté par voie maritime selon l’Agence internationale de l’énergie, est redevenu un point de tension majeur. Dans ce climat d’incertitude, les renouvelables apparaissent de plus en plus comme un outil de souveraineté autant que de décarbonation.

Pour Delphine Merle, l’enjeu dépasse donc la seule urgence climatique. Il touche aussi à l’indépendance énergétique du pays. À ce titre, la publication, le 13 février, de la nouvelle édition de la Programmation pluriannuelle de l’énergie par le gouvernement a été accueillie comme un signal important. « L’attente autour de cette loi a suscité des inquiétudes en début d’année quant aux ambitions réelles de la France. Mais aujourd’hui, la déclinaison opérationnelle de la PPE3, notamment via le calendrier des appels d’offres pour l’éolien et le solaire annoncé par Bercy, offre enfin la visibilité nécessaire aux acteurs industriels ainsi qu’un socle pour poursuivre l’électrification des usages », affirmait-elle récemment dans Le Journal du Palais.

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Delphine Merle – TotalEnergies

Elle le reconnaît : le Jura n’est pas le département où le groupe est le plus actif dans ce domaine. Quelques projets y ont toutefois été lancés, notamment depuis l’installation d’une antenne régionale à Dijon, en 2018. « Il y a du solaire, mais les grandes installations solaires et les grandes éoliennes, ce n’est pas forcément évident. Il y a ce côté défense de la ruralité qui joue. » En Bourgogne-Franche-Comté, la production brute de TotalEnergies en 2025 s’élève pourtant déjà à 24,2 GWh, soit l’équivalent de la consommation d’une ville comme Belfort ou Chalon-sur-Saône. En juillet 2025, en Côte-d’Or, Delphine Merle a inauguré deux centrales agrivoltaïques sur les communes de Valforêt et de Chambœuf.

Pour chaque projet, Delphine Merle affirme vouloir continuer à investir « avec l’accord des élus et des citoyens », dans le Jura comme ailleurs en France. L’un des prochains axes pourrait être l’agrivoltaïsme, qui vise à conjuguer production d’électricité et maintien d’une activité agricole. Le sujet n’est pas théorique : en février 2026, TotalEnergies Renouvelables France a renforcé son partenariat avec la Société du Canal de Provence autour des agri-énergies, afin de développer des projets agrivoltaïques en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Delphine Merle y défend une méthode fondée sur la « concertation, la durabilité et la sécurisation de la filière agricole ».

Pour elle, la transition énergétique ne se décrète pas depuis une tour de La Défense. Elle se construit aussi dans les territoires, au contact des élus, des agriculteurs, des habitants. Peut-être est-ce là que son parcours prend tout son sens : avoir appris, très tôt, que l’on ne transforme durablement un paysage qu’en commençant par l’écouter.

Florence Griffond, en quête d’héritage

By |2026-06-29T09:01:40+01:002 juillet 2026|Les Jurassiens|

Février 2022. La Russie envahit l’Ukraine. À France Télévisions, la rédaction suit les événements heure par heure et envoie ses premiers journalistes sur le front. Florence Griffond, elle, commence une autre bataille. Journaliste aux journaux télévisés de France 2 depuis plus de vingt ans, la Morberande apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Opérée dès le mois suivant, puis soignée par radiothérapie, elle met sa carrière entre parenthèses. Dans ce temps suspendu s’impose un projet intime : enquêter sur l’histoire de sa grand-mère, Bernadette Bourbon.

Née le 17 mars 1920 à La Cluse-et-Mijoux, dans le Doubs, Bernadette a dix-neuf ans lorsqu’elle rencontre Paul et Louise Thouverez, un couple sans enfant, tous deux nés au XIXe siècle. Quatre ans plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, les Thouverez, vieillissants, lui demandent de s’occuper d’eux jusqu’à leur mort. En échange, elle héritera de leurs biens : des terres et une maison située à Saint-Laurent-en-Grandvaux. Après la Libération, le destin bascule. Louise Thouverez meurt le 6 juin 1945, son mari Paul le 31 décembre de la même année. Bernadette devient leur héritière. Pour le meilleur et pour le pire, comme le raconte le livre.

La genèse de l’ouvrage naît de ce moment de rupture dans la vie de Florence Griffond. En arrêtant le rythme de la télévision, elle découvre l’écriture comme une manière de fouiller autrement. « Dans mon sein, on est allé creuser et on est allé enlever ce qui n’allait pas, se remémore-t-elle. Moi aussi, je voulais creuser alors je me suis lancée dans cette histoire. C’était le moment ».

Chez les Bourbon, l’affaire Bernadette-Thouverez « n’est pas un secret ». On l’évoque, mais personne ne s’en est vraiment emparé. Les contours restent flous, les détails manquent, les réponses se dérobent. Lorsque Florence Griffond demande à sa mère, née Bourbon, ce que faisaient les Thouverez, elle se heurte à l’oubli. Celle-ci ne sait plus. La journaliste décide alors de faire ce qu’elle sait faire : enquêter. « Je me suis servie à fond de mes compétences journalistiques. Je suis allée interviewer des gens du village comme si je faisais un sujet télé. J’ai aussi contacté le ministère de la Défense, car le dénommé Paul était gendarme. Ce n’était pas compliqué pour moi. Je sais comment faire. »

Sur les traces de Bernadette

Ses recherches la mènent aussi vers les Amis du Grandvaux. Depuis les années 1980, cette association locale édite une revue dont elle a conservé les numéros. Une mine pour Florence Griffond, qui tombe notamment sur une interview de Berthe Poiblanc, la mère de Bernadette, donc son arrière-grand-mère. « Elle ne raconte pas l’histoire précise de Bernadette et des Thouverez, mais ça m’a donné du contexte », juge-t-elle aujourd’hui.

Ce contexte est celui d’un Haut-Jura traversé par la guerre, l’Occupation, les maquis et la Libération. Saint-Laurent-en-Grandvaux est libérée le 2 septembre 1944, en fin d’après-midi, par le 2e escadron du 3e régiment de spahis algériens, après Saint-Claude. C’est dans cette période troublée que Bernadette veille sur Paul et Louise Thouverez, avant leur mort quelques mois plus tard.

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Florence Griffond – DR

Les documents permettent aussi à Florence Griffond de retrouver le récit de cette époque par Jean Poiblanc, le frère de Bernadette. Aux archives départementales de Lons-le-Saunier, elle consulte des lettres écrites par Paul Thouverez lorsqu’il était maire de Saint-Laurent. À ce moment-là, dit-elle, elle a l’impression de « toucher le bonhomme ». Peu à peu, les silhouettes sortent du brouillard familial. Bernadette, Paul, Louise ne sont plus seulement des noms transmis au détour d’une conversation. Ils deviennent des présences.

