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Alexandre Pasteur, la voix du Tour de France

By |2026-05-26T10:49:00+01:0030 juin 2019|Les Jurassiens|

Pour la troisième année, le Franc-comtois commentera la Grande Boucle sur les antennes de France Télévisions. Portrait d’un journaliste dont l’histoire familiale débute à Sirod, près de Champagnole.

 

Il n’a pas connu la rue Cognac-Jay, ni l’avenue Montaigne. Quand Alexandre Pasteur a débarqué à France Télévisions, le service public avait déjà pris possession de l’Esplanade Henri de France, sur les quais de Seine, à Paris. De même, le service des sports n’avait pas encore intégré l’open space qu’il occupe aujourd’hui. Ce 3 avril 2017, le Franc-Comtois, natif de Pontarlier, mais dont la famille côté paternel a marqué l’histoire de Sirod, près de Champagnole, découvrait son bureau. Jusqu’alors, c’était celui de Gérard Holz, vedette du petit écran, parti en retraite. Nelson Monfort avec qui il allait partager ce petit espace était absent. Mais, élégant et attentionné, il avait laissé un mot, en anglais cela va sans dire : « Welcome mon ami ».

C’est ainsi que la voix du cyclisme de France 2 et France 3 a changé de vie.

Enfant, il regardait la Grande Boucle dans la maison familiale des bords de l’Ain, avec son père et son frère aîné à ses côtés. Il devait bien traîner quelques cousins et des oncles goûtant la fraîcheur de la bâtisse. Et aussi quelques femmes, comme le souligne Jacqueline Pasteur, sa maman : « Le Tour de France, ce n’est pas l’apanage des gens qui aiment le vélo. »

Le journaliste se rappelle plus particulièrement de l’été 1977, de la seconde victoire du Bourguignon Bernard Thévenet, maillot à damiers siglé Peugeot sur le dos, du jeune Allemand Dietrich Thurau, coureur de l’équipe néerlandaise Ti-Raleigh, qui lui avait cherché des poux dans la tête. Cette année-là, Eddy Merckx, lui, n’avait plus les jambes.

Le petit garçon ne pouvait pas imaginer qu’un jour, pour raconter cette épopée plus que centenaire, il allait succéder à Léon Zitrone, Jean-Michel Leulliot et Pierre Salviac.

Les journées chez Tante Suzy, Alexandre Pasteur en garde un souvenir ému. « On y passait les vacances », débute-t-il. La rivière était son terrain de jeu, la même qui avait fait la fortune de son arrière-grand-père, Jules. Après la guerre avec l’Allemagne, il avait nourri ses scieries avec le bois de la Forêt noire. À Sirod, les Pasteur faisaient alors vivre de nombreux foyers. Des notables.

Petit-fils d’Émile, fils d’Yves

L’histoire a pris fin en 1976, quand la société transférée dans la capitale du Haut-Doubs dans les années soixante a fermé ses portes. C’est le grand-père Émile, brancardier à Lourdes et fervent chrétien, qui était alors aux commandes.

Émile Pasteur reste une figure du massif jurassien. Il y a peu, Pontarlier a donné son nom à une halle qui abrite notamment le marché. Son petit-fils a assisté à la cérémonie. « J’ai mesuré la trace qu’il a laissée, constate-t-il. On m’a parlé de lui alors même qu’il est décédé en 1977 ».

L’aïeul a créé l’office municipal des sports, il a présidé le CA Pontarlier Football et le Club des skieurs randonneurs pontissaliens qui compte, aujourd’hui encore, des athlètes de haut niveau. Il aurait organisé le premier stage de l’équipe de France de biathlon.

L’homme était aussi arbitre international de saut à ski. Il a officié lors des Jeux olympiques de Grenoble. Olivier Pasteur, le frère d’Alexandre, conserve chez lui un diplôme qui en atteste.

« Mon père a repris le flambeau », enchaîne le journaliste. Dans le ski jurassien, « il a été très influent », insiste le président actuel du comité régional, Gilbert Carrez. Aussi en tant que bénévole.

Yves Pasteur a créé une enseigne de bricolage qui supporta de nombreuses années le Challenge Franche-Comté Bricolage (aujourd’hui connu sous le nom Challenge nocturne des Monts de Joux). Aux commentaires, l’emblématique Gérard Nohl pour qui les Parisiens étaient des « grillons des talus ». « Si je suis devenu speaker aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui », concède le journaliste. « J’adorais le ski de fond », ajoute-t-il. Ses idoles s’appelaient – notamment – Guy Balland, Christian Dumont, Stéphane Bouthiaux ou encore le Suisse Daniel Sandoz.

Les années Eurosport

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Une autre voix a compté pour lui, celle de Boris Acquadro, journaliste sportif suisse. Il était le spécialiste de la TSR. Quand le Jurassien Hervé Balland est devenu, en 1993, vice-champion du monde du 50 km à Falun, il était à l’antenne. « On avait l’impression qu’il était à ses côtés », se rappelle Alexandre Pasteur. Un modèle qu’il a eu la chance de rencontrer avant son décès en 2005 : « Je n’ai pas été déçu. Mon idole de jeunesse. Un seigneur ».

Le dimanche de La Transjurassienne, le jeune homme se levait à cinq heures du matin pour suivre « aux premières loges » la course de ski de fond. Avec Olivier, à bord de la 104 Peugeot, il reliait Lamoura à Mouthe. En 1991, lorsqu’Hervé Balland – encore lui – est devenu le premier Français à gagner la mythique course, les deux frères l’informaient des écarts avec ses poursuivants. « Il nous répondait », s’étonne-t-il encore.

« Je savais déjà que je voulais être journaliste sportif », se souvient Alexandre Pasteur. Dès l’âge de neuf ans, il a lu L’Équipe qu’il allait acheter avec son vélo. « Il rédigeait de petites fiches », rapporte sa maman. Elle se souvient aussi que, lors des Jeux olympiques d’hiver de 1984, il a préféré regarder les compétitions à la télévision plutôt que de profiter des pistes de Val d’Isère où il passait ses vacances en famille.

Bac à Pontarlier, faculté d’histoire — « une maîtrise pas terminée » – puis l’IPJ [Institut pratique du journalisme] à Paris : il déroule son parcours scolaire en dilettante. Heureusement, sa mère qui ne travaille pas veillait au grain : « Je croyais plus à mes enfants qu’eux », sourit-elle.

La promenade prit fin au décès d’Yves Pasteur à l’âge de cinquante ans. La gravité allait subitement s’inviter dans la vie du cadet, dont l’obsession allait dès lors être de réussir dans la vie. « J’ai voulu faire quelque chose dont mon père aurait été fier, explique-t-il. Il avait confiance en moi, je ne pouvais pas le décevoir. » Dans la famille, le goût des autres est une règle de vie. Il se transmet. Il circule dans les veines. Là, c’est un grand-père qui convie à sa table des conscrits du camp militaire de Valdahon le jour de Noël parce qu’ils ne peuvent rentrer chez eux ; ici, c’est papa qui invite toute l’équipe de football après une belle victoire dominicale. « J’ai besoin de m’imprégner de leurs personnes », susurre le quadragénaire.

Sa vie professionnelle débuta par des CDD dans la presse écrite au Courrier Picard, à Midi Libre puis l’Union de Reims. Le Franc-comtois ambitionnait de rentrer au pays pour noircir les colonnes de L’Est Républicain des exploits des sportifs. « L’Équipe semblait trop grand pour moi et je ne pensais pas à la télévision ». Sauf qu’en octobre 1995, l’un de ses camarades de l’IPJ, Philippe Groussard, qui collaborait à Eurosport, l’informa que la chaîne sportive recherchait un commentateur pour le ski alpin. Casting avec Bruno Poulain, directeur des programmes, sur les images des deux premières victoires de Luc Alphand en coupe du monde sur la célèbre piste de la Streif à Kitzbühel. « J’ai récupéré les images à la Fédération française de ski, mais comme elles étaient sur des cassettes U-matic, j’ai demandé à Télé Saugeais de les transcoder. Pendant trois semaines, je les ai visionnées », raconte le candidat qui allait se découvrir à l’aise dans l’exercice. Il obtenait le poste.

Eurosport allait devenir sa maison. Un « chez lui » où ses activités allaient grossir. En 1997, il succédait à Denis Brogniart pour l’athlétisme – « jusqu’en 2015, j’ai fait toutes les grandes compétitions avec Stéphane Caristan [ancien coureur de haies], sauf Rio » – et, en 2010, à Patrick Chassé pour le cyclisme, sauf pour le Giro et la Vuelta.

Dans le fauteuil de Chapatte

Jusqu’au jour où, à l’automne 2016, il reçut un SMS de Laurent-Eric Le Lay, le nouveau patron du service des sports de France Télévisions. « J’étais dans le confort, je n’avais aucune raison de changer », reconnaît le journaliste qui hésite un temps. « Alex n’est pas un homme à avoir un plan de carrière », explique Stéphane Dalloz, son ami. Sauf qu’un nouvel actionnaire, Discovery, venait de s’emparer de la chaîne sportive qui l’employait. Et puis, au fond, Alexandre Pasteur était bien tenté par un « nouveau challenge ». Mi-janvier, il signait sa lettre d’engagement. L’information devait demeurer confidentielle, mais elle paraissait dans L’Équipe. Son journal de cœur. La machine médiatique était lancée. Le Jurassien – qui vit à Paris et Grenoble – comprenait subitement qu’il allait jouer en première division. Et devoir revêtir une carapace face aux coups portés par les réseaux sociaux. Bref, il découvrait le vedettariat. « On me parle davantage de lui. Il a acquis une vraie notoriété », constate sa maman.

Mais l’intéressé semble hermétique à tant d’attention trop souvent fabriquée. « C’est quelqu’un de très gentil, décrit Laurent Jalabert, ancien coureur professionnel, numéro un mondial de sa discipline de 1995 à 1997 puis en 1999. C’est un grand professionnel, très à l’aise dans son rôle. Il a une culture cycliste supérieure à la mienne. On sent qu’il a des années d’expérience ». « On se complète », résume le présentateur du Tour de France qui associe à cette alchimie Marion Rousse et l’érudit Franck Ferrand.

De même, la nouvelle recrue n’a en rien changé sa méthode de travail. « Dans la voiture qui nous emmène d’une ville-étape à une autre, il lit beaucoup, la presse étrangère notamment », décrit Stéphane Dalloz qui lui sert – entre autres – de chauffeur pendant trois semaines. « Et il retient tout, il a une mémoire phénoménale », ajoute-t-il. De quoi lui permettre d’apparaître à l’aise au micro.

À partir du 6 juillet, il s’assiéra de nouveau dans le fauteuil qu’ont occupé avant lui – outre ceux déjà cités – Robert Chapatte, Patrick Chêne… Des noms prestigieux qui l’obligent, mais qui, en rien, n’ont changé le Pontissalien dont serait assurément très fiers ses père et grand-père. « Je garde la tête froide, je ne me prends pas pour un autre », assure, tout en humilité, le journaliste trop heureux de s’appuyer sur ses racines. 

 

 

Photo : Eric Vernazobres/FTV, Nathalie Guyon/FTV

Claude Azéma, le patron mondial de la boule

By |2026-05-26T10:49:23+01:0030 juin 2019|Les Jurassiens|

Gentleman-farmer en son moulin de Nevy, patron du boulisme international, familier  de l’Assemblée nationale, grand dévoreur de mots,  Claude Azéma passe le tiers de sa vie dans les avions.  Mais c’est sur le terrain de pétanque  de Lavigny que le Monsieur Boule frenchy a commencé  à conquérir le monde.

 

Et si on grattait là où ça fait mal ? Si on commençait par un échec ? Oui, l’homme est meurtri, pas de doute là-dessus. Terrassé parce qu’investi par tout un monde pour mener la pétanque jusqu’aux Jeux olympiques, le président jurassien de la Fédération internationale de pétanque et jeu provençal n’imaginait pas être recalé par ses pairs, à Paris, la ville qui est la sienne depuis bientôt cinquante ans. Une défaite personnelle.

Au pied du podium

C’était la dernière. Promis. Juré. À 73 ans, Claude Azéma menait son ultime croisade. Pendant des années, l’homme a tissé sa toile, grimpé les échelons de boulodromes en salons, pour se hisser aux plus hautes responsabilités dans le milieu mondial de la boule. Il se voyait emmener tout son monde jusqu’au pied du Carrousel, au cœur de la capitale. Paris 2024. Après, il aurait tiré sa révérence !

Mais le 21 février dernier, le verdict est tombé. La petite boule n’ira pas aux JO, elle finit au pied du podium comme un athlète maudit. Que s’est-il passé ? A-t-il pointé trop court ? Tiré trop haut ? Va savoir, d’autres que lui ont décidé et pas forcément au niveau français. Il se dit, dans les coulisses, que le Comité d’organisation tricolore n’était pas le vrai décideur.

Le surf, l’escalade, le skateboard – lesquels, coïncidence, avaient déjà été rajoutés par le Comité international olympique (CIO) à Tokyo – et même la breakdance ont su trouver les mots pour convaincre. Pas lui. « C’est une énorme déception, concède-t-il. Mais je n’ai pas poussé des cris d’orfraie, ça ne sert à rien. » Il est encore possible d’organiser des exhibitions en amont des Jeux.

Michel Signaire, qui fut son trésorier à la fédération, sait bien sa déception : « C’était son cheval de bataille, il n’a rien montré parce que c’est un homme secret et dur, confie-t-il. Il va repartir ».

Le refuge en son moulin

Ce n’est pas la première fois que le gaillard essuie des échecs et, comme toujours, c’est en son moulin de Nevy-sur-Seille qu’il vient reprendre son souffle. L’immense bâtisse, qui fut la propriété de la Marie Daumard, la boulangère de tout le canton, qui faisait la tournée des villages avec sa 2 CV camionnette ou son tub Citroën, accompagné de son commis polonais Stefan. Il la rachète en 1985, en quête d’un morceau d’histoire qui a fait chavirer son cœur : « Avant, je me contentais de louer des maisons. Puis, je me suis décidé à acheter. Je suis tombé sur ce moulin. »

À l’écart du village, le lieu a quelque chose de très british : les vieilles pierres, le caveau, le four, les pièces surgies d’un autre âge… Tout ici a le parfum suranné d’une vie qui semble s’être arrêtée. C’est aujourd’hui la thébaïde des Azéma.

En moins de quarante ans, ils y ont fait leur nid : « Mes parents sont là, en cendres, dans le jardin, chuchote-t-il. C’est important pour moi. Quand les enfants et les petits-enfants viennent à Noël ou en été, c’est la fête. Cette maison, c’est la leur ». Et l’homme qui ne déteste ni les contradictions ni l’humour se plaît à rappeler que son père était… jardinier et qu’il n’aurait pu trouver lieu plus adapté pour un sommeil éternel.

Et si, juste à côté, le caillou de Château-Chalon semble lui faire de l’œil, s’il aime par-dessus tout les secrets humides des caves, s’il a amené des cohortes de parlementaires et de journalistes aux différentes Percées du Vin Jaune, son Jura à lui se résume à ses baignades en solitaire dans la Seille, juste derrière chez lui : « L’eau est à treize degrés tout le temps, c’est tonique. De quoi remettre les idées en place ! »

Chenapan dans le Jura, jeune homme à Paris

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Il faut revenir à l’adolescence pour comprendre le fil de sa vie. Né en 1946 d’un père militaire de carrière – doyen des paras français – et d’une mère de Lavigny, le petit Claude a ce qu’on appelle un caractère trempé : « Mon père a rencontré ma mère à la gare de Montain-Lavigny qui faisait office de dancing, il était en pause avant de rejoindre Berchtesgaden », dans les Alpes bavaroises. Baptisé à cinq ans par un oncle curé, il suit ses parents à Perpignan. Du coup, ses grands-parents maternels viennent dans le Sud en hiver et, chaque été, le gamin passe plusieurs mois chez eux, à Montain, où son grand-père en retraite entretenait la maison de Mme Fort-Arrachard. D’ailleurs, côté aïeux, le petit Claude est plutôt servi. En famille, on n’oublie pas de rappeler que ses arrières grands-parents, postiers à Baume-les-Messieurs et à Messia, se sont mariés par téléphone : « Un jour, mon arrière-grand-père appelle un copain et lui dit : il paraît que tu as une fille à marier, ça m’intéresse. Ça s’est fait comme ça ! »

Michel Demougeot, l’ami d’enfance, se souvient d’un petit chenapan : « Quand on avait dix ans, on allait écouter le Tour de France chez son grand-père, il retrouvait des amis parisiens de son âge et ils faisaient pas mal de bêtises. C’est souvent moi qui prenais… »

Ni Perpignan, ni le Jura ne font rêver le gaillard qui monte à Paris en 1964 avec un bac de philo en poche pour s’inscrire à l’école de journalisme de la rue du Louvre, mais il est trop jeune et se rabat sur la fac de la rue d’Assas. Après un doctorat premier cycle de droit public, il enchaîne les petits boulots : barman, manutentionnaire, plâtrier-peintre et… viticulteur par intermittence chez Robelin au Vernois. C’est d’ailleurs avec le statut de viticulteur qu’il part faire son service militaire, ce qui lui vaut une permission exceptionnelle de quinze jours pour les vendanges. L’armée, il la fait à Trèves dans le 13e Génie, après une formation de chiffreur à Baden.

En fait, sa vie bascule pendant cette période, il rencontre Georges Reverchon de Frontenay, administrateur à l’Assemblée nationale, qui le prépare au concours de sténographie. Et le voilà qui commence sa carrière comme rédacteur des débats au Palais Bourbon en 1973 : « Je suis le fils d’Hitler et d’une pompe à eau : mon père a rencontré ma mère en allant dans le fief d’Hitler et j’ai connu Reverchon grâce à une panne de pompe à eau ! »

Le tricoteur de mots

Nouveau saut dans le temps : aux élections municipales de Lons-le-Saunier en mars 1983, une liste de farfelus intitulée « UTILE » emmenée par un certain Claude Azéma, récolte 7,5 % des suffrages et vient bousculer les deux listes en présence. Le gaillard s’offre même le culot de créer un journal pour l’occasion, Le Connard Déchaîné. Ce type fait peur au Landerneau local. Lui rigole : « La politique, ce n’est pas mon truc, j’ai été maire de Nevy en 1995 et je me suis présenté aux cantonales à Voiteur parce que ça m’amusait. Sauf que je voyais les politiques de trop près dans mon métier ! »

Pourtant, politique et mots se tiennent la main dans sa vie. En trente-huit ans de carrière, le Jurassien rédige les comptes rendus des parlementaires : « Prendre des notes, remettre le texte dans une forme correcte, c’est un travail qui permet de prendre du recul. » Pas que… Claude Azéma flirte avec le journalisme de haut niveau, il participe à des interviews pour Le Figaro Magazine en duo avec Louis Pauwels, Henri Amouroux, Philippe Bouvard. Eux posent les questions, lui retranscrit les réponses de Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, Édouard Balladur, Nicolas Sarkozy… Il collabore aussi aux scripts d’émissions politiques sur TF1, Antenne 2 (à l’époque), au Grand jury RTL-Le Monde, rédige quelques discours d’élus, fait des détours par les assemblées générales des groupes Lagardère et Matra, et se fait plaisir en écrivant des nouvelles pour diverses revues. On le voit même en 1986 coécrire un manuel d’enseignement de la pétanque et, en 1996, signer le scénario d’une BD, Passion Pétanque, avec des dessins d’un certain Marcel Uderzo.

La gagne et la fête

Retour à Perpignan, le petit Claude a une douzaine d’années et le voilà plongé dans la marmite du sport : « J’ai toujours aimé la compétition, il faut que je bouge. »

Pour bouger, il bouge. Judo, cross, 400 mètres, mais surtout rugby avec des titres nationaux cadets et juniors B sous les couleurs de l’USAP, puis en championnat de France universitaire et militaire, et même en coupe du monde de rugby des parlements. À l’époque, Bernard Durand le côtoie à l’Assemblée nationale : « Il travaillait au compte rendu intégral et moi je m’occupais de la buvette ! Nous avons joué ensemble dans le XV de l’Assemblée, il était trois quart-aile. Dans les troisièmes mi-temps, on chantait ensemble et il avait pris l’habitude de noter nos blagues en sténo ! » Derrière son côté fêtard, le bonhomme a de l’ambition : quand il joue, c’est pour gagner.

Cette détermination, c’est dans le milieu des boules qu’il l’exprime le mieux : « Tout a commencé à la fête foraine de la Saint-Désiré à Lons, je gagnais des bouteilles en visant avec une boule. Des copains de Lavigny m’ont poussé à venir jouer avec eux ». Membre du club local, il crée l’Amicale Boule Jurassienne en 1973, puis carrément un comité départemental en 1974. C’est de là que tout est parti. Sa diplomatie lui permet d’atteindre des sommets : « Autour d’une bonne bouteille, tous les problèmes se règlent. Je le sais par expérience. Au niveau international, tout le monde parle anglais, mais au bar, ça parle français ! »

Les boules ne sont pas sa seule passion. Claude Azéma est fan d’olympisme. Là encore, avec le temps, il décroche des responsabilités au niveau international. Cette frénésie, il l’aime : « Je passe un tiers de ma vie à Paris, un tiers dans le Jura et un tiers dans les avions… »

Et s’il est connu pour son répertoire de chanteur et son talent pour les pastiches parfois grivois comme pour son coup de fourchette, il l’est aussi pour son caractère. Le mot de la fin à l’ami d’enfance, Michel Demougeot : « C’est un décideur, quelqu’un difficile à saisir, il a toujours une idée en tête, mais il lui faut quelqu’un pour la mettre en œuvre, énumère-t-il. C’est un charmeur. » Le principal intéressé rajoute : « Certains ne me supportent pas, je les comprends ! » 

 

Photo : Numéro 39

Bertille Laguet : la forgeronne séduit la Suisse

By |2026-05-26T10:50:24+01:0030 juin 2019|Les Jurassiens|

A trente ans, la Doloise Bertille Laguet a fait sa place  dans le milieu du design international, trusté les prix et fréquenté les plus grandes galeries pour finalement  tout reprendre à zéro. Aujourd’hui elle est forgeronne à Chexbres, en plein cœur du vignoble de Lavaux sur la Riviera vaudoise.

