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Jean-Gabriel de Bueil, passeur d’âme

À Paris, Jean-Gabriel de Bueil reçoit à ses tables écrivains, journalistes, hommes politiques… et cache une âme nostalgique tout droit venue de ses racines jurassiennes.

Comment pourrait-on dire ? Atypique, décalé, hors norme ? S’il est vrai qu’à 42 ans, l’homme ne trouve pas nécessaire d’avoir son permis, s’il a un goût plus que prononcé pour tous les lieux chargés d’histoire, patinés par le temps, il ne faudrait pas en déduire pour autant que Jean-Gabriel de Bueil n’est pas un enfant du siècle. Au contraire… Avec sa mine d’éternel enfant, ses yeux étonnés et sa dégaine plutôt cool, il est une forme de synthèse entre hier et demain, bien à sa place dans ses bistrots, à sourire au client sous les portraits de Cocteau ou de Colette, à conseiller un melon à queue rouge du domaine de la Pinte. Mais l’homme a l’œil et l’oreille sans cesse en éveil, au cas où…
Si son père, un homme à l’ancienne issu d’une famille catholique et aristocratique du siècle dernier, venait de Haute Normandie, sa mère Florence, en revanche, était bien jurassienne, de la lignée de Broissia, dont la vieille maison familiale à Blandans semble défier Château-Chalon. C’est dans cette demeure que le petit Jean-Gabriel passe tous les étés de sa jeunesse, avec ses grands-parents : « Ce sont les années du bonheur. J’étais pris en main par Godard et Lamard qui s’occupaient du domaine. Ils m’ont donné le goût de la terre et m’ont tout appris, ils ont toujours vécu là avec leur intégrité et leurs valeurs. »

 

La perte de mes parents m’a permis de renaître.

 

Puis viennent les années sombres. Le décès de son père – qu’il avoue avoir finalement peu connu – alors qu’il a dix ans à peine, une mère veuve avec cinq enfants qui gère comme elle peut : « C’était très compliqué, chacun avait un instinct de survie. »
Quelque chose se brise : « Je suis de culture chrétienne, mais quand mon père est mort, j’ai perdu deux pères, le vrai et Dieu qui n’a rien fait pour le retenir. Je me suis construit dans la négation. »
Sa scolarité bascule d’exemplaire à chaotique, si bien qu’en terminale, plus aucun lycée ne veut de lui. Il passe son bac en candidat libre et, miracle, le décroche ! Mais les épreuves ne sont pas terminées ; à vingt-et-un ans, il perd sa mère. Années noires : « La perte de mes parents m’a permis de renaître et de redéfinir de nouvelles orientations dans ma vie. Leur départ rapide a été une forme de cadeau, j’ai pris des chemins de traverse. »

 

La cantine de Serge Gainsbourg

Il part étudier l’hôtellerie dans le canton de Vaud, en Suisse : « Je savais au moins que je ne voulais pas porter de costume, pas d’une vie qu’on passe en réunion, enfermé toute la journée… » Trois ans d’école à Glion, et deux autres années à l’université de Lausanne pour étudier le tourisme.
Retour à Paris. Là, il travaille avec un patron qui lui apprend les ficelles du métier et, en 2002, à 28 ans, il rachète « le Bistrot de Paris » où Serge Gainsbourg avait ses habitudes : « Je n’avais pas l’argent nécessaire, alors je me suis associé avec un ancien financier de Londres. Au bout de six ans, il s’est marié et j’ai fait alors équipe avec mon beau-frère, Dominique Paul. La société est entièrement familiale, indépendante, sans aucun partenaire financier, basée sur nos valeurs ! »

 