Cette enquête est aussi un retour vers le Jura, cette région que Florence Griffond a quittée après le bac pour entamer des études à Sciences Po à Paris puis à l’École supérieure de journalisme (ESJ) à Lille. En remontant le fil de l’héritage, elle se rapproche de sa grand-mère disparue, mais aussi d’un territoire intime, fait de maisons, de souvenirs et de silences.

La maison refuge

Pour écrire, Florence Griffond a exploré la maison héritée par Bernadette, aujourd’hui propriété de son frère. Ces visites ont réveillé des images d’enfance, lorsque la petite fille qu’elle était circulait dans les pièces de ce lieu familier. «Cette maison, c’était mon refuge», affirme-t-elle.

Elle poursuit : « Quand j’allais dans cette maison, je me sentais en sécurité, j’étais choyée. J’habitais à l’école de Morbier, parce que ma maman était institutrice à la maternelle. C’est vraiment à côté de Saint-Laurent, donc j’allais souvent chez mes grands-parents. J’allais dormir chez eux, j’allais dîner chez eux. Quand ma mère montait faire les courses, elle me déposait chez eux. J’ai beaucoup vécu dans cette maison ». Lorsque Numéro 39 lui demande si l’écriture lui a donné l’impression de revivre des moments avec sa mamie, les larmes montent. La voix tremble : «Avec l’écriture, je me suis rapprochée d’elle, de mon grand-père aussi. Ce livre, c’est aussi pour leur dire merci».

Le manuscrit a trouvé preneur chez Gunten, maison historiquement liée au Jura, après plusieurs refus. La couverture a été conçue par Manon Rob, infographiste de Saint-Laurent-en-Grandvaux. Du sujet à l’objet, le livre garde ainsi une forte couleur jurassienne. Sa parution est prévue au mois d’août.

Un puzzle à finir

L’histoire, pourtant, ne s’arrêtera pas à la publication. Florence Griffond espère rencontrer les Grandvalliers lors de séances de dédicaces. Derrière ces échanges, elle poursuit un objectif précis : recueillir d’autres fragments. «Mon rêve, c’est que quelqu’un me dise qu’il avait entendu parler de cette histoire par X ou Y.  Le livre n’a pas réuni toutes les pièces du puzzle  et je trouverai peut-être d’autres éléments grâce aux discussions que j’aurai avec les personnes du coin».

Elle avance toutefois avec prudence. L’héritage reçu par Bernadette a nourri les commentaires dans le village. Pourquoi les Thouverez l’avaient-ils choisie, elle, plutôt qu’une autre ? D’autres jeunes filles auraient-elles pu prétendre à cette maison et à ces terres ? Pour la famille Bourbon, issue d’un milieu paysan et populaire, cette transmission a changé la condition sociale. Une ascension soudaine, donc forcément exposée aux jalousies. «Il y a eu des commérages et, finalement, les gens que je vais rencontrer sont peut-être les enfants de personnes qui auraient bien aimé obtenir cet héritage», prévient la néo-écrivaine.

Qu’importent, au fond, les vieilles querelles de village. En enquêtant sur l’héritage de sa grand-mère, Florence Griffond a retrouvé davantage qu’une histoire de succession. Elle a rassemblé des souvenirs, des racines, des voix. Et, dans le même mouvement, une forme d’apaisement. Là-haut, Bernadette peut être rassurée.

Samuel Cordier, collectionneur de rencontres

By |2026-06-25T06:41:20+01:001 juillet 2026|Les Jurassiens|

Il y a tout ce qu’il dit, et ce qui parle pour lui. Depuis 2021, Samuel Cordier dirige le musée zoologique de Strasbourg. Loin de l’image d’Épinal de la fonction, il reste ouvert au monde qui l’entoure. Lancé sur l’une de ses nombreuses passions, il devient intarissable. Il a aussi des talents cachés : des mains habiles et une fibre artistique. « J’adore dessiner. Je peins bien sûr les lacs du Jura, mais pas seulement. » Sur le compte Instagram dédié à ce passe-temps (@aquarelles_de_zian), le lac de Joux côtoie le port du Havre, le lac de Saint-Point succède à des ambiances bretonnes, le Petit Maclu voisine avec Sète. Le quinquagénaire a vu du pays, pour raisons professionnelles comme par plaisir. Le Jura reste son phare, un repère dont il ne cesse de vanter la beauté. Il ne s’en est jamais vraiment éloigné, même si sa curiosité et ses multiples envies l’ont mené bien au-delà de la région.

« Ce qui est drôle, c’est que je n’ai jamais vraiment travaillé dans le département du Jura ! J’y suis resté jusqu’à mes vingt ans environ. Je suis originaire de Pannessières, un village proche de Lons-le-Saunier. Désormais, j’habite aux Grangettes, juste à côté de Pontarlier. Je fais l’aller-retour tous les week-ends avec Strasbourg. » Ses études, puis la vie active, l’ont conduit dans des endroits très différents. « En tant qu’étudiant, j’ai habité Besançon, Poitiers, Dijon et Paris. » Des villes diverses pour un parcours peu commun. « Lors de ma formation universitaire, j’ai fait de la géologie puis de la muséologie. » Il possède une maîtrise dans la première discipline, un doctorat dans la seconde. « J’ai effectué mon doctorat au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. C’est un lieu inspirant. Ses collections et les scientifiques qui y ont travaillé m’ont toujours fait rêver. » Trente ans après avoir décroché son sésame, il y retourne régulièrement.

La capitale et les villes déjà citées ne sont qu’une partie de son périple dans l’Hexagone. Nîmes, Paris à nouveau, Marseille, puis un retour dans le Jura pour faire de la géologie jalonnent son parcours. Montbéliard et Dijon figurent aussi sur la liste. « Cela fait beaucoup de mouvements ! Malgré tout, mon port d’attache a toujours été le Jura et le secteur de Pontarlier, où je vis avec ma famille depuis dix ans. Je me suis installé dans la région où, enfant, j’allais en vacances chez mes grands-parents. On est au bord d’un lac, juste en face de l’endroit où ils habitaient. »

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Samuel Cordier – JEAN-FRANÇOIS BADIAS / STRASBOURG EUROMÉTROPOLE

Il n’y a pas que le Jura dans la vie, et dans celle de Samuel Cordier en particulier. Pourtant, ses multiples passions y sont intimement liées. Son sang jurassien se traduit notamment par une appétence pour le ski nordique. Au début des années 2010, il revient dans le Jura pour des raisons professionnelles. Il en profite pour servir la cause à travers sa plume. « J’ai fait beaucoup de journalisme sportif. J’étais correspondant pour Le Progrès et Nordic Magazine [édité comme Numéro 39 par les Éditions du Jura, N.D.L.R.]. Je parcourais le massif tous les week-ends. » Dans ce milieu, tout le monde se connaît, ou presque. Il n’échappe pas à la règle. « J’ai été surveillant au collège de Morez quand Coralie, la sœur d’Anaïs Bescond, y était élève. Je connaissais un peu Anaïs », raconte-t-il au sujet de l’une des meilleures biathlètes françaises de ces dernières années.