 

Il suffit de taper son nom sur le net. Aussitôt s’affichent le palmarès de Bertille Laguet, ses distinctions, ses expositions internationales. New York, Copenhague, Bâle, Vienne, Milan… Une quantité incroyable de créations défilent, en aluminium, en tissu, en mousse, en cuir, en fer… Sur Facebook apparaissent vidéos et articles, plus élogieux les uns que les autres. Alors, serait-on en présence d’une perle rare ? La principale intéressée reste plutôt circonspecte : « Je voulais depuis toujours enseigner le design, confie-t-elle. Alors j’ai tout fait pour y parvenir. Mais, avec le temps, je me suis aperçue que je devais aller vers la création, tout en restant dans un rapport étroit avec l’artisanat. »

En dix ans, la Doloise a déjà une longue vie derrière elle : étudiante, designer, créatrice, artiste internationale, fondatrice de start-up, chef d’entreprise, forgeronne… Bertille Laguet n’aime pas perdre de temps. Ajoutez à cela une communication subtile, un sourire ravageur et de grands yeux clairs… Il n’en faut pas davantage pour se retrouver dans les magazines : « Mon rêve, ce n’est pas d’être très connue et de gagner beaucoup d’argent, tempère la jeune femme. C’est faire ce que j’aime. »

Ce qu’elle aime, parlons-en, la Franco-suissesse passe ses week-ends à préparer, avec son maître forgeron Philippe Naegele, la célèbre fête des Vignerons de Vevey qui a lieu tous les quarts de siècle. Pour la petite histoire, il y a aussi le swing, dont elle est accro au point d’écumer les concours.

C’est à Audincourt que Bertille Laguet est née d’une mère assistante sociale et d’un père – comment dire ? – touche à tout : ingénieur mécanicien dans le jouet et la lunette, il a surtout été, pendant dix ans, propriétaire d’une fonderie à Montigny-sur-Aube. Sa fille assume sa filiation, « un mélange entre social et industriel. »

Sa vie dans le Jura commence à Saint-Claude ; elle a alors deux ans. Elle y reste une année. Ensuite, Champagnole pendant six ans, de la maternelle au CP. Mais sa vraie fibre jurassienne, elle la développe à Dole où elle vit jusqu’à ses dix-huit ans : « Je passais le plus clair de mon temps au centre équestre de la forêt de Chaux, confesse-t-elle. J’avais besoin du contact avec la nature. J’ai aussi pris des cours de dessin et de sculpture pendant trois ans ». Émilie se souvient des années lycée à Duhamel en mécanique – deux filles pour trente garçons – et, déjà, de l’attrait de son amie pour le geste et la matière : « Impressionnante de polyvalence, elle donnait l’impression de réussir tout ce qu’elle entreprenait. Elle n’a pas tellement changé, elle a une sorte de magnétisme. Les gens ont envie de faire un bout de chemin à ses côtés, elle est envoûtante. »

La mention « bien » au bac Sciences de l’Ingénieur la déçoit, elle voulait mieux pour intégrer les écoles d’arts appliqués. Du coup, elle vise carrément une école préparatoire et, là, se pointe déjà en filigrane la battante : « La conseillère m’a dit que je n’y arriverai pas. »

Un radiateur pour totem

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À Paris, elle se fait remballer : « C’était de la discrimination anti-provinciale », dénonce Bertille Laguet. Elle est finalement admise à Lyon. S’ensuivent deux années difficiles d’exilée, loin de ceux qu’elle aime, prise dans un environnement urbain qui manque de chlorophylle. C’est le temps des concours aux grandes écoles : la candidate rate l’ENS [École Normale Supérieure] et l’ECAL [École cantonale d’art] de Lausanne. Pendant une année, elle va alors se perfectionner dans les matières phares de l’établissement vaudois. Où elle est finalement admise. Talent, travail, chance : c’est son triptyque. Le talent d’abord. Dès le premier semestre, ses petits animaux en mousse sur un squelette de métal retiennent l’attention du directeur, Pierre Keller, un homme de réseau : « Je travaillais toute seule dans mon coin, on m’appelait la “petite entreprise”. »

Le travail ensuite. En avril 2009, ses réalisations sont exposées à Milan : « C’était 300 % de travail en plus des cours. »

La chance, enfin. À l’été 2010, Swissair demande à l’ECAL de lui concevoir une nouvelle gamme de plateaux pour sa first class, elle est sélectionnée et demande à travailler avec son petit ami (qu’elle a toujours). Le duo remporte le concours : « Nos salières, poivrières et plateaux à fromage sont toujours dans les avions ! » La même année, elle cotoie la marque italienne du design Alessi pour l’exposition de Milan, Nestlé pour une gamme de chocolats…

En 2011, c’est l’année du diplôme. Mais la petite Bertille a la tête sur les épaules, elle crée un site internet sur lequel elle présente ses réalisations. Toujours une longueur d’avance… Pourtant, brûler les étapes peut coûter cher. À l’école d’art et de design précisément basée à Renens, on la recadre : son design est trop artisanal, pas assez fonctionnel. Elle risque de tout perdre. « Au même moment, la fonderie de mon père traversait de grosses difficultés, relate l’élève. Il m’a proposé de l’aider à remonter l’entreprise, j’ai décidé que ce serait mon projet d’école et j’ai choisi de faire un radiateur. J’ai passé la plus grande partie de mon année au milieu des fondeurs et des techniciens, à discuter, trouver les meilleures solutions pour abaisser les coûts. »

Pluie de récompenses

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Son père, Gilles, sait ce qu’il lui doit : « Elle a voulu partir de cet objet usuel pour le moderniser et tout ce qu’elle a fait en fonderie ensuite, elle l’a entrepris dans le même esprit. » Un travail en famille !

Elle décroche les félicitations du jury. Bertille Laguet est choisie pour représenter l’ECAL à la Foire de Copenhague, elle emmène avec elle son radiateur qu’elle appelle « B et M », ses animaux… et décroche le Gold Awards : « C’était agréable, mais déconcertant. » À Bâle où elle est invitée d’honneur, un industriel lui commande vingt de ses créations, elle décide de créer son entreprise « Gris Fonte » en 2013, suit des cours d’import-export. Et découvre un autre monde : « J’étais designer indépendante, chef d’entreprise, agent de sécurité et assistante à l’ECAL pour me faire un peu d’argent. Si j’avais su que j’allais vivre quatre ans de galère, j’aurais réfléchi ! »

Elle rend les armes en 2017 : « Il était temps de passer à autre chose, je n’avais pas les moyens d’assumer une entreprise seule. » D’autant qu’elle est approchée par une Polonaise, curatrice pour Chamber à New York, deuxième plus grande galerie mondiale de design industriel qui lui demande de créer trois pièces inspirées de ses radiateurs. Elle crée un banc, une lampe, les fameuses pièces uniques en aluminium « Cassus » et « Caléo », ainsi qu’un tableau : « Huit mois de travail et des coûts énormes, énumère-t-elle. Il a fallu que je trouve des solutions. » Elle décroche la même année le Swiss Design Awards. La Franc-comtoise accède ainsi au niveau international XXL, même si elle vit pas mal de péripéties (galerie Chamber en faillite, propriétaire argentin interdit de retour aux États-Unis par l’administration Trump…). « Avec cette expérience internationale et les tarifs de mes œuvres, il est très difficile de trouver des galeries qui puissent m’exposer. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose ! »

Le feu de la forge

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Depuis 2017, Bertille Laguet s’est prise de passion pour la vieille forge de Chexbres et a décidé de tout reprendre à zéro en apprenant un métier d’homme, humble, dur, mais fondu dans le concret. Elle s’en trouve bien parce qu’au fond, c’est le geste et la matière qu’elle aime par-dessus tout : « Je veux être artisan-réparateur à la forge pour Monsieur-Tout-le-Monde et faire des pièces uniques pour les galeries, tout en continuant mon métier de designer avec des entreprises. »

Sa mère Sylvie a confiance : « Elle est dans la perpétuation du savoir-faire manuel et, en même temps, dans la conception. Je crois qu’elle est arrivée à une certaine maturité. » Alors, avec ce succès, le Jura la tente-t-elle encore ? « C’est de là que je viens, je m’y sens bien, mes parents y vivent. J’ai fêté mes trente ans du côté d’Arbois. Et c’est une mentalité que j’aime, très différente de celle des Suisses. C’est drôle, je suis connue ici à Lausanne et anonyme dans le Jura. » Plus pour très longtemps. 

 

Photo : Numéro 39

 

 

Marc-Antoine de Saint-Germain : pacha du Charles de Gaulle

By |2026-05-26T13:46:40+01:0030 juin 2019|Les grands entretiens|

Le commandant du porte-avions Charles-de-Gaulle  est jurassien. Le capitaine de vaisseau Marc-Antoine de Saint-Germain nous invite à bord du plus grand bâtiment de combat de la flotte française.

 

Parti le 5 mars de Toulon, le porte-avions charles-de-gaulle navigue en mer de Chine méridionale. C’est sa première mission depuis le chantier de refonte qui l’a immobilisé à quai à Toulon durant dix-huit mois. Le bâtiment français a déjà parcouru la Méditerranée orientale, où il a participé à un important exercice avec les Américains et les Australiens, le golfe du Bengale, la mer Rouge et l’océan Indien. Il est attendu en France début juillet.

Au commandement de ce mastodonte de 42 000 t pour 261 m de long, le capitaine de vaisseau Marc-Antoine de Saint-Germain. Un marin entré à l’École navale en 1991, qui a connu les frégates Courbet, Floréal, Duquesne, Cassard… avant de prendre le commandement du patrouilleur La Railleuse en Polynésie française et, à partir de juillet 2010, de la frégate Surcouf, avec laquelle il a pris part à l’opération Harmattan en Libye de mai à juin 2011. Il a aussi lutté contre les pirates de l’océan Indien. À ce titre, il a été directement impliqué dans l’opération de libération d’un voilier français, le Tribal Ka, attaqué par des Somaliens.

Le 28 juillet 2017, il succédait au capitaine de vaisseau Eric Malbrunot comme pacha du Charles-de-Gaulle.

Sous sa responsabilité, il y a aujourd’hui 2 000 hommes et femmes, dont 140 officiers de pont, 300 techniciens, 33 cuisiniers, deux boulangers…

Marc-Antoine de Saint-Germain est né à Marseille, a grandi en région parisienne. Mais ses racines sont jurassiennes. Ses souvenirs d’enfance sont enracinés dans la terre de Blandans, dans la grande demeure de ses grands-parents du XVe siècle, remaniée au XIXe et au XXe siècle, mais aussi dans la ferme familiale de Domblans, sur les coteaux de la Haute Seille. 

Pour Numéro 39, il évoque ses souvenirs dans le Jura et nous raconte sa vie de marin. 

 

NUMÉRO 39 – Vous êtes le Pacha du plus grand bateau d’Europe et votre famille est jurassienne. Étrange trajectoire, non ?

MARC-ANTOINE DE SAINT-GERMAIN – Ma famille maternelle est originaire de Blandans, à côté de Domblans. J’ai des souvenirs fabuleux de vacances avec mes grands-parents, oncles, tantes et cousins. La maison est toujours dans ma famille, même si mes grands-parents ont disparu. Mes parents, eux, ont acheté une vieille ferme il y a environ quarante ans à Domblans, qu’ils ont réhabilitée eux-mêmes en très grande partie. J’ai moi-même passé plusieurs étés, étant jeune, à travailler avec mon père et mes frères.

Ma famille paternelle est, elle, installée en Saône-et-Loire.

 

Mais vous, vous êtes un homme du sud ?

Je suis en effet né à Marseille, mais mes parents vivaient à Toulon. Quand j’avais deux ans, nous nous sommes installés à Melun, en région parisienne. Je n’ai ensuite jamais quitté la région parisienne jusqu’à mon admission à l’École Navale, située dans le Finistère. Ensuite, j’ai acheté une maison en Bretagne. J’ai donc quitté les terres jurassiennes, mais j’y retourne régulièrement. C’est l’épicentre de ma famille avec la Bourgogne, et tous mes cousins et cousines sont très fiers, comme moi, de leur origine jurassienne. 

Le Jura, c’est un territoire méconnu, mais d’une richesse incroyable, d’abord parce que les gens y sont très attachants – c’est d’ailleurs une caractéristique des régions de l’Est –, ensuite parce que la géographie y est très diversifiée. J’ai coutume de dire qu’on peut tout faire dans le Jura.

 

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Comment définiriez-vous « votre » Jura ?

J’y suis ancré. Mon passé familial se situe là-bas. J’aime particulièrement l’état d’esprit, mélange d’un style montagnard et campagnard, qui en fait un territoire attachant. Sans oublier l’accent qui se rapproche fortement de ce que l’on entend en Suisse, ce qui est, pour moi, l’un des signes extérieurs d’une identité forte.

Bon, il n’y a pas la mer ! Or, la mer est à l’origine de nombreux de mes choix, notamment mon entrée dans la Marine Nationale ou encore l’achat de ma maison en Bretagne. En revanche, le Jura restera toujours pour moi l’endroit où je me sens chez moi, malgré mon départ vers d’autres régions.

 

Originaire du Jura et habitant Melun, comment vous est venu votre goût pour la mer ?

Mes parents ayant gardé beaucoup d’amis dans la Marine, j’avais l’habitude de partir une semaine par an du côté de Toulon, en complément de mes vacances dans le Jura. Sans doute cela a-t-il généré chez moi des désirs. Mes parents me rappellent souvent que mon envie de devenir marin s’est manifestée dès l’âge de trois ans. Mais vous savez, dans la Marine Nationale, on retrouve beaucoup de marins originaires de l’Est de la France.

 

Devenir marin, pour vous, était-ce forcément entrer dans la Marine nationale ?

Oui, ce sont les bateaux gris qui m’ont toujours fait rêver, sans doute influencé par l’image de l’officier de Marine, l’uniforme… Bref, des symboles que beaucoup de garçons adorent à un moment ou un autre.

 

Peut-être aussi des personnes ont-elles été vos modèles ?

Dans ma jeunesse, j’ai côtoyé de nombreux marins, amis de mes parents, qui ont commandé des frégates. On se projette toujours sur des exemples et ces personnes m’ont fait rêver sans que je connaisse forcément leur métier. J’ai intégré les bateaux gris, sans avoir conscience de ce qu’on y faisait au quotidien. Puis, j’ai appris.

 

Et vous disant qu’un jour vous seriez le pacha du plus gros porte-avions d’Europe ?

Non, je ne suis pas entré dans la Marine Nationale en me disant qu’un jour je commanderais un porte-avions comme le Charles-de-Gaulle. Je suis d’ailleurs persuadé que je ne l’aurais jamais commandé si je n’avais eu que cette idée en tête. En revanche, j’ai pu progresser de manière cohérente, ce qui m’a permis de me préparer au commandement du porte-avions lorsqu’on a décidé de me le confier.

 

Que signifie commander le charles-de -gaulle ?

Au quotidien, c’est diriger une équipe de près de 2000 personnes avec qui je vis une aventure hors normes. C’est donc donner du sens à leur quotidien, fixer des objectifs, les expliquer et les atteindre. Il n’y a jamais de routine à bord car chaque jour a son lot d’imprévus, alors que mon premier objectif est de tout prévoir.

 

C’est-à-dire  ?

On est dans une organisation qui est assez normée, où tout est fait pour que les choses se déroulent telles qu’on les a prévues. En cas d’impondérables, c’est là que le commandant prend toute sa place. Il doit prendre des décisions et, pour cela, il doit être au quotidien dans tous les processus et bien les maîtriser. Cela nécessite des compétences pour comprendre les fonctionnements complexes. Tout est fait pour que les choses soient bien préparées par les marins et ce, dès les premiers maillons de la chaîne. Et plus leur travail a été performant en amont, moins j’interviens. Je mesure le bon fonctionnement du porte-avions au peu d’actions que je réalise au quotidien.

 

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Des exemples de ces moments de « gros temps » ?

Charles de Gaulle disait : « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même ». Je pense que si on cherche la facilité, il ne faut pas faire ce métier. On se réalise lorsqu’on accepte les difficultés et qu’on les gère. Lorsque l’équipage fonctionne bien, il est capable de franchir tous les obstacles.

Pour ma part, les cas les plus difficiles touchent à l’humain, ce n’est jamais technique. Le moment le plus douloureux que j’ai vécu est la perte d’un de nos marins en escale lorsque je commandais le Surcouf. Ce fut pénible pour le commandant que j’étais ; je devais en outre réussir à garder un équipage soudé malgré sa tristesse. Nous ne sommes jamais assez préparés pour ce genre d’épreuves et, pourtant, en tant que commandant, c’est dans ces durs moments que l’on est particulièrement attendu. Le commandant a une place qui va au-delà de la simple place de chef, il a le devoir de continuer sa mission, avec tout son équipage.

 

Une communauté qui fait bloc pour « servir la France », en quelque sorte. Que signifie cette notion pour vous ?

Servir la France, c’est servir un pays, sa population, sa nation. C’est la volonté de s’investir dans la défense des valeurs que nous partageons en France. Ensuite, c’est participer à un projet plus large que la France, puisqu’aujourd’hui les enjeux sont transnationaux, très européens.

La grande chance du porte-avions, c’est qu’il est en mesure d’aller au-delà des frontières nationales. D’ailleurs nous avons des frégates européennes qui nous escortent.

Servir la France, c’est aussi servir une part d’idéal. Je pense que chaque marin est profondément idéaliste quand il décide d’embrasser ce métier, car c’est beaucoup plus qu’un métier. Le marin met sa vie en jeu pour la défense de son pays.

 

Y a-t-il mieux que le Charles-de-Gaulle pour un marin ?

C’est la machine la plus complexe qu’on puisse faire, c’est la conjonction de toutes les expertises de la Marine Nationale d’aujourd’hui et c’est un outil d’excellence en termes de savoir-faire. Lors de mon premier passage sur le Charles-de-Gaulle, j’étais à l’image de beaucoup de jeunes marins : j’avais une certaine appréhension à l’idée d’intégrer cette grosse machine qui donne l’impression de nous engloutir. En revanche, après, je connais peu de gens qui ne souhaitent pas y revenir, comme moi.

 

Que demandez-vous aux marins que vous commandez ?

Beaucoup de bienveillance les uns par rapport aux autres. Bien vivre ensemble au sein du porte-avions est fondamental. Je demande également beaucoup de subsidiarité car le principal facteur d’épanouissement sur un bateau comme le Charles-de-Gaulle est la capacité de chacun à avoir son espace de liberté et de responsabilité. Ce que je recherche, c’est la performance collective.

 

La féminisation à bord est-elle importante ?

Les femmes représentent 15 % des marins à bord. Le Charles-de-Gaulle est le bateau le plus féminisé de la Marine Nationale. Cela ne pose aucun problème ; au contraire, cela permet d’apaiser les rapports humains et ainsi d’accroître le niveau de performance global.

 

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Que ressent-on quand on part en mission ?

Notre mission actuelle, la « Mission Clemenceau » [lire par ailleurs], est très particulière. C’est l’aboutissement d’un renouveau puisque le porte-avions sort de deux ans d’arrêt technique et de refonte. Il s’agit donc d’un retour aux affaires du bateau, un retour des marins à leur métier, un retour de l’équipage. C’était une attente pour l’intégralité des marins.

 

Même si le Charles-de-Gaulle a été remanié pour être réarmé, est-ce toujours le même bâtiment ?

On a augmenté considérablement les capacités du bateau, on arrive à analyser notre environnement à plus grande échelle. On a définitivement adapté le Charles-de-Gaulle au format « tout Rafale » et on a développé les capacités informatiques (internes au bateau et entre bateaux) de manière monumentale. Je l’appelle le « Charles-de-Gaulle 2.0 ».

 

Comment vivez-vous le fait de diriger un bâtiment équipé de l’arme nucléaire ?

Effectivement, le Charles-de-Gaulle fait partie du dispositif de dissuasion nucléaire, ce qui lui donne une dimension particulière. Le positionnement du porte-avions dans son environnement et en fonction de l’actualité internationale, en est d’autant plus important.

 

Depuis votre nomination en juillet 2017, quelles images fortes gardez-vous en mémoire ?

Lorsqu’on a posé à bord les roues du premier Rafale Marine après l’arrêt technique. D’ailleurs, j’ai ressenti le besoin de faire une diffusion générale pour annoncer à l’équipage que le Charles-de-Gaulle était redevenu un porte-avions grâce à l’effort de tous. Le deuxième bon souvenir, c’est lorsqu’on a réussi à mettre trente Rafales Marine, deux Hawkeye, un Caïman et deux Dauphin pendant plusieurs jours à bord du porte-avions pour concrétiser ses capacités complètes. C’était un souhait ; mais l’avoir vécu était vraiment mémorable !

 

Comment concilie-t-on une vie en mer et une vie familiale ?

Personnellement, je suis marié et j’ai cinq filles. Trouver un équilibre entre vie privée et vie professionnelle est une aspiration de tous les marins. Ce qui conditionne un marin performant en mer, c’est son bien-être à la maison. Aujourd’hui, les moyens modernes à bord des bateaux permettent de communiquer en permanence, d’entretenir un lien avec la famille et d’apporter un soutien malgré la distance géographique.

 

Conseilleriez-vous à vos enfants ou à des jeunes gens que vous aimez de faire carrière dans la Marine ?

C’est un métier passionnant et très prenant. C’est avant tout une aventure humaine qui permet de vivre des choses fortes. C’est un métier qui donne du sens également car on est au service de notre pays. Le marin est curieux et aventurier, car il est amené à découvrir le monde. Il regarde au-delà de l’horizon. Surtout, il faut savoir que le métier de marin est ouvert à tous. Chaque profil est intéressant. La Marine Nationale donne des formations incroyables afin de générer des experts sur un panel de métiers très large.

 

Quelle est votre philosophie de vie ?

Être bienveillant et sourire à tout le monde le matin est important. Nous sommes avant tout des humains. Je suis toujours très heureux quand j’échange avec les autres. 

 

Photo : Marine Nationale

 

 

 

La quatrième édition de Numéro 39 est arrivée

By |2019-06-28T08:42:46+01:0012 juin 2019|News|

Au fil des 148 pages de sa quatrième édition, Numéro 39 vous propose de faire connaissance avec des Jurassiens aux parcours étonnants.

 

Le nouveau Numéro 39 vient de paraître. Pour cette quatrième édition, la rédaction a de nouveau fait de belles rencontres. Ce sont des Jurassiens de naissance ou de cœur, des personnalités qui nourrissent un lien privilégié avec le département franc-comtois.