Une réputation… et du caractère

Ces valeurs, justement… Pas le goût de l’argent, c’est sûr ; plutôt la qualité et la réputation. En 2007, il rachète « Chez René », en 2010 « Chez Georges », en 2014 « Chez Fred » et, il y a quelques mois, « Chez Savy » : « Je ne suis pas un homme d’affaires, tout a été racheté par coup de cœur. J’aime les vieilles maisons qui ont une âme, je les acquiers pour leur passé historique, culturel ou politique. C’est un acte de résistance, car ces lieux, on ne les refera plus jamais, alors, si je peux éviter qu’ils ne deviennent des magasins de chaussures et dire aux gens toute leur histoire, j’aurai fait quelque chose de bien ! »

 

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Aujourd’hui, quatre-vingts personnes travaillent pour lui dans des lieux magiques, où aiment à se retrouver des esprits aussi éclectiques que Bernard Pivot, Pierre Berger, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Francis Veber ou Woody Allen.

 

Quoi qu’il arrive, je sais que je fais un parcours sans tromper personne !

 

« Chez Savy » accueille chaque jour les journalistes de RTL, « le Bistrot de Paris » est le fief de Gallimard autant que la cantine du Parti socialiste, Alain Finkielkraut et Jean Clair dînent régulièrement « Chez Georges » : « J’ai une clientèle littéraire et politique de premier plan, et accueillir tout ce monde signifie que je ne peux pas embaucher des gens sans caractère. Dans mes équipes, les origines sont multiples et c’est ma fierté. Ils ont des identités différentes, s’engueulent, mais se respectent. Tout peut coexister. »
Ce penchant pour le métissage culturel est ancré en lui à travers sa propre histoire ; sa femme est d’origine libanaise et sa fille de 14 ans, prototype de la petite parisienne, a appris à aimer le Jura en le suivant dans les vignes : « Tout est possible ! Je suis fier de mon aventure entrepreneuriale, elle a un sens, mais je me méfie de moi-même. Dans ce métier, il y a des hauts et des bas et j’ai appris que les plus belles affaires se font en dehors des bilans, elles s’édifient sur la réputation et la qualité des équipes. Quoi qu’il arrive, je sais que je fais un parcours sans tromper personne ! ».

 

Le Jura est un acte de résistance

Alors, l’avenir ? Pour l’instant, Jean-Gabriel de Bueil se contente d’être un patron : « Ma priorité, c’est assurer du travail à mes employés. Entrepreneur est un métier de chien, on bosse comme des ânes, mais je suis formaté comme ça, j’aime en baver ! »

 

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Quelque chose du gamin jurassien est toujours là, il se verrait bien reprendre un petit bout de vigne du côté de Château-Chalon : « Le Jura est une terre de chardonnay comme la Champagne ou la Bourgogne et je suis certain que le vignoble jurassien va exploser dans l’avenir. » Le Jura, c’est là qu’il revient pour recharger les batteries, pour retrouver ses racines terriennes : « Il faut pousser les portes, savoir écouter… »

 

Le Jura, c’est là que je vais quand je n’ai plus d’énergie.

 

En attendant, assis à la petite table où dînait la veille l’académicien Alain Finkielkraut, une tartine de rillettes d’une main et un verre de poulsard de l’autre, le gaillard sourit sous les boiseries patinées : « Peut-être qu’un jour, j’écrirai un livre. Échanger avec Antoine Gallimard, accueillir au même service Élisabeth Lévy et Jean-Christophe Cambadélis, ça ouvre l’esprit. Ces rencontres me nourrissent. Alors comme ma fille n’a pas d’attirance pour les bistrots et que j’ai trois neveux, je me dis qu’avec un peu de chance, il y en aura bien un qui ne fera pas d’études et prendra le relais. Sinon, je me verrais bien dans une petite maison tranquille manger des produits sains dans un environnement authentique. Le Jura est le modèle de ce qui a été et qui n’est plus, accueillant quand on n’est pas tout puissant et riche. C’est un acte de résistance ! »

 

Photos : Numéro 39

 

  • Retrouvez Jean-Gabriel de Bueil dans le magazine Numéro 39 :

Jean-Gabriel de Bueil

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