Le même langage que les fondeurs

Ses talents de rédacteur lui permettent de côtoyer de grands champions et de pousser les portes d’épreuves prestigieuses. « Mon truc, c’est le ski de fond et le saut spécial. Je suis moins le combiné nordique et le biathlon, mais j’admire la popularité de ce sport. » Dans son panthéon, les frères Balland, Guy et Hervé, occupent une place à part. « J’ai encore en tête les performances d’Hervé lors des Jeux olympiques d’Albertville en 1992, puis aux Mondiaux de Falun l’année suivante. » En France, le Morberand prend la cinquième place du 50 km, à une trentaine de secondes de la médaille de bronze. En Suède, il accomplit la course de sa vie, sur le même format, et devient vice-champion du monde derrière le Suédois Torgny Mogren, devant le légendaire Norvégien Bjoern Dæhlie. « J’apprécie beaucoup Hervé et sa famille. Il est resté simple alors qu’il a gagné de très grandes courses. Quand il remporte la Transjurassienne [en 1991 et 1996], il y a du beau monde au départ. » À une quinzaine de reprises, Samuel Cordier couvre la mythique épreuve pour la presse régionale ou spécialisée. Anouk Faivre-Picon, Célia Aymonier, Jason Lamy Chappuis, Emmanuel Jonnier — « On était potes et je l’ai accompagné dans sa communication pendant quelques années » — sont autant de champions croisés et évoqués avec tendresse. Pas sectaire, il admire aussi les biathlètes Florence Baverel, Sandrine Bailly ou encore Vincent Defrasne. Derrière cet attachement au ski nordique, on décèle son goût des autres et de l’échange. « C’est l’avantage des métiers-passions. Ce qui les rend géniaux, ce sont les rencontres. C’est pour cela que j’ai apprécié faire du journalisme sportif. »

S’il n’a jamais aspiré à monter sur le podium de la Transjurassienne ou à décoller du tremplin de Prémanon, Samuel Cordier parle le même langage que les as des spatules ou des airs. « J’adore échanger avec eux. Les skieurs sont attachés à leur territoire. Ils ont leurs lieux et leurs circuits préférés. Ils les connaissent par cœur et entretiennent un rapport intime avec leur environnement. » Il marque un temps d’arrêt, réfléchit, puis lâche : « En fait, j’aime écouter les personnes qui entretiennent des liens étroits avec le massif, les scientifiques, les peintres, les écrivains, les sportifs, ceux qui travaillent la terre, les forestiers… tous l’appréhendent et l’enrichissent à leur manière. »

Une géographie sentimentale

Volubile dès qu’il évoque la région, Samuel Cordier est régulièrement taquiné par ses collègues à ce sujet. « Ils me disent que j’en parle beaucoup, vraiment beaucoup. » Comme tous les amoureux du massif, il a vu la fréquentation grimper en flèche depuis la crise sanitaire. « Certains lieux sont très fréquentés. Parfois, j’ai envie d’aller au bord d’un lac, mais je ne peux pas y accéder. » Là réside tout le paradoxe du Jura, qui veut attirer sans perdre son authenticité. « Des collègues de Strasbourg souhaitent venir en vacances au lac de Narlay et n’y arrivent pas toujours. Le camping est souvent plein ! »

Ce lac l’incite à embrayer sur une liste qui semble interminable. Quand il évoque ses sites favoris, difficile de l’arrêter. L’énumération achevée, il marque un nouveau temps d’arrêt. « Est-ce qu’il faut vraiment le dire ? » Pour vivre heureux, le Jurassien aime se cacher. Qu’ils partagent ou non la localisation de leurs endroits préférés, les amoureux du secteur s’accordent sur un point : « Il y a beaucoup d’ambiances différentes dans le Jura en raison des plateaux jusqu’à la haute chaîne. Ce n’est pas un hasard si de plus en plus de films sont tournés dans des paysages. » Le géologue n’est jamais loin. « J’adore les coins liés à l’histoire géologique. Nous avons toute une palette de formes morphologiques, avec des plis remarquables, des failles, des gouffres ou des formations de surface plus récentes. Les lapiaz [formation rocheuse parsemée de fentes ou de rainures] sont des formes d’érosion calcaire incroyables. J’aime bien identifier les blocs erratiques dans le paysage, ce sont de gros cailloux arrondis que les glaciers ont transportés. Quand j’en trouve, c’est génial ! »

On l’a dit : le massif jurassien est son phare. Mais certaines opportunités professionnelles ne se refusent pas. Celle venue du Bas-Rhin il y a quelques années en fait partie. « Quand j’ai été nommé directeur du musée zoologique de Strasbourg en 2021, il était fermé pour rénovation. J’ai pris le train en marche. Rejoindre cette aventure m’a semblé évident. Le projet scientifique et culturel me plaisait tout comme l’idée d’un travail en équipe en partenariat entre la Ville et l’Université. » Dans la capitale européenne, Samuel Cordier découvre un nouveau mode de fonctionnement. « La ville était allemande au début du XXe siècle. Le modèle berlinois de mutualisation des musées y a été importé. Les dix musées de la ville ont des services transversaux importants», éclaire-t-il.

Diriger un musée, un sport collectif

La réouverture du musée, après six ans de fermeture, a été un moment fort. « Les Strasbourgeois y sont attachés. C’est une de leurs madeleines de Proust », souffle Samuel Cordier. Retrouver le public, observer les visiteurs face aux collections, échanger avec eux : il ne s’en lasse pas. Mais le directeur le sait déjà, l’aventure ne s’arrête pas au ruban coupé. « Le retour du public était une immense satisfaction, mais ce n’était que la première phase. La seconde commence maintenant : faire vivre le musée au quotidien, absorber le succès, gérer le bâtiment, les équipes, les collections, les expositions. Il faut trouver notre rythme. »

Il en parle avec les mots du nordique. Diriger un musée relève aussi du sport collectif, entre endurance, adaptation et sens de l’équipe. « J’ai échangé avec Jacques Gaillard [ancien entraîneur des équipes de France masculine de combiné nordique puis féminine de saut spécial, N.D.L.R.] sur le management. Les conseils de Jean-Pierre Lacroix [entrepreneur de Bois d’Amont, soutien de nombreux champions de ski] furent aussi précieux. » Représenter la structure, monter des expositions, s’occuper des collections, accueillir les publics, s’intéresser aux médiations, toujours être à l’écoute des collègues : voilà son terrain naturel. L’exploitation quotidienne du bâtiment, elle, impose d’autres réflexes.