Vous pourrez ainsi retrouver Paule Monory qui vit à Château-Chalon et qui a été, de 1979 à 2002, une des proches collaboratrices du grand couturier Yves Saint-Laurent.

Le nouveau Numéro 39 vient de paraître. Pour cette quatrième édition, la rédaction a de nouveau fait de belles rencontres. Ce sont des Jurassiens de naissance ou de cœur, des personnalités qui nourrissent un lien privilégié avec le département franc-comtois.

Paule Monory et Yves Saint Laurent en 1990 – © Carlos Munoz Yague.

Le nouveau Numéro 39 vient de paraître. Pour cette quatrième édition, la rédaction a de nouveau fait de belles rencontres. Ce sont des Jurassiens de naissance ou de cœur, des personnalités qui nourrissent un lien privilégié avec le département franc-comtois.

Le Jura inspire l’écrivain – © Editions Belfond

A lire un long entretien avec Françoise Bourdin. L’écrivain a connu le Haut-Jura quand elle était jeune mariée. L’intrigue de ses deux derniers romans se déroule dans cette montagne dont le souvenir ne l’a jamais quitté.

Numéro 39 vous présente aussi Josselin Mahot, qui a vécu quatorze ans aux Etats-Unis, participant aux effets spéciaux de nombreux succès hollywoodiens, bien loin de son domaine familial de Blandans.

Faites aussi connaissance avec le rappeur Marc Nammour, le président de la fédération internationale de pétanque et de jeu provençal Claude Azéma, la forgeronne doloises Bertille Laguet ou encore le druide de Paris, Stéphane Meyer. Sachez qu’il a travaillé avec les plus grands chefs de la capitale. Etonnant, non ?

 

Tour de France et porte-avions

La quatrième édition de Numéro 39 est arrivée

Marc-Antoine deSaint-Germain qui commande le Charles-de-Gaulle en couverture de Numéro 39 – © Marine Nationale/Défense

A quelques jours du lancement du Tour de France, découvrez le passé jurassien de son commentateur sur les antennes de France Télévisions : Alexandre Pasteur. Enfant, c’est à Sirod, près de Champagnole, qu’il regardait la Grande Boucle dans la petite lucarne.

Embarquez à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle. Le commandant de bord, le capitaine de vaisseau Marc-Antoine de Saint-Germain, évoque pour la première fois ses souvenirs dans le Jura et nous raconte sa vie de marin.

Le groupe de rock emblématique du Jura, Les Infidèles, nous dévoile quant à lui son Jura intime. Une interview à cœur ouvert.

La quatrième édition de Numéro 39 est arrivée

Le groupe de rock nous fait découvrir son Jura intime.

Ajoutez un dossier sur les designers qui conçoivent, dans le Jura, les jouets de demain, mais aussi d’autres personnalités : Déborah Ferrand, Evita Muzik, Ben, champion de judo à 69 ans, Pascal Béjeannin… et les photos époustouflantes de Nicolas Gascard.

Au sommaire, huit balades autour du thème des abbayes et monastères : quatre d’entre elles proposent des itinéraires courts, idéaux pour des promenades ; les autres, plus longues, permettent de découvrir des chemins qui sont riches de surprises.

Numéro 39, c’est aussi l’agenda de l’été : des expositions, des fêtes, des concerts, des spectacles… il y a pour tous les goûts. Et une nouvelle inédite de l’écrivain Pierric Bailly.

 

Numéro 39, 148 pages, disponible gratuitement dans les offices de tourisme du Jura, les fruitières et les bibliothèques.

 

Numéro 39 sur RCF

Marc Nammour, la canaille des Avignonnets

By |2026-05-26T10:50:52+01:005 juin 2019|Les Jurassiens|

Dans son rap dansent les tours des Avignonnets,  dans ses mots résonnent les usines du Plan d’Acier.  Marc Nammour, le Libano-sanclaudien, n’en finit pas de dire son appartenance au monde des oubliés. C’est à Saint-Claude qu’il a cultivé sa différence.

 

C’est peut-être Christiane, sa maman, qui dit le mieux les choses : « Il a une colère en lui contre l’injustice de la vie, mais je suis impressionnée par la justesse avec laquelle il pose les mots sur ses idées. Je ne savais pas qu’il avait tout ça en lui. » Entre émotion et hargne, le rappeur sanclaudien Marc Nammour a su apprendre. Aujourd’hui sa voix se fait universelle, c’est celle des souffrants.

Danse avec les mots

S’il fallait un mot pour dire ce qu’il est au fond de ses tripes, c’est « canaille » qui conviendrait le mieux. Canaille, comme le chant révolutionnaire écrit aux aurores de la Commune de Paris. Comme le nom donné à son groupe de rap. Comme le mépris envers ceux qui sont différents : « Le mot vient de canis [le chien], un mot craché par les aristos du XIXe quand ils parlaient du petit peuple. À l’époque, c’était un combat. Ça l’est toujours aujourd’hui. »

Tiens donc, voilà un autre mot qui pourrait définir ce grand gaillard au crâne rasé, aux yeux noirs, au visage taillé à la serpe. Le Jurassien le revendique, ce mot ; il l’a fait sien depuis longtemps : « Combat contre soi-même et ses petites lâchetés. Combat politique pour changer le monde. Combat artistique pour ne jamais se sentir enfermé. »

Il faudrait ajouter aussi la « négritude » qu’il a reçue en pleine figure en lisant Aimé Césaire, dont il a adapté le Cahier d’un retour au pays natal, spectacle mi-concert, mi-incantation, intitulé Debout dans les cordages : « Derrière nègre, tu mets prolo, immigré, clandestin, clodo… Tous les oppressés, tous les sans-voix. Aimé Césaire leur dit : “Vous valez mieux que ça !” »

Ce qui nous amène à la parole verticale. Une parole de tout en bas qui grandit et refuse toute appartenance : « La société, le boulot, le milieu peuvent te réduire, mais tu peux choisir de casser tout ça pour te retrouver debout et libre. » Révolutionnaire, ce type ? Même pas… Rappeur, musicien qui préfère les mots et les notes pour exprimer sa colère, tendre la main plutôt que fermer son poing.

Et si, après vingt ans de carrière, d’écriture, de musique, vingt ans de petites salles, de galère et de circuit parallèle, son nom résonne au niveau national, c’est parce que cet artiste a tout connu. Et qu’il ne lâche rien. Attention, c’est d’un Monsieur qu’on vous parle !

La cuvette sanclaudienne

Les poings, il les a serrés plus d’une fois dans ses poches de gamin, lui, le réfugié. Il a quatre mois lorsqu’en 1978, ses parents quittent Beyrouth, la capitale libanaise, sous les bombes. Direction Athènes. Treize mois après, son père commercial trouve du travail en Arabie Saoudite. Nouvel exode de six ans jusqu’à ce que sa mère Christiane, à bout de souffle et en instance de divorce, décide de rentrer en France. Ce n’est donc pas une immigration de plus. Marc Nammour possède la double nationalité franco-libanaise. Sa grand-mère maternelle, une fille Gros, était originaire du Jura ; son arrière-grand-père, de Saint-Pierre. Ils sont partis vivre au Liban, mais sont revenus dans le Haut-Jura en 1977 à cause de la guerre : « Nous les avons rejoints. Quitte à revenir, autant revenir sur les terres de ses parents. » D’autant qu’à l’époque, Louis Jaillon est maire de Saint-Claude ; c’est le cousin de sa grand-mère.

L’atterrissage a lieu à Saint-Claude dans un logement HLM du quartier populaire des Avignonnets. Le petit Marc a huit ans et le retour se fait dans la douleur : « Tout était nouveau pour moi, j’étais à fleur de peau, je me battais tout le temps. J’ai vraiment vécu le déclassement. Ma mère, prof qui parle cinq langues, devient du jour au lendemain ouvrière ; mon grand-père, un acteur célèbre au Liban, travaille en usine ; moi, qui parle arabe, français et anglais, me retrouve avec des gosses qui balbutient leur français. » Sans doute sa colère est-elle née à ce moment-là, d’autant que sa mère le place en école libre, dans un univers qui n’est pas le sien : « Je me suis calmé, j’ai accepté de prendre la vie comme elle est, dit-il. Mais avec le recul j’ai détesté ces années, je suis athée convaincu. L’école coûtait cher pour pas grand-chose et j’étais avec des fils de patrons, je n’étais pas de leur clan ! »

Il faut attendre le lycée du Pré Saint-Sauveur pour que les choses s’apaisent. Le bac et des boulots d’été vont lui permettre de passer son permis et de quitter « la cuvette ». Mais une phrase terrible résume cette période : « Seules les usines nous ouvraient leurs portes. »

Le rappeur et la scène nationale

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Aujourd’hui, à quarante et un ans, Marc Nammour a été choisi par Scènes du Jura comme artiste en résidence pour la saison 2018/2019. Virginie Boccard, directrice, n’a pas hésité une seconde : « La force de son interprétation et la finesse de son écriture m’ont interpellée, c’est un grand artiste qui se situe dans un système de production indépendant. Il ne fait aucune concession ». Pour le petit gars des quartiers, c’est une reconnaissance de son travail, mais aussi du rap : « Scènes du Jura est la seule scène nationale en France à avoir demandé à un rappeur de s’associer pour mettre la parole contemporaine au cœur de sa programmation. »

Honneur et contrainte à la fois, l’artiste est au four et au moulin : travail avec les scolaires, atelier carcéral avec les détenus, théâtre, musique, chant, conférences… Tout ça, en une saison. Il se noie dans le boulot, loin de sa femme et de sa fille restées en région parisienne : « C’est une vie de plus en plus distendue, mais on apprend à vivre avec ça, confie-t-il. C’est le revers de la médaille. »

À Lons-le-Saunier, en janvier dernier, il crée Fiers et Tremblants, des textes qui parlent des sans-grade. Il reprend aussi Debout dans les cordages avec Serge Teyssot-Gay qui improvise chaque soir une musique nouvelle. 

Serge Teyssot-Gay, ce n’est rien moins que le guitariste de Noir Désir. Autrement dit, une référence : « Il suivait ce que je faisais avec La Canaille depuis le début en 2003 et il est venu me dire qu’un jour on travaillerait ensemble. » Rencontre-tournant qui ouvre de nouvelles portes. Entre autres, le Festival d’Avignon où il se produit quatre fois. Il écrira pour lui Interzone, poème dans lequel il renoue avec ses origines, les sonorités du Liban, l’exode, la guerre… Grosse réussite qui lui ouvre, en 2016, les portes de la très sélecte fondation Royaumont pour une résidence de trois ans. C’est là qu’il crée Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse, mélange de rap, de musique touareg et de free-jazz, ainsi que 99, un spectacle au scalpel sur la question identitaire : « C’est une référence à mon enfance, quand il fallait remplir des papiers, ma mère me disait toujours de cocher la case 99, une région qui n’existe pas, celle des exclus. »

Rap et canaille

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Sa mère… au cœur de tout : « Avoir mon bac + 3, c’était elle… Une sorte de plan B au cas où. Avec ma petite sœur, elle nous a empêchés de faire des conneries. »

Retour à l’adolescence, les Avignonnets, insupportables de décrépitude, les usines et cette chape qui concentre la colère, jusqu’aux années de fac à Besançon, où il imprime quelques textes entre les cours et les bringues avec Nico, son colocataire musicien. Le week-end, ils les passent dans le studio d’enregistrement d’un copain de Molinges : « Je ne connaissais rien à la musique, je ne la lis toujours pas, mais j’ai découvert le rap à douze ans et j’ai été touché par cette culture du bitume qui parlait de ma condition. »

Comment passe-t-on du bricolage entre potes au monde professionnel ? La chance ! Après la fac et une année de travail de nuit en usine à Saint-Claude pour se payer du matériel, c’est la rencontre avec Lucie qui deviendra sa femme : « C’est la première personne qui m’a regardé autrement que comme un petit banlieusard. C’est mon âme sœur. » Ils vivent chez elle, à Toulouse. Lui, valide sa licence ; elle, achève sa formation de professeur de sport. Ils choisissent comme point de chute Montreuil aux portes de Paris, c’est là que tout commence vraiment. Animateur en centre de loisirs, il a un jour l’opportunité de devenir chauffeur de salle pour une émission de télévision. Premiers pas comme intermittent du spectacle. Lucie suit sa mue : « Sa colère existe, mais il la canalise, raconte-t-elle. C’est une façon d’être pris au sérieux. Il espère être un haut-parleur. »

Marc Nammour retrouve Nico et crée, en 2003, La Canaille avec deux autres musiciens. Le groupe gagne plusieurs concours et prend son envol en 2009 avec un premier album. Il y en aura trois autres. Jérôme Boivin, le bassiste, résume l’aventure : « La Canaille ne permet pas de vivre. Alors on travaille tous sur d’autres projets, mais c’est toujours la Canaille, avec ses textes un peu politiques, qui dérangent. Il faut y aller petit à petit. »

C’est ce que fait l’artiste : « Je veux être en évolution permanente, prendre des risques et pas faire de la musique pour faire carrière. » Alors ? Alors rien, le rappeur sanclaudien refuse de se projeter, il continue à traduire sa colère en mode artistique, en se fiant à son instinct et, si ça casse, tant pis, il l’a toujours dit : « L’espoir n’est que dans la lutte. » 

 

Photo : Numéro 39

Françoise Bourdin, la femme aux 50 best-sellers

By |2026-06-26T14:28:19+01:003 juin 2019|Les grands entretiens|

Avec près de 600 000 exemplaires en 2018, elle fait partie du top 10 des écrivains les plus lus en France. Elle a vendu plus de 10 millions de livres au cours de sa carrière. Certains – un peu snobs ? – la classent dans la catégorie « littérature populaire », une étiquette dont elle se glorifie. L’intrigue de ses deux derniers romans, Gran Paradiso et Si loin, si proches, se situe dans le Jura, où l’auteur a passé quelques mois de vacances lorsqu’elle était jeune mariée.

Fille de chanteurs d’opéra, ancien jockey et grande amoureuse de la vie… Savourons notre chance ! Le personnage Françoise Bourdin est à lui seul le héros d’un tumultueux roman. Rencontre.

NUMÉRO 39 – Vous avez commencé à écrire très jeune, signant votre premier roman, Les Soleils Mouillés, à l’âge de vingt ans. Depuis, vous avez publié près de cinquante romans, en moyenne un à deux par an, affichant tous des ventes records. Qu’est-ce qui vous inspire ?

FRANÇOISE BOURDIN – Tout ! On apprend en écrivant. Observer mes filles m’aide beaucoup, notamment dans la manière des femmes d’aujourd’hui d’élever leurs enfants. L’actualité m’inspire aussi énormément. Chaque matin, je lis la presse, je suis abonnée à un nombre invraisemblable de magazines ! J’ai écrit Les Sirènes de Saint-Malo, après avoir lu un article sur les nouveaux armateurs dans Le Figaro.

L’idée de Gran Paradiso m’est venue il y a trois ans lors d’une visite au zoo de Thoiry avec ma fille. J’ai vu un ours dans mon rétro et me suis immédiatement dit que c’était le point de départ d’un nouveau roman !

 

Comment construisez-vous vos livres ?

La construction d’un livre, c’est un jeu de Meccano. Pour commencer une histoire, il me faut le lieu, le prénom du personnage principal, son métier et la thématique. J’étudie beaucoup le milieu dans lequel mes personnages vont évoluer, pour leur concevoir un back-ground solide. Je serais mortifiée si quelqu’un me disait que certains aspects de ma fiction ne collent pas à une possible réalité. Puis, je me laisse porter, les personnages vivent leur vie et je m’y attache…

J’écris dans ma maison de Port-Mort en Normandie, au cœur de la vallée de la Seine. J’y ai ma « caverne », mon bureau où se trouve mon ordinateur, mes photos, des bouquins. J’ai dû mal à écrire ailleurs. Je suis plutôt du matin, j’ai gardé les habitudes de Maisons-Lafitte où j’ai été jockey. À 5 heures, je n’ai plus sommeil. Une nuit de 6 heures, c’est bien !

 

Vos récents romans, Gran Paradiso sorti en 2018 et Si loin, si proches en librairie depuis le 6 juin, se passent dans le Jura. Pourquoi ce choix ?

Je connais le Jura pour y avoir passé plusieurs étés lorsque j’étais jeune mariée, du côté de Saint-Claude. On était tout frais, on n’avait pas beaucoup d’argent et on logeait dans un hôtel assez miteux ! Mais je me souviens de cette incroyable nature préservée, magnifique, ces crêtes et ces très belles cascades. Nous y sommes retournés deux ou trois ans de suite, pour faire de grandes marches et manger du Mont d’Or, du Morbier, du Comté… Je garde en mémoire ce Jura de montagnes, cet univers sauvage, sans grandes villes, un peu loin de tout, néanmoins proche de la Suisse et pas très éloigné de l’Italie. Cet ensemble formait un fabuleux cadre pour le parc animalier de Lorenzo, le héros de mon histoire.

 

Le Jura est la toile de fond d’un autre de vos romans…

Ah oui ? Lequel ?

 

Comme un frère, sorti en 1997.

Effectivement. L’histoire de deux frères très fusionnels. Un livre très dur. Ce roman-là est une parenthèse dans ma carrière. J’ai voulu prouver que j’étais capable, moi aussi, de pratiquer une écriture dense, resserrée, dramatique où le narrateur ne fait aucun commentaire. Mais à dire vrai, j’aime mettre de moi, de ma sensibilité lorsque j’écris…

 

Françoise Bourdin, Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Le Jura en hiver, vous aimez ?

Je ne crois pas être allée à la neige dans le Jura, mais j’ai beaucoup séjourné, petite, dans le chalet de mes cousins suisses à Bogève, en Haute-Savoie. Ma mère et ma tante, Toulousaines, étaient souvent reçues là-bas. Le médecin avait décelé à ma sœur Catherine des problèmes tuberculeux et décrété que l’air de la montagne lui ferait le plus grand bien. On adorait… La neige, c’est tellement gai, festif, ça me donne la banane ! J’ai beaucoup skié à la station des Brasses. On partait avec nos skis de fond depuis le garage du chalet pour aller louer du matériel à fondue. La remontée était loin d’être aussi simple que la descente ! On aimait faire de la luge et ma tante était toujours là pour m’arrêter à temps, en bas de la piste. Sauf une fois où je me suis décalée, ma tante a couru, s’est jetée dans la neige pour tenter de me stopper. Je lui suis passée au ras du nez pour venir m’exploser contre la barrière. Bilan, quatre points de suture !

 

Vous étiez déjà casse-cou et amatrice de vitesse ?

Sans doute ! Mon père disait « brise-fer ». Tout ce qui va vite me passionne, j’aime l’adrénaline que cela procure. J’apprécie les voitures de course et j’ai récemment découvert l’hélicoptère. Un copain est venu se poser dans la cour de ma maison, le soir de mon anniversaire, pour m’emmener dîner ! Mais, j’aime surtout les chevaux que j’ai montés dès l’adolescence.

 

Vous avez été jockey à la fin des années soixante/début soixante-dix, à une époque où les femmes étaient très rares dans ce milieu…

J’ai été jockey sur les pur-sang de Noël Pelat de mes quinze à dix-huit ans. Nous étions trois femmes sur la totalité des jockeys français. Le galop à l’aube sur les pistes de Maisons-Laffitte… Aucune sensation n’a pu égaler celle-là. Un départ de dragster, une monte très courte, du galop botte à botte, tu passes la cinquième en grande foulée avec l’impression que le cheval se baisse tant il est rapide. Tu défies le monde, il est à toi, c’est la liberté totale. Je me suis tout cassé à cheval. Il ne faut pas espérer, du haut de tes quarante-cinq kilos, les maîtriser. Pour cela, il faut du feeling, de la technique…

 

 

Françoise Bourdin, Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazineDurant ces années mémorables, vous avez vécu un violent drame…

J’ai vu mon premier amour, jockey lui aussi, mourir sous mes yeux. J’en ai conservé une certaine capacité à me battre. Mes héroïnes aussi se battent, partent dans l’inconnu, quittent l’acquis. Elles ont la force de rebondir.

 

Votre enfance fut une période incroyablement fantaisiste, dont vous taisiez certains détails à vos amis d’école, de peur qu’ils ne vous prennent pour une affabulatrice !

Mes parents étaient chanteurs d’opéra. Je frissonne encore en écoutant du Puccini. Nous étions une famille d’artistes, peu classique. Ma tante vivait à la maison, elle était aux fourneaux et ma mère naviguait sur les routes, dans les avions.

Mon père était un prince, un homme formidable que j’ai adoré. J’avais des parents voyageurs, en crinoline et haut de forme. C’était fou la vie qu’ils menaient ! Nous vivions dans un hôtel particulier à Neuilly. Le conte de fées s’est arrêté le jour où ma mère [la célèbre cantatrice Géori Boué, N.D.L.R.] est partie, un 24 décembre, sans prévenir personne. J’avais huit ans. Elle a emporté tous ses vêtements et a laissé un petit caniche près du sapin. 

J’aurais pu détester les chiens… Je les ai aimés pour la vie. Ensuite, on la voyait de temps à autre entre deux voyages, elle appelait ma tante pour nous demander de descendre au bar du coin. Un jour – nous avions déménagé dans un grand appartement place Vauban – mes parents se sont croisés dans l’escalier, au hasard de l’une de ces visites. Mon père a soulevé son chapeau pour la saluer, ils n’ont pas échangé un mot.

Quand plus tard, mon mariage avec le père de mes filles a sombré, je les ai prises sous le bras. Hors de question de partir sans elles.

 

Vous avez deux filles et trois petits-enfants de trois, cinq et sept ans. Quelles relations entretenez-vous avec eux ?

Je les aime profondément, j’en suis très proche. Mes parents et ma sœur sont décédés, mes filles sont ma seule et chère famille. Fabienne, ma fille aînée, a fait des concours hippiques de dix-sept à vingt-cinq ans. Elle est notaire aujourd’hui et a trois enfants.

Frédérique est une littéraire, exceptionnelle dans l’empathie, journaliste à France Bleu, tous les jours à 13 heures ! Très tôt, j’ai voulu les initier aux bonnes et belles choses : je les emmenais dans les grands restaurants, à l’Auberge du Père Bise sur le lac d’Annecy, dans les grands hôtels… Quatre ou cinq jours, courts mais intenses, pour profiter de ce que la vie nous offre ! Aujourd’hui encore, nous aimons faire des repas de fromages. Les plateaux de fromages de chez Androuet me font rêver !

