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François Bernard, le grimpeur sur son voilier

By |2026-05-26T10:54:31+01:0016 juin 2017|Les Jurassiens|

Le Lédonien a gravi les plus hauts sommets du monde et soumis son corps à rude épreuve. Aujourd’hui, « Ben » a soif de partage et l’étanche sur Atka, le voilier en route vers les espaces polaires.

 

 

L’homme assis en face de moi au Café du théâtre de Lons-Le-Saunier a gravi les sept plus hauts sommets de chaque continent, gagné le Pôle Nord, puis le Pôle Sud, en autonomie totale, fait plus de 1 000 sauts en parachute et se réveille à 6 heures pour un footing ou une sortie vélo avant son petit-déjeuner. « Ben », comme tout le monde l’appelle, n’est pas du genre aventurier solitaire. Revenu dans sa ville natale il y a peu, ce Lédonien a toujours aimé les autres, la rencontre et le partage.

Son aventure a commencé à l’âge de 17 ans, en lisant L’Équipe. Il cherchait par tous les moyens à accomplir son rêve : grimper. « Chamonix était mon obsession. »

Un tout petit encadré de l’École militaire de haute montagne scelle son avenir. Au 44e RI, dans un bureau de recrutement « type Union soviétique », un adjudant à moustache tente de l’orienter vers l’artillerie, plus accessible. « J’ai insisté : je veux grimper. Et j’ai coché ce seul choix. » François Bernard réussit les tests physiques et s’adjuge l’une des trente places disponibles. En 1983, au terme d’une formation de seize mois, il intègre le bataillon d’Annecy, puis la section montagne. « Le top ! L’hiver à Samoëns, l’été à Chamonix ». Le jeune sportif touche à son rêve… mais a déjà mille autres idées en tête.

 

En 1993, l’Everest

Trois ans plus tard, il entre au Groupe militaire de haute montagne, dépendant du ministère de la Défense. Cette équipe de huit personnes triées sur le volet incarne l’image et le prestige de la France en matière d’expéditions polaires. C’est aussi « un labo de l’extrême », où les limites sont sans cesse repoussées. C’est là qu’il fait ses premières expéditions et rencontre Éric Gramond, avec qui il fonda plus tard Kaïlash Adventure, un bureau de guides à Chamonix. « Ben est arrivé dans le groupe au moment où je le quittais, raconte Éric. Il était hypermotivé et surdoué. Nous avons gravi l’Everest ensemble en 1993. Il est fiable, serein, très indépendant et a le cœur sur la main ; tout ce qu’on aime en montagne. Quand on est encordé avec Ben, on se sent bien : il a la bonne gestuelle, une excellente capacité physique, mais aussi de la réflexion. Il ne va pas n’importe où et calcule le risque. »

Éric Gramond se souvient de leur arrivée sur le toit du monde, comme si c’était hier. « J’avais planté le drapeau d’un sponsor, Antoine celui du Cantal et François celui du Jura. On avait oublié le drapeau français ! On s’est pris une bonne engueulade… »

Le Lédonien a gravi les plus hauts sommets du monde et soumis son corps à rude épreuve. Aujourd’hui, « Ben » a soif de partage et l’étanche sur Atka, le voilier en route vers les espaces polaires.

Sur Atka, François Bernard emmène des gens de tous horizons parcourir la mer et hiberner dans les mondes polaires.

Dans ce groupe, Ben a connu « onze ans de paradis », durant lesquels son corps a souffert. « Au Pôle Nord, nous étions la première expédition française en autonomie totale. On ingurgitait 6 016 calories par jour pour résister aux 10 heures de marche sous -32 °C de moyenne le premier mois et -25 °C le second mois. Je n’ai perdu qu’1,5 kg. L’armée se basait sur nos rations pour calculer celles des missions humanitaires », raconte Ben. Le groupe s’est prêté à des biopsies musculaires pour la recherche contre les myopathies, des tests psychomoteurs en altitude avant et après les expéditions, des tests au froid, nus, munis de capteurs en plein Pôle Nord. « Après l’Everest, certains d’entre nous avaient perdu 80 % de leurs capacités physiques », assure-t-il.

 

Un majestueux voilier pour transporter des rêves

Ces expériences, il les a partagées avec Antoine Cayrol, un autre aventurier vadrouilleur. « On a fait quinze expéditions ensemble, raconte celui-ci. Pôle Nord, Pôle Sud, Patagonie, etc. C’était mon compagnon de cordée, c’est toujours un grand ami. Tous les 6 octobre, date de notre arrivée au sommet de l’Everest, on s’envoie un SMS. Cette année, j’étais sur un bateau au large du Pacifique ; lui sur le sien quelque part en mer ! Nous avons un goût commun pour l’aventure et les espaces sauvages, mais Ben, d’une grande générosité, met aussi dans chaque projet une notion de partage. L’an prochain, j’irai sur son bateau dans le Grand Nord canadien pour passer un moment durable ensemble. »

Le bateau de François Bernard s’appelle Atka et constitue le projet de toute une (seconde) vie. Amarré à La Rochelle, il s’apprête à repartir au Groenland où il emmènera essentiellement des jeunes. Des tas de projets ont gravité autour du premier périple : un film de Sarah Delbenne, des échanges avec 650 enfants, dont ceux de Trévillers (Haut-Doubs), un blog avec les élèves de Bellefontaine, Prémanon, Morez, etc.

Cet immense voilier, le Jurassien en est fou, comme un gosse. Il a claqué toutes ses économies et multiplié les rendez-vous, jusqu’à un certain ras-le-bol, pour trouver des financements. Il a pu clore le budget l’an dernier grâce à un miraculeux mécène de dernière minute, vraiment tombé à pic.

L’aventurier a des milliers d’envies restant à accomplir. Photographe, il a ses brevets d’État pour le ski, le parapente, le deltaplane et passe actuellement un diplôme anglais pour être capitaine de bateau. Ce gentil pote tord le cou au temps, précédant toujours le futur d’un demi-pas. « Je me reposerai quand je serai mort. » Ben a perdu « plusieurs amis très chers » et déjà « grillé pas mal de jokers ». « Ce serait génial de savoir combien il nous en reste, non ? »

Baptiste, 23 ans, et Léo, 18 ans, suivent le rythme. Papa n’a guère envie que ses fils s’ennuient. « J’ai emmené Baptiste à douze ans au Groenland, Léo à cheval en Mongolie, nous sommes partis aux États-Unis en famille. Je les ai fait skier, voler… »

L’aîné, capitaine de bateau, est actuellement en Antarctique. Léo, menuisier-ébéniste, « a envie de bouger aussi… » Et peut compter sur son père pour l’aider ! 

 

Photo : SDB-Narssaq

Jean-Baptiste Quiclet, l’homme de l’ombre de Bardet

By |2026-05-26T10:55:11+01:0014 juin 2017|Les Jurassiens|

Jean-Baptiste Quiclet, directeur de la performance de l’équipe cycliste professionnelle AG2R La Mondiale est l’un des hommes de confiance de Romain Bardet.  À 32 ans, il possède un parcours singulier. Du massif du Jura jusqu’au podium du Tour de France, retour sur une trajectoire atypique.

 

2016. Huit gaillards qui ne font qu’un. Soudés comme lors de Ces trois dernières semaines. Pour rien au monde ils n’auraient voulu louper ce moment. Face à eux, leur chef de file, leur « pote » qui savoure un instant d’éternité, une deuxième place au Tour de France. En bas de l’estrade, on s’enlace. Les façades se craquellent, les larmes s’échappent. En haut, la solennité de l’instant sur la plus belle avenue du monde, les Champs Élysées. Romain Bardet est installé à la droite de Chris Froome, épilogue d’une Grande Boucle qui a basculé 48 heures plus tôt sur la route de Saint-Gervais, où le longiligne Auvergnat a remporté l’étape, inscrivant son nom dans la liste des grands de la planète vélo.

Les caméras du monde sont braquées sur le podium de cette 104e édition de la plus grande course cycliste du monde. Bardet, perdu dans ses songes, aperçoit un peu à contretemps ses compagnons de route. La cérémonie se termine. Peu importe le protocole, Romain Bardet rejoint ses coéquipiers. Et tombe dans les bras d’un homme : Jean-Baptiste Quiclet. Le Jurassien de 32 ans est l’entraîneur du leader français. Alors que certains de ses confrères revendiquent plus de deux décennies d’expérience, lui a réussi le pari un peu fou de gravir les échelons du cyclisme mondial en trois saisons. Il est aujourd’hui le directeur de la performance de l’équipe cycliste professionnelle AG2R La Mondiale.

 

Le déclic à Métabief

L’homme possède le parcours classique d’un passionné de vélo. Originaire de Voiteur, il débute sous les couleurs de Bletterans, « avec un personnage illustre du coin, Roger Chevallier ». Le Franc-Comtois pur souche est fils d’un couple originaire de Haute-Saône : « Je ne suis pas issu d’une famille de sportifs. Il y a bien mon oncle, Gilles Nachin, originaire de Vesoul, qui a été un bon amateur sur la route et l’un des initiateurs du VTT en France. C’est lui m’a donné la passion du vélo. »

Le déclic se produit en 1993, lorsque la station de Métabief accueille le quatrième championnat du monde de l’histoire du VTT. Le garçon alors âgé de huit ans est sur le bord du parcours pour encourager un tonton qui, à ses yeux, a tout du héros. L’histoire est en marche. Il rejoint Jura Cyclisme comme compétiteur, mais se dirige assez vite vers le coaching.

Paradoxalement, l’homme qui travaille aujourd’hui avec le meilleur professionnel tricolore, Romain Bardet, connu pour être un des coureurs les plus méticuleux du peloton, est à ce moment-là bien loin d’avoir intégré tous les paramètres liés à la performance : « à 20 ans, je n’avais pas forcément conscience de tout ce que l’on pouvait mettre en place pour être compétitif. J’ai découvert cela en première année de faculté. »

Rapidement, une première rencontre va se révéler déterminante pour la suite de sa carrière : Yvan Clolus. Cet autre Jurassien expatrié à Ornans, dans le Doubs, le convie dès 2005 à un stage avec l’équipe de France juniors de cross-country. « Cette expérience m’a donné le goût de l’encadrement et je me suis investi avec lui. J’ai ensuite été sollicité sur les groupes route. » Pour son aîné, « J.-B. est un formateur. Il a su s’imposer par ses connaissances et son expertise. Dans le monde dans lequel il évolue, si tu n’as pas été professionnel, on a tendance à ne pas te prendre au sérieux. Lui n’a pas fait douze fois le Tour de France, mais on s’en moque un peu, il a réussi à se faire une place… »

Aux côtés d’Yvan Clolus, le Jurassien travaille pour le Comité régional de Franche-Comté, puis intègre l’encadrement du nouveau pôle France, situé à Besançon. Mais c’est en 2009 que sa carrière prend un nouveau tournant. Sur les conseils de Bernard Bourreau, ancien sélectionneur national, Jean-Baptiste Quiclet rencontre Stéphane Heulot. Ce dernier, champion de France en 1996, cherche un entraîneur pour son groupe professionnel, l’équipe Besson Chaussures. 

 

Parmi les grands

Pour le Franc-comtois, c’est le début d’une nouvelle vie. Adieu le massif du Jura, direction l’Ouest de la France, où il restera quatre ans. Avec lui, il embarque les siens en Bretagne pour se retrouver au plus près du service course de son nouvel employeur : « J’avais l’ambition de travailler chez les professionnels, c’est là qu’il y a le plus de moyens. Ce projet partait de zéro, il y avait tout à faire », raconte-t-il.

L’équipe participe à trois Tour de France entre 2011 et 2013, avant de disparaître. Entre-temps, elle était devenue Saur-Sojasun, puis Sojasun.

De cette expérience, Jean-Baptiste Quiclet garde une vraie reconnaissance, celle de la première chance : « J’ai fait mes classes. Il y avait un échange mutuel enrichissant… »

Si l’homme a désormais la tête dans l’univers professionnel, il garde les pieds solidement ancrés sur son Jura natal. « Il reste un mec simple qui n’a pas vraiment pour habitude d’oublier qui il est et d’où il vient », souffle Yvan Clolus, qui porte un regard bienveillant sur son ancien élève.