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Samuel Cordier – SALLY REED

Malgré la complexité de ses missions et un emploi du temps chargé, Samuel Cordier et sa conjointe, originaire de L’Étoile, n’ont pas quitté le massif jurassien. « Nos deux enfants sont scolarisés ici. Je les quitte le dimanche soir et je reviens le vendredi soir, après ma semaine à Strasbourg. » Son attachement au Jura, malgré une accessibilité pas toujours simple, a un prix : le temps. « À une époque, je me déplaçais beaucoup en BlaBlaCar, mais désormais, je prends le train. »

Amoureux aussi des grandes villes

Malgré ces aléas, il ne regrette pas de se couper en deux. « Ma famille aime vivre dans le Jura et j’y serai toujours attaché. » Pierric Bailly, célèbre auteur jurassien et ami de Samuel Cordier, est sur la même ligne. « On échange parfois sur le sujet. Pierric est parti vivre à Montpellier, Nîmes, Paris et maintenant Lyon, mais il est toujours revenu. Peut-être que si j’ai gardé ce lien, c’est en raison des paysages. J’aime ce qu’on voit dans le Haut-Doubs et le Haut-Jura, où c’est plus accidenté », admet ce contemplatif. Il aurait été surprenant qu’il ne remette pas l’humain au centre. « Ici, j’ai ma famille et mes amis d’enfance. J’aime les voir, discuter avec les gens du Progrès de Lons-le-Saunier, les camarades du musée de Lons-le-Saunier, de Dole ou de l’Abbaye, à Saint-Claude… Je garde aussi de fortes attaches avec des artistes du Jura. »

Après ce qui ressemble à une déclaration d’amour pour le Jura, n’allez pas croire que Samuel Cordier honnit les grandes métropoles ou ne se sent à l’aise que sur les terres qui l’ont vu naître. « J’adore les grandes villes ! J’apprécie beaucoup Paris et j’ai pendant un temps eu le projet de m’y installer. Heureusement, j’y vais souvent pour mon travail. Paris, c’est la ville des musées et j’adore ça. Les musées, j’y passe un temps fou. C’est autant mon truc que le Jura. » Pourquoi choisir ?

Margaux Seigneur, reporter de guerre

By |2026-06-25T06:41:00+01:0030 juin 2026|Les Jurassiens|

Lamoura est loin de Kharkiv, de Beyrouth ou de Kherson. Loin des drones, des bombardements, des bunkers et des lignes de front. C’est pourtant depuis ce village du Haut-Jura que Margaux Seigneur a pris son élan. Depuis quatre ans, la journaliste signe des reportages pour Le Monde, The Guardian, Le Nouvel Obs ou encore Al Jazeera dans des zones de conflit. Elle y raconte moins la guerre comme une abstraction géopolitique que les vies qu’elle bouscule, abîme ou laisse debout.

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Guerre du Liban – Abdul Kader Al Bay/ZUMA PRESS WIRE

Pour commencer, il faut tendre l’oreille. C’est la petite voix sortie du transistor qui éveille la conscience politique de Margaux. «J’étais chez ma grand-mère quand j’ai découvert l’inégalité salariale entre hommes et femmes à la radio. Ça m’a révoltée. J’ai lancé une pétition que j’ai même envoyée à l’Élysée. Je ne pensais pas renverser la République, mais je m’étais dit qu’il fallait informer les gens d’une injustice.» Informer et sensibiliser. La Jurassienne pose déjà les fondations de sa carrière. «En arrivant au lycée, j’ai développé cette conscience politique. Pour un travail scolaire, j’ai pu m’entretenir avec des députés pour parler du sexisme en politique et sur les bancs de l’Assemblée nationale.»

Amie proche de la journaliste au lycée Victor-Considérant de Salins-les-Bains, Clara Jeunet s’en souvient parfaitement. «En première, notre groupe faisait ses TPE [travaux personnels encadrés] sur l’évolution de la place de la femme. Margaux avait sollicité des élus de l’Assemblée nationale et a même dû quitter la classe d’anglais en plein milieu du cours parce que la ministre de l’Éducation nationale [Najat Vallaud-Belkacem à l’époque] l’a rappelée à ce moment-là. Elle avait ses convictions. C’est ce qui m’a toujours épatée chez elle. Margaux se donne les moyens de ses ambitions. Elle sonne à toutes les portes et il y a toujours quelque chose qui se débloque pour elle.»

LE DÉCLIC TURC

Puis les années lycée s’achèvent. C’est l’heure du premier grand départ à l’étranger, en Angleterre plus précisément, «pour m’améliorer dans la langue de Shakespeare», avant l’École européenne de sciences politiques et sociales de Lille et un Erasmus en Turquie. «Il devait durer quatre mois, mais le Covid en a voulu autrement», se souvient Margaux.

Mars 2020. Les frontières se ferment. L’université de Bilkent propose aux étudiants étrangers de rester en Turquie ou de regagner leur pays via un avion affrété par l’armée. «J’avais une nuit pour me décider, je suis finalement restée. Sur place, on avait un énorme campus rien que pour nous. La vie s’était arrêtée. J’ai utilisé cette période de confinement pour me documenter sur l’appareil politique turc et ses dysfonctionnements. J’avais des professeurs courageux et engagés, notamment sur la question kurde. Je me suis forgé une conscience là-bas.»

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Margaux Seigneur – Shahrzad Rakesh

Le journalisme s’impose petit à petit comme une évidence pour la jeune femme originaire de Lamoura. Reste la manière d’apprendre le métier. «Mes professeurs me poussaient vers Oxford ou Cambridge, mais il m’était inconcevable de retourner sur les bancs de l’école. J’ai appris sur le tas, fondé la cellule investigation de The New Global Order, un média qui me donnait carte blanche. La Turquie est un pays très dur concernant les droits des femmes. C’est un régime violent. Et moi, je voulais partager ce que je voyais. Car c’est souvent la voix des hommes qu’on écoute, rarement celle des femmes.»

En 2022, Margaux Seigneur découvre le Liban, la « suisse du Moyen-Orient », qui vivait alors bien plus en paix. Elle apprend à découvrir «les petites histoires derrière la grande», à affûter sa plume et à affiner ses sujets. «On écoute souvent les experts sur les plateaux TV ou à la radio. Mais il y a parfois plus parlant à aller dans des villes où plus personne ne met les pieds, sauf l’aide humanitaire. Il est urgent de garder de l’espace, dans les médias, pour les gens de terrain. Car nous nous reconnaissons davantage en eux qu’en des experts. L’histoire part toujours des gens pour y revenir.»