Mes petits-enfants, eux, me font découvrir leurs passions. Ils m’expliquent toutes les phases du rugby et mon petit-fils, comme moi, adore les animaux.

 

Sacré parcours tout de même… Votre dernier roman est sorti le 6 juin, avez-vous déjà des idées pour le prochain ?

Rires] Laissez-moi faire une petite pause ! J’ai déjà des idées, oui… Mais je vais profiter un peu de l’été, réfléchir et revenir très vite ! 

 

Photo : Editions Belfond, Numéro 39

Paule Monory : quelques années avec Monsieur Saint Laurent

By |2026-05-26T10:51:15+01:002 juin 2019|Les Jurassiens|

De 1979 à 2002, Paule Monory  fut l’assistante studio de Monsieur Saint Laurent.  Nous avons rencontré à Château-Chalon  cette personnalité riche et lumineuse  qui a toujours vécu  entourée de créateurs.

 

Le printemps se fait attendre dans le Jura. Entre averses et éclaircies, Paule Monory a fait le voyage en train depuis Paris pour retrouver sa maison perchée au bord de la falaise de Château-Chalon. La porte de grange franchie, depuis la pièce à vivre, le paysage et la vue sur la plaine de Bresse sont à couper le souffle.

Occupée à faire un feu dans le fourneau, puis à chauffer l’eau pour un thé, elle s’étonne qu’on lui consacre un reportage. Pourtant, son parcours et ses presque vingt-cinq années aux côtés d’Yves Saint Laurent sont peu communs. « Je suis poursuivie depuis toute petite par les créateurs », confie-t-elle. Et d’énumérer : « mon père sculpteur, Robert Moninot ; ma mère dessinatrice ; mon frère, plasticien, Bernard Moninot ; mon mari peintre, Jacques Monory… et Yves Saint Laurent ». En écoutant Paule Monory raconter ses années auprès du couturier, en découvrant sa personnalité riche à l’ancrage bien jurassien, nous découvrons que cette proximité n’est en rien due au hasard.

L’histoire pourrait commencer au début des années soixante-dix à Château-Chalon. « Mon père était originaire du Fay, en Bresse, et dans sa jeunesse il a découvert Château-Chalon dont il est tombé fou amoureux et y a acheté une maison en 1957. Si bien que, même si nous habitions Paris, rue Gassendi dans le XIVe arrondissement, nous venions toujours en vacances dans le Jura ». Et c’est là que Paule Moninot, alors étudiante à l’École des Beaux-Arts de Paris, décide de venir s’installer en 1973. « À vingt ans, je tombe enceinte. Avec François, mon compagnon, nous nous sommes installés dans la maison de vacances de mes parents. Beaucoup d’amis ont quitté Paris à ce moment-là pour vivre dans le Sud, dans des communautés, se remémore-t-elle. Mais nous nous sommes arrêtés dans le Jura ! ».

Paule trouve un travail à Lons-le-Saunier, dans le magasin Charpillon, et son mari devient bûcheron, notamment pour l’Office national des forêts (ONF). Leur premier enfant naît l’année suivante à Champagnole. Le jeune couple, « un peu hippie, un peu atypique », aux cheveux longs, a Bernard Clavel pour voisin ; mais c’est Pierre Gascar, alors installé à Baume-les-Messieurs, à qui il inspire une nouvelle restée inédite.

Pourtant, au bout de quatre ans, et malgré cette image idyllique, la famille décide de s’installer à nouveau en région parisienne pour la naissance d’un deuxième enfant en 1977. Pour trouver un travail, en 1979, Paule passe alors une annonce dans Le Figaro : « cela se faisait beaucoup à l’époque ». Et, à sa grande surprise, elle reçoit un appel de la maison Yves Saint Laurent qui lui propose un entretien. « Je me sentais comme une sorte de fille de la campagne et me disais que ce poste n’était pas pour moi. J’avais une Volkswagen bleu pâle, toute cabossée, sur laquelle j’avais dessiné des nuages sur les points de rouille, je roulais mes cigarettes, je lavais ma chemise et mon jean blancs tous les soirs, pour être impeccable le lendemain. Je nouais un foulard rouge à pois autour du cou… Je m’accrochais. Finalement j’ai été embauchée par la directrice du studio hommes. Aujourd’hui, je pense que si j’ai été choisie parmi d’autres, c’est justement à cause de cette tenue… »

Petite annonce  dans Le Figaro

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La jeune Jurassienne ouvre alors un nouveau chapitre de sa vie. Sûre de se faire renvoyer au bout de quelques jours, elle y restera vingt-trois ans. « Je n’en revenais pas d’avoir intégré cette maison, dit-elle. J’ai fait deux périodes d’essai de trois mois, finalement, ils m’ont engagée ». Habitant en banlieue, avec deux enfants en bas âges, les journées sont longues. « Ce qui me plaisait beaucoup, c’est qu’il y avait une “cantine”. Plus besoin de penser aux courses, quel luxe !, sourit-elle, en vous fixant de son regard clair. Surtout, c’était un monde et un travail passionnants, un univers si différent. Je me suis rendu compte qu’avec un père sculpteur, j’étais allée dans une bonne école du regard car la mode aussi est en trois dimensions ! Au fil des mois, j’ai pris confiance, j’ai découvert l’esprit de la maison et m’y suis conformée ». Deux ans plus tard, Paule rejoint « LE » studio d’Yves Saint Laurent dans l’hôtel particulier du 5 avenue Marceau. « Je suis convoquée par Anne-Marie Munoz, la directrice. C’est une femme à l’autorité impressionnante, le regard profond et les cheveux noirs. Elle a connu Yves Saint Laurent chez Dior à la fin des années cinquante ; c’est là qu’ils ont appris à travailler ensemble. Il y a aussi bien sûr la merveilleuse Loulou de la Falaise, créatrice de bijoux et de chapeaux ». Et il y a trois assistantes près de lui, parmi lesquelles Paule et un homme chargé des tissus.

« Le studio, c’est une grande pièce lumineuse avec un grand miroir, de hautes fenêtres qui donnent sur une cour intérieure silencieuse, plein de rouleaux de tissus de toutes couleurs, des échantillons de boutons, de plumes, de broderies, des livres d’art. Dans un angle, le bureau d’Yves Saint Laurent : deux tréteaux et un simple plateau en bois recouvert de toile de coton blanc, des crayons, des feuilles de papier, des petites figurines porte-bonheur et objets souvenirs que des amis lui apportent, un cendrier et des cigarettes et à ses pieds, le chien Moujik, un dogue français qui a été peint par Andy Warhol et qui faisait peur à tout le monde : il mordait. Quand il s’est approché de moi le premier jour, je tremblais mais il m’a plutôt “câliné” et Monsieur Saint Laurent a dit : “Paule est acceptée !” »

Au studio avec le couturier

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Assistante studio d’Yves Saint Laurent, Paule Monory était chargée du livre de collection qu’on appelle « la Bible ». « Pour chaque modèle, je photocopiais le croquis original pour le coller sur une grande page vierge, je lui attribuais un numéro et je notais les décisions prises par Yves Saint Laurent pendant les essayages, le nom de l’atelier et du mannequin. Plus tard, je remplissais deux fiches : une pour la manutention et une autre pour collecter les prix et noter le temps de travail. Une vraie administration ! Tout commence par les essayages des toiles, véritables maquettes d’un vêtement grandeur nature réalisé en coton blanc. Portées par les mannequins apprêtés comme pour un défilé : maquillage, bouche rouge, bas noirs et hauts talons. Là, les premières rectifications et ajustements sont réalisés, puis le choix du tissu est fait. On déroule les pièces à la demande de Monsieur Saint Laurent, et sur le mannequin, on est plusieurs à faire un “effet” devant le miroir, l’un derrière les épaules tenant le haut, l’autre marquant la hauteur du bas ou un effet de pantalon ou de ceinture. Parfois, des spécialistes sont présents pour les broderies, les chapeaux ou la fourrure. Quand le choix est fait, il me faut rapidement relever sans faute les références des tissus choisis, les couleurs, les boutons. Déjà un autre mannequin entre dans le studio, suivi de son chef, le croquis épinglé au revers du col. Un à un, les mannequins se succèdent ainsi devant Monsieur Saint Laurent, c’est vraiment ce qu’il aime. Ce sont des souvenirs magnifiques », se souvient-elle.

Entrée en mai dans le studio, Paule participe directement à la collection de haute couture présentée en juillet place Vendôme.

Trois ans avec Hedi slimane

Comme les autres assistantes, la Castel-chalonnaise aura un « vestiaire » à sa disposition, c’est-à-dire un ensemble d’habits de prêt à porter de la Maison. « Très vite, j’ai compris que Monsieur Saint Laurent ne s’adressait pas qu’à un seul type de femmes ou qu’à des “femmes actives”. Il créait aussi des tenues pour moi, “hippie”. Il s’inspirait et sophistiquait des vêtements qu’on aurait pu trouver aux puces, dans un souk marocain. Finalement, son univers n’était pas si éloigné du mien. Il savait nous rendre belles, sans changer notre nature, la révélant plutôt ».

Pendant quelque temps, Paule quitte le studio pour travailler avec un jeune styliste de la maison et, en 1996, elle rejoint Hedi Slimane, le styliste au studio hommes Yves Saint Laurent. « Il a beaucoup de talent, une vision très sûre. Nous nous sommes très bien entendus et je suis restée avec lui pendant trois ans, jusqu’à ce que la maison YSL soit rachetée par Gucci et qu’il parte chez Dior. Je ne l’ai pas suivi ».

La Jurassienne n’en a pas fini avec Yves Saint Laurent. Elle retrouve son mentor : « Je lui devais tout, je suis donc revenue au studio de haute couture. J’étais assez mal à l’aise, car j’avais osé le quitter… A mon retour, Madame Munoz a simplement dit “Paule revient” et Monsieur Saint Laurent s’est levé, m’a embrassée et accueillie avec joie, j’étais bouleversée ».

« Plus tard, à notre grand regret, le couturier a abandonné sa maison de couture. Mais, il travaillait toujours sur une planche posée sur des tréteaux et entourés de bouquets de lys et de ses objets fétiches, jusqu’au 7 janvier 2002, quarante ans jour pour jour après son premier défilé haute couture. »

Ce jour-là, YSL a convoqué des dizaines de journalistes français et correspondants étrangers avenue Marceau, dans la salle où, la veille de chaque défilé, les équipes faisaient « l’accessoirisation » des modèles pour le défilé. À 65 ans, il annonce sa retraite : « J’ai choisi aujourd’hui de dire adieu à ce métier que j’ai tant aimé », déclare-t-il. « Il a annoncé qu’il arrêtait, il était épuisé, un grand épuisement, confie Paule. Comme pour presque tous dans la maison, on a beaucoup pleuré et on a dû partir ».

En fait, Paule Monory – mariée depuis 1993 au peintre Jacques Monory – a quitté le studio quelques semaines plus tard. Auparavant, elle a filmé la maison Saint Laurent et ses 250 collaborateurs. « J’ai demandé l’autorisation à Monsieur Saint Laurent et Pierre Bergé [compagnon du couturier et cofondateur de la maison de haute couture, N.D.L.R.], qui me l’ont accordée. J’ai tourné pendant les derniers jours de la maison avant le dernier défilé. J’ai filmé le studio, tous les services, la plupart des personnes des ateliers, de la comptabilité, de la presse et des salons… Tout ».

Caméra en main

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Pour le deuxième acte des adieux d’Yves Saint Laurent, au défilé-rétrospective organisé quinze jours plus tard au Centre Pompidou, Paule sera la seule autorisée à filmer dans les coulisses à cause de la sécurité due aux attentats dans Paris à l’époque. Amis, actrices, journalistes, femmes de présidents figurent parmi les 2 000 invités qui se pressent dans le hall de Beaubourg. Les anciens mannequins Claudia Schiffer, Jerry Hall, Carla Bruni et les mannequins noirs qu’il aimait tant, Naomi Campbell, Katoucha Niane, Amalia, Mounia, ont revêtu les plus belles tenues qu’elles avaient portées par le passé.

Trois cents tenues de 1962 à 2002 sont présentées avant que Catherine Deneuve et Laetitia Casta se lèvent pour chanter Ma plus belle histoire d’amour de Barbara au créateur, ému. « J’ai filmé pendant le défilé et dans les coulisses. Ensuite le film a été monté ».

À partir de 2003, Paule a travaillé exclusivement avec son mari, le peintre Jacques Monory. Une expérience passionnante. Une autre histoire.

Quant à Yves Saint Laurent, il a cessé d’être un personnage public en janvier 2002. L’automne de la même année, sa maison est devenue une fondation. Avec d’autres proches collaborateurs, Paule le rencontrait de temps à autre : « Il nous invitait chaque année à un déjeuner pour la sainte Catherine ».

La maison de couture fermée, il se rendait pourtant quotidiennement dans son studio resté intact, seulement accompagné de Catherine, assistante et meilleure amie de Paule, jusqu’aux semaines qui ont précédé sa mort, le 1er juin 2008.

Avec les amis et proches, la Jurassienne a été de son dernier voyage à Marrakech, pour accompagner ses cendres dans les jardins Majorelle.

Paule Monory n’a aucune nostalgie de ces années auprès d’Yves Saint Laurent, l’homme qui a changé l’allure des femmes du XXe siècle, a accompagné leur émancipation ; elle garde des souvenirs – « Je me souviens aujourd’hui avec émotion en regardant les Polaroid que nous prenions pendant les essayages, de la tension qui montait. Il fallait tenir. » De quoi favoriser de solides amitiés comme celles qui la lient à Catherine mais aussi à Anne-Marie Munoz, qu’elle a encore vue quelques jours avant notre rencontre.

« J’ai rencontré Monsieur Saint Laurent et, surtout, j’ai travaillé avec lui. Je pense qu’il n’existe pas de meilleur moyen pour connaître quelqu’un. Je l’ai vu faire un croquis, se lever, prendre un rouleau de tissu, le plaquer contre un mannequin, ajouter une ceinture, dérouler une pièce de dentelle noire, un large ruban de satin rose, faire un nœud avec une épingle… Je me souviens de la robe de mariée avec les grands oiseaux de Braque, portée par une fille noire, c’était d’une beauté extraordinaire. Je l’ai vu angoissé, souffrant, heureux ou facétieux. Nostalgie non, reconnaissance, oui. »

Aujourd’hui, Paule Monory passe une grande partie de l’année à Château-Chalon, dans l’ancienne maison familiale – celle de Robert Moninot – partagée avec sa sœur et son frère.

Pour terminer l’entretien, Paule nous entraîne sur sa terrasse pour nous montrer le paysage sous un ciel orageux transpercé par quelques rayons de soleil. Elle ouvre son parapluie transparent, un de ceux spécialement commandés en cas de pluie pour le grand défilé d’Yves Saint Laurent sur la pelouse du Stade de France juste avant la finale France-Brésil du Mondial 1998. « J’y étais ! » 

 

Photos : Numéro 39, collection Paule Monory

Josselin Mahot : Monstres et Cie

By |2026-05-26T10:51:41+01:001 juin 2019|Les Jurassiens|

Réalisateur de films et créateur d’effets spéciaux pour  le cinéma, Josselin Mahot a vécu quatorze ans aux États-Unis. Mais ses yeux d’éternel enfant pétillent encore à l’idée  des parties de pêche et virées dans la nature, qu’il vivait  chaque été avec ses cousins et ses sœurs autour du domaine familial de Blandans.

 

Il va vite, s’enthousiasme de tout, s’assure que tout le monde ne manque de rien et tchatche joyeusement sans discontinuer. Josselin Mahot, chemise vichy sur jean foncé, baskets montantes d’un blanc immaculé, a décidé de prendre la vie du bon côté. Parisien pur sucre, il a pourtant baigné toute son enfance dans la campagne jurassienne, batifolant dans les champs avec ses cousins et sa sœur Philippine, titillant la truite dans la rivière Seille. Sa mère, Sibyl de Broissia, a grandi dans le Revermont, où son frère Patrice habite toujours le domaine familial de Blandans, à Domblans.

« On y passait un mois et demi chaque été de mes six à quinze ans. » Oncle Patrice voyait alors débarquer, chaque mois d’août, toute une ribambelle de marmots, bien décidés à faire les quatre cents coups avec un seul mot d’ordre : liberté !

Mais les beaux étés comtois ont pris fin à l’adolescence pour Josselin, parti loin de sa famille dans un coin paumé du Texas, avec un rêve en tête : créer des monstres pleins de sang ! Aujourd’hui réalisateur de films documentaires diffusés sur Canal+, National Geographic, RMC Découverte… et dirigeant d’un studio de création artistique, Josselin Mahot a débuté dans le cinéma comme maquilleur-prothésiste d’effets spéciaux. « Je voulais du Freddy, du zombie, de la 3D depuis toujours. Quand j’étais gosse, je me planquais pour regarder en douce les films d’horreur, avec carré blanc, que ma mère adorait. »

Mais Liberty Texas, à une heure de Houston et à deux pas des vaches, n’est pas franchement le lieu où faire carrière dans le cinéma. Pourquoi cette petite ville ? C’est le moyen qu’avait trouvé sa mère pour l’éloigner d’un destin qui ne lui ressemblait pas. Josselin Mahot de La Quérantonnais est le fils d’Yves Mahot de la Quérantonnais, notaire parisien. Cette particule, ce lien à l’aristocratie, « Joss », comme l’appellent ses collègues, ne les renie pas, mais n’en fait pas étalage. « Parce qu’en France, le rapport à l’argent est difficile, confie-t-il. Tu as beau bosser comme un âne, c’est suspect. Je ne veux pas susciter la jalousie. »

« Notre père aurait voulu qu’il fasse une grande école ou quelque chose du genre. Ma mère a éloigné Josselin pour lui permettre de vivre à sa manière », explique Philippine, de deux ans sa cadette.

Success story à l’américaine

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Après un an au Texas, dans une famille « très catholique, sympa, middle class », Josselin Mahot passe son bac – obligation paternelle – et file à Los Angeles en juin 1990. Il s’inscrit dans une école de cinéma pour obtenir le visa américain. « En parallèle, je sculptais, je modelais des formes et des masques… » Ses héros de l’époque s’appellent Lon Chaney (Frankenstein), Dick Smith (L’Exorciste), Chris Walas (La Mouche, Star Wars le retour du Jedi), Rob Bottin ou encore Rick Becker. Autant de maquilleurs FX qui le font vibrer, à qui il voue un véritable culte.

Puis, Josselin Mahot – « qui n’a jamais eu la trouille de rien », dixit sa sœur Philippine – se lance dans l’aventure. À l’américaine. Il frappe aux portes, son portfolio sous le bras et n’hésite pas à sortir des bouts de bras, de jambes ou de têtes qu’il pose sur les tables des studios de création. Il « réseaute », passe des coups de fil, rencontre « quelqu’un qui connaît quelqu’un qui… ». « À Los Angeles, vous êtes à six degrés de n’importe qui », résume cet hyperactif d’une volonté sans bornes. Il finit par décrocher un tout premier job chez Amalgamated Dynamics, un studio d’effets spéciaux connu pour ses contributions dans Godzilla II, Indépendance Day ou encore The Monster. « J’ai sorti tout ce que j’avais fait. Ils ont regardé mes yeux et vu à quel point j’avais envie… Trois jours après, ils m’ont rappelé en me disant “Tu sais faire ça ?” J’ai répondu “oui” sans la moindre hésitation. Tu participes à des films qui pèsent 100 millions de dollars, tu travailles dans d’énormes hangars pour créer des bêtes à qui tu donnes vie. T’es sur le Graal ! »

Son premier job sera celui de premier assistant sur le film d’horreur Warlock, puis s’enchaînent des superproductions telles Demolition Man, Seven, Jumanji, Mission Impossible (la scène où Ethan Hunt/Tom Cruise enlève son masque), Starship Trooper, Alien 4, etc.

Un pied dans la cour des grands

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Josselin Mahot a désormais un pied dans la cour des grands et travaille avec ceux qui le faisaient rêver quelques années plus tôt. Mais le maquillage et les prothèses ne suffisent plus : des films comme Abyss ou Terminator ont révolutionné le monde des effets spéciaux et l’art ne s’exprime plus seulement dans les hangars, mais au moyen d’ordinateurs et d’effets spéciaux vidéo. « J’ai pris des cours du soir pour apprendre les bases de Photoshop et After Effects et j’ai gardé le cap pour voler droit dans cette énorme industrie. »

Marié une première fois à vingt ans à Los Angeles, le joyeux fonceur suit son amour de jeunesse à New York et ses autres rêves de carrière. « Notre histoire prenait fin, mais je voulais aller au bout. Surtout, j’avais envie d’explorer d’autres pistes de travail… » Il s’inscrit à la Visual Effect School, puis intègre durant cinq ans Pitch Inc, un studio de création new-yorkais où il travaille avec Steve Katz, le réalisateur de Protest, un court-métrage qui gagne Deauville en 1999. Puis, Josselin Mahot se lance lui-même dans la réalisation avec un premier court-métrage, Glee, qui lui ressemble : une minicomédie musicale « à la Charlie Chaplin » volante, légère et vive, gentiment moqueuse et pleine de fausse candeur.

Ce petit film lui permet de trouver un distributeur et d’aller vers la réalisation.

Back to Paris

Josselin Mahot, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

De retour à Paris en 2003, Josselin Mahot fait du clip, de la pub, des jeux vidéo, du motion capture, puis s’oriente vers le documentaire. Il rencontre alors Louis-Paul Ordonneau, le troisième associé d’Happy Flamingos. Américain de cœur et d’état d’esprit, le jeune homme découvre – un peu dans la douleur – le fonctionnement français fait de notes d’intention, de paperasse, de justificatifs divers… Pas facile ! Mais il est devenu un véritable couteau-suisse : il sait réaliser, créer des effets visuels, gérer l’ensemble de la post-production. « J’ai eu envie de créer ma boîte. »

En 2015, il propose l’aventure à Romuald Masclet avec qui il travaille sur de nombreux projets pour Canal +, le groupe Lagardère, etc. « Après notre documentaire sur le Rafale, le bouche-à-oreille avait bien fonctionné. Joss a eu l’idée de surfer sur la vague. J’ai dit go : c’est un mec toujours heureux, fiable dans le privé comme dans le travail, capable d’encaisser. Il est direct, ça m’allait bien », assure l’associé. L’entreprise s’appellera Happy Flamingos, joyeux flamants roses, avec une maxime : be happy or fly away…

Depuis toujours, Josselin Mahot est un mélange de fantaisie et d’absolue détermination. Louis-Paul Ordonneau, qui avait produit la campagne publicitaire européenne pour Bic dont Josselin a tourné plusieurs films, a rejoint le duo quelques années plus tard. « On se connaît depuis treize ans avec Joss. J’étais producteur, lui réalisateur et j’avais apprécié son travail. C’est quelqu’un de déterminé, créatif et bienveillant, qui donne tout dans la confiance. » « Avec une idée par minute ! », ajoute Romuald Masclet. 

