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Samedi 26 août 2023, première journée du championnat de National 2. Jura Sud accueille le Racing Club Pays de Grasse à Moirans-en-Montagne. Score final, 0-0. Parmi les spectateurs Pierre Sage – l’adjoint de Habib Beye au Red Star vient tout juste d’être nommé à la tête du centre de formation de l’Olympique lyonnais. Le Lédonien a fait le déplacement pour voir son beau-fils, analyste vidéo pour le club des Alpes-Maritimes (06). Dans la cité du jouet, il n’est pas encore l’homme qui va sauver l’OL. Personne ne le voit en Messie. Et pourtant, écrit L’Équipe, dans un portrait publié en décembre 2023, il a déjà derrière lui « une vie de foot dans l’ombre », tant d’expérience qu’autour de lui, beaucoup ont la conviction que la lumière finira bien par arriver. Quant à prédire ce qui s’est joué ces derniers mois… 

Mercredi 3 avril 2024. Après une victoire contre Valenciennes (3-0), le terrain du Groupama Stadium de Décines est spontanément envahi. Un bonheur enfin libéré, une joie par millier. L’Olympique Lyonnais obtient son ticket pour la finale de la coupe de France. Les supporters laissent éclater une joie intempérante. Les joueurs historiques du club, comme Lacazette, Tolisso et Lopes, sont enlacés par une foule euphorique. L’entraîneur, Pierre Sage, est porté en triomphe.

En novembre, le club de la capitale des Gaules était au plus bas. Lanterne rouge de la Ligue 1, à cinq points de Toulouse, premier non relégable, la confiance s’était évaporée. Contraint de réagir, le nouveau propriétaire, l’Américain John Textor, fait appel le dernier jour du mois à un illustre inconnu du grand public. Exit les noms tape-à-l’œil, des champions du monde Laurent Blanc à l’Italien Fabio Grosso. Tant pis pour les 25 000 euros d’amende par match, parce que le natif de Lons-le-Saunier n’a pas le diplôme pour entraîner à ce niveau de compétition. Le choix était aussi audacieux qu’urgent.

À la Une de L’Equipe

Si la coupe de France ne trône finalement pas entre Rhône et Saône (défaite en finale contre les Parisiens 2 à 1), cette saison est entrée dans l’histoire du foot français. Il n’en fallait pas plus pour séduire les médias, jusqu’au plus grand quotidien sportif français. Samedi 20 avril, à la veille du match de championnat PSG / OL, le Jurassien fait la une de L’Équipe. À l’intérieur, le coach détaille sa vision du foot : « Le meilleur onze de départ, ce n’est pas mettre les onze meilleures individualités, c’est mettre la meilleure équipe. » Tout un programme pour l’homme de quarante-cinq ans que les journalistes ont désormais intégré dans leur logiciel. Il est devenu « l’homme providentiel de l’OL » pour Sud Ouest ou « l’inconnu qui a redressé l’OL » pour Le Figaro.

Justement, qui est celui qui a largement contribué à cette remontada et qui aujourd’hui nourrit de grandes ambitions pour ses troupes à la tête desquelles il a été confirmé pour une nouvelle saison ?

Les années Poligny

Le bar était surnommé Le Vert, en raison de la couleur des murs. De la bonne musique et la fête assez souvent. Avant de reprendre la seule brasserie du centre-ville de Poligny, les parents de Pierre Sage, Bernard et Dominique, vivaient à Mouchard. Et c’est au cœur des années soixante-dix qu’ils ont ouvert leur établissement, le PMU ou la brasserie de l’hôtel de ville, selon les clients (aujourd’hui, l’adresse est devenue un restaurant gastronomique, La muse bouche). En 1983, la famille Sage quitte le Jura pour s’installer dans l’Ain. Le petit Pierre n’a que trois ans. La suite sera un amour inconditionnel pour le ballon rond.

Ludovic Caccamo, un ami d’enfance, dont il est toujours proche, connaît ce qui anime celui qui a joué gardien de but au niveau régional : « Quand on regarde un match ensemble, je sens bien qu’il analyse tout, qu’il ne voit pas la même rencontre que la majorité d’entre nous. » Il en a pris conscience au moment de l’aventure du CS Belley : « Avec lui, quand je jouais avec les moins de dix-sept ans, on est monté en Ligue. C’était en 2001-2002 et il nous faisait des séances d’entraînements pas ordinaires, du genre du onze contre zéro. Il avait des stats sur les équipes adverses, c’était irréel. On aurait pu le prendre pour un dingue, mais les résultats étaient là : pas une défaite sur les matchs retours ! Pour un club comme le nôtre, c’était un exploit de jouer à ce niveau. » Depuis, le lien n’a pas été rompu.Après le duel OL-PSG, les copains de Belley, dont fait partie le coach lyonnais, ont posté un message sur leur groupe WhatsApp ; Pierre Sage a répondu, comme souvent chambreur, témoignage d’une complicité de vingt ans.