C’est ensuite en rejoignant les rangs de Vanity Fair que la Haut-Jurassienne apprend à écrire vite et à structurer son récit. «On ne s’improvise pas journaliste et moi, je n’avais pas toujours les codes du métier. À partir de ce moment-là, j’ai gagné en légitimité, je me sentais plus à l’aise. Il y a sans doute un syndrome de l’imposteur un peu latent», avoue-t-elle avec lucidité.

LE TERRAIN, SES RISQUES ET SES RÈGLES

Une publication dans un magazine ? Pas suffisant. La carte de presse en poche ? Pas encore assez : cap sur une publication dans un grand titre de presse. «Je n’avais fait aucune école de journalisme, je n’étais publiée dans aucune grande revue et je m’attaquais à des sujets sur les droits des femmes. Inconsciemment, je me suis mise dans la tête que je devais faire mes preuves, peut-être plus qu’un homme.»

Sur le terrain, en revanche, c’est tout l’inverse. «On ne s’attend pas toujours à voir une reporter de guerre de moins de 30 ans, rousse et avec des cheveux frisés, c’est clair. Être une femme ouvre des portes, pour parler de violences sexuelles à une autre femme, par exemple. Le rapport de confiance est plus facile à établir pour une victime. Quant aux hommes, ils sont pudiques et se laissent plus facilement aller à la confidence qu’avec un reporter de sexe masculin. Les soldats ukrainiens, par exemple, vont plus oser se confier à moi. Ils peuvent faire tomber leur armure le temps de parler d’eux et de la dureté de ce conflit.»

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Margaux Seigneur – Shahrzad Rakesh

Liban, Ukraine, Irak : Margaux Seigneur se déplace dans des zones à risque. Sur place, ce risque devient même son quotidien. «Souvent, je travaille avec des femmes photographes. Il y a une plus grande empathie. On ne se met pas moins en danger mais quand la peur survient, on n’hésite jamais à le dire.»

Pour assurer sa sécurité, Margaux travaille avec des fixeurs. «Ils sont les yeux et les oreilles du reporter. Ils connaissent la langue, le pays, les gens. C’est simple: sans fixeur, il n’y a pas de reportage. Je viens avec mes sujets, mes lieux ciblés et mes interlocuteurs. Le fixeur me permet d’être en sécurité. Quand je suis allée sur le front, près de Kharkiv, pour rencontrer un rédacteur en chef qui distribuait ses gazettes, on est partis avec un détecteur de drones. Le risque d’une attaque était élevé. C’est notre fixeur qui réévaluait constamment le niveau de la menace.»

Ça, c’est pour le terrain. Mais ce que le grand public ignore, c’est la préparation. «Il y a un énorme travail en amont. On ne saute pas dans un avion direction le pays à (dé)couvrir sans plusieurs semaines de recherche. Quand je décolle, je dois connaître l’histoire du pays, sa situation politique, les tensions qui y règnent. On ne peut pas se prétendre légitime pour parler d’un endroit sans s’être renseigné. Pour Le Monde, mon investigation a duré plusieurs mois. Le grand public fantasme sur l’aventurier téméraire, mais le terrain ne représente que 30% de notre travail. »

De retour au Liban au printemps 2026 pour évoquer le quotidien de la population sous les bombardements israéliens, la reporter a côtoyé des scènes qu’elle n’avait «jamais vues, même en Ukraine. Ce n’est pas une guerre avec un envahisseur et un envahi. Au Liban, c’est un massacre. Je n’y suis restée que trois semaines car le quotidien des populations m’affectait trop, j’avais de moins en moins de recul pour relater les faits.» Nathalie Bourgeat, sa maman, confirme. «Le Liban a réellement été dur pour Margaux. C’est toujours effrayant de la voir partir, en tant que parents. Mais on sait qu’elle ne néglige aucun détail, qu’elle sait s’entourer de personnes qui garantiront sa sécurité.»

D’autant que la petite Margaux n’était pas aussi aventurière, à l’origine. «Plus jeune, elle ne voulait pas nous quitter, ni quitter son Jura. Puis elle est partie en République tchèque, en Angleterre et a eu envie de découvrir le monde. Nous, on ne lui a pas mis de barrière. Les enfants nous apprennent à devenir parents.» Des parents qui demandent quelques «preuves de vie», lorsque leur fille s’éloigne loin des sommets jurassiens qui l’ont vue naître. «Souvent, elle nous dit qu’elle n’est pas sur le front. Mais elle en est bien proche! On a confiance en elle parce qu’elle ne part pas la fleur au fusil. Elle envisage d’ailleurs de se former avec l’armée, de légitimer encore plus son boulot.»

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Margaux Seigneur – Shahrzad Rakesh

La Franc-Comtoise est du genre audacieuse. «Quand je vais sur le terrain, je m’engage physiquement et mentalement. Parfois, je me fais la réflexion que je ramène des informations d’endroits où plus personne ne va. Mais je ne fantasme pas le danger. Quand je vais quelque part, c’est pour en revenir. Jamais je ne pars en me disant que je ne reviendrai pas. Je chéris ma sécurité. D’ailleurs, j’ai un seuil critique au-delà duquel je ne pars pas. C’est instinctif. J’ai déjà annulé deux reportages sur un simple ressenti. Une guerre, c’est sonore. Paradoxalement, le silence fait parfois encore plus peur. Je garde toujours une phrase en tête: dans les situations à risque, il faut toujours respecter la valeur de sa vie.»

Elle ne se voit pas comme la Tintin des temps modernes, ni en droguée de l’adrénaline. «Le reporter de guerre n’est pas un taré intrépide. J’aime simplement découvrir des zones qu’on a tendance à fuir. Le Pakistan, par exemple, n’est pas un pays en guerre, mais j’ai parlé à des gens qui vivent des choses terribles. Dans les pays où je me déplace, le pire et le meilleur cohabitent. La cruauté et l’humanité font partie du quotidien. Aller sur le terrain, c’est rendre compte de cette réalité déroutante.»