 

Photo : Numéro 39

 

Numéro 39 au salon made in Jura

By |2018-10-18T08:29:38+01:0018 octobre 2018|News|

Le salon Made in Jura ouvre ses portes jeudi 18 octobre, à Dolexpo. Les Editions du Jura, qui publient Numéro 39 et Nordic Magazine, sont présentes.

Le stand est situé hall 2, rue Lacuzon, au 76.

Jusqu’à dimanche, des centaines d’exemplaires seront offerts aux visiteurs.

Ce sera aussi pour eux l’occasion de rencontrer l’équipe de l’entreprise de presse dont le siège social est implanté dans le Jura.

Numéro 39 est un magazine gratuit qui paraît une fois dans l’année, en juin. 

Jean-Yves Monneret : le Mohican du cochonnet

By |2019-06-12T10:51:46+01:0012 octobre 2018|Les Jurassiens|

Il est le dernier producteur français de cochonnets. Depuis Jeurre, ses buts sont expédiés dans le monde entier. Et séduisent les entreprises qui les transforment en objets publicitaires.

 

Si vous jouez aux boules, pétanque ou lyonnaise, vous devez forcément lancer un cochonnet jurassien ! Mieux, vous avez en mains un cochonnet venu tout droit des tours à bois de la petite entreprise Monneret à Jeurre. Cette tournerie, tout ce qu’il y a de plus traditionnelle, est devenue la référence mondiale du « but », comme on dit dans le jargon bouliste. Une de ces réalités jurassiennes qui entretiennent le mythe du savoir-faire local : des ateliers qui fleurent bon le XIXe siècle avec poussière de bois et copeaux en veux-tu en voilà, mais la tête déjà entièrement tournée vers les Jeux Olympiques de Paris en 2024.

La tournerie n’est pas morte

Image d’Épinal de l’artisanat haut-jurassien, la tournerie sur bois s’est réduite comme peau de chagrin. Au fil des ans, cette activité née il y a quinze siècles a laissé place à des matières plus faciles à façonner et moins chères à produire, dont le plastique n’est que l’emblème. Résultat, en quelques dizaines d’années, le chapelet d’ateliers qui parsemaient les vallées de la Bienne, du Tacon, de la Valouse et du Suran a disparu. Rangé dans les livres ou au fond des mémoires.

Pourtant, Jean-Yves Monneret, patron de la tournerie éponyme, ne vous dira rien de tout cela. Non pas qu’il conteste cette réalité économique et sociale, mais il fait partie de ces gens optimistes de nature qui préfèrent voir le verre à moitié plein : « Le métier s’est épuré, les tourneurs qui restent ne sont plus concurrents. Au contraire, ils s’entraident et parfois travaillent ensemble », s’enthousiasme-t-il. Il est bien placé pour parler de ce renouveau, lui qui est un héritier de la plus pure tradition.

Il est le dernier producteur français de cochonnets. Depuis Jeurre, ses buts sont expédiés dans le monde entier. Et séduisent les entreprises qui les transforment en objets publicitaires.

Suzanne Monneret et ses deux fils.

Son père, René, paysan à l’origine, se recycle en tourneur quand arrive l’Union Électrique qui développe le rendement des tours à bois. Il loue sa place dans un groupement d’artisans avant de se lancer à son compte avec sa femme, Suzanne. C’était en 1951 à Grand-Serve, un hameau de Montcusel, près de Moirans-en-Montagne. L’atelier brûle en 1963 — ce qui n’était pas rare à l’époque — mais qu’à Dieu ne plaise, il achète les bâtiments de ce même groupement d’artisans (la SCIAT) où il reste jusqu’en 1969 lorsqu’un second incendie réduit en cendres des années de labeur. Pas abattu, René Monneret déménage et s’installe à Jeurre, où il bâtit ce qui est toujours l’entreprise actuelle.

Au départ, pas un seul cochonnet, la tournerie se spécialise dans les objets courants : bouchons, toupies, bilboquets, bobines de fil, manches de limes, poignées de parapluie… Pas de cochonnets, mais des objets ronds : des boules, des perles, des grains de chapelets… Le savoir-faire est là, déjà. Le premier « but » sera fabriqué en 1956 en buis, la matière première locale.

 

Fournisseur attitré d’Obut

Drôle d’histoire que ce cochonnet… Ce petit objet insignifiant en lui-même prend son essor quand une toute petite ville des plateaux du Forez, dans la Loire. Saint-Bonnet le-Château décide de relancer la fabrication des boules de pétanque dont elle devient la capitale mondiale, excusez du peu. Mais qui dit boules, dit… cochonnet. Nous sommes à la fin des années Soixante. Au départ, là-bas, deux entreprises se tirent la bourre : Obut et JB. Au milieu des années quatre-vingt, au moment de l’explosion de la pétanque, le premier avale le second : classique.

La tournerie Monneret, elle, fournit alors JB et c’est un autre Jurassien qui alimente Obut. À l’époque, cette production représente 5 à 10 % de la charge de travail. Les choses auraient donc pu mal tourner. Mais appelée par Obut pour un dépannage, la maison Monneret en devient finalement le fournisseur essentiel : « Nous n’avons pas l’exclusivité bien qu’on fournisse Obut à 100 %, nous travaillons aussi pour d’autres fabricants de boules. Nous avons en face de nous des gens de parole qui savent nous écouter. Par exemple, nous les avons alertés sur la pyrale du buis qui n’intéresse pas les pouvoirs publics parce que nous ne sommes pas assez nombreux à vivre du buis. Aujourd’hui nous sommes encerclés, nous sommes les derniers Gaulois… Du coup, même si notre stock représente cinq années de travail auxquelles il faut rajouter deux ou trois autres années de coupes encore à faire dans le Jura, on commence à regarder vers l’étranger pour s’approvisionner : la Bulgarie et la Roumanie parce qu’en France, les Pyrénées — autre producteur de buis — sont sinistrées. »

Reste qu’aujourd’hui, les cochonnets représentent 35 % de l’activité, chiffre auquel il faut ajouter encore 8 % pour la lyonnaise.

 

En attendant les JO de 2024

L’essor du cochonnet, Jean-Yves Monneret l’explique de plusieurs manières. Les Jeux Olympiques déjà, puisque la pétanque pourrait être présente pour la première fois de son histoire à Paris en 2024. La décision définitive sera annoncée en 2021 et c’est Claude Azema en personne, président de la Confédération mondiale des sports de boules depuis 2015… et Jurassien d’origine, qui mène l’énorme campagne de lobbying aux quatre coins du monde : « Nous avons postulé pour intégrer les JO en tant que sport à part entière. La pétanque est universelle, je la fais connaître à l’international et le fait que les Jeux se déroulent à Paris est une chance supplémentaire. » Et d’ajouter à l’attention de son compatriote : « Mais ce succès, nous le devons aussi à la famille Monneret chez qui tous les fournisseurs viennent passer commande, ils sont incontournables parce que les seuls à faire une telle qualité en si grosse quantité ».

Il est le dernier producteur français de cochonnets. Depuis Jeurre, ses buts sont expédiés dans le monde entier. Et séduisent les entreprises qui les transforment en objets publicitaires.

Il est le dernier producteur français de cochonnets. Depuis Jeurre, ses buts sont expédiés dans le monde entier. Et séduisent les entreprises qui les transforment en objets publicitaires.

Il est le dernier producteur français de cochonnets. Depuis Jeurre, ses buts sont expédiés dans le monde entier. Et séduisent les entreprises qui les transforment en objets publicitaires.

L’autre élément, c’est la télé, depuis qu’elle retransmet toutes les épreuves importantes, la chaîne L’Équipe a démultiplié l’intérêt pour la petite boule, comme elle a été bénéfique pour le biathlon que porte Martin Fourcade. Si l’on ajoute le Mondial de pétanque qui s’est déroulé à Marseille en 2012, on comprend mieux la lame de fond sur laquelle a surfé ce sport qui compte 580 000 licenciés répartis dans près de 80 pays, dont plus de 300 000 en France !

Traduction de cette aura internationale, le développement de l’export : si la France reste sa tête de pont, la tournerie Monneret envoie ses cochonnets aux États-Unis, en Thaïlande, en Russie, au Japon ou encore en Malaisie. Pour Suzanne, la maman, cette accélération de l’histoire est tout bonnement stupéfiante : « Quand on a débuté avec mon mari, tous nos articles se vendaient sur place. La seule exportation que nous avions, ce n’était pas pour la pétanque, mais pour la lyonnaise et on vendait à un seul client italien. C’est un autre monde ! »

 

La petite boule qui monte

Un monde qui est tout sauf simple. Désormais activité très encadrée, la pétanque est régie par des normes très strictes, donc les cochonnets aussi : 30 millimètres de diamètre (dans les premières années, il pouvait osciller de 27 à 32 millimètres) et 10 grammes au minimum pour un cochonnet en buis (plus lourd qu’un bois classique). 

C’est que, justement, si les cochonnets de concours sont obligatoirement en buis, il n’en a pas toujours été ainsi. La réglementation a joué au yoyo : l’article devait être en bois jusqu’en 1980, puis en buis jusqu’en 2000, puis de nouveau en bois, avant de revenir au buis depuis sept ans !

Autre contrainte, la course aux nouveautés : « Les fournisseurs passent commande et il faut aller présenter nos cochonnets. Au départ, ils étaient tous en bois naturel, puis avec des teintes azur. Ensuite, on est passé aux laques et aux fluos. Aujourd’hui, je sous-traite la peinture. Avant, les buts étaient plantés sur des clous et posés sur une planche pour être peints à la main sur place. Maintenant, tout se fait au pistolet. Notre sous-traitant installé à quelques kilomètres utilise des laques hydro sans solvant. C’est le début d’une prise en compte de l’environnement. »

L’innovation n’échappe pas à cette fabrication traditionnelle. Des cochonnets intègrent, par exemple, de la poudre de fer pour qu’un aimant puisse les ramasser. Ils ne sont pas homologués, mais ils sont très appréciés par les personnes âgées.

Pour répondre à la demande, l’entreprise s’adapte donc. Depuis 1980, les vieux tours Monneret fabriqués à Moirans (pas de lien familial) ont été remplacés par des tours automatisés, ce qui permet de produire entre 600 000 et 800 000 pièces par an. Mais tout ça pourrait bien n’être qu’un début…

 

Et soudain… internet

Une véritable révolution s’est produite dans le monde du cochonnet. C’était en 2010 : « Obut a voulu imposer son logo sur tous les buts et tout le monde s’est mis à faire la même chose. Depuis cinq ans, on personnalise ! » Le leader tricolore a sa propre gamme business : Air France, le LOU, l’OL… Mais d’autres se sont engouffrés dans ce qui est devenu un objet de communication. Imaginez… Petit, rond, design, glamour, ils sont nombreux à avoir été séduits : Générali, Caterpillar, Tour de France, Crédit Agricole. « Depuis 2012, après le Mondial de Marseille, internet a tout changé. Aujourd’hui, je travaille avec des sites internet. Ce sont de petites séries et les cochonnets sont présentés dans des coffrets. Les demandes portent sur les championnats régionaux, nationaux ou internationaux, ou encore sur des événements n’ayant rien à voir avec la pétanque. Certains personnalisent carrément leur cochonnet-souche à la main et font de véritables œuvres d’art ! »

Adaptation, encore et toujours. Aujourd’hui si en pénétrant dans l’atelier, la tradition vous saute au visage avec sa poussière, ses machines, ses piles de bois, en revanche Jean-Yves Monneret travaille aussi dans son bureau à concevoir entre quatre et cinq projets nouveaux chaque jour, des prototypes qui prendront forme en impression numérique ou par laser : « On pourrait ne faire que du cochonnet, mais je ne veux pas mettre tous mes œufs dans le même panier. Je continue les articles ménagers et les pièces détachées pour jouets qui ont constitué notre activité de base, en y ajoutant d’autres choses, par exemple des planches Fanny ou encore des socles pour les boules de neige. Autrefois, on y mettait des souvenirs, maintenant on met un peu tout ce qu’on veut. C’est une vraie folie ! »

Et l’avenir ? Le Jurassien ne croit pas trop à la concurrence : « Il faut un stock important que tout le monde ne peut pas se payer. Notre principal fournisseur est satisfait de ce que nous produisons. Tout va bien, on réembauche des jeunes. »

Ni le fils, ni la fille de Jean-Yves Monneret ne sont intéressés pour prendre le relais. Pour la suite, il faudra imaginer un autre scénario. « Le métier est dur, mais il a changé. Je vais aller jusqu’aux JO de 2024, j’aurai 58 ans et je ne m’interdis pas de repartir sur autre chose, quitte à faire une formation. » 

 

Photo : Numéro 39

Guillaume de Menthon : faim de série

By |2019-06-12T10:52:10+01:0012 septembre 2018|Les Jurassiens|

Un Dolois au patronyme bien connu dirige Telfrance, la société de production de Plus belle la vie, Demain nous appartient ou encore Candice Renoir, séries à succès de TF1 et France Télévisions.

 

Quand il était gosse, Guillaume de Menthon avait un rêve secret, il voulait devenir producteur de cinéma. Pas acteur, mais « fabricant » de films. Il voulait créer, à sa façon, apporter du rêve, raconter des histoires. Sauf que la réalité a eu raison de la fiction et il a fait des études de commerce, d’abord en économie et gestion à la Sorbonne, avant de passer son diplôme à l’École de Management Lyon Business School, originellement École supérieure de commerce de Lyon, qui a également eu pour élève Stéphane Bern. Finalement, il s’est engouffré dans la finance : « La formation commerciale donne des bases. On n’apprend rien et on apprend tout, je n’ai pas fermé les portes ! »

La fabrique de feuilletons

Comment échapper à son destin ? Ses parents ont toujours été des managers : sa mère Sophie de Menthon —connue pour sa participation à l’émission de radio Grandes Gueules sur RMC, éditorialiste pour Challenges et Valeurs actuelles — a longtemps eu des responsabilités nationales au sein du Medef dont elle a même brigué la présidence en 2010 ; son père a créé des entreprises et occupé plusieurs mandats électifs à Choisey et dans la région doloise. Forcément, l’entourage a pesé : « J’évoluais dans un milieu d’entrepreneurs. »

Très vite, le jeune homme fait ses preuves. On citera quelques étapes : directeur général de Multilignes Conseil, du groupe Datem et de GoFluent… Mais c’est sa rencontre avec Fabrice Larue — magna français des médias, patron du groupe Newen, producteur de fictions — qui marque le vrai tournant de sa carrière. Il devient, en 2011, P.-D.G. de CAPA Développement, premier groupe de documentaires. Depuis 2015, il dirige Telfrance, célèbre pour la production de feuilletons à succès, notamment Plus belle la vie et Demain nous appartient, mais aussi pour ses fictions, Le Sang de la vigne avec Pierre Arditi, dont un épisode a été réalisé dans le Jura, Candice Renoir, Nina…

Un Dolois au patronyme bien connu dirige Telfrance, la société de production de Plus belle la vie, Demain nous appartient ou encore Candice Renoir, séries à succès de TF1 et France Télévisions.

Demain nous appartient, le grand succès de TF1.

La boucle est bouclée, Guillaume de Menthon — qui ne ferme jamais les portes, ne l’oublions pas — fait aujourd’hui le métier dont il rêvait il y a quarante ans : « Je ne sais pas par quel karma j’y suis parvenu, c’est la chance. » Comme quoi, il faut toujours croire en sa bonne étoile !

À moins qu’il ne s’agisse d’une récompense pour un infatigable travailleur, comme en témoigne Sébastien Charbit, producteur du célèbre feuilleton de France 3. Il travaille à ses côtés depuis deux ans et demi : « C’est un patron exigeant, mais aussi stimulant. Nous avons un travail stressant et il sait calmer, tout en dynamisant. Il est moderne en ce sens qu’il se questionne sans cesse, il ne s’arrête pas à ce qui existe et à ce qu’on a l’habitude de faire. Quand on lui dit que quelque chose est impossible, il demande toujours pourquoi… et il trouve des solutions. C’est également quelqu’un d’honnête dans un milieu où la parole donnée n’est pas toujours respectée ! »

L’art de s’adapter

À 49 ans, voilà donc ce fils d’une très ancienne famille aristocratique jurassienne parmi les hommes d’affaires les plus influents du PAF français. La cour des grands : « Telfrance est une société-écrin où on accueille des talents. On met tout en œuvre pour qu’ils s’épanouissent. C’est un groupe constitué d’un certain nombre de producteurs. J’assure les financements, traite les relations humaines, l’informatique, le juridique… et je représente le groupe vis-à-vis de nos clients, c’est-à-dire les chaînes. L’autre volet de mon travail, c’est d’assurer le dialogue pour accompagner les producteurs, pour les aider à réussir. »

Ainsi, il est arrivé à Guillaume de Menthon de peser de tout son poids pour mener à bien certains projets comme Demain nous appartient ou Versailles, la série à grand spectacle de Canal+ : « Je me suis investi personnellement dans le montage, mon rôle est d’être aux côtés des producteurs comme soutien, en même temps sponsor et coach. »

Facilitateur, en somme, mais bien conscient de devoir rester dans son domaine de compétence : « J’accompagne des producteurs, mais je ne le suis pas moi-même. Je m’occupe du financement, c’est vrai et c’est très important. Il faut de l’argent pour pouvoir continuer, il permet de réaliser de belles choses. Mais mon moteur n’est pas juste le gain ! »

La fiction française séduit les téléspectateurs

Non, le moteur de Guillaume de Menthon, c’est plutôt le plaisir : « Je m’amuse dans ce métier. Je ne dis pas que je ne me réveille pas à 3 heures du matin pour lister toutes les choses que j’aurai à faire dans la journée, mais je savoure le fait de pouvoir aider à créer, à donner du bonheur. Ce que je préfère, c’est la rencontre avec des gens qui me font rêver. » Le descendant d’aristocrates jurassiens n’en conserve pas moins une certaine rectitude : « On est dans un métier qui donne du sens. On sait pourquoi on travaille ! »

Et les résultats sont là. En 2013, la fiction française représentait 13 % de parts de marché ; en 2017, elle atteint 85 %. Elle se porte si bien qu’elle occupe aujourd’hui le devant de la scène internationale : « Elle a atteint un standard de qualité meilleur que la plupart des autres pays et ce niveau de compétence s’exporte bien. »

L’autre raison, c’est l’appétit du public : « Ce qui se passe dans les bureaux de police américains n’intéresse plus guère le public français, il préfère que l’action se déroule à Sète ou à Marseille. Il faut que l’histoire lui parle, que le téléspectateur se sente concerné. »

Avec l’offre qui s’est multipliée — en partie d’ailleurs avec le streaming et les enregistrements illégaux — le public a pris l’habitude d’aller chercher la qualité là où elle est. La course aux nouveautés est donc semée d’embûches, elle constitue un vrai pari : « Dans neuf cas sur dix, notre métier est de trouver un diffuseur qui achète un projet et, s’il ne peut pas le financer seul, il faut aller chercher d’autres partenaires à l’international. » Telfrance doit donc produire sur un maximum de marchés dans un métier où la visibilité est réduite. Mais Guillaume de Menthon porte en lui une confiance qui n’est pas qu’apparente : « Je crois au temps qui passe, les choses se font toujours comme elles doivent arriver. »

Finalement, c’est peut-être Fabrice Larue, le big boss, qui le définit le mieux le jour où il lui dit : « Si vous étiez dans l’eau, vous auriez des nageoires qui pousseraient… »

Un Dolois au patronyme bien connu dirige Telfrance, la société de production de Plus belle la vie, Demain nous appartient ou encore Candice Renoir, séries à succès de TF1 et France Télévisions.

Sur le tournage du feuilleton de France 3, Plus belle la vie.

Pour comprendre l’homme, il faut revenir au Jura. Tout s’est passé et tout se passe encore à Choisey, dans le château familial. Guillaume est certes né en région parisienne en 1969, mais son jardin se situe à quelques encablures de Dole. Il y passe toutes les vacances scolaires, ce sont les jeux dans le parc, les descentes de la Loue en canoë, les escapades risquées dans les barrages ou les balades dans la forêt de la Serre.Toussaint, Pâques, été : « La famille n’y va pas l’hiver parce que la demeure n’est pas chauffée. Quand on se retrouve, il y a là quatre générations autour de ma grand-mère qui vit toujours. Choisey, c’est le lien entre ma vie parisienne et mes racines jurassiennes. Quand j’y suis, je me sens moins bête. C’est étrange à dire, mais ma présence régulière dans le Jura me permet de garder du bon sens, de rester à l’écoute des gens qui vivent là. Bref, de ne pas être hors sol. »

La grande demeure, monument historique, est le lieu de ressourcement et dieu sait que la famille, ça compte chez les de Menthon : « J’ai toujours été dans cette maison de Choisey [dans le Jura on l’appelle le château, N.D.L.R.] qu’on ouvre au public tous les deux ans pour les journées du patrimoine. J’y ai côtoyé mon grand-père, maire de Choisey pendant vingt ans, consul, ambassadeur au Chili au moment du coup d’État de Pinochet. Mon père a été maire lui aussi, président de la communauté de communes de Dole, il a été battu aux législatives en 1978 par Gilbert Barbier ! »

Il faudrait aussi parler de la ferme dans la vallée de Joux où le petit Guillaume passait tous ses hivers : « Je le dis sereinement, le plus bel endroit du monde, c’est le Mont Tendre ! »

Quand il pose les pieds dans le Jura, le businessman parisien se ressource, change de décor, renoue avec ses racines.