Dans son parcours, l’actuel coach rhodanien continue à se forger au gré des opportunités qui le conduiront à travers la France : Châteauroux, Oyonnax, Bourg-en-Bresse, Chambéry, Annecy, Sedan, Lyon Duchère, région parisienne… Parce que oui, l’homme n’a pas toujours été sous le feu des projecteurs de la Ligue professionnelle de football (LFP).

En parallèle, de 2015 à 2018, il a été un contributeur assidu du magazine Vestiaires, une revue dédiée aux éducateurs et entraîneurs de football. Julien Gourbeyre, son rédacteur en chef, se souvient : « Il avait une rubrique qui s’appelait Jeux et il était notre community manager pour les réseaux sociaux. Pierre avait aussi créé un blog et conçu un DVD sur l’entraînement. Il a aussi écrit un livre, Quelle séance… 20 problématiques fréquentes dans le foot amateur, un guide pratique sur comment construire un entraînement avec les moyens à disposition, que nous vendons toujours. » Le journaliste n’a pas été surpris de l’année que vient de vivre celui avec qui il a collaboré : « Quand il a pris l’OL, j’ai tout de suite pensé que ce ne serait pas un intérim ; il a mis les pieds dans le milieu, on ne le reverra pas dans le foot amateur. Il a une approche très moderne, jamais un train de retard. » Une conviction partagée par un homme de terrain, Karim Mokeddem, aujourd’hui entraîneur à l’US Orléans. Pierre Sage et lui se sont croisés plusieurs fois avant de se rencontrer. Une histoire de bon moment. Lors de la saison 2018/2019, le premier, alors entraîneur de Lyon La Duchère, en National, assoit à ses côtés le second. La saison sera historique, avec une cinquième place en championnat et un huitième de finale de coupe de France. « Au-delà des résultats, c’est le foot qu’on pratiquait, dont je me souviens le plus, un foot basé sur le jeu avant tout. Pierre était plus qu’un adjoint, il m’a clairement challengé et tiré vers le haut », reconnaît sans jalousie celui qui fréquente toujours les stades de National.

Dans les gradins de Gerland

De cette histoire, le Lyonnais retient bien plus qu’une relation professionnelle : « Pierre, c’est la famille et j’en ai peu dans le foot. C’est un grand homme, avec un grand cœur. Tu ne peux pas lui vouloir de mal. Je ne peux qu’être content pour lui. C’est son destin, pas le mien. Ce qui lui arrive, il le doit à personne. Je lui conseille de se protéger, de prendre du temps pour lui. Le plus dur sera la saison prochaine. » Humilité et travail sont des traits de caractère qui dessinent le personnage. La discrétion aussi. Sans parler des valeurs humaines. À deux jours de la finale de la coupe de France contre le PSG, Pierre Sage confiait dans les colonnes du quotidien lyonnais, Le Progrès : « Même si des choses peuvent me déplaire chez un joueur, j’essaie de respecter l’homme qu’il y a derrière. Ce qui me bouffe le foie ? Annoncer à un joueur qu’il ne joue pas. C’est toute la délicatesse de la gestion de l’individu dans le collectif. Cette espèce de droit de vie ou de mort que tu as sur les joueurs par rapport à leur participation, c’est le plus terrible dans cette fonction. » « Il y a un côté de sa personnalité qui ne laisse pas insensible, son approche psychologique avec les joueurs, une forme d’intelligence émotionnelle », confirme le rédacteur en chef de Vestiaires.

Dans son tour de France des clubs, c’est au Football Bourg-en-Bresse Péronnas que Pierre Sage a passé le plus de temps. Christine, secrétaire du club, l’a croisé quotidiennement dans les couloirs et c’est peu de dire qu’elle a apprécié son passage : « J’ai aimé travailler avec lui, il est très professionnel, discret, humble. Je suis très fière de ce qui lui arrive, c’est mérité. »

Il y a trente-cinq ans, le Jurassien avait neuf ans quand il brandissait un drapeau « Adieu D2 » dans les travées du stade de Gerland. La saison avait été exceptionnelle, avec une remontée en première division. Le coach de l’époque s’appelait Raymond Domenech. Nul doute que des gamins de 2024 se souviendront à leur tour de cette saison où l’OL, après avoir broyé du noir, a retrouvé des couleurs. Pierre Sage y est pour beaucoup.

D’ailleurs, le 11 mai dernier, dans les rues de New York, l’un des écrans de Time Square affichait son visage et ce message : « Merci coach ! Il nous a déterrés puis fait rêver ! ». Hommage rendu par une poignée de supporters. Ironie de l’histoire, Pierre Sage va prochainement passer son brevet d’entraîneur professionnel football (BEPF). C’est comme si Pierre Gasly allait passer son permis de conduire. 

 

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