UN CONCERT AU MILIEU DE LA GUERRE

Quand on vit des moments aussi poignants, le retour en France est souvent délicat. « Même parfois plus violent que le terrain », estime Margaux Seigneur. « Il y a un tel décalage. En revenant de trois mois d’Ukraine, je sursautais à chaque bruit. C’est une descente brutale après des semaines d’adrénaline sur le front de l’Est. » Un front qu’elle retrouvera prochainement, avant de retourner ensuite au Pakistan. Sans oublier d’avoir une pensée pour sa terre natale, loin de toutes les atrocités de la guerre. « Mes parents y vivent toujours. Ils me soutiennent et m’assurent cette stabilité. Ce qui m’a permis de partir loin et longtemps, c’est aussi de savoir que le Jura restait là, en base arrière, comme un filet de sécurité. »

C’est en Ukraine, où la guerre s’est enlisée, que la journaliste évoque son souvenir le plus marquant. « L’un des sujets qui restera gravé dans ma mémoire, c’est celui sur la brigade culturelle intégrée à l’armée ukrainienne, qui se déplace sur le front pour donner des concerts aux soldats déployés aux pires endroits du front. À Kherson, la ville est coupée en deux par le Dniepr. Les positions russes sont en face. Ces musiciens n’ont pas d’armes, seulement des pianos ou des trompettes. Ordinairement, je reste à cinq ou dix kilomètres du front. Pas cette fois-là, où nous étions à quatre cents mètres du fleuve pour assister à un concert. C’était irréel. L’ambiance était insoutenable dans ce bunker. »

Margaux Seigneur se retrouve face à des jeunes gens qui ont perdu leurs camarades sous les balles et qui sont en état de choc. Puis le concert commence. Les premières musiques défilent. Les bras se décroisent, les pieds commencent à taper le sol en rythme.

« Ces soldats vivent le pire. Mais pendant une heure, il n’y avait que le concert qui comptait. Certains ont sans doute entendu des notes de musique pour la dernière fois. On savait que la moitié de l’assemblée ne reviendrait pas. Et pourtant, c’était le plus beau concert de leur vie. »

Laurent Bidot : Baume, pierres vivantes

By |2026-06-26T14:08:22+01:0026 juin 2026|Le Jura de la culture|

Avec L’Histoire de Baume-les-Messieurs, Laurent Bidot signe une bande dessinée patrimoniale qui ne se contente pas d’illustrer un haut lieu jurassien. Elle le réveille. En quarante-huit pages, l’auteur traverse plus de mille ans d’histoire, depuis les origines monastiques de l’abbaye jusqu’aux débuts du tourisme moderne, en passant par les conflits, les excommunications, les légendes et les grottes. Le pari était risqué : raconter Baume sans l’assécher, instruire sans empeser, faire entendre les pierres sans les transformer en manuel scolaire.

Né en 1967, formé au dessin et au graphisme, Laurent Bidot connaît bien ce terrain. Après L’Histoire de la Grande Chartreuse en BD, L’Histoire du Mont-Saint-Michel, Carnac ou Le Gouffre de Padirac, il poursuit ici un compagnonnage ancien avec les lieux chargés de mémoire. « Je suis toujours passionné par les lieux que je visite », confie-t-il. Son ambition reste la même : « faire découvrir aux gens, et notamment aux visiteurs, aux touristes, les lieux qu’ils fréquentent ». Mais Baume-les-Messieurs touche à quelque chose de plus intime : « La famille est de la région du Jura, donc ça faisait un moment que l’envie de raconter l’histoire de Baume-les-Messieurs me trottait dans la tête. »

La belle idée de l’album est d’avoir confié le récit à Josette Coras, artiste jurassienne que Bidot avait rencontrée jeune. Elle devient une narratrice-passeuse, présence sensible entre les siècles. « Elle a conforté mon envie de communiquer avec les pierres, les paysages, et d’observer aussi », se souvient-il. Grâce à elle, la BD échappe au simple parcours chronologique. Elle avance comme une visite habitée, où l’imaginaire fait surgir abbés, soldats, visiteurs et fantômes de mémoire.

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Extrait de la BD – Laurent Bidot

Car l’abbaye, mentionnée dès le IXe siècle, n’a rien d’un simple refuge hors du monde. Issue de l’élan monastique porté par Baume et Gigny, tous deux liés à la fondation de Cluny, elle fut longtemps traversée par les tensions religieuses et politiques de l’Europe médiévale. En se plongeant dans la documentation, Bidot dit avoir découvert « une histoire tumultueuse, avec des rebondissements multiples ». Encore fallait-il tout faire tenir dans un album lisible. « Il faut faire des choix », reconnaît-il, en pensant d’abord au « premier lecteur », celui qui découvre le lieu avant, peut-être, d’aller vers des ouvrages plus érudits. Le dessin donne alors chair à cette traversée : architectures changeantes, costumes, cavalcades, retable flamand, grottes et falaises. La bande dessinée trouve son rythme dans l’alternance des scènes : aux passages documentaires répondent des surgissements plus romanesques, des silhouettes venues du passé, des cavaliers, des soldats, des tensions d’abbaye et des respirations poétiques. Rien n’est figé : Baume-les-Messieurs devient un décor en mouvement, traversé par ceux qui l’ont construit, disputé, transformé. La fin, plus personnelle, fait entrer Augustin Bidot, arrière-grand-père de l’auteur, lié à la mise en valeur des grottes au moment où naissait le tourisme. L’histoire collective rejoint alors la mémoire familiale. Et Baume-les-Messieurs, loin de n’être qu’un décor, apparaît pour ce qu’il est : un lieu encore habité.

> Laurent Bidot, L’Histoire de Baume-les-Messieurs, 48 pages, 15 €, Éditions de la Belle Étoile

Josette Coras, la dame de Baume

By |2026-06-26T14:02:58+01:0026 juin 2026|Les grands récits|

Voici bientôt vingt ans que Josette Coras (1926-2008) a disparu. Pourtant, son œuvre reste plus vivante que jamais. Pourquoi ? Sans doute par sa richesse : celle d’une figure majeure du paysage artistique franc-comtois, dont le travail ne cesse d’être redécouvert. Ses aquarelles, ses gravures, ses collages et ses sculptures conservent une étonnante modernité. Et l’itinéraire de cette artiste inclassable et prolifique, qui a donné vie et rayonnement à l’abbaye de Baume-les-Messieurs pendant un demi-siècle, continue d’inspirer de nouvelles générations.

Le parcours de Josette Coras commence à Montain, où elle naît en 1926, dans une famille « où la peinture était quelque chose de normal et de tout à fait accepté ». Elle perfectionne sa pratique du dessin avec Léon Lang, un artiste alsacien réfugié dans le Jura. Dans le foisonnement de l’après-guerre, elle poursuit son apprentissage à Paris, à l’atelier de la Grande Chaumière puis, à partir de 1954, à l’École Estienne, où elle se forme à la rigueur de la gravure. À partir de 1949, elle séjourne aussi au Maroc. Émerveillée par la lumière et les couleurs de l’Afrique du Nord, elle dessine beaucoup et obtient, les années suivantes, des résidences à Fès, Safi et Rabat. C’est lors d’un séjour marocain qu’elle rencontre le peintre Robert Fernier, qui l’invite à participer au Salon des Annonciades de Pontarlier.