Jean-Baptiste Quiclet, directeur de la performance de l’équipe cycliste professionnelle AG2R La Mondiale est l’un des hommes de confiance de Romain Bardet.  À 32 ans, il possède un parcours singulier. Du massif du Jura jusqu’au podium du Tour de France, retour sur une trajectoire atypique.

Romain Bardet et Jean-Baptiste Quiclet.

Fin 2012, Alexis Vuillermoz [lire Numéro 39 n° 1] envisage de changer définitivement de vie. Le garçon de Chevry, près de Saint-Claude, médaillé mondial en VTT chez les moins de 23 ans, vient de louper sa qualification pour les Jeux olympiques de Londres. Et pour couronner le tout, il doit chercher un nouvel employeur. Ce passionné de finance envisage sérieusement sa reconversion professionnelle dans l’univers bancaire. Mais Jean-Baptiste Quiclet qui l’a vu débuter au club du Plateau du Lizon, n’a pas perdu le garçon de vue. Sans être réellement proche du Sanclaudien, il tente un pari : « Alexis n’avait pas vraiment de référence sur la route et, dans sa situation, il avait même un peu arrêté de s’entraîner. J’ai convaincu Heulot de le prendre à l’essai en stage. » Quelques mois plus tard, sous les couleurs de Sojasun, Alexis Vuillermoz court le Tour de France en 2013, la 100e édition : « Il se faisait remarquer avec des échappées », rappelle Yvan Clolus qui entraîne le garçon depuis 2005. Quatre années après ce pari, le jeune homme est aujourd’hui l’un des cadres de l’équipe AG2R La Mondiale et a remporté une étape du Tour en 2015. 

Après six victoires chez les professionnels, Alexis Vuillermoz est considéré comme l’un des meilleurs puncheurs. Il n’a pas oublié le précieux coup de main : « Si je suis là aujourd’hui, c’est clairement grâce à Jean-Baptiste. C’est lui qui, en 2012, s’est engagé personnellement pour que l’on me donne ma chance. Aujourd’hui, je lui fais une confiance absolue. Cela fait près de quinze ans que l’on se suit et je sais ce que je lui dois. »

 

La rencontre avec Bardet

Tous deux font donc face à l’arrêt de Sojasun fin 2013. Pour l’entraîneur, les choses sont compliquées. Les différents contacts avec les équipes cyclistes françaises n’aboutissent pas. Il va jusqu’à envisager une nouvelle orientation professionnelle : « Je pensais passer des concours pour devenir cadre fédéral. » Alors que les cyclistes ont déjà repris le chemin de l’entraînement, une porte finit toutefois par s’entrouvrir en plein hiver : « En décembre, les dirigeants d’AG2R La Mondiale m’ont invité sur un stage. Ils m’ont gardé, mais j’avais six mois pour faire mes preuves. »

C’est à cette période qu’il fait la connaissance de Romain Bardet. L’Auvergnat vient de boucler sa deuxième saison professionnelle et compte déjà une victoire au classement général au Tour de l’Ain et une quinzième place au Tour de France pour sa première participation. Bref, le coureur est plus que prometteur ! « Personnellement, je ne le connaissais pas en arrivant dans l’équipe. Le deuxième jour avec l’équipe, je le vois débarquer dans ma chambre. Il m’a posé tout un tas de questions. Il avait besoin d’échanger sur pas mal de points concernant l’entraînement. Depuis, on a tissé un lien et une confiance mutuelle. »

 

En dehors de la mêlée

Le binôme semble sur les rails. Là encore, tout va très vite. Pour le groupe français, la saison 2014 est à marquer d’une pierre blanche avec la victoire par équipes au Tour d’Italie, puis au Tour de France. En juillet, sur les Champs Élysées, Jean-Christophe Péraud finit deuxième du classement général, Romain Bardet sixième. L’équipe AG2R La Mondiale entre dans une nouvelle dimension : « Mais sincèrement, entre mon arrivée et cette saison 2014, il n’y a pas de cause à effet. » Peut-être, mais en l’espace de quatre années, Jean-Baptiste Quiclet révolutionne l’équipe. Trois entraîneurs supplémentaires arrivent sous sa direction, avec chacun des compétences différentes : « J.-B. a besoin de s’entourer de personnes qu’il connaît et en qui il pourra avoir confiance », souffle Yvan Clolus. L’été dernier, au moment où Bardet et les siens enflamment les routes, il n’est d’ailleurs pas physiquement présent sur la Grande Boucle. « Je n’ai pas forcément vocation à être présent en permanence sur le terrain, justifie-t-il. J’ai besoin d’avoir un recul sur les choses qui permet d’affiner mon observation. Pris dans l’évènement, on n’a pas les images et les infos de ce qui peut se passer. En prenant du recul, on voit parfois mieux les choses… »

Malgré un emploi du temps dévoré par 150 jours de déplacement annuel, Jean-Baptiste Quiclet trouve encore les ressources pour s’engager dans la vie de la commune de Marchaux, dans le Doubs, où il réside. Une épreuve de première catégorie (plus haute division amateur) et un trail mis en place par le Team organisation Marchaux qu’il préside viennent ponctuer la vie de ce village proche de Besançon : « Je reste un passionné avant tout, il faut garder les pieds sur terre par rapport à la base du sport et être conscient des difficultés. » La gestion de ces deux rendez-vous s’organise bien souvent à distance. Comme en cette fin mai où il termine deux semaines de préparation sur les hauteurs de la Sierra Nevada, aux États-Unis. 

Le Tour de France est déjà dans toutes les têtes. En juillet, Romain Bardet sera forcément attendu. Chacun de ses gestes sera observé, analysé, commenté. Le 8 juillet, lorsque les cyclistes s’affronteront entre Dole et les Rousses, ce sera forcément un moment particulier pour son homme de confiance. « Je vais peut-être venir avec mes enfants, c’est important de vivre cette journée avec eux », glisse le père de famille dont la compagne est originaire du Haut-Jura.

Jean-Baptiste Quiclet sera ému, mais passion et humilité ne le quitteront pas. Ces valeurs font de lui un homme simple ; ce sont elles qui le mèneront au sommet. 

 

(suite…)

Traversée du Groenland 80 ans après Paul-Emile Victor

By |2026-05-26T08:07:13+01:0014 juin 2017|Les grands récits|

Les trois copains ont mis les pas dans ceux de Paul-Émile Victor, célébré dans le nouvel Espace des mondes polaires de Prémanon. Ils viennent d’effectuer une traversée hivernale du Groenland d’Est en Ouest. 32 jours de souffrance extrême, de franches rigolades, de douces engueulades et d’amitié. La vie en somme…

 

Ils ont ri comme des fous, pleuré comme des enfants, marché comme des bêtes. Et ils ne savent toujours pas pourquoi ils ont fait ça ! Sans doute pour plonger au cœur d’eux-mêmes… Les voilà revenus les trois copains aventuriers, d’un périple de près de 600 kilomètres entre Kangerlussuaq et un peu avant Isortoq. Parvenus à 60 kilomètres du point d’arrivée initial, ils ont marché et skié 8 heures par jour pendant trente-deux jours sous un froid tenace et des conditions météorologiques catastrophiques. Une tempête les a cloués sur place, obligeant Jean-Francois Fillod, le Haut-Jurassien de la troupe, Jack Champagne et François Deroubaix à rester trois jours sous la tente, puis de nouveau deux fois une journée. Ah que ces heures d’attente étaient longues !

Ce voyage au cœur du Groenland, ils en rêvaient depuis de longues années. Après plusieurs raids en Islande et en Suède, Jeff Fillod avait déjà partagé l’ascension du Spitzberg avec ses deux amis en 2015. Cette fois, c’est un défi encore plus grand qui les attendait : marcher, quatre-vingts ans après, sur les traces de leur illustre ancêtre, Paul-Émile Victor.

Les trois copains ont mis les pas dans ceux de Paul-Émile Victor, célébré dans le nouvel Espace des mondes polaires de Prémanon. Ils viennent d'effectuer une traversée hivernale du Groenland d’Est en Ouest. 32 jours de souffrance extrême, de franches rigolades, de douces engueulades et d’amitié. La vie en somme…

Sur place, ils ont dû se rendre à l’évidence : une quinzaine d’expéditions ont lieu cette année sur la calotte glaciaire, dont la moitié composée de Norvégiens qui ne connaissent pour beaucoup même pas le nom du premier homme à les avoir précédés.

Peu importe, l’aventure est belle et quelques jours avant de partir, Jean-François Fillod n’a qu’une hâte : lâcher les chiens comme on dit ! Après ces longs mois de préparatifs, les amis brûlent d’impatience de se frotter à la bête. Et ils ne sont pas déçus. « On a tout de même bien ramassé au début du périple ! Nous avons mis trois jours pour monter sur la calotte, tentant de se frayer un chemin dans la glace, à skis puis avec les crampons. Pour être franc, nous n’avions pas pris la pleine mesure de la difficulté », reconnaît le Franc-comtois deux jours après son retour, assis sur le confortable canapé de son gîte « La vie neuve » aux Molunes.

 

Un blanc immense, sans relief ni odeur

Autour d’un café, il nous plonge dans ce voyage extraordinaire : « Vous marchez huit heures par jour dans un paysage qui ne change jamais. Comme au centre d’un grand cercle blanc, où que vous alliez, vous avez l’impression que le sol monte légèrement. Sans relief, j’étais sans repère et j’avais parfois des haut-le-cœur. Les écarts de température sont colossaux passant de – 38,1 °C au plus froid à +15 °C à notre arrivée sur le front de mer. Pour lutter contre cela, il fallait rester en action permanente : toujours agir, jamais subir. Sinon le froid vous prend ! Au début, j’étais constamment dans le rouge physiquement, de sorte que mon mental ne pouvait pas s’évader. Avec cent kilos de matériel à traîner et les vents permanents, parfois catabatiques (piterak en inuit), nous parlions très peu pendant la journée. Le soir, au bivouac, on s’interrogeait : « Alors, t’es parti toi aujourd’hui ? » Quand les moments d’évasion arrivent, ils ont beau durer deux heures, on a l’impression que cinq minutes se sont écoulées ! »

Les trois copains ont mis les pas dans ceux de Paul-Émile Victor, célébré dans le nouvel Espace des mondes polaires de Prémanon. Ils viennent d'effectuer une traversée hivernale du Groenland d’Est en Ouest. 32 jours de souffrance extrême, de franches rigolades, de douces engueulades et d’amitié. La vie en somme…

Les trois copains ont visité Dye-2désertée en 1988, où tout est resté en l’état : les bouteilles vides (et pleines) sont encore sur la table, les magazines, le plateau de self entier et même un jambon !

Inconscient du temps dans une atmosphère dénuée d’odeur, sans aucun repère visuel, sous un froid délirant et un vent cinglant, l’homme est dépourvu. Le soir, sous une tente de vingt mètres carrés qu’ils prenaient soin d’installer en creusant, avec leurs dernières forces, la neige glacée à la pelle, les trois copains mangeaient essentiellement des rations lyophilisées au rythme de 4 500 calories par jour. « Nous avons mis dix jours à atteindre cette quantité, c’est vraiment énorme pour un estomac ordinaire… En rentrant, je ne rêvais que de salades, de fruits et de légumes ! », raconte Jeff, grand gaillard qui a pourtant fondu durant la traversée, passant d’un visage rond à des traits beaucoup plus fins au retour.

Sous la tente, après le repas, les copains discutent, piquent des fous rires et lisent, engoncés dans leurs sacs de couchage. « Jack et François ont dévoré trois livres durant la traversée, moi un seul ! » Les caractères eux aussi s’affirment. Poussés au plus profond de leur être, les hommes se découvrent tels qu’ils ne se connaissaient pas encore.

Les trois copains ont mis les pas dans ceux de Paul-Émile Victor, célébré dans le nouvel Espace des mondes polaires de Prémanon. Ils viennent d'effectuer une traversée hivernale du Groenland d’Est en Ouest. 32 jours de souffrance extrême, de franches rigolades, de douces engueulades et d’amitié. La vie en somme…

Poussés à rude épreuve, les corps des aventuriers ont enduré 8 heures de marche par jour, bravant un vent terrible et des températures allant jusqu’à – 38°C.

François, infirmier urgentiste de 33 ans et sous-officier de l’école militaire de haute montagne, habituellement taiseux, s’est avéré être un grand bavard ! Jack, médecin, a retiré quelque chose de très positif de cette aventure et s’est senti très à l’aise dans ce milieu hostile, vivant là un « pèlerinage à la rencontre de soi ».