C’est à Dole, en novembre 2017, après le lancement de Demain nous appartient qu’il organise à la Commanderie la première rencontre entre les comédiens de Plus belle la vie, la production et les téléspectateurs jurassiens. Plus de mille personnes répondent présent.

Et puis, il y a le ski de fond, une vraie passion. Guillaume de Menthon affiche au compteur quatorze Transjurassienne, dont la dernière il y a quelques mois avec son fils de vingt ans et une poignée d’amis ramenés de Paris et embringués dans l’aventure : « J’essaie de transmettre cet amour pour le Jura, c’est un endroit dont il faut savoir être digne. »

Un homme en questionnement

Honneur, sens des responsabilités, dignité, tradition. Nous sommes là dans les valeurs qui ont porté depuis des siècles la famille de Menthon, une véritable lignée en fait que Guillaume accepte et même revendique d’une certaine façon. Ne dit-on pas que chacun est le fruit de son éducation : « Ma famille est aristocratique, mais elle a toujours été sociale. Ce sont des gens croyants, très pratiquants qui ont toujours adopté des positions très fortes. »

De là sans doute une manière très personnelle d’aborder la vie et ses questionnements incessants. Alexia Delrieu, la sœur de Guillaume, connaît bien le bois dont son frère est fait, ce « cherchant » qu’elle définit plutôt comme « un pragmatique curieux, pas du tout mystique, ce qui n’empêche pas le doute. Il est fort et assez sensible à la fois, d’où ses interrogations constantes. Il sait qu’il ne peut pas partir comme ça, au bout du monde, même si l’envie lui prenait parce qu’il a des choses à assumer et il le fait avec fierté et plaisir. »

Et peut-être l’interrogation ultime est-elle autre ? « Je me demande si je suis un homme libre. J’ai une forme de liberté, bien sûr, mais je crois que l’essentiel réside dans les questions que l’on se pose, dans la faculté que l’on a à s’écouter et à s’adapter. Celui qui ne s’interroge pas tous les jours a pour moi une espérance de vie proche de zéro. » 

 

Photos : Fabien Malot et Numéro 39

Ils parlent du nouveau Numéro 39

By |2019-06-12T09:38:40+01:0018 août 2018|News|

Sur les réseaux sociaux, plusieurs Jurassiens au sommaire de la troisième édition de Numéro 39 ont commenté leur présence dans le magazine.

En voici une sélection :

Nous avons aussi retrouvé, lors de l’étape du Tour de France au Grand Bornand, Stéphane Dalloz et Franck Ferrand. Tous deux ont collaboré à France Télévisions lors de la Grande Boucle. 

Vous les retrouverez aussi dans Numéro 39.

Le cœur de la nuit bat pour Aslove

By |2026-05-27T10:56:47+01:0012 août 2018|Les Jurassiens|

Put your records on, le tube de l’année 2017,  est l’œuvre du Lédonien Guillaume Banet, alias Aslove. Good Ideas, son nouveau titre, pourrait être  celui de l’été 2018. Jeune DJ de 22 ans, cet instrumentiste ambitieux aime lier ses influences rock à sa passion de l’électro. 

 

Le tube de l’été 2017, Put your records on, interprété par Mia Wray, c’est lui ! Top 100 des titres les plus diffusés sur les ondes FM l’an dernier, 200 000 vues du clip en trois mois sur YouTube, plus de six millions de streams, 200 000 requêtes Shazam et un remix officiel d’un tube de la star Katy Perry en prime.

Ce soudain succès vaut à Guillaume Banet le privilège d’être aujourd’hui sous licence Universal Music et de pouvoir créer sa musique dans de bonnes conditions. Son nouveau single, Good Ideas, pourrait être un des tubes de cet été.

Passionné d’électro depuis 2008, après l’électrochoc créé par l’album Cross de Justice, le jeune homme est tombé en adoration pour un mouvement encore émergent début 2015 : la deep house, venue de Hollande et d’Allemagne, qui consiste à lier de vrais instruments organiques à la musique électro. « Des DJ comme Bakermat et son morceau Zomer en sont un bon exemple. Prayer in C de Lili Wood & the Prick fut un des premiers gros succès de cette musique en France. »

 

Le début des « cover »

Pour lui, cette nouvelle tendance n’est que pur bonheur. Il veut percer dans ce métier. Pour cela, il utilise des musiques connues, ne garde que les paroles, les mélodies et recrée intégralement les instruments et les voix. Il travaille avec Charles-Henry Monley, Sanclaudien qui avait participé à l’émission Nouvelle Star et publie leurs réalisations sur Sound Cloud. « Le premier morceau que nous avons réalisé avec Charles-Henry était une reprise de Cupid’s Chokehold [de Gym Class Heroes] avec le sax de Jean-Philippe Fusier, un ami de mon père. »

Le Jurassien commence à bien connaître la mécanique du net, des réseaux sociaux et cherche inlassablement à se faire « reposter » par des chaînes et des blogs influents. Du jour au lendemain, le nombre de vues de ses créations augmente pour atteindre la barre des 15 000. 

Joli coup que le DJ réitère avec d’autres « covers », au rythme d’une par mois : Feel Good de Gorillaz plaît beaucoup, tout comme Miss You des Rolling Stones avec un ami harmoniciste et la guitare de Jean Rigo. Le guitariste-chanteur des Infidèles, qui travaille avec Aslove sur son prochain single, se dit impressionné par le souci constant de Guillaume d’élever la qualité de ses productions : « Musicalement, il est très attaché à trouver le bon “hook”, mais le centre de ses préoccupations, c’est la qualité du son. Il est talentueux et très volontaire. C’est un bosseur qui a une grosse charge sur les épaules : il crée, il compose et en plus, il est producteur de sa musique. »

Put your records on, le tube de l’année 2017,  est l’œuvre du Lédonien Guillaume Banet, alias Aslove. Good Ideas, son nouveau titre, pourrait être  celui de l'été 2018. Jeune DJ de 22 ans, cet instrumentiste ambitieux aime lier ses influences rock à sa passion de l’électro. 

Guillaume Banet, alias Aslove.

Jérémy Vannier, patron du Copa Klub Underground, club de nuit de la région lédonienne où DJ Aslove a commencé sa carrière, confirme cette volonté d’exigence perpétuelle : « Si on écoute Guillaume, ce qu’il fait n’est jamais assez bien ! Il est très perfectionniste. Il doute, se pose pas mal de questions, mais il se construit seul, toujours dynamique. »

Guillaume se souvient encore de sa rencontre déterminante avec les frères Jérémy et Nicolas Vannier dans un restaurant lédonien. « Je venais d’avoir seize ans et ils m’ont proposé de tester un live dans leur établissement. La première expérience n’a pas été très concluante, mais ils m’ont fait confiance et j’ai pu continuer à venir m’entraîner en début de soirée, avant que les gens arrivent. Petit à petit, j’ai mixé de plus en plus tard et j’ai fini par animer une soirée complète, puis deux, puis trois, et je suis finalement devenu DJ résident ! »

Jérémy Vannier, resté très ami avec Guillaume, se souvient de son côté un peu introverti à ses débuts : « Il était tout jeune et depuis longtemps déjà dans la musique. Ses amis l’ont poussé gentiment à me dire qu’il était DJ. Avec un copain, ils m’ont invité à une petite audition et ce que j’ai entendu m’a beaucoup plu. Guillaume est très créatif, beaucoup plus que la plupart des DJ et très réactif sur la technique : en trois semaines, il mixait déjà comme quelqu’un qui fait cela depuis dix ans ! »

 

L’électro d’Ed Banger, une Révélation

Dès sa plus tendre enfance, ce jeune Lédonien a appris la batterie, la guitare et le piano, sans doute inspiré par l’atmosphère familiale et les sons de la guitare rock de son père, très bon musicien et excellent bluesman. Sophie, sa mère, a, quant à elle, été choriste dans quelques formations. « Mon oncle faisait de la prod’ et mon cousin jouait de la guitare », complète le jeune homme, devenu à vingt-deux ans un DJ internationalement connu.

Depuis son adolescence, le DJ sait où il veut aller et ce que l’on attend de lui. « Le monde du deejaying repose sur la présence du public », explique-t-il, simplement. Et le jeune homme aime cette foule, ce pouvoir qu’il détient de la faire s’agiter, de la rendre frénétique et joyeuse.

Ses premiers talents de musicien, Guillaume Banet les a exercés dans le groupe de rock de son cousin, de quelques années son aîné. « J’avais douze ans et j’étais le batteur. Nous nous appelions les Honey Lips ! J’étais plutôt rock à ce moment-là, mais j’ai commencé à m’ouvrir à d’autres styles et j’ai découvert l’électro en 2008, avec l’album Cross. Pour moi, il y a eu clairement un avant et un après Justice. Je me suis mis à écouter des tonnes de musique électro, avec un net penchant pour les artistes du label Ed Banger, LE label de la French touch qui m’a beaucoup influencé. Breakbot notamment et beaucoup d’autres… »

 

Major de promo

À force de regarder leurs vidéos en train de mixer sur les platines, Guillaume Banet meurt d’envie d’essayer lui aussi ce mode d’expression propre au monde de la nuit. Son tout premier matériel ? Un MacBook [l’ordinateur portable d’Apple] sur lequel le logiciel Garage Band permet de créer et d’enregistrer sa propre musique. « J’ai adoré faire ça ! », lâche le Jurassien, qui fonde alors le groupe Revolvers, avec son copain Maxime Ravier. « On a fait nos premiers mix ensemble sur ordi et de petits lives dans des bars. Je me souviens d’un mix à Foncine-le-Haut et d’un autre à Paris, un mardi soir au Panic Room, où nous avions joué devant oh… quatre personnes ! »

Il se rend à l’évidence : mixer, c’est sa passion, sa vie et il est doué pour cela. Il investit dans des platines – des Pioneer basiques – et s’entraîne le soir, en rentrant du lycée. Le DJ Aslove [nom de scène tiré d’une chanson de Jimmy Hendrix] fait une entrée fracassante dans les line-up… mais Guillaume le lycéen, lui, saborde complètement sa 1re S. « La fatigue, les cours manqués… J’ai raté mon bac, stoppé mes études, mais j’ai pu avancer dans ma musique. Entre seize et dix-huit ans, je mixais tous les week-ends. Puis, je suis entré à l’UCPA, une école de DJ lyonnaise. »

Put your records on, le tube de l’année 2017,  est l’œuvre du Lédonien Guillaume Banet, alias Aslove. Good Ideas, son nouveau titre, pourrait être  celui de l'été 2018. Jeune DJ de 22 ans, cet instrumentiste ambitieux aime lier ses influences rock à sa passion de l’électro. 

Aslove dans son studio lédonien.

Les études ayant lieu en alternance, Aslove devient DJ au Chat Noir à Dijon pendant un an et rencontre les artistes souvent très connus qui s’y produisent. Il se constitue ainsi un réseau d’amis et de confrères originaires de toute la France. « Pendant cette période, je produisais beaucoup moins, bien que j’aie acquis un peu plus de matériel. Puis, j’ai terminé mon alternance au Copacabana à partir de 2015 et, là, j’ai pu de nouveau faire ma propre musique. » En mars 2016, le Lédonien finit major de sa promotion avec les félicitations du jury.

 

La consécration

En parallèle de ses covers, l’ambitieux garçon a créé son auto-entreprise à la fin de ses études de DJ et est devenu DJ itinérant pour des boîtes régionales. Puis, un jour, il flashe sur une voix : celle de Mia Wray qui reprend Put your records on accompagnée d’une simple guitare. « J’ai pris sa voix, trituré un truc que j’ai posté sur Sound Cloud. Le son a été repéré par Radio FG qui l’a passé sur les ondes en octobre 2016. »

Les choses s’accélèrent alors, mais Ludovic Rambaud, un de ses profs à l’UCPA et rédacteur en chef de DJ Mag, lui conseille de ne pas se précipiter. « C’est ce que j’ai fait. J’ai continué à travailler et, un jour, il m’a proposé de participer à l’Amsterdam Dance Event, le salon mondial de la musique électro. À six cents euros la place, ce n’était pas donné, mais cela me permettait d’avoir accès à une liste de contacts intéressants. J’ai envoyé des mails à tous ces gens et reçu plusieurs propositions en retour. » C’est ainsi qu’après quelques mois de négociations, Aslove a signé une licence pour trois albums avec Universal Music.

Entendre son titre en radio, tourner le clip à New York, faire des mix dans de nombreux clubs et des scènes avec d’autres artistes pendant tout un été… L’année 2017 fut un cadeau des dieux pour Guillaume, qui travaillait ce printemps sur son nouveau single, Good Ideas [feat. Tim Schou et Leroy Menace] sorti en juin. À coup sûr, le tube de l’été. 

 

Photos : Guillaume Malheiro, Numéro 39, Louis Marie

Pierre-Alain de Garrigues : l’homme aux 45 000 voix

By |2026-05-26T10:52:57+01:0014 juillet 2018|Les Jurassiens|

Le petit gamin du généraliste d’Andelot a joué dans Le Grand Bleu. Le film de Luc Besson, emblématique d’une génération, célèbre en 2018 ses trente ans. Portrait d’un Jurassien qui s’est ensuite tracé une voie royale en prêtant sa voix au monde du show-biz.

 

À le voir, c’est une « gueule ». À l’entendre, c’est un déluge de voix venues des mondes virtuels de la publicité, de la BD, du cinéma ou des jeux vidéo. De plus près, c’est un mélange de rythme et de zen. Pierre-Alain de Garrigues échappe, depuis trente-trois ans, aux clichés. L’homme à la cinquantaine sereine est un caméléon beaucoup plus pudique qu’il en a l’air. C’est surtout un homme des grands espaces intérieurs, un mélange des vagues de l’océan qui claquent du côté de Mimizan et des arbres centenaires de la forêt de la Joux.

Quand on lui demande de se définir, PADG (le raccourci de son nom pour ceux qui le connaissent bien), véritable pape dans son métier, a une formule qui le fait rire : artiste-à-facettes. Le gaillard a été batteur, chanteur, auteur, acteur, doubleur de 45 000 voix, producteur et même un peu mannequin. Mais il le reconnaît lui-même, il a toujours été au bon endroit au bon moment, et il a toujours suivi sa bonne étoile : « Cette faculté à entrer en moi, à me recentrer, à m’écouter et à me respecter dans mes choix, c’est dans la forêt de la Joux que je l’ai apprise. » Explication : après deux ans à l’université à Besançon, où il passait plus de temps à jouer dans un petit groupe qu’à étudier dans les amphis, la fac de philo l’ennuie. Il demande une année sabbatique à ses parents pour écrire un livre. Rien que ça et le voilà débarqué dans le petit chalet familial en bordure d’une des plus belles sapinières de France. Premier contact conscient avec les arbres qui le marqueront à jamais par leur « sagesse », avec la neige et le ski de fond aussi : « Ce fut pour moi un travail intérieur et extérieur, le fondement de tout. »

Le petit gamin du généraliste d’Andelot a joué dans Le Grand Bleu. Le film de Luc Besson, emblématique d'une génération, célèbre en 2018 ses trente ans. Portrait d'un Jurassien qui s’est ensuite tracé une voie royale en prêtant sa voix au monde du show-biz.

Pierre-Alain de Garrigues.

À partir de là, la chance ne va plus le quitter. Quand il envoie son manuscrit aux éditeurs parisiens, il obtient un rendez-vous avec Jean-Marc Roberts en personne, le patron du Seuil. À 22 ans, on lui propose un contrat qu’il refuse : « Il fallait écrire deux livres en cinq ans, j’étais resté tout seul pendant des mois, je ne voulais pas recommencer ! »

À son retour à Andelot, dans le Jura, sa mère lui annonce qu’il part pour la Bretagne où elle lui a trouvé un travail d’écrivain pour la capitainerie de Lorient : « Je me suis retrouvé sur le bateau La Peyrouse pour une saison de pêche de trois mois dans l’Atlantique Nord, je devais écrire là-dessus. Au bout de deux semaines, j’avais fait le tour de la question ; le reste du temps, j’ai bossé avec les pêcheurs. Une expérience inoubliable. »

Au retour, le Seuil lui commande un reportage d’un mois et demi dans les oasis tunisiennes avec un photographe. Nouvelle découverte. Quand il rentre, il décide de monter à Paris faire de la musique avec son groupe, le contrat espéré ne sera jamais signé, mais il reste dans la capitale.

 

Le p’tit coup de chance

Madame la chance est présente quand il décroche un job de batteur pour une émission en play-back avec Dick Rivers qui passe dans l’École des Fans de Jacques Martin. Elle est encore là quand, sans le sou, il croise la route de René Pourcheresse, autre Jurassien, patron du restaurant Pacific Palissade, qui le reconnaît et le fait bosser comme serveur. Elle est toujours fidèle au poste quand un copain l’inscrit, sans le lui dire, au casting de la comédie musicale La petite boutique des horreurs que prépare le producteur – entre autres – de Claude François, Paul Ledermann. Mais ce n’est plus sa bonne étoile qui compte lorsqu’il décroche le rôle. Le gaillard sait saisir les opportunités : « Les producteurs américains avaient remis en cause l’acteur du rôle principal. Avant de passer le casting, j’ai pu regarder ce qu’il se passait sur scène et j’ai vu qu’on ne voyait pas l’acteur, mais il devait donner sa voix à une plante qui dévorait tout. C’était très difficile, car il fallait être dans le rythme. Je me suis concentré et, là, mon métier de batteur m’a servi ! » Il signe son premier vrai cachet : 150 € la semaine. Le pactole.

Et qu’est-ce d’autre sinon de nouveau la chance quand il décide de couper ses cheveux pour changer de look et se fait remarquer – sa belle gueule y est pour quelque chose – par Nathalie Cherron, productrice qui lui propose quelques semaines plus tard un rôle dans le film Le Grand Bleu d’un jeune réalisateur, Luc Besson, avec un certain Jean Reno. Il enchaînera ensuite avec Nikita : « Je dois beaucoup à Luc Besson, j’ai fait plein de choses avec lui dans la production, la liaison avec la Gaumont… En parallèle, je continuais la musique avec les copains, j’ai fait une tournée avec Laurent Voulzy. »

Énième coup de bol quand le même Besson lui demande d’aller récupérer un contrat dans une boîte de production du XVe arrondissement et qu’il remplace au pied levé un comédien devant prêter sa voix à deux chiens, un gros et un petit : « Gérard Laffont, le producteur du film, était coincé, il n’avait personne sous la main. J’ai dit que je savais faire, mais je n’avais jamais fait de voix-off. J’ai bien vu qu’il n’y croyait pas, mais j’étais vraiment fait pour ça, je me sentais à ma place ! » Succès. Il commence à enregistrer quelques doublages.

Le petit gamin du généraliste d’Andelot a joué dans Le Grand Bleu. Le film de Luc Besson, emblématique d'une génération, célèbre en 2018 ses trente ans. Portrait d'un Jurassien qui s’est ensuite tracé une voie royale en prêtant sa voix au monde du show-biz.

Pierre-Alain de Garrigues

Et ultime hasard heureux quand, un jour qu’il est en studio, le réalisateur Jean Becker débarque à la recherche du merle blanc : « Il fallait dire une phrase en sept secondes dans une pub et l’acteur choisi la disait en onze secondes, ça ne passait pas ! » Il n’a pas besoin de se proposer, tout le monde le montre du doigt et le voilà, casque sur les oreilles, vantant la juste sèche de Justin Bridou : « Je me suis planté quatre fois. À la cinquième, c’était bon ! »

Patrick Kuban, la voix de Canal +, qui côtoie PADG depuis 1988, voit en lui un professionnel hors pair : « C’est un acteur-né, il a un don pour jouer devant un micro, comme un enfant, et il n’a pas de limite dans le jeu. Il est atypique dans le métier en ce sens qu’il est polyvalent. Il peut enregistrer n’importe quoi et c’est très rare. Il possède ce don de s’adapter aux désirs des producteurs ou des financiers. C’est une référence, sa voix fait partie de notre inconscient collectif et c’est pour toutes ces raisons qu’il dure depuis trente ans ! »

 

De Danone aux Guignols

De là, il va prêter sa voix pour la publicité de Danone, qu’il doit encore à Jean Becker avec qui il a signé un contrat alléchant. Mais Pierre-Alain de Garrigues va plus loin, il travaille pendant près d’un an sur un projet qui lui est personnel : « Je ne savais pas trop comment allait évoluer mon nouveau métier, il n’existait pas de professionnels de la voix à cette époque, nous étions quelques-uns, alors j’ai enregistré une cassette, la Banque des mots, qui est devenue ensuite le premier CD de voix. J’en ai fait cinq mille que j’ai envoyés à tous les techniciens. Du coup, ils l’utilisaient tous. À partir de ce jour, j’ai basculé dans une autre dimension, c’était dans les années quatre-vingt-dix. »

Il travaille avec les plus grands et multiplie les supports : Groland, Vu sur Terre, Française des jeux, Nescafé, Adidas, Chanel, Coca, Kellogs… Depuis plus de vingt ans, il est le complice de Daniel Prévost pour la publicité Super U, il chante les Produits Laitiers, écrit les chansons de Tic-Tac ou Mérinos, prête sa voix au Hobbit, incarne les jeux vidéo World of Warcraft. Producteur à ses heures, PADG a créé Le Grand Tout, film de science-fiction de Nicolas Bazz, et lancé la collection de contes Papa te raconte. Mais il demeure intermittent du spectacle, c’est son statut et il y tient.

Avec d’autres, il a fondé « lesvoix.fr », une association qui regroupe plus de 200 professionnels et régit ce métier où les dérives sont fréquentes.

S’il songe aujourd’hui à redonner aux jeunes générations un peu de son expérience, en animant des master class, il n’a pas pour autant l’intention de lever le pied : « J’adore faire ce boulot en vivant vraiment l’instant présent, sans oublier qui je suis, d’où je viens. Dans ma tête, j’ai toujours vingt-trois ans ! » 

 

Photos : Numéro 39

Été 1971 : François Truffaut dans le Jura

By |2026-05-26T13:38:25+01:0012 juillet 2018|Les grands récits|

Le cinéaste tourne des scènes du film Les Deux Anglaises et le continent dans le Jura, sur une île au milieu d’un lac. C’est l’acteur Jean-François Stévenin qui avait effectué une partie des repérages. Récit.