Une vie d’art et de lumière

Dès le début des années Cinquante, elle s’installe dans le Jura et achète sa maison dans l’abbaye de Baume-les-Messieurs, « trouvée par hasard », mais dont la beauté du site la fascine. Elle réalise alors des tableaux en papiers découpés puis déchirés, et organise, dès 1952, les premières expositions de peinture et de céramique chez elle.

Inlassablement, Josette Coras dessine, peint à l’aquarelle et grave sur des plaques de cuivre la vallée de Baume, ses roches, ses eaux, ses villages vignerons, mais aussi ses arbres, qu’elle aime tant.

Dès le début des années quatre-vingt, elle crée également des statues à partir des feuilles de ses gravures. Elle sculpte aussi des personnages grandeur nature en polystyrène pour les musées de Lons-le-Saunier et Montbéliard.

Femme sensible, exigeante, d’une grande jeunesse d’esprit, Josette Coras garde aussi le souci de transmettre. Pendant une vingtaine d’années, elle anime des ateliers d’arts plastiques à la Maison des jeunes et de la culture de Lons-le-Saunier et accueille à Baume-les-Messieurs de multiples activités : stages de gravure, soirées poésie ou chansons.

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Josette Coras – Samuel Cordier

Ses réflexions et ses engagements d’artiste la conduisent également à participer aux activités de la paroisse Saint-Martin-des-Vignes, à s’impliquer dans les associations Aide à toute détresse (ATD) et Amnesty International, et à apporter par son art une aide aux détenus de la prison de Lons-le-Saunier.

Cette attention aux autres traverse aussi ses écrits. Au-delà de l’œuvre gravée, souvent associée à la roche, à la vigne et aux paysages de la reculée, Josette Coras a laissé des carnets et une correspondance qui éclairent autrement son cheminement. On y retrouve la même disponibilité aux lieux, aux êtres et aux gestes de création.

À l’été 2007, Josette Coras ouvre au public la porte du logis abbatial de l’abbaye de Baume-les-Messieurs. Comme chaque année, elle accueille artistes, anciens élèves et public fidèle.

Peu après, en septembre, elle apprend le mal dont elle souffre. Elle s’éteint à Saint-Claude en mars 2008. « J’ai tenté de faire ce que j’avais envie de faire, confiait Josette Coras. Je crois que c’est important de se réaliser. Avoir, posséder, n’a aucun intérêt. Se réaliser, c’est aller au bout de soi-même. »

 


 

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Josette Coras –
D’après un Cliché de Jean-Paul Campant/IA

Josette Coras : « C’est l’humanité qui m’intéresse »

Dans un entretien inédit réalisé en 1998 par Samuel Cordier, Josette Coras livre sa vision du patrimoine jurassien : une mémoire vivante, moins faite d’objets figés que de récits, d’ingéniosité humaine et de leçons à transmettre.

En 1998, Samuel Cordier, aujourd’hui conservateur en chef du patrimoine et directeur du Musée zoologique de Strasbourg, consacre son mémoire de diplôme d’études approfondies — DEA, aujourd’hui master — au projet de Musée du Jura à Lons-le-Saunier. Dans ce cadre, il interroge plusieurs personnalités jurassiennes sur leur rapport au patrimoine et au musée, parmi lesquelles figure Josette Coras. Collaborateur de Numéro 39, il signe ici un entretien inédit, qui sera publié dans l’ouvrage consacré à l’artiste, réalisé en partenariat avec l’association Mêta Jura.

L’entretien a lieu chez Josette Coras, dans l’abbaye de Baume-les-Messieurs. Par la fenêtre, on aperçoit les derniers visiteurs de la journée, réunis autour de la fontaine, dans la deuxième cour de l’abbaye. Ils contemplent les hautes falaises calcaires gris-bleu qui ferment l’horizon de ce « pays des vertiges ». Dans l’atelier figurent ces mêmes falaises, au crayon, au fusain, à l’aquarelle ou en gravure. Toutes ces techniques, Josette Coras les a apprises avec Léon Lang, et à Paris à l’École Estienne, puis à l’Atelier 17, avec Stanley William Hayter, et au Centre genevois de gravure entre 1982 et 1984.

Après des séjours au Maroc et en Autriche, elle est venue s’installer dans cette reculée, à quelques kilomètres de Montain, son village natal.

Par la suite, elle a exposé chaque année dans la région. Elle a aussi régulièrement travaillé avec le musée d’Archéologie de Lons-le-Saunier, pour lequel elle a créé le décor consacré à la pirogue de Chalain et des personnages sculptés pour des expositions de préhistoire.

Qu’est-ce que vous considérez comme patrimoine dans le Jura ?

Syam(1). Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu’il y a une mémoire d’utopie, d’un savoir-faire, de l’évolution d’une technique manuelle puis industrielle. Et ma famille est liée à cette histoire. Mon arrière-grand-père était maître de forges à Syam et a participé aux communautés utopiques.

C’était Monsieur Jean-Emmanuel Jobez(2) ?

Un de mes arrière-grands-pères n’était qu’employé de Monsieur Jobez, qui était le directeur. Mais il avait été avec Monsieur Jobez dans les communautés utopiques. Pour moi, l’image du patrimoine, ce serait donc Syam.

Si vous pouviez étendre cette notion de patrimoine à l’échelle du Jura ?

Pour mentionner un autre lieu, évidemment, je dirais Baume-les-Messieurs. Mais ce patrimoine serait aussi lié à des récits, davantage qu’à des bâtiments. Le patrimoine est une richesse commune qui a un contenu culturel. Ce sont donc aussi des petites choses comme des lavoirs ou des fontaines.

Vous m’aviez aussi évoqué Blois-sur-Seille(3). Pourquoi ?

Oui, car ce village reste une illustration de ce que les hommes ont pu faire du lieu qu’ils habitent. Blois est un endroit plein d’ingéniosité. Les habitants ont des astuces pour utiliser au maximum des richesses qui sont, en plus, renouvelables. Ce mélange entre les objets, les moyens de les réaliser et les gens qui les ont réalisés m’intéresse.

Sentez-vous ce patrimoine menacé aujourd’hui ? Et pensez-vous que c’est une bonne chose d’essayer de le conserver ?