 

L’amitié, arme sacrée du Grand Nord

Cette « traversée de l’Atlantique » s’est faite entre amis, riant de leurs plaisanteries « pas toujours très fines ! », supportant parfois mal la promiscuité, mais se soutenant comme des frères. « Après Dye-2, on marchait et j’ai dit à Jack “Je vais craquer”. François était devant nous, il est revenu sur ses pas, a tout de suite compris et, sans hésiter une seconde, il a décrété : “Allez, on plante la tente”. Il n’était que 14 heures. Habituellement, on bivouaquait beaucoup plus tard… » Cette solidarité, base de leur projet, n’a jamais été ébranlée. « L’important, c’était d’être ensemble », résume simplement l’aventurier. La « fête » des anniversaires qu’ils ont vécue le 22 avril, pour les 50 ans de Jeff et les 34 ans de Jack, était à l’image de ce bonheur simple : des bonbons Haribo, une grosse bougie, un chant joyeux entonné par surprise… « C’était génial », souffle le Jurassien, tout sourire.

Les trois copains ont mis les pas dans ceux de Paul-Émile Victor, célébré dans le nouvel Espace des mondes polaires de Prémanon. Ils viennent d'effectuer une traversée hivernale du Groenland d’Est en Ouest. 32 jours de souffrance extrême, de franches rigolades, de douces engueulades et d’amitié. La vie en somme…

Après une bonne nuit de sommeil, il faut pelleter pour dégager la tente.

La tempête a fait prendre du retard aux trois explorateurs, qui décident, à quelques jours de la fin du périple, de prévoir un plan de secours. Ils demandent à leur compère Jacques Carrandié, en base arrière, de leur organiser un point de rencontre à 100 kilomètres de l’arrivée pour s’éviter une pression négative. Cette décision les libère tellement qu’ils n’auront pas besoin de cette option et Jacques organise un second point de rencontre où un hélicoptère les attend à 60 kilomètres d’Isortoq. « On a voulu reculer encore l’échéance, mais Jacques [Carrandié] craignait que l’hélico finisse par nous lâcher ! Au bout du compte, ce n’était pas plus mal : on a su après que le glacier d’Isortoq était ouvert et dangereux, la banquise n’étant pas suffisamment gelée. Les ours, du fait du réchauffement climatique, sont bien plus nombreux à Isortoq et nous avions finalement décidé de partir sans fusil… »

 

Le peuple Inuit

En escale à Tassilak (le nouveau nom d’Ammassalik) avant de repartir en liaison régulière pour Tulussuk puis Reykjavik, les trois hommes ont pu faire connaissance brièvement avec le peuple Inuit. Un peuple « fragile » sur lequel l’alcool a fait des ravages, mais chez qui « une réelle prise de conscience du problème » commence à poindre.

Nos trois acolytes repartiront-ils ensemble pour d’autres aventures ? « Oui, mais pas maintenant ! », assure Jean-François Fillod qui doit d’abord emmener la nièce de Jacques Carrandié, 12 ans, faire ses premiers pas à Kiilopaa, en Laponie finlandaise… « Nous avons aussi envie de créer une bourse pour aider les jeunes à monter leurs projets. Je veux qu’ils sachent que les aventures peuvent se vivre ici ou là-bas, qu’il n’y en a pas que dans les livres et que c’est à la portée de tous ! » 

 

(suite…)

Le nouveau Numéro 39 est arrivé

By |2019-06-12T10:12:36+01:0013 juin 2017|News|

Oui, nous avons fait de belles rencontres. Dans l’année qui vient de s’écouler, nous en avons provoquées quelques-unes, comme en ont l’habitude les journalistes ; les autres, en définitive majoritaires, sont venues à nous. Un général cinq étoiles qui a été patron du GIGN et directeur de la Gendarmerie nationale, un cuisinier qui officie dans l’un des palais de la République, un entraîneur de coureur cycliste — pas n’importe lequel, le meilleur que compte aujourd’hui la France —, un antiquaire également reconnu par ses pairs comme l’une des références mondiales de sa spécialité, un transformateur de cacao qui régale les gourmands jusqu’à l’autre bout de la planète… La liste est longue. Il y a aussi Jean-François Charnier à qui l’on a confié les collections d’œuvres du futur Louvre Abu Dhabi, aux Émirats Arabes Unis. C’est à lui que revient d’imaginer ce que doit être un musée du XXIe siècle.
Tous ont un point commun. Ils sont Jurassiens. De naissance ou de filiation. Cette terre d’où ils sont originaires, de laquelle ils se réclament, ils l’ont quittée, comme si, pour s’accomplir, il leur avait fallu s’éloigner de la demeure familiale. Mais ils ne sont pas partis les poches vides, ils ont emporté avec eux des valeurs qui ont été des balises précieuses au moment où ils ont eu à faire des choix. Leurs parcours extraordinaires se sont bâtis sur cet héritage. « Nul ne guérit de son enfance », chantait Ferrat.
Le Jura qui les a nourris est un Jura des champs. Tous ont poussé dans les campagnes, tous ont planté leurs racines dans les villages qui dessinent la géographie de ce département de l’Est de la France.
Cette ruralité de leurs origines n’est pas le fruit du hasard. Elle témoigne d’une réalité dont on a cru, sans doute à tort, qu’elle constituait un handicap. Combien de fois n’a-t-on pas entendu qu’il manquait à ce territoire une grande ville, une agglomération capable de rivaliser avec Bordeaux, Grenoble ou encore Strasbourg, un phare citadin suffisamment élevé et puissant pour éclairer l’océan paysan qui l’entoure. Ceux qui regrettaient cette indéniable et fatale absence sous-entendaient qu’aucune graine de champions ne pouvait sortir de cette terre.
Comme si les belles plantes ne poussaient que dans le béton.
« Avec le Jura, c’est peut-être la première fois où je me suis dit : c’est rural et c’est beau, c’est élégant. […] S’il existe une quintessence de la France, elle est là », nous confie le grand photographe et documentariste Raymond Depardon.
La fidélité et le respect ont fait le reste. Fidélité à une histoire qui s’est écrite à force de travail et de luttes contre un environnement longtemps resté hostile. Respect de ce que l’on est au plus profond de soi, quitte à bousculer les idées reçues, les convenances, les autorités, l’évidence. Les mots de l’écrivain Pierric Bailly, qui rejoint l’équipe de Numéro 39, en sont une belle illustration.
Les vies de Denis Trossat, figure emblématique du ballon rond, nous délivrent un dernier message. Non, il n’est pas obligatoire de s’exiler pour réussir son ascension de l’Olympe. L’ancien trésorier de la puissante fédération française de football pourrait vous le dire. Ce n’est pas l’air que l’on respire qui est le plus important. En tout cas, il ne fait pas tout. En vérité, les plus belles destinées naissent de ce drôle de mariage entre les rêves les plus fous que l’on a dans la tête et ce calcaire caractéristique du Jura qui porte nos carcasses. On ne s’élève que sur du solide.

Denis Favier, général 5 étoiles et Jurassien

By |2026-05-26T10:55:35+01:0013 juin 2017|Les Jurassiens|

Patron à deux reprises du GIGN, directeur général de la gendarmerie, il a été de tous les coups durs depuis près de trente ans. Mais c’est dans le Jura que Denis Favier a puisé les valeurs qui ont guidé sa prestigieuse carrière.

 

Impressionnant… Par la force du regard, par la prestance, par le timbre de Sa voix, par cette impression de force et de calme entremêlés. Rencontrer Denis Favier, c’est poser le pied sur une autre planète, avoir la certitude que tout est simple et maîtrisé, dans un environnement empreint de doutes et d’incertitudes.

Il y a 58 ans, naissait à Lons-le-Saunier, un petit Favier que sa mère Suzanne et son père Gérard appelèrent Denis. C’était un pur produit jurassien, de ce Jura rural et dur à la tâche. Dans son arbre généalogique, on croise des grands-parents paternels qui exploitent une ferme dans la région de Cousance, et du côté maternel, également des agriculteurs dans le secteur d’Orgelet. Pourquoi s’attacher à ces détails ? Parce qu’ils ont façonné la personnalité du gamin qui va passer une partie de son enfance dans la ville-préfecture, subjugué par son père militaire : « Quand je suis né, mon père était en Algérie… J’étais enfant et je voulais déjà être soldat, je n’ai jamais rien voulu d’autre. »

Patron à deux reprises du GIGN, directeur général de la gendarmerie, il a été de tous les coups durs depuis près de trente ans. Mais c’est dans le Jura que Denis Favier a puisé les valeurs qui ont guidé sa prestigieuse carrière.

Briefing du GIGN quelques heures avant l’assaut contre les frères Kouachi auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo à Dammartin-en-Goële, en janvier 2015.

De ces années-là, Claude Mathieu, de Pannessières, ami proche, en dit un peu plus : « Le papa de Denis était militaire dans l’armée de terre, il a été blessé en Indochine, en Algérie. Il a été décoré de la Légion d’Honneur au feu. C’est lui qui l’a orienté vers la gendarmerie. Il est mort en 1983 en faisant du ski dans le Risoux quelques semaines avant que Denis épouse sa femme Sylvie qui a des attaches à Prémanon. »

Un héritage qui vous suit toute une vie. Mais Denis Favier n’est que pudeur, il n’étale pas ses émotions. Quelques mots seulement pour se souvenir que son paternel l’emmenait chez ses grands-parents à Merlia ou qu’il aimait retrouver la maison familiale de Pannessières. « Je faisais les foins à Saint-Christophe. Tous ces lieux ont marqué mon enfance. Par la suite, ma famille s’est orientée vers le Haut-Jura et ce sont d’autres endroits que j’ai appris à aimer : les forêts du Risoux et du Massacre, le Pic de l’Aigle, le lac de Bonlieu. Il existe une magie profonde du Jura. Quand on monte jusqu’à la Dôle et qu’on découvre les Alpes, on se dit que ces lieux n’ont pas bougé depuis des millénaires. Certains peuvent ne pas y être réceptifs, c’est un sentiment qu’on ne peut pas imposer. Moi, j’ai un attachement profond à la terre, aux hommes qui l’habitent. Ce sont mes racines rurales qui m’ont donné un peu de bon sens et la capacité de relativiser. »

 

Le GIGN à deux reprises

Cursus scolaire au gré des affectations de son père jusqu’en 1975, l’élève Denis Favier intègre ensuite le lycée militaire d’Autun, puis celui d’Aix-en-Provence. Ses résultats sont si bons qu’il rejoint l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, entre 1981 et 1983. Pour ceux qui l’ignorent, Saint-Cyr est l’antichambre d’une carrière militaire de haut vol. Le Jurassien choisit la gendarmerie plutôt que l’armée de terre. « Je suis très attaché aux territoires. J’ai besoin du service rendu aux citoyens et j’aime l’opérationnel. Je n’ai jamais regretté mon choix ! J’ai profondément aimé la gendarmerie, l’engagement et le désintéressement des femmes et des hommes qui y servent. »

Voilà qui est dit… Le jeune officier fait ses premiers pas dans la Gendarmerie mobile, à Baccarat, au pied des Vosges. Pendant quatre ans, il multiplie les séjours outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie. Ensuite s’enchaînent des responsabilités en Bretagne, puis dans les Pyrénées, de 1988 à 1992. Le lot commun d’un gendarme de métier… jusqu’à ce que son destin prenne un tour bien particulier. Il rejoint le Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) pour en prendre le commandement [lire par ailleurs].

En 1997, nouvelle orientation : Denis Favier décide de faire l’École de Guerre, le plus haut établissement de formation des officiers supérieurs des Armées françaises, de la Gendarmerie nationale et des services de la Défense, installé dans les locaux de l’École militaire à Paris. Un temps de sélection pour les militaires qui souhaitent accéder à des fonctions encore plus importantes. Le Jurassien enchaîne avec un séjour de deux ans dans l’administration centrale, avant d’être nommé commandant de la gendarmerie de Haute-Savoie, puis de réintégrer l’administration : « Cette alternance est un principe de base dans la gendarmerie pour que les responsables connaissent les deux volets du métier. »

2007, c’est le retour dans l’unité d’élite de la Gendarmerie nationale qui doit, de nouveau, être réformée pour répondre aux nouvelles formes du terrorisme et du grand banditisme.