 

Nous sommes le 9 juillet 1971, sur le ponton de l’île du lac d’Ilay. Après une semaine de tournage, l’équipe pose une dernière fois autour de François Truffaut, le cinéaste, et ses deux acteurs principaux Jean-Pierre Léaud et Kika Markham. Ainsi s’achève le tournage du long-métrage Les Deux Anglaises et le continent.

Comment le réalisateur de la Nouvelle Vague (expression imaginée par la journaliste Françoise Giroud) est-il arrivé dans le Jura pour tourner sa seconde adaptation d’un roman de Henri-Pierre Roché, après le mythique Jules et Jim réalisé une dizaine d’années plus tôt ? En fait tout est allé très vite. Si l’ancien critique de la revue Les Cahiers du cinéma s’est lancé dans l’aventure au début de l’année 1970, après sa rupture avec Catherine Deneuve — Les Deux Anglaises et le continent est le seul livre qu’il emporte dans la clinique où il est soigné par une cure de sommeil —, la préparation du film ne dure que deux mois, entre mars et avril 1971.

Le cinéaste tourne des scènes du film Les Deux Anglaises et le continent dans le Jura, sur une île au milieu d’un lac. C'est l'acteur Jean-François Stévenin qui avait effectué une partie des repérages. Récit.

Le tournage a commencé en mai 1971 à Auderville, dans la Manche

Les premières scènes sont tournées dans la presqu’île du Cotentin quand François Truffaut confie à Jean-François Stévenin, alors son assistant, la mission de trouver un lieu pour des séquences censées se dérouler sur un lac Suisse.

« La production m’a appelé afin que je m’occupe d’un décor qu’ils n’arrivaient pas à trouver. Le film était en plein tournage et ils songeaient aux Alpes, avec des montagnes qui se reflètent dans un lac. C’est ainsi que François Truffaut l’avait écrit », se souvient celui qui allait jouer à plusieurs reprises devant la caméra du réalisateur, dont L’Argent de poche, en 1976.

Originaire de Perrigny, un village du Revermont, il se dit que le Jura pourrait peut-être faire l’affaire. Il se dirige alors vers la région des lacs. « J’ai eu de la chance, je tombe sur une vieille dame qui était propriétaire du lac d’Ilay. Avec mon blouson de cuir, elle avait de quoi avoir peur. Mais quand le brouillard s’est levé, elle m’a emmené en barque. Avec un Polaroid, j’ai fait des photos. Quand François les as reçues, il a dit : “ça me va, c’est très bien”. À partir de ce moment-là, ça a été le début d’une aventure formidable ».

 

La cabane des amants

Pendant un mois, avec le décorateur Jean-Pierre Kohut-Svelko, Jean-François Stévenin modifie la cabane de rondins de bois situé sur l’île de celui que l’on appelle aussi Lac de la Motte ; il s’agit de lui donner un aspect plus ancien. Mais son budget est limité. Il va donc faire appel aux habitants du coin. C’est, pour lui, l’occasion de découvrir un Jura qui lui est encore étranger. « Je connaissais le Jura car, avec un ingénieur en chef nommé Jouvent [N.D.L.R. : d’où Les Jouvencelles], mon père plantait des téléskis dans le haut. Mais là, grâce à Truffaut, j’ai rencontré des vraies gens, c’est-à-dire des agriculteurs, des bûcherons, des mécaniciens… Il fallait trouver un tracteur, des accessoires, des filets de pêche… Le père Piot, propriétaire du lac de l’Abbaye, m’a dit : “Prends tout ce que tu veux, mais tu me le ramènes”. »

Le cinéaste tourne des scènes du film Les Deux Anglaises et le continent dans le Jura, sur une île au milieu d’un lac. C'est l'acteur Jean-François Stévenin qui avait effectué une partie des repérages. Récit.

Les deux amants, interprétés par l’actrice anglaise Kika Markham et Jean-Pierre Léaud, vont séjourner trois jours sur l’île du lac d’Ilay, située sur les territoires des communes du Frasnois et de La Chaux-du-Dombief © Les Films du Carrosse / pierre ZUCCA

En un mois, « l’assistant de choc » et le décorateur préparent donc le lieu du tournage. « On a complètement transformé la cabane en l’habillant avec des écorces de sapin ». Chargé également de l’intendance, Jean-François Stévenin propose à François Truffaut de loger à l’hôtel des Truites bleues, entre Champagnole et Saint-Laurent en Grandvaux.

Entouré de forêts, avec ses craies lacustres qui rendent ses eaux azur certains jours de l’année, Ilay est peut-être le plus beau lac du Jura. Dissimulée par une importante végétation, la cabane sur l’île ne se livre pas aux regards indiscrets. Pour la découvrir, il faut parcourir en barque les mètres qui la séparent du rivage. Et c’est dans un mouvement semblable — un travelling — que François Truffaut ouvre la séquence du film qui voit évoluer Claude et Anne, les deux jeunes amants interprétés par Jean-Pierre Léaud et l’actrice anglaise Kika Markham. « Avec Nestor Almendros, le directeur de la photographie, nous avions installé la caméra sur des planches entre deux barques. Tout le monde était à poil dans l’eau en train de pousser les barques pour faire le travelling, c’est une expérience ! ». Soutenu par une musique de Georges Delerue, le plan est magnifique et étonnamment très stable, « parce qu’il n’y avait pas de vagues ! »

« J’ai souvenir que Jean-Pierre Léaud devait rejoindre l’Anglaise sur l’île en barque, mais il ramait mal. Je me rappelle avoir ramé, c’est le cas de le dire, sur les rushs du plan où il arrivait en barque pour essayer de faire croire qu’il ramait à peu près correctement. Mais, finalement, la séquence est passée à la poubelle », se souvient le monteur, Yann Dedet.

 

Trois jours au paradis

Le séjour des deux amants sur l’île dure trois jours. Les séquences suivantes montrent donc des scènes de vie quotidienne. Par exemple, Anne réalisant des sculptures à partir de blocs de calcaire, devant la cabane.

La majorité des scènes sont tournées à l’intérieur de la cabane. Les deux premières nuits, la jeune femme se refuse à Claude, et elle le rejoint la troisième. « Cette halte paisible fait d’Ilay un intermède heureux à l’intérieur d’un film sombre et écorché. Les deux jeunes gens découvrent l’intimité et la nature sauvage de l’amour, loin de toute civilisation », note Michèle Tatu dans sa Balade cinématographique en Franche-Comté. Et, au matin, les deux amants quittent ce refuge temporaire, chacun de leur côté.

Le cinéaste tourne des scènes du film Les Deux Anglaises et le continent dans le Jura, sur une île au milieu d’un lac. C'est l'acteur Jean-François Stévenin qui avait effectué une partie des repérages. Récit.

Le tournage des Deux Anglaises va changer la vie de plusieurs protagonistes du film qui, ici, posent devant la fameuse cabane le 9 juillet 1971.

En ce début d’été 1971, des clichés du tournage à Ilay sont réalisés par Pierre Zucca, le photographe de plateau. Grâce à la douce lumière du Jura, au vert et au bleu dominants, son travail dégage une impression de bonheur, liée aussi à la fin du tournage. « C’était très agréable. Sur l’île, nous n’étions pas dérangés », confie Suzanne Schiffman, première assistante. « Le tournage n’a pas duré très longtemps, une semaine je crois, mais c’était absolument formidable. Nous mangions dans une cantine aménagée par le régisseur génial de François Truffaut, qui s’appelait Roland Thénot. Nous étions peut-être une vingtaine. Finalement, François tournait avec pas grand monde, c’étaient des petites équipes », complète Jean-François Stévenin.

 

Un succès mitigé

Le montage des Deux Anglaises et le continent sera réalisé par Yann Dedet les semaines suivantes, sur les hauteurs de Nice, dans les studios de la Victorine où furent, notamment, réalisés Les Visiteurs du soir.

François Truffaut suit de près ce travail et prépare en même temps La Nuit américaine, son prochain film.

Le film Les Deux Anglaises et le continent sort sur les écrans en novembre 1971, et ne rencontre pas un grand succès public (400 000 spectateurs en France). À la fin de sa vie, François Truffaut retravaillera avec Martine Barraqué, sa monteuse. « On l’a montré dans sa version intégrale au festival de Belfort, où il a très bien marché », se souvient Jean Gruault, le scénariste.

Le cinéaste tourne des scènes du film Les Deux Anglaises et le continent dans le Jura, sur une île au milieu d’un lac. C'est l'acteur Jean-François Stévenin qui avait effectué une partie des repérages. Récit.

La cabane dans laquelle les deux amants s’offriront l’un à l’autre a été aménagée par l’acteur jurassien Jean François Stévenin et le décorateur du film.

Pour plusieurs protagonistes du film, le tournage des Deux Anglaises et le continent se révélera une étape décisive de leur vie. Quelques années après, Jean-Pierre Kohut-Svelko s’est installé dans le Jura, dans un fort, à Salins-les-Bains. Devenu acteur et réalisateur, Jean-François Stévenin a tourné le Passe-Montagne dans « son » Jura en 1977. « J’avais un scénario qui traînait dans ma tête. Et, quand j’ai eu envie d’en faire un film, je me suis dit : “pourquoi pas là” ? François Truffaut m’a d’ailleurs beaucoup aidé… et soutenu. Je suis revenu dans le Grandvaux grâce à toutes les personnes connues au moment du tournage à Ilay. Comme ça, ça fait une boucle ».

Le cinéaste tourne des scènes du film Les Deux Anglaises et le continent dans le Jura, sur une île au milieu d’un lac. C'est l'acteur Jean-François Stévenin qui avait effectué une partie des repérages. Récit.

L’affiche du film.

Au début des années 2000, le monteur, Yann Dedet, est, lui, carrément revenu sur l’île du Lac d’Ilay où il a tourné des scènes de son long-métrage Le pays du chien qui chante.

Par ailleurs, il a publié, à l’automne 2017, aux éditions POL, un bel ouvrage, dans lequel il évoque le tournage des Deux anglaises, mais surtout le récit de l’aventure du Passe-montagne, aux côtés de son complice Jean-François Stévenin.

Depuis, l’île du lac d’Ilay a retrouvé sa quiétude. 

 

Photos : Collection Christophel/Pierre Zucca

Numéro 39 version 2018 est paru

By |2019-06-12T10:12:05+01:0012 juin 2018|News|

C’est le magazine qu’attendent les Jurassiens. Numéro 39 — troisième édition — vient de paraître.

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Parce que nous considérons que nos annonceurs sont aussi nos partenaires, nous faisons tout pour les accueillir dans la communauté sans cesse grandissante de Numéro 39.

Pour le lire en ligne : cliquez ici.

Il y a 50 ans sur l’Etna avec Tazieff

By |2026-05-26T13:39:04+01:0012 juin 2018|Les grands récits|

Jurassiens, le géologue Michel Campy et le peintre Bernard Moninot ont accompagné, à la fin des années soixante, le célèbre vulcanologue en Sicile. Pour Numéro 39, ils se souviennent. 

 

Sur la table de son bureau, dans sa maison de Marnoz, Michel Campy dessine l’emplacement des différents cratères de l’Etna tels qu’il les a découverts au cours de l’automne 1968. Le cratère central, le cratère nord-est, la Bocca Nuova, l’Observatoire… Cinquante ans après, la carte est précise. Le Jurassien n’a rien oublié du mois passé au sein de l’équipe de Haroun Tazieff, le plus célèbre des volcanologues du XXe siècle. « J’avais 28 ans, un mois de libre devant moi avant de faire mon stage d’agrégation de sciences naturelles, dit-il. J’ai vécu une expérience fantastique ».

En fait, ce sont plusieurs dizaines de jeunes issus du massif du Jura qui ont eu le privilège d’accompagner le scientifique russe naturalisé belge, puis français en 1971, sur les pentes du volcan sicilien. Michel Campy fait partie de ceux-là.

Jurassiens, le géologue Michel Campy et le peintre Bernard Moninot ont accompagné, à la fin des années soixante, le célèbre vulcanologue en Sicile. Pour Numéro 39, ils se souviennent. 

Michel Campy, professeur émérite de l’Université de Bourgogne : « à l’époque, les volcans étaient un spectacle merveilleux qu’il fallait voir. Pour nous, étudiants, c’était un mythe ».

Les jurassiens disposaient-ils de qualités physiques particulières pour porter du matériel à plus de 3 000 mètres ? Étaient-ils spécialement préparés à encaisser les soubresauts de l’Etna un mois durant ? Pas spécialement. Le critère géographique dans la composition des équipes de Tazieff est lié avant tout à une histoire d’amitiés. Depuis longtemps, le peintre et cinéaste du Haut-Doubs Pierre Bichet était en relation avec le volcanologue – dans les années cinquante, les deux hommes ont réalisé un tour du monde des volcans dont ils rapportèrent le film Les rendez-vous du diable. Et c’est à lui que Tazieff a demandé de constituer ses équipes de portage. « On me confia la charge de recruter, initier, diriger l’équipe de porteurs, échelon le plus bas de la hiérarchie, esclaves indispensables aux expériences prévues durant les quelques semaines consacrées à chaque expédition. Je recrutais les porteurs le plus souvent parmi mes jeunes amis jurassiens, avec qui je pratiquais l’escalade, le ski, la spéléologie ou l’aile delta. Ils furent toujours de précieux compagnons. Attirés par l’exotisme des volcans, leur seul salaire était de participer. Travailler avec des savants les flattait, les imprévus de l’aventure les comblaient. Durs au travail, fidèles en amitié, ils se connaissaient tous », souligne Pierre Bichet en 2004, dans l’ouvrage-hommage collectif Haroun Tazieff, une vie de feu [édité par Glénat].

En 1967, Haroun Tazieff devient responsable de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Une nomination qui marque un tournant important dans sa carrière. « Les crédits alloués allaient me donner la possibilité de mettre aussitôt sur pied un programme de recherches cohérent, d’acquérir certains instruments, de recruter des collaborateurs, de planifier une série de missions sur le terrain », explique Haroun Tazieff en 1975 dans l’ouvrage 25 ans sur les volcans du globe publié par Fernand Nathan.

Jurassiens, le géologue Michel Campy et le peintre Bernard Moninot ont accompagné, à la fin des années soixante, le célèbre vulcanologue en Sicile. Pour Numéro 39, ils se souviennent. 

Le célèbre volcanologue Haroun Tazieff, né à Varsovie le 11 mai 1914, qui nous a quittés il y a juste 20 ans.

Avec un objectif : connaître la nature des gaz éjectés qui conditionnent les variations de l’activité des volcans. S’il fréquente les pentes de l’Etna depuis les années quarante, Haroun Tazieff va mettre en place, à partir de cette période, des expéditions importantes, incluant des chimistes et des physiciens, pour observer et comprendre son activité. « L’Etna devint un lieu de travail privilégié », souligne France Tazieff, son épouse, en 2004, dans Haroun Tazieff, une vie de feu.

Un décor lunaire

Si, pour ces missions, Pierre Bichet recrute la majorité des porteurs au Club Alpin Français (CAF) de Pontarlier, il convie Michel Campy à rejoindre l’équipe pour passer le mois de septembre 1968 en Sicile. « J’ai rencontré Pierre Bichet par l’intermédiaire de François Le Guern, étudiant en géologie à Besançon. Il m’a invité à passer un week-end chez lui, à Pontarlier, et puis, le dimanche, Bichet m’a dit : “tu viens”. C’est comme ça que, au début du mois de septembre, j’ai roulé avec mon Ami 8 depuis Lavigny jusqu’à Reggio-de-Calabre pour prendre le bac jusqu’à Messine, puis Catane. Nous retrouvons Tazieff et François Le Guern descendus en avion. Des jeeps nous ont transportés dans un village au pied du volcan. C’est de là que partaient les expéditions ».

Avec des guides locaux, attachés à Tazieff et fiers de travailler pour lui, la troupe rejoint l’observatoire de l’Etna, « L’Osservatorio Etnea », construit sous Mussolini, au pied du cratère central, à 2 500 mètres d’altitude. Elle va loger là pendant un mois. « Le décor était lunaire, raconte Michel Campy. Nous marchions dans la cendre noire interrompue par des coulées de laves durcies. Des sentiers cheminaient vers le sommet qui était en fait un gros cratère aux bords abrupts, dont nous apercevions le fond rempli de fumerolles. Le flanc du cratère central était parsemé de cônes, parmi lesquels un seul, le cratère nord-est, crachait des poussières et des bombes incandescentes impressionnantes de nuit ».

 

Une autorité naturelle

Mais ce qui intéresse tout particulièrement Haroun Tazieff, c’est la Bocca Nuova, « une bouche nouvelle qui s’était ouverte tout à coup dans son vaste cratère central. Large d’une demi-douzaine de mètres seulement, cette gueule incandescente délivrait, une cinquantaine de fois l’heure, des trains de puissantes bouffées de gaz torrides qui fusaient en rugissant de façon terrifiante. Entre ces séries de souffles formidables, nous pouvions nous pencher par-dessus la lèvre du gouffre et plonger la vue dans l’incandescence cylindrique qui allait se perdre dans des profondeurs d’or éblouissant. Jamais encore, nulle part, je n’avais pu regarder aussi loin dans l’intérieur de feu de la planète », explique le volcanologue (25 ans sur les volcans du globe publié par Fernand Nathan en 1975).

C’est là que les scientifiques vont travailler quotidiennement, afin de recueillir des échantillons. « Le premier jour, poursuit Michel Campy, nous y installons un véritable camp de base avec tout le matériel nécessaire aux prélèvements. Pendant une dizaine de jours, sans interruption et tour à tour, nous nous sommes approchés de la Bocca, caparaçonnés dans une grosse armure en amiante qui nous donnait des airs d’astronaute. Le matériel de prélèvement était un système compliqué de tubes et d’ampoules de verre dans lesquels les gaz étaient recueillis. Les ampoules étaient ensuite stockées dans des caisses adaptées et redescendues à l’observatoire ».

Jurassiens, le géologue Michel Campy et le peintre Bernard Moninot ont accompagné, à la fin des années soixante, le célèbre vulcanologue en Sicile. Pour Numéro 39, ils se souviennent. 

Les hommes revêtus d’un équipement anti-chaleur pour approcher la lave en fusion.

Jurassiens, le géologue Michel Campy et le peintre Bernard Moninot ont accompagné, à la fin des années soixante, le célèbre vulcanologue en Sicile. Pour Numéro 39, ils se souviennent. 

À proximité de la Bocca Nuova, l’équipe construit un camp de base pour les instruments scientifiques avec des plaques de plexiglas.

« Les va-et-vient sur les pentes du volcan, la fébrilité des mesures réalisées dans des conditions difficiles ou dangereuses, la rudesse du climat en haute altitude, le moral fluctuant de l’équipe, l’intendance quotidienne, la tension nerveuse, constituent l’atmosphère dans laquelle mijote la troupe », écrit Pierre Bichet (Haroun Tazieff, une vie de feu, Glénat, 2004). Ainsi va la vie sur le volcan et dans le refuge.

Le peintre pontissalien a organisé des tours de garde et de service, et tout marche bien. « L’intendance assure un service de repas quasiment permanent pour ceux qui arrivent ou repartent pour la garde de nuit », se souvient Michel Campy. Les soirées sont aussi des moments privilégiés : « Tazieff avait une autorité naturelle et restait très sympa avec nous. Le soir, il nous rassemblait et nous faisait de petites conférences ».

 

Une explosion par minute

Pour celui qui deviendra président du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel de 2005 à 2012, la mission s’est terminée par une tournée dans les îles éoliennes situées à cinquantaine de kilomètres au nord de l’Etna. « Nous étions avec Pierrot Bichet, son frère Bernard, ses fils Jean-Luc et Laurent, et un jeune gars de Pontarlier. Ce fut une superbe balade d’une dizaine de jours dans les îles volcaniques de l’archipel de Lipari. Nous ne savions pas où nous allions dormir le soir. Un jour, avant d’embarquer à Milazzo pour Lipari, nous avons couché sur une plage proche de l’embarcadère. Une averse nous a fait nous réfugier sous la coque d’un navire échoué. De notre abri, nous observions les pêcheurs qui sillonnaient le golfe voisin avec des lamparos, des petites barques avec une lampe à l’avant pour attirer les poissons ».

Pour les scientifiques, l’essentiel du travail consistait à recueillir des échantillons de gaz en bordure du cratère.

L’observatoire-refuge construit sous Mussolini qu’une coulée de basalte détruira deux ans après l’expédition de 1968.

À son retour en France, Michel Campy a raconté son expérience lors d’une conférence à l’Amicale Laïque de Lons-le-Saunier (ALL), puis repris ses études. Même s’il n’a jamais retravaillé dans le domaine de la volcanologie, il est devenu professeur de géologie à l’Université de Bourgogne.

Quels souvenirs garde-t-il aujourd’hui de cette aventure ? « À cette époque, les volcans étaient un spectacle merveilleux qu’il fallait voir, répond-il. Pour nous, étudiants, c’était un mythe. Et ce gars-là a joué un rôle important dans la société. Pour moi, fils de paysans de Lavigny, être dans l’équipe de Tazieff, c’était merveilleux. Je me souviens monter derrière lui, gravissant le cône. Il y avait une explosion toutes les minutes, nous regardions en l’air pour ne pas prendre une bombe sur la tête ». Mais plus encore, il garde de cette expédition le souvenir d’une expérience humaine : « Pierre Bichet était un ami formidable, qui agrégeait toute une bande de copains. Ce sont des personnes qui te donnent confiance en toi, qui te font aimer la vie », glisse-t-il, ému. Le voyage fut aussi intérieur. 

 

Photo : Centre Tazieff pour les Sciences de la Terre, Numéro 39

 

 

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Jean-François Charnier : ce que Le Louvre Abu Dhabi doit au Jura

By |2026-05-26T13:47:33+01:0014 juillet 2017|Les grands entretiens|

Pour ce projet incroyable qui doit ouvrir au public à la fin de l’année aux Émirats Arabes Unis, Jean-François Charnier, le Jurassien, a été choisi comme directeur scientifique de l’Agence France-Muséums. C’est lui qui a imaginé le contenu de ce musée du IIIe millénaire.

 

 

Jean-françois charnier n’est pas né dans le Jura. Il a vu le jour de l’autre côté des alpes. Malgré tout, l’homme est un Jurassien pur sucre. D’abord parce qu’il retrouve la Petite Montagne de ses aïeux dès qu’il le peut ; ensuite, parce que cette terre n’a cessé de l’inspirer. Son implication dans la création du Louvre Abu Dhabi ne fait pas exception. Le projet qu’il conduit depuis maintenant plusieurs années aux émirats Arabes Unis ne serait pas tout à fait le même sans les moments de solitude et de réflexion qu’il a vécus sur les sentiers  et les chemins d’Essia.  