Je ne crois pas que les gens de Blois puissent vivre aujourd’hui comme ils ont vécu, en se servant de l’eau qui n’est pas tout le temps disponible. C’est presque impossible. Le patrimoine est menacé par des circonstances et nous essayons de le conserver d’une manière un peu artificielle, c’est certain. Je pense surtout que c’est une bonne chose que les gens qui habitent un lieu de patrimoine le conservent. Quand les gens de Blois veulent reconstituer le téléphérique qui montait le lait(4), je suis absolument émerveillée. Mais si, d’en haut, on décidait qu’il faut reconstruire le téléphérique, je ne serais pas enthousiasmée. Je pense que cela ne nourrirait pas grand-chose.

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Baume-les-Messieurs. Façade du logis abbatial- Marie-JeanneLambert

Pourquoi pensez-vous qu’il est important de garder le patrimoine ?

Cela permet de savoir qui l’on est. Pierre Bichet (1922-2008) dit qu’« on sait où on va en gardant sa trace ». C’est pour cela que je voudrais que le patrimoine soit la nourriture des gens qui l’entourent. Si l’on raconte l’histoire des gens de Blois à d’autres gens, c’est du récit. Mais si l’on raconte l’histoire des gens de Blois aux gens de Blois, c’est un encouragement à l’astuce : « vos parents ont été astucieux, vous pouvez donc être astucieux. » Le patrimoine est important par la leçon qu’il nous donne ; autrement, cela ne vaut pas la peine.

Et, par rapport à ce patrimoine, vous aimez les musées ?

J’aime bien les musées à condition qu’ils bougent un peu, qu’ils ne soient pas trop immobiles. J’aime beaucoup le musée la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne. Ce musée est extraordinaire parce que, justement, il y a cette astuce des hommes dans leur rapport avec l’eau. Et ce qu’il y a de passionnant, c’est que ça bouge, que tout fonctionne. L’immobilisation des objets dans les musées m’inquiète un peu.

Nous avons des exemples d’adaptation au relief dans les montagnes du Jura, comme ici, dans la reculée de Baume, avec ses parois verticales et le travail de l’eau.

Ici, il y a plutôt de la résistance. Les gens ont vécu et survécu dans des conditions sûrement difficiles. La rivière est entourée de murs. Il paraît que certaines routes ont été creusées après la découverte de la dynamite. Et il y a le sentier qui monte du fond de la reculée vers le plateau, ce que l’on appelle les échelles de Crançot. C’est une marque extraordinaire du travail des humains. C’est un défi : on ne pouvait pas monter, eh bien on est monté quand même. Je trouve que cette espèce de « on le fera tout de même » est une leçon.

Le musée n’est-il pas limité dans sa capacité à valoriser valoriser ce type de patrimoine ? Il faudrait peut-être trouver autre chose ?

Le problème, c’est qu’il ne faut pas que le passé prenne la place du présent. Peut-être de l’avenir, oui, mais du présent, non. Il y a une juste mesure dans la conservation. Le musée peut tout de même montrer beaucoup de choses, et les gens l’aiment de plus en plus. Nous avons commencé dans les années 1970 avec les écomusées. J’ai vu celui de Pierre-de-Bresse, j’étais ravie. Et maintenant, les visiteurs commencent à s’ennuyer de voir une paire de sabots, une pioche ou une bêche. Comment va-t-on faire pour raviver la curiosité et l’intérêt des gens pour ces marques d’humanité ? Je ne dis pas « marques du passé » : moi, c’est l’humanité qui m’intéresse. Comment, dans le passé, les hommes ont fait bouger et évoluer quelque chose. On ne va pas s’émerveiller parce que c’est vieux, on va s’émerveiller parce qu’ils ont laissé des traces de leur ingéniosité.

Si vous aviez à créer un musée dans le Jura, vous le mettriez où ?

Je ferais un musée de l’histoire, peut-être pas automatiquement du patrimoine. Et je le ferais dans le château du Pin(5).

Et pourquoi le château du Pin ?

Parce qu’il est sur une butte, qu’il se voit de partout et qu’il y a beaucoup de place inutilisée. Je crois que ce sont des raisons tout ce qu’il y a de plus simple. Et, en plus, c’est un château qui a d’abord une histoire. Mais je ferais un musée d’histoire, pas du patrimoine. Je ferais un musée de la forge à Syam, de la vigne, qui existe déjà, à Arbois, et peut-être du bois encore ailleurs. Je ferais des musées dans des lieux qui ont été particulièrement marqués. […] Au château du Pin, il y a tout de même beaucoup d’événements liés à l’endroit. Henri IV est venu au château du Pin, évidemment, on devrait faire une grande scène : « Henri IV au Château du Pin » (rires).

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Le château du Pin – Ville de Lons-le-Saunier, cliché Clément Befve

Et puis le château du Pin est un lieu de résistance des Espagnols contre le rattachement de la Franche-Comté à la France. Et ce qu’il y a d’étonnant, c’est que la famille de Ravaillac se serait installée dans le village voisin.

Et puis tu as vu, maintenant, le circuit pédestre s’appelle le circuit Ravaillac. Non mais ici, on a des malices avec la France, avec le bon roi Henri qu’on ne pouvait supporter.

Dernière question : quel nom donneriez-vous à ce musée et quel symbole, quelle image mettriez-vous en avant ?

Le nom ? « Musée de Franche-Comté », je ne chercherais pas outre mesure. Le symbole, c’est autre chose, c’est « on est toutes cheffes » (rires). Ou bien « Comtois, rends-toi, nenni ma foi ». En général, c’est ce qui est propre aux Francs-Comtois, ce qui est d’ailleurs leur qualité et leur défaut. Mais si ce musée d’histoire est impossible à réaliser, je voudrais que chaque village ait dans sa mairie une vitrine pour présenter un objet de son patrimoine. ν

(1) Les forges de Syam, en bordure de la rivière d’Ain, existent depuis le XVIIe siècle. Au XIXe siècle, le maître de forges Alphonse Jobez a fait construire des logements et une infirmerie pour les ouvriers, qui bénéficiaient d’une assurance sociale maison.

(2) Jean-Emmanuel Jobez était maître de forges, député du Jura, et il fit construire le château de Syam à proximité des forges.

(3) Blois-sur-Seille est un village de la reculée de Baume-les-Messieurs. En août 1998, Josette Coras a présenté à Blois-sur-Seille les éléments de « Questions d’eaux », une exposition réalisée en 1997 à Baume pour expliquer le rôle de l’eau dans la formation du paysage.

(4) Installé en 1893, le porte-lait servait à descendre le lait depuis le plateau jusqu’à la fromagerie du village dans la vallée. Il a été restauré en 2022.

(5) Le château du Pin, à quelques kilomètres de Lons-le-Saunier, fut construit au XIIIe siècle pour contrôler la route du sel. Son imposante silhouette actuelle de château fort date du XVIe siècle.

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