 

100 000 gendarmes sous ses ordres

En 2011, Denis Favier prend pour un an la responsabilité de la gendarmerie d’Ile de France. Un poste difficile, un de plus. La vie de ce Comtois hors du commun n’est décidément pas un long fleuve tranquille. En 2012, c’est le Premier ministre Manuel Valls qui fait appel à lui pour être son conseiller gendarmerie : « C’était un challenge intéressant avec une équipe sympathique. La gendarmerie a pu apporter sa voix et être entendue. »

Patron à deux reprises du GIGN, directeur général de la gendarmerie, il a été de tous les coups durs depuis près de trente ans. Mais c’est dans le Jura que Denis Favier a puisé les valeurs qui ont guidé sa prestigieuse carrière.

Patron à deux reprises du GIGN, directeur général de la gendarmerie, il a été de tous les coups durs depuis près de trente ans. Mais c’est dans le Jura que Denis Favier a puisé les valeurs qui ont guidé sa prestigieuse carrière.

Un an plus tard, en 2013, il devient directeur général de la gendarmerie française, il a autorité directe sur 100 000 gendarmes et 20 000 réservistes. C’est son dernier poste. Trois ans et demi après, Denis Favier décide de quitter la gendarmerie. Volontairement. « J’avais fait mon temps, trente-cinq ans au service de l’État. Que ceux qui disent que j’ai pantouflé viennent me voir… » Voilà le Jurassien de caractère qui ressurgit : « Après avoir porté des réformes lourdes et connu pas mal d’épreuves, j’ai voulu assurer ma succession pour que tout se passe au mieux. J’aurais pu rester plus longtemps sans véritable risque, mais il faut savoir partir. La gendarmerie avait besoin de sang neuf. »

Patron à deux reprises du GIGN, directeur général de la gendarmerie, il a été de tous les coups durs depuis près de trente ans. Mais c’est dans le Jura que Denis Favier a puisé les valeurs qui ont guidé sa prestigieuse carrière.

Honneurs au drapeau par le général Favier.

Durant toutes ces années, le militaire ne s’est jamais pris pour un stratège. « Mon métier, ce sont les opérations, confie-t-il. Nous nous sommes engagés massivement dans l’affaire des frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre le journal Charlie Hebdo, qui a eu lieu à Paris le 7 janvier 2015 et a entraîné la mort de douze personnes. Dans le crash du vol 9 525 de Germanwings, il y a deux ans sur le territoire de la commune de Prads-Haute-Bléone, à la suite d’un acte volontaire du copilote, on a identifié toutes les victimes en quinze jours. J’ai tourné la page avec un pincement au cœur. » Revenir un jour ? « Ce n’est pas possible, il ne faut pas d’aller-retour, sinon on est une girouette ! »

 

Une nouvelle vie

Denis Favier a rejoint un grand groupe privé dont il a en charge la sécurité. Dans son bureau du 42e étage d’une belle tour de verre du quartier de La Défense à Paris, pas d’images du passé. Pas de nostalgie. L’homme vit l’instant présent : « Je ne peux pas concevoir d’arrêter, j’ai assez de travail pour encore dix ans ! »

De sa carrière, lui reste un titre : général cinq étoiles, ce n’est pas rien ! C’est même énorme pour le petit gars de Lons, par ailleurs grand officier de la Légion d’honneur. Mais son humilité jurassienne n’est jamais très loin. Son humilité et une certaine forme d’humour : « Général d’armée cinq étoiles, c’est le rang de tous les chefs d’État-Major. Au-dessus, il n’y a que maréchal, mais c’est une distinction ! »

Patron à deux reprises du GIGN, directeur général de la gendarmerie, il a été de tous les coups durs depuis près de trente ans. Mais c’est dans le Jura que Denis Favier a puisé les valeurs qui ont guidé sa prestigieuse carrière.

Denis Favier a rejoint un grand groupe privé dont il a en charge la sécurité.

Alors, ce regard intense qui vous traverse semble soudain vous quitter pour se porter quelque part sur les eaux jurassiennes qu’il aime tant : « Les lacs, c’est la liberté, se baigner au cours d’une promenade… J’aime Chalain et mes parents se sont mariés à la chartreuse de Vaucluse, aujourd’hui enfouie au fond du lac de Vouglans. Qu’y a-t-il de plus beau que la vallée de la Valouse avec ses petits villages qui émergent dans la brume d’un matin d’été ? »

Qui a dit que derrière un général ne pouvait pas se cacher un contemplatif ? 

 

(suite…)

Patrice Chapon, transformateur de cacao

By |2026-05-26T10:56:12+01:0013 juin 2017|Les Jurassiens|

Lédonien d’origine, cet autodidacte au regard bleu est, à 58 ans, l’un des chocolatiers les plus prisés de sa génération. Quatre boutiques à Paris, d’autres à Dubaï ou Tokyo,  une chocolaterie à Chelles rayonnent sur le chocolat mondial.

 

Un bâtiment dans la zone d’activité de Chelles, petite ville de banlieue à 30 km de Paris. Le quartier est calme, la chocolaterie Chapon ne se distingue pas des autres bâtiments et, pourtant, c’est dans ses locaux que se fabrique, à l’abri des regards indiscrets, l’un des meilleurs chocolats du monde. Aux manettes, depuis 2007, Patrice Chapon. L’homme se fait plaisir. Non seulement il ramène les meilleurs cacaos des différents continents, mais, de surcroît, il s’amuse comme un fou dans son musée miniature, sorte de bric-à-brac improbable, mélange hétéroclite de tout ce que le monde du chocolat compte d’originalités. On trouve même des chocolats Pelen de Lons-le-Saunier ! Normal, Patrice Chapon est Jurassien d’origine.

 

Une reconnaissance mondiale

Aujourd’hui, la marque aux Trois gosses – c’est l’emblème qu’il a choisie pour sa maison – est une référence… et une marque déposée. Trois boutiques à son nom à Paris, une à Neuilly, une cinquième à Chelles, une à Dubaï, une à Tokyo… et des titres à la pelle : quatorze titres de meilleur chocolatier au concours national de la confiserie ; meilleur chocolatier de Paris en 2005 ; meilleur chocolatier du salon du chocolat en 2007… Patrice Chapon fait même, l’an dernier, son entrée dans le cercle très fermé des douze meilleurs chocolatiers de France et des sept Français à fabriquer eux-mêmes leur chocolat. De quoi donner le tournis.

Comment expliquer ce succès ? Par l’envie, d’abord. Par le travail, ensuite. Cet homme de 58 ans, regard bleu, visage de baroudeur-séducteur, est un éternel créateur. Mieux, un inventeur. Dès 2001, il lance la première boutique « made in chocolat », un magasin qui propose une palette de tablettes invraisemblable. Les clients goûtent le chocolat chaud, fondu ou en morceaux. Il crée également le « chocolat Monsieur », avec des morceaux de chocolat chaud et invente le concept de « bar à mousses » au chocolat. Quand on lui demande pourquoi un bar à mousses, il rigole : « Je voulais une identité, la mousse en a été une ! »

Ces créations ne sont, en fait, qu’une suite logique à son travail : « Ma mission, c’est d’être un vrai artisan, c’est-à-dire celui qui travaille le produit du début à la fin », résume-t-il.

Lédonien d’origine, cet autodidacte au regard bleu est, à 58 ans, l’un des chocolatiers les plus prisés de sa génération. Quatre boutiques à Paris, d'autres à Dubaï ou Tokyo,  une chocolaterie à Chelles rayonnent sur le chocolat mondial.

Lédonien d’origine, cet autodidacte au regard bleu est, à 58 ans, l’un des chocolatiers les plus prisés de sa génération. Quatre boutiques à Paris, d'autres à Dubaï ou Tokyo,  une chocolaterie à Chelles rayonnent sur le chocolat mondial.

En trente ans, Patrice Chapon, le chocolatier autodidacte, s’est fait une réputation internationale.

Patrice Chapon est un véritable autodidacte et c’est sans doute ce qui a toujours fait sa force. C’est en tout cas l’avis d’un autre chocolatier jurassien, l’illustre Édouard Hirsinger, meilleur ouvrier de France : « Il a tout appris seul, parce qu’il croyait en ce qu’il faisait. C’est l’incarnation des valeurs jurassiennes : le travail, la ténacité, l’orgueil du travail bien fait aussi ! »

C’est que la famille Chapon a ses racines en terre comtoise. Un oncle tient une scierie à Crançot ; un autre est vigneron à Grusse. Quant au père de Patrice, il est représentant pour la maison Henri Maire durant dix ans. Sa maman s’occupe, elle, des quatre enfants du foyer. Le couple tient aussi le Café de la Gare à Cousance, une petite guinguette : père au bar, mère en cuisine. Une vie compliquée, des horaires impossibles jusqu’au grand déménagement, en 1960, pour une autre vie à Lagny-sur-Marne, en région parisienne. Le paternel va entamer une carrière de négociant en vins fins pour les restaurants huppés de la capitale : « J’ai grandi là-bas, mais toutes mes vacances, je les passais dans le Jura pour voir la famille. Mes parents avaient acheté une maison à Grusse ! »

Dans ses jeunes années, le garçon n’est pas franchement un bon élève : « Je voulais être architecte, je dessinais tout le temps des maisons, mais mon père m’a vite refroidi. Mes notes en mathématique m’interdisaient tout espoir ! Mieux, il m’a mis en pension au Rancy et m’a dopé aux cours du soir pour que j’obtienne… mon BEPC. Quand je l’ai eu, il m’a demandé de choisir un métier. »

 

Pour Buckingham Palace

En attendant, il emmène son fils dans ses tournées : « On livrait les restaurants. C’est comme ça que j’ai découvert ces endroits merveilleux et surtout leurs cuisines. » Comme il sent que Patrice est intéressé, il demande à un de ses clients de le prendre en stage. Les premiers pas, la révélation : « Je n’étais pas attiré par le salé. C’était la bonne odeur de tarte aux pommes qui me plaisait ». Le gamin demande à faire un stage en pâtisserie, mais essuie un refus. Déception. Cependant une bonne fée veille sur l’enfant : une semaine plus tard le pâtissier se blesse au bras. Le Jurassien est appelé en renfort !

À partir de cet instant, un destin s’enchaîne. Dur, très dur au départ. Début d’un apprentissage en pâtisserie à Lagny. Deux ans plus tard, alors qu’il est en train de travailler, le patron reçoit un coup de fil. Il se retourne et demande à la cantonade si quelqu’un est intéressé pour aller travailler… à Londres : « Je dis oui sans réfléchir, ni rien demander. Je suis parti comme ça pour deux années avec un contrat ! » Il débarque à Sloane Square : « J’ai mis trois jours pour comprendre que je travaillais pour Buckingham Palace. J’ai appris à faire des sorbets avec des fruits venus de France, j’étais devenu pâtissier-glacier pour la couronne d’Angleterre et je n’avais toujours pas touché au chocolat ! »

À Londres, Patrice Chapon découvre le luxueux magasin Harrod’s et, au rez-de-chaussée, l’univers de la gastronomie avec tous les grands produits : « Je voyais du très bon chocolat et j’avais envie de travailler ce produit noble. » Qu’à cela ne tienne, dans la petite maison où il loge, il passe à l’action : « Je l’achetais, je le fondais, je faisais des décors. » L’aventure dure deux ans au bout desquels il revient à Paris avec une seule idée en tête, faire du chocolat chez lui pour le vendre ensuite à des boutiques. Seulement, personne ne l’attend ; les professionnels ont déjà leurs fournisseurs attitrés. Il faut trouver des idées nouvelles…

Il se lance alors dans la fabrique de boîtes en chocolat sur lesquelles il reproduit des décors comme la Madeleine.

Lédonien d’origine, cet autodidacte au regard bleu est, à 58 ans, l’un des chocolatiers les plus prisés de sa génération. Quatre boutiques à Paris, d'autres à Dubaï ou Tokyo,  une chocolaterie à Chelles rayonnent sur le chocolat mondial.

Il n’existe pas vraiment de formation pour devenir un spécialiste du cacao.