 

NUMERO 39 – Vous êtes né en Italie et n’avez connu le Jura que pendant vos vacances scolaires. Pourtant vous affirmez tout devoir à cette terre franc-comtoise. Que voulez-vous dire ?

Jean-François charnier – C’est une histoire qui remonte loin, à cinq ou six générations. Les Charnier étaient des potiers installés en Petite Montagne, plusieurs ont été maires d’Essia. Mon grand-père paternel était gendarme à cheval, il a dû quitter le village et mon père est né à Lyon. À 25 ans, celui-ci est parti en Italie, a rencontré ma mère sur l’île d’Ischia, dans la baie de Naples. D’où ma naissance de l’autre côté des Alpes.

Quand j’ai eu 12 ans, nous avons déménagé en Belgique et, à l’âge de 18 ans, je suis venu à Paris étudier l’histoire de l’art à l’école du Louvre. Mes parents, eux, se sont installés dans le Jura.

Dans la famille, le Jura, c’était un mythe. J’y ai passé tous mes étés, toutes mes vacances scolaires, tous mes Noël. C’est là que j’ai gagné mon premier argent de poche en faisant les foins et, surtout, c’est là que j’ai observé avec attention l’environnement dans lequel j’évoluais. Je grandissais. Ces balades, ces longs moments dans la campagne m’ont construit. Au milieu des arbres, dans les champs, j’aimais méditer. C’est mon côté contemplatif, rousseauiste. Je peux rester des heures à contempler ce qui m’entoure, en silence. Cela, je le dois au Jura. Dans le même temps, je peux également être quelqu’un d’exalté, saisi par la passion. Celle-ci peut notamment advenir dans la nature lorsque les émotions et les idées vous envahissent. Aussi, tout mon effort intellectuel a été de trouver un juste équilibre entre ces deux versants de ma personnalité. La France et l’Italie d’une certaine manière.

Un autre élément m’a nourri, ce sont les enjeux du patrimoine dans les villages agricoles. J’ai toujours été passionné par les objets : poteries, lampes à huile, outils que j’ai poncés, vernis, cirés… quand j’étais gamin. Ce rapport à la pierre, à l’histoire, au temps long, j’en ai fait mon métier.

L’anthropologie dans mon cas a d’abord consisté à comprendre l’évolution du monde agricole, les pratiques et usages, la fin d’une certaine vie rurale liée à l’agriculture, l’ensauvagement de la Petite Montagne… J’ai lu beaucoup de livres à ce sujet. Mais cette quête n’était pas qu’intellectuelle, elle m’habitait littéralement. Dans mes marches en solitaire, j’ai découvert des paysages à taille humaine, des essences d’arbres variées, des petits étangs gagnés par la végétation, des coteaux traversés de sentes de chevreuils ou de sangliers, des prairies sèches, les pierres et les fossiles aussi. Mon grand-père avait une vigne à Grusse, parfois j’y allais et je méditais près d’un vieux lavoir. Sa rénovation avec des pavés autobloquants, du ciment et vernis faux chêne a été un choc pour moi. J’étais fasciné par les ruines dans leur vérité et, au fond de moi-même, l’abandon de cette part de présence humaine m’a ému. C’est ainsi que le Jura m’a tout donné.

Pour ce projet incroyable qui doit ouvrir au public à la fin de l’année aux Émirats Arabes Unis, Jean-François Charnier, le Jurassien, a été choisi comme directeur scientifique de l’Agence France-Muséums. C’est lui qui a imaginé le contenu de ce musée du IIIe millénaire.

Cette somme d’émotions liées au Jura n’appartient-elle qu’au passé ?

J.-F. C. – Non, elle continue à vivre en moi et à travers mes trois enfants qui n’ont de cesse de me demander de se balader en forêt jurassienne. À l’été, dès la fin de l’école, mon fils va rejoindre ses grands-parents à Essia pour faire du vélo.

Vous disiez aussi que le Jura avait servi de matière à vos travaux professionnels ?

J.-F. C. – J’ai commencé mon parcours par l’histoire de l’art à l’École du Louvre, j’ai enchaîné avec l’archéologie et l’anthropologie à la Fac de Nanterre. Mais j’ai aussi travaillé dans le Jura avec Pierre Petrequin [archéologue responsable, durant de longues années, des fouilles sur le site néolithique de Chalain, N.D.L.R.]. Nous avons étudié ensemble des objets de prestige, des haches en jade notamment, qui nous ont interpellés sur la manière dont un objet peut devenir autre chose qu’un objet fonctionnel.

On s’aperçoit que l’histoire de l’art et l’anthropologie se croisent dans le Jura. Les chefs de villages du néolithique détenaient des objets de prestige qui étaient des symboles de pouvoir. Ces réflexions sur les enjeux sociaux de l’art ont guidé par la suite mon approche de ce que doit être un musée aujourd’hui.

Puis, j’ai obtenu mon concours de conservateur et j’ai travaillé quatre ans à Nantes comme conservateur du patrimoine aux affaires culturelles, chargé de la préhistoire pour la région des Pays de la Loire et l’ensemble de l’archéologie pour le département de la Sarthe.

 

Je me suis dit que c’était une vraie chance de réaliser un musée universel.

 

C’est alors que vous avez participé à la création du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille.

J.-F. C. – En effet, j’ai rejoint ensuite l’équipe de préfiguration du projet chargée de réfléchir à une présentation de l’art et des civilisations de la Méditerranée, sous un angle à la fois académique et vivant. J’y ai œuvré six ans et en garde un grand souvenir. J’avais la charge du département dédié à l’agriculture, la chasse et la pêche. Le Jura encore. Le ministère de la Culture m’a ensuite demandé de travailler sur l’avenir des dépôts archéologiques, très nombreux en France. Ceux-ci posaient parfois problème. Pour cela, j’ai quitté un temps l’équipe marseillaise, et après deux mois, j’ai rendu un rapport qui fut accepté. J’ai alors quitté le Mucem qui prenait beaucoup de temps pour naître. J’avais compris qu’un musée ne pouvait pas présenter des œuvres dans des dépôts silos, comme le ministère les appelait alors, mais qu’il devait les transformer en ateliers, parce que l’avenir, c’est le mouvement et non l’abandon. Cette conception a débouché sur la création du réseau national des Centres de conservation et d’études (CCE). L’un des tout premiers a été celui de Lons le Saunier qu’a porté Jean-Luc Mordefroid, archéologue municipal. Nous avons aidé sa naissance car le mot d’ordre était de décentraliser notre action à travers la France. J’ai beaucoup appris sur les enjeux des territoires à ce moment-là. Plusieurs CCE ont été lancés depuis.

Pour ce projet incroyable qui doit ouvrir au public à la fin de l’année aux Émirats Arabes Unis, Jean-François Charnier, le Jurassien, a été choisi comme directeur scientifique de l’Agence France-Muséums. C’est lui qui a imaginé le contenu de ce musée du IIIe millénaire.

Et là, tout bascule ?

J.-F. C. – Un jour de la fin de l’année 2007, on m’a contacté pour me proposer de m’occuper de l’archéologie dans le cadre du futur Louvre Abu Dhabi, aux Émirats Arabes Unis. Je me suis dit que c’était une vraie chance de réaliser aujourd’hui un musée universel qui croise les différentes cultures ; j’avais déjà travaillé sur ce sujet avec le Mucem, ce qui m’a permis d’être très rapidement opérationnel. Pendant près de quatre ans, j’ai construit une approche qui me semblait adaptée aux enjeux de ce musée hors normes pour notre époque. Finalement, je suis devenu directeur scientifique du projet avec comme mission de mettre en œuvre cette approche. Mon projet était basé sur l’idée que le Louvre Abu Dhabi ne devait pas être le Louvre à Abu Dhabi mais un nouveau musée pour le XXIe siècle.

On imagine que dans votre tête, il ne s’agit pas seulement d’une formule. Au fond, que vouliez-vous initier ?

J.-F. C. – Je voulais un vrai musée dans lequel les œuvres des différentes civilisations puissent dialoguer entre elles comme elles l’ont toujours fait dans l’histoire. Si les œuvres incarnent l’âme des cultures et civilisations alors cela revient à proposer un dialogue intercivilisationnel dans la muséographie, un dialogue des civilisations par leur âme, leur esprit. Certes, le musée propose une exposition d’objets d’art, mais, en fait, ce n’est pas seulement cela. L’enjeu est de révéler l’esprit de ces civilisations, de donner à comprendre l’histoire, d’expliquer comment le monde est devenu ce qu’il est. Croyez-moi, il faut avoir beaucoup médité là-dessus dans le fond de la campagne du Jura pour imaginer cette nouvelle approche ! [Sourire]

À première vue, ce sont des idées simples et on se dit que tout le monde y a pensé, mais ce n’est pas si simple. J’ai compris qu’il ne fallait pas répéter l’existant. Il fallait imaginer un récit qui puisse aller jusqu’à faire comprendre à quelqu’un que l’art peut l’aider à se comprendre, à éclairer son histoire, son identité, sa conduite dans un monde complexe. Dès lors, l’art peut être une nécessité, une évidence.

À travers le décloisonnement des collections et cette mise en rapport des civilisations, il y a un nouveau territoire à conquérir pour le musée : par exemple montrer que la construction identitaire est un processus qui s’enrichit de l’apport des autres. Voilà l’idée-force qui pourrait faire école. C’est sans doute ambitieux, utopique… mais mon objectif, c’est de réaliser un projet qui fasse que, dans les vingt prochaines années, on ne puisse pas concevoir un nouveau musée sans se référer à Abu Dhabi.

En fait, si je résume, ce musée va raconter l’histoire de l’humanité ?

J.-F. C. – Oui, le Louvre Abu Dhabi raconte une histoire avec un prologue, un récit – celui de l’humanité – et un épilogue : l’universel. Après le siècle des Lumières, il y a eu cent cinquante ans de colonisation, puis la décolonisation. Comment penser le commun quand chacun estime détenir la vérité unique sur cette histoire ? Plus le monde est ouvert, plus les gens se referment sur des valeurs identitaires. Le monde est à la recherche d’un nouveau récit du commun de l’humanité !

 

Je vis dans plusieurs maisons, je suis toujours dans les avions.

 

Ce projet est gigantesque et ambitieux. Comment avez-vous obtenu les moyens de le réaliser ?

J.-F. C. – Quand j’ai repris la responsabilité du projet scientifique avec Jean-Luc Martinez [Président-directeur du Musée du Louvre, N.D.L.R.] et que nous avons présenté ces idées de mises en regard des œuvres de cultures et de civilisations différentes à nos partenaires émiriens, ils ont dit oui, un oui enthousiaste. Surtout, ils sont ambitieux, ils veulent que le Louvre Abu Dhabi soit le plus beau musée du monde. Aussi ils nous ont donné les moyens de travailler. L’architecte Jean Nouvel s’occupe du bâtiment et l’équipe scientifique que je coordonne est en charge du contenu, en collaboration avec nos partenaires émiriens d’Abu Dhabi Tourism and Culture Authority. Jean Nouvel et moi, nous nous entendons très bien d’ailleurs. C’est une clé essentielle pour connecter le contenant et le contenu du musée, gage d’une expérience réussie pour le visiteur …

Cet ensemble du Louvre Abu Dhabi est un peu la métaphore de l’oasis qui protège les œuvres d’art sous un dôme où elles se répondent les unes les autres. Aujourd’hui, nous sommes au bout du processus : nous avons acquis environ 620 œuvres pour la collection permanente du musée, les musées nationaux français nous prêtent 300 œuvres par an, nous réalisons plusieurs films pour la médiation dans le musée. Parfois je me dis que jamais un directeur scientifique n’a eu autant de chance que moi. C’est le premier musée universel dans la région et l’un des plus grands projets culturels français dans le monde. J’ai parfois le sentiment que c’est un peu mon bébé. Mais je ne me mettrai pas sur le devant de la scène, je suis au service d’un projet, et pas l’inverse !

Pour ce projet incroyable qui doit ouvrir au public à la fin de l’année aux Émirats Arabes Unis, Jean-François Charnier, le Jurassien, a été choisi comme directeur scientifique de l’Agence France-Muséums. C’est lui qui a imaginé le contenu de ce musée du IIIe millénaire.

Mais il y a un prix à payer pour vous ?

J.-F. C. – J’ai 48 ans, je travaille en anglais, je suis installé depuis quatre ans à Abu Dhabi où j’ai un bureau et une partie de l’équipe, j’ai un autre bureau à Paris avec l’autre partie de l’équipe. Je vis dans plusieurs maisons, je suis toujours dans des avions. Au fond de moi, je cultive le mythe de tout arrêter et de vivre tranquille, entouré de ma famille… et de quelques poules. 

En fait, j’aime parfois ne rien faire et me sentir saisi par la contemplation. On ne peut pas travailler comme un forcené la tête baissée tout le temps, c’est insupportable. J’ai envie de regarder et me sentir participer au cycle de la nature autour de moi, de voir pousser les arbres.

Le but de la vie, c’est d’être heureux, mais aucun cours ni à l’école ni ensuite ne nous apprend à l’être. On ne nous dit pas non plus de lire des romans, de prendre le temps pour de vrais échanges avec ses amis, de nouer un dialogue continu avec ses parents, d’adopter un mode de vie équilibré. Je me dis des fois en pensant au temps long et à cette étrange notion de progrès qu’en fait l’humanité s’est mise dans un sacré pétrin : courir toujours plus vite, capitaliser, perdre sa vie à faire ce que la société nous demande, alors qu’elle est si courte, si fragile ! Je vous le confiais : je suis sans cesse écartelé entre contemplation et exaltation. 

 

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Philippe Vichot, gentleman antiquaire

By |2026-05-26T10:53:28+01:0012 juillet 2017|Les Jurassiens|

Dans le Carré des antiquaires, à Paris, il a l’une des plus belles galeries. Depuis trente ans, Philippe Vichot, Jurassien des environs de Lons, est un spécialiste mondial des meubles du XVIIIe siècle.

 

 

Deux choses ont marqué au fer rouge la vie de Philippe Vichot : les chevaux et les antiquités. La première relève du père, ils ont bercé son enfance : « Mes parents habitaient Lons-le-Saunier, rue du Solvan. Mon père était éleveur et faisait du négoce. Il avait des écuries et une cinquantaine de chevaux presque en centre-ville. Je montais tous les jours. » La seconde est liée à sa mère : « Elle était antiquaire, elle aimait les beaux objets et j’ai hérité de sa passion. »

Cette existence bascule au décès d’un papa parti lorsqu’il n’a que dix ans. Veuve, Mme Vichot vend les écuries lédoniennes pour ouvrir une boutique dans une maison à Savagna, à deux kilomètres : « Je l’accompagnais pour chiner, j’ai beaucoup appris en la suivant. »

Collège Rouget-de-Lisle, lycée Jean-Michel, baccalauréat. Si son chemin semble tracé, le jeune homme ne se voit pas exercer le même métier que maman. Il entre en classe préparatoire de vétérinaire, à Paris. Dans la capitale, il rencontre celle qui deviendra son épouse, la mère de ses trois enfants et sa collaboratrice durant de longues années. Après le temps de l’armée — il termine comme moniteur de tir au 44e RI basé à Lons — il ne reprend pas ses études, mais rejoint la boutique familiale : « Je faisais du porte à porte dans tout le Haut-Jura, je cherchais les meubles en bois naturel, les objets d’art populaire. Le soir, je rentrais tard et je m’occupais des chevaux qu’on avait conservés. Les journées étaient longues, mais passionnantes… »

Rapidement, il décide de voler de ses propres ailes. Sa géographie s’agrandit : « Je chinais toute la semaine partout dans l’Est et le Sud de la France. Je déballais le vendredi aux puces de Saint-Ouen, les plus connues au monde, avant de repartir en quête de trésors. J’étais tout le temps dans ma voiture. »

En 1979, c’est la grande décision : s’installer en Île de France. Dès l’année suivante, Philippe Vichot rejoint la région parisienne puis, en 1981, déménage dans Paris intra-muros où, pendant cinq ans, il creuse son sillon, lentement, patiemment. Jean-Gabriel de Bueil, ami et restaurateur installé à quelques dizaines de mètres de l’antiquaire [Lire Numéro 39 n° 1], connaît bien ce caractère trempé, audacieux autant que rusé. Les deux sont jurassiens d’origine et cette « jurassitude » les rapproche : « Il a une dimension romanesque. C’est un taiseux qui pèse ses mots et, dans sa discipline très aristocratique, c’est rare. Il faut le voir inspecter un meuble avec son regard aiguisé, c’est toujours à l’économie, mais c’est incisif. C’est l’un des regards les plus reconnus de sa profession. Il possède aussi cette élégance qui consiste à ménager même ses inimitiés… et c’est un Jurassien de la terre. »

 

En route vers le succès

Inutile de le cacher, ces premières années franciliennes ont été dures : « Personne ne m’attendait, il a fallu faire sa place en achetant des objets assez chers et en les revendant le plus vite possible. Le plus important, c’était de se faire connaître du milieu. Ces cinq ans ont été très formateurs et franchement agréables. Pas de magasin, pas d’horaires d’ouverture, de belles découvertes, une curiosité sans limite, des coups de chance, des déceptions aussi, mais une vraie liberté. »

Avec le temps, le Jurassien se dit qu’il devrait avoir pignon sur rue. Qu’à cela ne tienne, en 1987, ses collègues lui trouvent un fonds de commerce rue de Lille, le berceau mondial de l’antiquité.

Dans le Carré des antiquaires, à Paris, il a l’une des plus belles galeries. Depuis trente ans, Philippe Vichot, Jurassien des environs de Lons, est un spécialiste mondial des meubles du XVIIIe siècle.

Dans le Carré des antiquaires, à Paris, il a l’une des plus belles galeries. Depuis trente ans, Philippe Vichot, Jurassien des environs de Lons, est un spécialiste mondial des meubles du XVIIIe siècle.

Philippe Vichot est spécialiste des objets du XVIIIe siècle. Sa galerie de la rue de Lille dans le 7e arrondissement cache des trésors.

 

Un expert reconnu

L’avenir s’annonce prometteur, mais, en 1990, Saddam Hussein envahit le Koweit. S’ensuivent la guerre du Golfe et la crise économique qui ont bien failli le mettre sur la paille. Heureusement, il n’a pas quitté les puces de Saint-Ouen, une belle poire pour la soif : « J’ai pu passer le cap. » Cet épisode achevé, vient alors l’heure de la notoriété : « En 1992, j’ai fait la dernière édition de la Biennale des Antiquaires au Grand Palais et, deux ans plus tard, la première au Carrousel du Louvre. Ensuite, j’ai abandonné, je n’aimais pas trop cette ambiance feutrée, même si elle amène la clientèle. » Et la reconnaissance de ses pairs. Avec des expositions un peu partout en province et un réseau qui n’en finit pas de s’étoffer, Philippe Vichot devient l’un des spécialistes mondiaux du mobilier des XVIIIe et début XIXe siècles, expert à la Chambre nationale…

À 61 ans, l’homme est mince, vif, regard acéré. Il n’a rien perdu de son allant — on pourrait même parler de séduction — même si son air autoritaire et ses silences ont tendance à impressionner. De sa galerie de 190 m², il a fait un lieu hors du temps : tableaux, meubles, chandeliers, lustres, statues, bustes, fauteuils, horloges, miroirs… se reflètent dans l’écran XXL d’un Apple tout neuf. L’homme et sa collaboratrice ne cessent de pianoter sur le clavier à la recherche du bel objet, observant, questionnant, finissant par trouver… « Le métier a beaucoup changé. Autrefois, on pouvait faire de belles découvertes quand les professionnels déballaient leur camion sur les marchés. Aujourd’hui l’information file à la vitesse grand V sur internet. Il faut s’adapter. »

Dans le Carré des antiquaires, à Paris, il a l’une des plus belles galeries. Depuis trente ans, Philippe Vichot, Jurassien des environs de Lons, est un spécialiste mondial des meubles du XVIIIe siècle.

Si Philippe Vichot a fait de sa galerie l’une des plus cotées de la capitale, ce n’est pas un hasard. Le Jurassien de Lons-le-Saunier a appris dès son enfance à repérer le bel objet en suivant sa mère dans ses expéditions.

Même s’il n’est pas fatigué, l’âge et l’expérience autorisent Philippe Vichot à faire des choix. Aucun de ses trois enfants n’a hérité de la fibre : « Je n’ai personne pour reprendre, mais, de toute façon, je ne veux pas vendre, même si j’ai la nostalgie de mes débuts. Cette liberté, c’était magique ! Et puis, j’ai beaucoup travaillé pendant toutes ces années et il ne me reste pas grand-chose pour le reste. » Un avis que confirme Chloé, sa fille aînée qui vit aujourd’hui à New York [lire par ailleurs] : « Papa est un bosseur acharné, il est tout le temps en train de se battre. C’est vraiment une force de travail, mais il aime aussi partager, expliquer. C’est un besoin chez lui, il est passionné. Je l’ai beaucoup suivi et ce qui m’a toujours frappée, c’est son sens de la relation, à l’ancienne, basée sur une parole donnée, une poignée de main. Ce sont des valeurs qu’il a acquises dans son enfance jurassienne et c’est beau à voir dans le milieu de l’entreprise. »

Philippe Vichot le dit simplement : « En fait, je suis un paysan. J’ai les pieds sur terre et j’ai besoin de la nature. J’aurais préféré vivre dans le Jura qui me manque. Le fief familial de mon père est à Nevy-sur-Seille et je m’y sens bien. Mais le Jura est trop loin. Ma mère vit maintenant en maison de retraite, on va vendre Savagna. C’est une page qui se tourne. »

Si Philippe Vichot revient peu à peu à ses fondamentaux ruraux, c’est en Normandie qu’il a décidé de se poser : « Il y a deux ans, j’ai racheté une propriété en Normandie et j’élève des chevaux en professionnel. J’ai donc deux métiers. J’aime passer du temps là-bas, c’est le retour à la campagne et je peux y aller tous les week-ends. C’est un bon équilibre parce qu’en fait, je souffre de la vie parisienne. » 

 

Photo : Numéro 39

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