On pourrait passer des heures sur les détails de la vie de Patrice Chapon. Raconter sa première commande de 40 boîtes par Auchan ou celle des 24 000 grenouilles en chocolat vert – emblème du groupe – par Look Voyages. Ou encore le coup de chance qui l’a fait un jour rencontrer une cliente lui dévoilant qu’un chocolatier de sa connaissance cessait son activité. Évidemment, il saute sur l’occasion et rachète le matériel et… la clientèle. Reste à trouver l’argent : « A la cinquième tentative, une banque m’a prêté 300 000 francs. Quinze jours plus tard le banquier était arrêté pour détournement de fonds. J’ai eu chaud ! »

Toute l’histoire de Patrice Chapon est parsemée d’anecdotes. À chaque fois, il frôle la catastrophe, mais il surmonte les obstacles et finit par réussir.

Le changement se produit en 2005 : « J’ai décidé de fabriquer moi-même mon chocolat, j’avais l’énergie pour cela, mais personne ne vous apprend, il n’y a pas d’école. Il faut le griller, le torréfier, le concher. » Grâce à la profession, il voyage : Pérou, Mexique, Venezuela, Cuba, Bolivie, Tanzanie. Il découvre les meilleurs chocolats du monde et, en même temps, son métier de transformateur de cacao. La chocolaterie de Chelles est la concrétisation de cette démarche, c’est son cabinet secret. Arnaud Pelen, chocolatier lédonien, admire ce sens de l’initiative : « Je l’ai croisé quelques fois au salon de la chocolaterie, on se téléphone plusieurs fois par an, entre professionnels. Ce qu’il a fait mérite le respect, partir de rien et, à force de persévérance, réussir à monter une chocolaterie, à ouvrir des boutiques, à être reconnu… C’est beau. »

Mais pour Patrice Chapon, il n’y a pas de hasard. Derrière chacun de ses choix, il y a une parcelle du Jura : « Mon vrai bonheur, c’est de voir la fascination des clients et la gratitude dans leurs yeux. Mais pour y arriver, il faut une détermination à tous crins. Je peux dire que c’est le Jura qui me l’a donnée. Ce département et les gens qui l’habitent portent en eux une sorte de puissance de l’esprit qui permet de voir aboutir les projets ; ils ne lâchent rien. Ça peut être un défaut, mais c’est aussi une immense qualité. » 

 

Photos : Numéro 39

Marin Konik : il régale les ministres

By |2026-05-26T10:56:36+01:0012 juin 2017|Les Jurassiens|

Cuisinier dans la Marine, ce Lédonien de 27 ans se prénomme… Marin, mais il n’a toujours pas servi sur un bateau. Par contre, chaque jour, il prépare les repas du Premier ministre et de ses hôtes ! Marin Konik est l’un des vingt cuisiniers de Matignon.

 

Si on lui avait dit qu’un jour, il serait militaire, le petit Marin Konik aurait bien rigolé. Parents séparés, une grande sœur aujourd’hui à Besançon et un petit frère dont il s’est beaucoup occupé, son univers de gosse tournait autour du handball : « Je n’étais pas mauvais et, comme les gamins de mon âge, je rêvais du maillot bleu. Mais ce que j’aimais surtout, c’était jouer avec les copains, sans penser à rien d’autre… » Ce sport aurait pu être toute sa vie, mais le destin en a décidé autrement.

Crâne rasé, barbe réglementaire, regard clair et droit, aujourd’hui le bonhomme est posé, loin du militaire baraqué des images d’Épinal. Lui serait plutôt du genre chat maigre, vif et espiègle. Quand il évoque son parcours, ses souvenirs sont ronds comme un ballon. Enfant de la génération des Costauds, ses qualités le font quitter le sage collège Rouget-de-Lisle de Lons-le-Saunier, en cinquième, pour celui des Louataux à Champagnole, où il reste un an, avant de rejoindre le collège Stendhal de Besançon, en section sports-études : « C’était le niveau au-dessus, assez difficile physiquement et mentalement. » Il enchaîne alors avec une seconde au lycée Paul-Emile-Victor à Champagnole, section handball bien sûr. Mais là, tout bascule : « Je passais plus de temps à faire du théâtre de rue qu’à m’entraîner. » Alexis Pernet, ancien camarade, aujourd’hui capitaine de l’équipe fanion de l’Union Sportive Lédonienne (USL), se souvient de cette époque bénie : « Marin, je le connais depuis l’âge de treize ans. Dans la même chambrée à Besançon, on avait collé nos matelas pour pouvoir discuter la nuit, on formait un vrai duo. A Champagnole, on a répété les soirs pendant un an la chorégraphie de Claude François pour un spectacle. Nous avons aussi chanté Renaud, déguisés en fermiers. Moi, je jouais de la guitare, et Marin chantait. C’est quelqu’un de fiable, je suis fier de lui. »

Cuisinier dans la Marine, ce Lédonien de 27 ans se prénomme… Marin, mais il n’a toujours pas servi sur un bateau. Par contre, chaque jour, il prépare les repas du Premier ministre et de ses hôtes ! Marin Konik est l’un des vingt cuisiniers de Matignon.

Le Jurassien dans l’Hôtel Matignon.

Son âme de saltimbanque lui joue des tours, les résultats scolaires s’effondrent. Il est prié d’aller redoubler ailleurs et ses parents le rapatrient au lycée agricole de Montmorot, à côté de la ville-préfecture : « Ils voulaient que je fasse une bonne seconde ailleurs que dans un lycée où j’aurais retrouvé tous mes potes… et ils ont eu raison parce que j’ai décroché un bac technique Sciences techniques de l’agronomie et du vivant (STAV) qui m’a beaucoup plu. Après, j’ai réfléchi à ce que je voulais faire et, comme j’aimais bien cuisiner et faire les repas pour la famille et les copains, j’ai engagé une remise à niveau à Arbois, une section du lycée Friant de Poligny. » C’est la révélation ! Il enchaîne les stages, d’abord à l’hôtel-restaurant Le Chamois aux Rousses, puis à Eze dans un restaurant une étoile, et à Yvoire aux Jardins du Léman, avant de décrocher son BTS. Comme il en veut toujours plus, il s’envole pour l’île de la Réunion, où il passe une licence très spéciale en arts culinaires des tables de l’océan indien : « Ce fut une année riche humainement ; j’avais déjà des influences antillaises à la maison par mon beau-père guadeloupéen. Aujourd’hui ma cuisine est marquée par les épices. »

 

C’est pas l’homme qui prend la mer…

Retour dans le Jura, puis direction Toulouse, où il se lance dans un master de management et ingénierie en restauration collective. Au bout d’un semestre, Marin Konik renonce : trop scolaire : « Pendant un an, je suis retourné travailler aux Jardins du Léman, j’ai beaucoup appris avec des gens très professionnels. » C’est là qu’il décide de faire une demande pour l’école de sous-officier de maistrance à Brest. Lubie ? Pas du tout, la chose a pris le temps de mûrir : « Déjà en BTS, j’ai beaucoup réfléchi pour rejoindre un corps d’armée. J’aime cet esprit carré, j’ai besoin d’un cadre et d’un esprit d’équipe. »

Cuisinier dans la Marine, ce Lédonien de 27 ans se prénomme… Marin, mais il n’a toujours pas servi sur un bateau. Par contre, chaque jour, il prépare les repas du Premier ministre et de ses hôtes ! Marin Konik est l’un des vingt cuisiniers de Matignon.

Martin Konik, en uniforme de la Marine Nationale, sur les Champs-Elysées, à Paris.

Après une batterie d’entretiens, de tests physiques, psychologiques et scolaires, il est reçu… Et le voilà parti à Brest pour quatre mois : « C’est une formation très dense, on se forme à la culture marine. Après, je suis parti à Querqueville, près de Cherbourg, où j’ai passé mon brevet d’aptitude technique et enchaîné avec une spécialisation en cuisine marine. » Quand vient l’heure des affectations, étrangement Marin ne demande pas un bateau, mais la cuisine de haute autorité : « C’était pour moi l’opportunité de rejoindre les ambassadeurs de la Marine à Paris, je voulais faire autre chose que de la cuisine de collectivité et mon projet a fonctionné. » En sachant bien qu’il servirait plus tard sur un bateau, il débarque à Paris, en janvier 2015, et cuisine six mois pour le chef d’État-Major de la Marine. Quand l’ensemble de l’Etat Major déménage pour Balard, le Jurassien demande Matignon, tout bonnement : « C’est très dur d’avoir la place. On est presque tout au sommet de l’échelle, on fait la cuisine pour le Premier ministre et l’ensemble du personnel. C’est très impressionnant parce que c’est la deuxième maison de France, un lieu chargé d’histoire. Pour moi, c’est un rêve ! Chaque matin, je me dis : tu vas à Matignon et je ressens une immense fierté. »

Les cuisines de Matignon, c’est un univers à part entière, un monde fait d’exigence et de précision placé sous la houlette de Denis Rippa, chef de l’illustre demeure depuis décembre 2014 : « La pression est là tous les jours. Pour faire à manger, nous sommes vingt-six en cuisine, dont six apprentis, auxquels s’ajoutent plus de soixante-dix personnes chargées de l’intendance en salle et en cuisine. » Une ruche où se côtoient fonctionnaires, contractuels et militaires, basée sur la rotation : entrées, plats chauds, mise en place, cuisine du Premier ministre… Chacun passe par tous les postes : « C’est plaisant et très riche d’enseignements. Et puis, la cuisine marine est très prisée, la majorité des gens ont entre trente et quarante ans, je suis l’un des plus jeunes… »

 

Valls, Cazeneuve…  et Édouard Philippe

Cuisinier dans la Marine, ce Lédonien de 27 ans se prénomme… Marin, mais il n’a toujours pas servi sur un bateau. Par contre, chaque jour, il prépare les repas du Premier ministre et de ses hôtes ! Marin Konik est l’un des vingt cuisiniers de Matignon.

Préparer une entrée, une viande en sauce, un dessert pour le Premier ministre, ses invités ou simplement pour le personnel de Matignon, rien n’est laissé au hasard sous l’œil vigilant du chef Denis Rippa. La deuxième maison de France se mérite.

Jeune, peut-être, mais ici rue de Varenne, l’âge ne compte pas. Le mot d’ordre est de répondre à la demande et de s’adapter. Et pas question de commenter les goûts des personnalités politiques ou civiles qui sont invitées à la table du chef du gouvernement. La discrétion est de rigueur : « Je choisis mes collaborateurs sur leurs compétences, j’exige une belle moralité, un vrai engagement dans le travail. Pour moi, le statut n’est pas primordial, j’attache beaucoup d’importance à la cohésion. Marin est consciencieux, c’est un garçon qui a de l’esprit et beaucoup d’humour, il a conscience de ce qu’il ne sait pas encore faire, mais il a déjà fait des bonds en avant, c’est une pierre solide dans l’équipe, il sait prendre du recul », décrit Denis Rippa.

Dans cet univers feutré, il est quand même permis de répéter que Manuel Valls aime bien la viande rouge, ou encore que Bernard Cazeneuve préfère les plats plus traditionnels : « Nous, on ne voit personne, notre place est aux cuisines et, de ce point de vue, Matignon, c’est comme ailleurs : le travail doit être irréprochable. Les jours où il y a un conseil des ministres ou des réceptions, on a davantage de travail, c’est tout. Quand il y a des cas particuliers, les intendants nous informent et on adapte les plats. Mais nous faisons une cuisine française ! »

Curieusement, Marin Konik n’est pas en terre étrangère à Matignon, le chef sommelier est bisontin et l’un des maîtres d’hôtel est également lédonien : « Nous parlons beaucoup du Jura, c’est important d’être l’ambassadeur de sa région, de faire connaître les produits locaux. Je ramène tout le temps du comté et j’invite les gens à venir à la Percée. »

Si professionnellement Matignon est une aubaine, reste la sphère privée. Sa petite chambre dans une base militaire interdite aux civils n’est pas franchement adaptée à une vie de couple. Heureusement, Sonia, son amie, vit à Marseille. La jeune femme s’est fait une raison : « On s’est rencontré il y a presque trois ans et on se débrouille avec cette situation. Week-end après week-end, ce sont les retrouvailles le vendredi et les adieux le dimanche soir. Je sais ce que c’est que l’amour de son métier, je ne lui demanderai jamais de rester à terre. C’est quelqu’un de confiance, il est solide et puis… il fait très bien le risotto, mon plat préféré », confie-t-elle.

Cuisinier dans la Marine, ce Lédonien de 27 ans se prénomme… Marin, mais il n’a toujours pas servi sur un bateau. Par contre, chaque jour, il prépare les repas du Premier ministre et de ses hôtes ! Marin Konik est l’un des vingt cuisiniers de Matignon.

Dans les cuisines de Martignon, rue de Varenne, à Paris.

Il y aura un après Matignon et notre Lédonien s’y est préparé : « Je suis marin et je n’ai pas envie de connaître mon premier bateau à trente ans ! »

Cette autre vie qui se profile déjà, il veut la passer dans le Sud, près de sa belle. Alors pourquoi pas Toulon, première base navale de France, avec sa flotte mais aussi ses sous-marins. C’est une expérience que Marin Konik ne s’interdit pas : « Je suis rentré dans la Marine faire des missions engagées, même si mon port d’attache sera toujours Lons-le -Saunier. » 

 

Photo : Numéro 39, collection personnelle.

Alexis Vuillermoz, le Jura au cœur

By |2026-05-26T10:57:07+01:0020 juillet 2016|Les Jurassiens|

11 juillet 2015, la France découvre Alexis Vuillermoz. Les bras en offrande après un exploit majuscule, le visage déformé par la violence de l’effort, il remporte la huitième étape du Tour de France entre Rennes et les pentes traîtresses du mur de Bretagne.

La France – et une partie du peloton – découvre un coureur capable de laisser sur place les meilleurs cyclistes du monde lors de la grand-messe estivale. Au moment où il place une accélération dévastatrice, l’Anglais Chris Froome, leader de l’épreuve, semble bien incapable de répondre, surpris par tant de puissance. Quelques instants plus tard, il confirmait : « Quand (il hésite)… le coureur AG2R La Mondiale a attaqué, je n’ai pas pu y aller. »

Ce jour-là, Alexis Vuillermoz découvre la portée d’un exploit en mondovision. Les médias de la planète sport racontent l’histoire d’un garçon au parcours atypique, attachant et fidèle à ses racines. L’homme de Saint-Claude aux plaisirs simples découvre un univers qu’il aurait pu ne jamais connaître… « C’était un moment fort et intense. Je savais que ce type de profil pouvait me convenir. De là à gagner une étape sur le Tour de France après trois années chez les pros, je ne l’aurais pas imaginé. Cela doit être la ténacité du Jura », sourit-il.

Le jeune homme revendique ses racines jurassiennes. C’est là qu’il est né, qu’il a grandi. Ses souvenirs, ses joies d’enfant, ses premières émotions de cycliste sont reliés à une route, un paysage, un nom, un visage d’ici. Ses proches, parfois, le taquinent, sur cette « Jura attitude », qu’il porte comme un flambeau. Profondément jurassien, naturellement ambassadeur de son territoire dont il aime les paysages, la mentalité, la culture. Dans sa vie de globe-trotter sur deux roues, il aime ouvrir une parenthèse et venir respirer l’air de la maison pour se ressourcer.

« Je suis attaché à cette terre. Avant d’être un département, le Jura est un massif où l’on ressent un état d’esprit montagnard. C’est un terrain de jeu parfait pour les sports de pleine nature. » Il réfléchit, sourit et éclate de rire avant d’ajouter : « Et je dis ça en toute objectivité, bien entendu ! »

 

Jean-Baptiste Quiclet :  « Vingt ans que je le connais »

À 32 ans, Jean-Baptiste Quiclet est un homme occupé. Marié, père de famille, organisateur d’une épreuve cycliste à Marchaux (Doubs), il fut également membre de l’encadrement du Pôle France de VTT à Besançon. Depuis deux ans, il est le directeur de la performance de l’équipe AG2R La Mondiale. Le Franc-Comtois doit remonter dans ses souvenirs au moment d’évoquer Alexis Vuillermoz : « Nous avons trois ans d’écart. Je pense que cela doit faire vingt ans que l’on se connaît ! »

Leurs routes se croisent et s’entremêlent, au fil des pérégrinations du peloton. En 2009, le Bisontin intègre le staff de l’équipe Besson Chaussures. Et cette même année, lors d’un Tour du Jura mémorable, une idée commence à germer : « Une étape passait devant chez lui, à Chevry. Et Alexis n’a pas pu s’empêcher de partir dans un raid solitaire de plus de 100 kilomètres ! Il a fait un numéro exceptionnel et j’ai dit à Yvan Clolus (son entraîneur) qu’il aurait sa place chez les professionnels. »

 

Clolus : « Une énergie incroyable »

Ces « coups de sang » qui mélangent panache, rage de vaincre et grain de folie n’étonnent même plus Yvan Clolus qui accompagne sa destinée sportive depuis plus de dix ans. L’entraîneur, installé à Ornans (Doubs), sélectionneur national des moins de 23 ans en VTT, explique : « Alexis a une énergie incroyable et il faut que cela sorte ! Lorsque la coupe du monde faisait étape à Houffalize (Belgique), les coureurs s’élançaient sur une route à plus de 20 %. Cela roule toujours extrêmement fort. Malgré tout, il arrivait à prendre quinze secondes à tout le monde en bas de la première descente. En juniors, en 2005, il domine la course des championnats du monde pendant les trois quarts de la course, avant qu’une vilaine hypoglycémie ne le rappelle à l’ordre. »

 

2012, la réorientation

Fin 2009, lieu différent, mais autre coup d’éclat. Une semaine après avoir décroché l’argent mondial en VTT, il loupe de peu un énorme coup d’éclat lors de la coupe du monde de Champéry (Suisse). « Il a passé une heure en tête, sans que personne ne puisse prendre sa roue. On se demandait jusqu’où il pourrait aller », se souvient le coach. Son casque jaune et cette attitude en course lui vaudront un surnom : « Pikachu », le spécialiste des attaques éclairs.

Trop jeune pour prétendre à une place olympique en 2008 à Pékin (il avait alors 20 ans), il rêve d’une participation à l’épreuve de Londres en 2012. En panne de grands résultats, enquiquiné par les pépins physiques et personnels, le Jurassien ne traverse pas la manche. Dans le même temps, son équipe annonce l’arrêt de son activité en cross-country, sa discipline. Dans un sport qui peine à exister entre chaque olympiade, Vuillermoz galère pour retrouver une place de salarié dans une structure qui lui permettra de continuer à haut niveau.

 

Je me suis retrouvé au départ du Tour de France, six mois après mes débuts sur la route.

 

De son côté, Jean-Baptiste Quiclet n’a pas oublié ses énormes qualités : « Hormis une cinquième place au Tour du Pays de Savoie (une épreuve internationale réservée aux coureurs de moins de 26 ans), il n’avait pas beaucoup de références sur la route. Nous avons convaincu Stéphane Heulot, le manager de l’équipe Saur Sojasun, de le prendre à l’essai en stage. » Vuillermoz n’a rien à perdre. Si le test n’est pas concluant, il se tournera vers la finance, un domaine qui le passionne.

« Il a été bon à chaque épreuve, sourit Quiclet. De ce fait, il a signé un contrat pro de deux ans. » En quelques semaines, tout bascule : « Je me suis retrouvé au départ du Tour de France, six mois après mes débuts sur la route. »

Fin juillet 2013, il parade sur les Champs-Élysées avec les autres concurrents de la Grande Boucle, épilogue d’une drôle d’aventure. La suite sera moins réjouissante. Son équipe en mal de repreneur met la clé sous la porte. « Je n’ai été averti que fin septembre, se remémore-t-il. À cette époque, les budgets et les effectifs sont bouclés. »

 

Daniel Germond, ou la solidarité jurassienne

 

C’est là qu’entre en jeu Daniel Germond. Le Dolois qui fut l’un des partenaires de l’équipe Chazal au début des années quatre-vingt-dix avant qu’elle ne devienne Casino puis AG2R La Mondiale en 2008, contacte Vincent Lavenu. L’entrepreneur devient mécène, par amour du sport et attachement à ce drôle de bonhomme sur deux roues. L’élu jurassien et le manager d’équipe se rencontrent au Gentleman de Dole en fin de saison. Il propose de prendre en charge son salaire : « Je le suivais depuis ses années en VTT. J’ai dit à Vincent Lavenu qu’il ne fallait pas le laisser sur le carreau », glisse Daniel Germond.

Germond ne demandait à Alexis qu’une contrepartie : qu’il se licencie au Vélo Club de Dole. « Ça l’embêtait de laisser tomber le Vel’Haut Jura, ses copains et tous les gens qui l’ont aidé depuis des années. Je suis aussi sensible que lui, j’ai compris sa démarche », explique-t-il.

Début 2014, Alexis Vuillermoz débute donc sous les couleurs AG2R La Mondiale, la plus vieille structure française (1992), au cœur de l’UCI WorldTour, la première division mondiale.

Entre le coureur et le chef d’entreprise du Jura, les liens sont étroits. « On échange beaucoup, il me fait part de ses soucis, de ses souhaits », avoue-t-il.

 

Ses routes favorites

Alexis Vuillermoz aurait pu devenir gestionnaire de patrimoine dans une banque privée et profiter du sport comme d’un loisir. Son bureau, il l’a choisi à 360°. C’est sur les sentiers, mais aussi l’asphalte aux alentours de Saint-Claude que s’est forgée sa destinée. Il parle de ses routes favorites comme on récite une poésie enfouie dans sa mémoire d’enfant. « J’aime bien monter le Col de la Croix de la Serra (13,5 km à 4,74 % de moyenne). Quand je vivais chez mes parents, c’était généralement un bon test avant de partir en compétition. »

 

Je n’ai pas changé mon état d’esprit sur le vélo.

 

À 28 ans, le petit bonhomme de Chevry pourrait vivre une grande saison avec le Tour de France, mais aussi les Jeux Olympiques de Rio dont il a remporté l’épreuve test l’an passé. Son début d’année a été difficile, marqué par des chutes sérieuses à Paris-Nice et dans l’Amstel Gold Race. Il a serré les dents, s’est battu, est remonté en selle, hargneux, sérieux, ambitieux comme jamais. Fier de décliner les mêmes valeurs qu’aux premiers jours, avec le souvenir de ce père parti trop tôt comme guide. « Je n’ai pas changé mon état d’esprit sur le vélo. Il reste le même depuis mes débuts. Il s’exprime juste différemment », dit-il.

Lui, le vainqueur d’étape du Tour de France se fait parfois chambrer par ses potes : « Je n’ai jamais gagné la Forestière (épreuve VTT marathon de masse entre Lamoura et Arbent) et on me dit que ce n’est pas normal pour un Jurassien ! J’étais au départ l’an passé, mais je termine deuxième ! Je vais être obligé de revenir pour compléter mon palmarès ! » Comme une évidence délicieusement jurassienne.

 

 

Photos : Yves Perret Médias et Agence Zoom

> Cet article est paru dans le premier numéro de Numéro 39.

Un Jurassien met en scène Lacoste aux JO de Rio

By |2019-06-13T10:42:58+01:0012 juillet 2016|Les Jurassiens|

Après un salutaire voyage en Italie pour fêter la fin de ses études et l’obtention de son diplôme d’architecte, Victor Kuhni s’est dit qu’il faudrait, peut-être, maintenant… se mettre au travail. C’était en 2006 et, depuis, il n’arrête plus ! Architecte-scénographe de 32 ans, ce Jurassien, belle gueule et allure longiligne, a grandi à Bletterans et travaille pour Lacoste depuis un an et demi. Il conçoit, avec son équipe, les vitrines du monde entier de la prestigieuse marque au crocodile. Sur chaque thème, qu’il s’agisse de Roland-Garros, l’US Open, les Jeux olympiques ou encore de Noël et des nouvelles collections, le jeune homme participe aux choix techniques, artistiques et scénographiques. Avec les spécialistes de Lacoste, il imagine jeux de lumières, de couleurs et de volumes. Dans leur « vitrine-atelier », ils cogitent ensemble pour réaliser des mises en scène élégantes et sportives. « Quand nous tenons notre idée, nous faisons réaliser un ou plusieurs prototypes et réajustons chaque détail. Une fois que tout est validé, nous lançons la production », explique le calme et souriant Victor Kuhni.

C’est ainsi que, cent jours avant la cérémonie d’ouverture des JO, Lacoste, habilleur officiel des équipes de France olympique et paralympique, a sorti une vitrine clin d’œil avec des portraits d’athlètes vêtus de la tenue olympique. Prochaine étape, la sortie des vitrines officielles des JO dans le monde entier. Ce sera en juillet. Mais d’ici là, motus… On saura simplement que la scénographie fera la part belle aux symboles de la France, ainsi qu’à notre bleu, blanc, rouge national.

 

L’architecte

Victor Kuhni n’était pourtant pas destiné à entrer dans ce monde de la mode. Le hasard, son amour des gens et sa soif d’expériences nouvelles en ont décidé autrement. Et son sens artistique aussi : Danielle Brûlebois, son institutrice de CM2, garde un souvenir excellent de cet élève « brillant et déjà très créatif. Il était sensible à la musique et à l’art. Je me souviens qu’il aimait beaucoup les tableaux d’art moderne. Il avait un raisonnement et une faculté d’assimilation assez étonnants. Et il était très gentil. »

 

L’architecture est une bonne école de la patience !

 

Plus tard, le Jurassien obtient son diplôme à l’Ensais de Strasbourg, monte à Paris, sa ville de cœur, et s’enthousiasme pour plusieurs projets architecturaux très excitants. « Mon tout premier boulot, c’était le concours international des halles à Paris. J’ai travaillé pour Mansilla & Tunion, des gens que j’étudiais à l’école deux mois avant ! On a perdu, mais le projet que nous avions présenté était absolument génial, sans doute pas assez politiquement correct… »

Victor Kuhni enchaîne ensuite les belles expériences et finit par se faire embaucher par une agence parisienne de renom. « Celle qui a fait le lycée Le Corbusier à Lons, le monde est petit ! » Il travaille sur le concours du lycée français à Brasilia, le centre européen de la céramique à Limoges et d’autres marchés moins prestigieux mais sacrément utiles, comme des casernes de pompiers, des écoles ou des lycées. Au bout de quatre ans de travail, Victor Kuhni s’émancipe. « L’architecture est une bonne école de la patience ! Surmonter les difficultés, gérer les contraintes… j’ai quitté l’agence. Je me suis pris quelques mois et j’ai fait un bilan de compétences. Malgré un moment où je me suis remis en question, il s’est avéré que j’étais finalement bon dans ce que je faisais ! »

 

Jean-Paul Gaultier et ses miss

Une nouvelle aventure va confirmer le diagnotic et faire pétiller de nouveau les yeux clairs du Franc-comtois : « On me propose un projet événementiel au Grand Palais. Une sacrée opportunité ! J’ai créé mon agence, tout en montant le projet ». Compliqué ? Certes, mais Victor Kuhni aime ça, les défis. Enthousiaste et résolument positif, il ajoute : « J’ai apprécié de mener de front les deux dossiers. Ils se sont enrichis mutuellement, même si cela a nécessité beaucoup de travail. »

Cet événement, le gala des 100 ans de la Fédération d’escrime, réunit 8 000 personnes au repas et comprend un concert de Sting, des jeux de lumière gigantesques, des vidéos, etc. « Cette expérience m’a ouvert la porte des défilés. » Et pas des moindres ! En septembre 2014, le Jurassien scénographie le tout dernier du grand couturier Jean-Paul Gaultier, qui venait d’annoncer tirer sa révérence dans le prêt-à-porter, désireux de se concentrer désormais sur la haute couture et les parfums. « On a appris la nouvelle par communiqué de presse durant les préparatifs, se souvient le jeune homme au visage anguleux, témoin de sa ténacité. Cela nous a mis une toute petite pression supplémentaire ! » Mais le résultat est salué par la presse. Le Monde a alors parlé d’« un ultime show de prêt-à-porter euphorisant et populaire, aux airs d’émission télévisée des années 1980 ». « Si le show était résolument grandiose – il a duré une bonne demi-heure au lieu de l’habituelle quinzaine de minutes et avait plus l’air d’une revue de théâtre que d’une présentation de vêtements – le mode émotion n’était pas poussé à la caricature », a salué Les Inrocks.

 

Emporté par la foule

Plus tard, Victor Kuhni concevra des cubes aériens visibles de l’intérieur et depuis la rue, pour la plus grosse boutique Svarowski d’Europe, à Vienne (Autriche), mêlant les créations de Gaultier et celles du bijoutier.

Victor Kuhni garde de cette période « Gaultier » un souvenir magique : une équipe « top », des gens motivés qui se plient en quatre pour que tout soit parfait.

 

Plus je vois de gens, plus je voyage, et plus j’ai d’inspiration.

 

À cette époque, et pendant un an et demi, il ne dort que quatre heures par nuit et encore moins durant les Fashion Weeks. « J’ai un peu levé le pied sur les événements ! » Car un autre défi s’ouvre bientôt à lui. Lors d’un after-show, Victor Kuhni, promenant sa bonne étoile, rencontre une jeune femme « qui travaille chez Lacoste ». « On a bu un café, elle m’a intégré à son équipe », résume-t-il, avec un peu d’humour. Aujourd’hui, il travaille à plein-temps pour la marque au crocodile durant la semaine et continue sur les défilés le week-end. Ce rythme soutenu ne le coupe pas du monde : « Certains aiment se lover dans un cocon, se retrouver isolés pour créer. Moi, c’est le contraire : plus je vois de gens, plus je voyage, et plus j’ai d’inspiration ».

Sa belle-sœur confirme ce penchant pour « le monde » : « Tu veux sortir dans un endroit sympa ou découvrir le dernier resto branché de Paris ? Tu appelles Victor. C’est aussi quelqu’un de très généreux et de confiance. Il a gardé les mêmes amis depuis la maternelle. »

Le jeune Bletteranois sait qu’il ne fera pas ce métier trépidant toute sa vie, mais il savoure le présent, persuadé que plus loin, d’autres défis l’attendent.

 

> Cet article est paru dans le premier numéro de Numéro 39.

Numéro 39, le magazine qu’attendent les Jurassiens

By |2019-06-12T10:12:48+01:0015 juin 2016|News|

Après avoir édité en 2011 « Nordic Magazine », devenu en cinq ans le premier magazine francophone dédié aux disciplines nordiques en Europe, les Editions du Jura, seule entreprise de presse jurassienne à avoir son siège social dans le Jura, édite un nouveau magazine. Résolument haut de gamme, totalement novateur, « Numéro 39 » — c’est son nom — met à l’honneur les Jurassiens qui bougent, connus ou pas connus, d’ici ou d’ailleurs.
116 pages, des portraits, des entretiens, des récits, des dossiers, un agenda, un cahier randonnées de 20 pages, Numéro 39 — entièrement réalisé par des journalistes expérimentés — met en avant l’identité jurassienne et s’adresse autant aux touristes qui découvrent le Jura qu’aux Jurassiens eux-mêmes.
Ce magazine diffusé à 20 000 exemplaires est disponible gratuitement dans les offices de tourisme, les fruitières et dans des dépôts partenaires à découvrir sur le site www.numero39.com

 

 

 

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Numéro 1

Numéro 1

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Pour lire Numéro 39 en ligne, cliquez sur la couverture ci-dessous :

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Nicolas Pourcheresse, le red chef jurassien

By |2017-03-12T10:41:31+01:001 juin 2016|Les Jurassiens|

Cette chevelure blonde vénitienne dit déjà beaucoup, comme si la nature avait voulu annoncer la couleur dès sa naissance. Ardent et flamboyant, sera Nicolas Pourcheresse ! Le chef, baigné dans l’énergie bouillonnante de l’auberge parentale, n’a jamais imaginé faire autre chose que la cuisine.

Ses parents tenaient La Chaumière à Dole, sa grand-mère avait un bar sur le champ de foire, ses oncles René et Simon tenaient un établissement à Paris et sa tante gérait l’hôtel-bar Le Glacier, à Lons. Malgré les réticences d’une mère consciente que « ce métier nous éloigne de nos familles et de nos vies », Nicolas Pourcheresse a emprunté le même chemin, l’épice en plus. Car l’homme de 44 ans cuisine comme il surfe : en totale liberté.

 

Il faut caresser le Jura dans le sens du poil…

 

Formé aux côtés d’Alain Passard, le Jurassien aime quand la vie décoiffe, quand elle est authentique et brute, en mouvement. À l’Auberge de Chavannes à Courlans en 2003, il pose sa patte fiévreuse et découvreuse sur cet établissement prestigieux et lance tous azimuts un projet « cohérent en tout et partout » : « L’hôtel, le restaurant, les événements que nous organisions, la communication, tout était en adéquation ». Son enthousiasme est porté par une déferlante excitante et magnétique : l’émergence d’une nouvelle génération de cuisiniers, dont il fait partie. « David Zuddas à Dijon, Benoît Bernard à Lille, Romuald Fassenet à Dole, Olivier Bellin en Bretagne, nous étions tous en train de créer quelque chose de nouveau. » En 2005, il décroche sa toute première étoile, faisant de lui le plus jeune chef étoilé de France.

 

Nicolas Pourcheresse

 

Pendant trois ans, de 2003 à 2006, l’Auberge de Chavannes agit à contre-courant. Mais Nicolas Pourcheresse va trop vite, trop loin pour le Jura et l’aventure devient économiquement difficile. « Le Jura est plein de ressources, à caresser dans le sens du poil… » Et l’homme aime surprendre avec ce qui ébouriffe. Il s’échappe à Lille, sa ville de cœur, et se laisse gagner par la chaleur humaine du Nord, l’effervescence d’une ville entreprenante et par la mer, lui qui est fou de surf et de canoë-kayak, passion qu’il a transmise à son fils, Sacha, 18 ans, toujours jurassien.

 

Voir comment je volais

À Lille, il entre chez Méert, une prestigieuse pâtisserie nordiste, en 2008, puis taille la route à l’autre bout du monde… Sri Lanka, Amérique du Sud, Madagascar, Indonésie, Maroc, États-Unis, il voyage pendant deux ans, entre 2011 et 2013. « J’ai eu envie de me jeter dans le vide et de voir comment je volais. » Un périple culinaire ? « Non, l’idée, c’était justement de couper avec la restauration. Je suis tout de même allé sur la côte vanille à Madagascar, mais j’ai aussi vu des peuples en sous-nutrition, avec lesquels je n’ai pas parlé cuisine, évidemment. »

« Changé », porteur d’un autre regard sur la vie, moins tête brûlée, il revient dans la capitale des Hauts-de-France avec une existence et des choix plus simples, oubliant « l’aspect matérialiste et les projets trop onéreux ».

 

C’est important de préserver la simplicité de l’acte de cuisiner et de manger.

 

Auparavant « très attaché à l’image et à l’apparence », le beau gosse rebelle jette son costume par-dessus bord. Moins pressé, plus posé, ni plus sage ni moins fougueux, le gentil démon Pourcheresse souffle sur les braises d’ambitieux projets. En 2013, il ouvre Le Saint-Jo, un steak-house qui récolte Trois toques au Gault & Millau, et participe à l’émergence du collectif « Mange Lille ! » pour faire revivre la gastronomie lilloise.

 

Nicolas Pourcheresse

 

Après son passage « super sympa ! » dans l’émission télé Top Chef, il devient le chef de « La Table », restaurant du tout nouvel hôtel Clarance à Lille, au printemps 2015. Sans crier gare, La Table décroche une étoile en février 2016, que Nicolas Pourcheresse attrape aujourd’hui par le petit bout de la branche : « On se sent observé, redevable d’un référencement que le client s’approprie. C’est important de préserver la simplicité de l’acte de cuisiner et de manger. Je donne le meilleur de moi-même à chaque plat, mais je ne veux pas que mon client devienne mon juge et mon bourreau. »

Avec son tempérament de pur produit brut, le chef Pourcheresse vient de lancer un nouveau restaurant plus personnel, Le Vagabond, qu’il mène de front avec son travail à La Table.

Chef étoilé le midi, chef nomade un peu sioux le soir, voilà qui lui va bien. Car Nicolas Pourcheresse aime tout autant l’énergie brute de la nature que les jolies chaussures…

 

Photos : Saul Abraham

 

  • Retrouvez Nicolas Pourcheresse dans le magazine Numéro 39 :

Numéro 1

Erik Orsenna : Arbois, Pasteur, Arbois

By |2026-05-26T13:47:56+01:006 mai 2016|Les grands entretiens|

Plus de 120 ans après sa mort, Louis Pasteur continue à entretenir avec le Jura une relation passionnée et étrange à la fois. Le savant était également académicien et c’est dans son fauteuil numéro 17 que s’est installé depuis 1998 Érik Orsenna.

La magie a fait le reste, rapidement l’écrivain qui ne connaissait rien à la science s’est senti fasciné par ce chercheur hors du commun au point de lui consacrer un livre publié l’an dernier (La vie, la mort, la vie, Louis Pasteur, éditions Fayard).

Et qui dit Pasteur, dit Arbois où il mena ses recherches, notamment sur la vinification, et aussi Dole où il naquit sur les quais du canal des Tanneurs. Pour mener à bien son travail d’écrivain, Érik Orsenna s’est intéressé à la vie de Pasteur, ses combats, ses excès, ses joies, sa famille et… sa ville.

Il est en sorti transformé ou plutôt transmuté. Un coup de cœur, un coup de foudre pour les gens, pour les maisons, pour les vignes, pour le vin. Au point de s’être forgé en terre arboisienne une seconde famille. Au point de consacrer aussi aux lieux, des pages très fortes, belles et personnelles à la fois. Au point de revenir pour supporter Arbois au concours des plus beaux villages de France. Au point de devenir sociétaire de la librairie associative de Poligny…

Une vraie passion qui a transformé la vie d’Érik Orsenna, ultime cadeau de Louis Pasteur à sa ville.

 

Numéro 39 Est-ce le fait d’occuper le fauteuil de Louis Pasteur à l’Académie Française qui vous a amené à Arbois ?

Érik Orsenna Oui. Quand vous êtes dans le fauteuil de Pasteur, il faut quand même que vous sachiez qui est Pasteur. Je le connaissais un peu parce qu’il existait un boulevard Pasteur où j’ai habité. J’avais aussi la référence à la rage… mais c’est tout. Sans doute étais-je un peu comme tout le monde en France ?
Comme ce qui m’intéresse, ce sont les lieux, j’aime les choses concrètes, je pense que les gens ne sont pas de partout. Ils ont toujours un endroit qui compte dans leur vie. J’ai donc regardé celui qui ressortait de la vie de Pasteur et j’ai découvert que Pasteur, c’était Arbois. Alors, je me suis dit : je vais à Arbois. L’ancienne directrice de l’Institut Pasteur était venue dans le Jura et avait rencontré un certain nombre de gens, dont Philippe Bruniaux [adjoint à la culture d’Arbois, N.D.L.R.] dont elle m’a dit qu’il est le spécialiste mondial de Pasteur. Aussi, lors de ma venue, je l’ai tout naturellement rencontré. On s’est bien entendu et il est devenu une sorte de frère pour moi. C’est ainsi que je suis arrivé dans le Jura par Pasteur.

 

Un autre élément m’a frappé ici, c’est la couleur des maisons, ce ton souvent jaune qui les rend si belles.

 

Comment s’est déroulée votre première rencontre avec Arbois, quelle a été votre première impression quand vous êtes arrivé dans cette ville ?

Par mon histoire, je suis très lié à l’eau, et ce depuis toujours. J’ai beaucoup navigué et j’ai toujours été passionné par les fleuves. Une ville sans rivière ni fleuve qui la traverse, sans mer qui la borde pour moi n’a pas de charme. S’il n’y avait pas la Cuisance, pour moi Arbois perdrait la moitié de son charme. Mon amour pour Arbois, c’est donc l’eau. Le parcours de l’eau dans le Jura, sa circulation discrète, souterraine, donc invisible, les résurgences, le mystère des reculées… Tout cela me bouleverse.

Un autre élément m’a frappé ici, c’est la couleur des maisons, ce ton souvent jaune qui les rend si belles. Ce matin, il y avait une lumière qui baignait tout Arbois. C’était quand même invraisemblable de beauté.
Enfin, il y a le vin. Du côté de ma mère, de partout il y a des vignerons. Aussi un endroit avec une rivière, une architecture si belle et des vignes, je me suis dit : c’est un endroit qui va me parler !

Quel vin d’Arbois préférez-vous ?

Je n’ai pas de préférence, on m’a dit le vin jaune… Oui, j’aime bien le vin jaune, surtout dans son lien avec les différents produits, notamment le comté. Et vous voyez, on revient aux livres… Une librairie, c’est une fruitière où on affine son goût, on affine ses rêves. Ces gens qui disent : « Arrêtons, c’est trop compliqué ! Ne gardons que trois cépages en oubliant complètement les terroirs » me rendent fou. C’est comme si on n’avait que cinq livres : Musso, Levy… C’est comme si on n’avait plus de langues différentes, mais seulement 400 mots. C’est comme si on ne mangeait que des pastilles. Moi, ça, non !

Le vin d’Arbois est meilleur à Paris ou ici ?

Il est bon ici, mais pour qu’il y ait ici, il faut qu’il y ait ailleurs aussi. Le fils de Stéphane Tissot va présenter le vin d’Arbois au Danemark. Moi, je crois que, sur cette terre scandinave, on a besoin des gens qui vous aident à vivre et le vin d’Arbois, c’est excellent pour que les Danois réussissent à vivre au Danemark !

Tout n’est donc qu’une question de lieux ?

Non, il y a aussi les gens ! Ils m’ont accueilli et ce n’était pas du tout évident. Je n’étais pas légitime. Comme je vous l’ai dit, j’occupais ce fauteuil de Pasteur, mais je le connaissais peu. Et une vraie relation s’est tissée. Maintenant, j’ai des amis proches, j’ai l’impression d’avoir une famille ici. Et je ne suis venu que trois fois ! Alors, si je peux avoir un petit peu de vigne je serai content, pas du tout pour des raisons patrimoniales, mais pour un besoin de transmission, c’est-à-dire être là. Pour moi, homme du livre, une librairie et une vigne, c’est pareil. C’est du temps, c’est de l’attention, c’est du respect, c’est de la découverte…

 

Érik Orsenna, à Poligny, en avril dernier.

Érik Orsenna, à Poligny, en avril dernier.

 

Vous connaissiez donc déjà la vigne ?

Je la connaissais un peu car il se trouve que j’ai été chroniqueur gastronomique au Gault et Millau pendant deux ans et membre du bureau de l’Académie des vins de France. Je connais deux ou trois choses, mais, cette vigne, je ne souhaite pas la travailler moi-même, je n’aurais pas assez de temps dans ma vie pour cela. Par contre, avoir cinquante ares avec un vigneron qui s’en occuperait, discuter avec lui… oui, ça m’irait bien. Si j’ai dix bouteilles par an, ça me suffit !

Vous voilà acteur du territoire…

… Je me connais, si je n’ai pas de projet, je me disperse. Donc j’ai des projets ici. C’est le vin, c’est aussi cette librairie à Poligny dont je suis partenaire [La Fruitière des livres à Poligny, N.D.L.R.]. Il faut voir ce que l’on peut faire. Il faut agir. La base, c’est l’action.

Que représente justement le fait d’être coopérateur dans cette librairie associative de Poligny ?

C’est un engagement, c’est de l’amitié, du respect et c’est aussi le début d’une histoire. On est sur le même bateau. Comme écrivain, si je ne vends plus de livres, je ne suis pas libre. Dans les années trente ou cinquante, j’aurais été grand reporter, une sorte de mini Jacques Kessel. Maintenant, les journaux n’ont plus d’argent. Qui finance dès lors mes voyages ? Les lecteurs ! Si je ne vends pas, je n’ai pas de lecteur, et je suis immobile. Si je suis immobile, je meurs.

On imagine davantage Érik Orsenna dans une librairie de grande ville, alors que Poligny est bien loin de ce modèle…

Les libraires sont partout et il faut articuler les moyens modernes et les implantations. J’ai l’intime conviction que si une librairie c’est seulement louer des rayonnages, alors vive Amazon ! Mais ce que ne peut pas faire Amazon, ce sont les rencontres, les échanges, la chaleur… Une librairie, c’est un lieu, c’est un lien.

 

Si Pasteur n’était pas dans un monde de vin, il aurait peut-être été un physicien formidable.

 

Dans La vie, la mort, la vie, Louis Pasteur 1822-1895, aux Éditions Fayard, vous avez écrit des très belles pages sur Arbois et sur Pasteur.

C’est un vrai coup de cœur pour Pasteur. Il faut comprendre la bataille qu’il a menée. Évidemment, on voit le résultat, on connaît le succès de ses recherches, mais il a été l’un des seuls à lutter contre la génération spontanée. C’est une bataille inouïe, il était face à l’inconnu, à peu près contre tout le monde. Dans cette situation, il lui a fallu des racines, une base et une famille. Si vous n’avez pas ce lieu, comment pouvez-vous lutter contre des gens qui disent toujours non, qui continuent à répandre leur pensée magique ? La vie de Pasteur a été une guerre et, dans une guerre, il faut une patrie.

En quoi diriez-vous que Louis Pasteur est le fils d’Arbois ?

Il est le fils de l’eau et s’il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de tannerie, et s’il n’y a pas de tannerie, il n’y a pas de papa Pasteur et s’il n’y a pas de papa Pasteur, il n’y a pas de Louis Pasteur. Il est fils de l’eau parce que sans eau, il n’y a pas de vin et, sans vin, il n’y a pas de Pasteur. Sa vraie recherche, c’est sur les maladies du vin. Il avait travaillé avant sur la structure de la matière, mais, c’est son travail sur les micro-organismes qui ont lancé sa carrière et, ensuite, sur les vers à soie, sur les maladies des animaux et les êtres humains. Évidemment, Pasteur est le fils d’Arbois ! Si Pasteur n’était pas dans un monde de vin, il aurait peut-être été un physicien formidable, mais il n’aurait pas inventé la biodynamie.

 

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Plus encore qu’un romancier, il est un professeur de curiosités. Le talent lui a valu la plus prestigieuse des particules : érik Orsenna de l’Académie française.

 

Pour vous, son environnement arboisien a donc directement influencé son travail et ses découvertes ?

Évidemment. Pasteur a ceci de formidable pour un chercheur qu’il s’est donné à lui-même une obligation de résultat. Il ne cherche pas pour comprendre, il cherche pour trouver. Il veut des résultats. Certains cherchent pour chercher, pas lui !

Si vous deviez mettre des parfums, des sons, des couleurs sur Arbois, vous mettriez quoi ?

Je ne sais pas trop, mais il existe des villes et des villages très jolis qui sont des musées, des patrimoines statiques. Ce qui me frappe dans Arbois, c’est que les gens sont là, ils vivent là. Puis, les viticulteurs utilisent ce que Pasteur leur a appris pour améliorer le vin. Quand vous voyez l’énorme développement de la biodynamie dans ce monde, c’est très frappant. Ce matin, on regardait les vignes et on voyait que tout était vert, sauf trois taches jaunâtres, c’est-à-dire Round-Up. Bientôt, ils vont arrêter ! L’idée, c’est d’avancer, il faut toujours continuer et Arbois avance. Je hais l’idée que tout était mieux avant. Un village qui vivrait sur la rente du passé n’aurait pour moi aucun intérêt.

Est-ce que vous vous sentez un peu Arboisien ?

Oui, autrement je ne reviendrais pas. Vous savez, il y a une phrase formidable en Afrique qui dit que tout commence quand on revient. C’est pour ça que j’ai des projets ici. Je suis ambassadeur de l’Institut Pasteur, mais mon livre n’est pas simplement sur Pasteur, c’est un engagement. Pendant trois ans, je vais aller partout. Je reviens de Guyane, je repars au Cambodge pour voir les souches résistantes des parasites…

Pour quelqu’un qui ne connaissait rien à la science, vous avez appris vite…

En fait, je travaille… Et puis, j’ai des amis qui m’ont fait gagner des années. Le trésor de ma vie, c’est l’amitié et les êtres humains comptent pour moi autant que les livres. Quand vous avez les deux, l’amitié et une librairie, cela s’appelle le bonheur.

 

 

> Retrouvez Erick Orsenna dans Numéro 39 :

Erick Orseanna

Franck Putelat, le Jurassien qui régale Carcassonne

By |2016-06-16T06:59:07+01:0030 avril 2016|Les Jurassiens|

C’est un peu comme s’il avait apprivoisé la chance ; son caractère hors norme a fait le reste. « Mon meilleur ami d’enfance voulait être cuisinier, il a fait l’école hôtelière de Poligny. Moi, je n’ai pas été pris et j’ai rejoint le CFA de Gevingey. Mais, aujourd’hui, il a tout arrêté et moi je suis toujours là ! »

Voilà, c’est du Franck Putelat dans le texte ! Ce grand gaillard n’a de cesse de faire bouger les lignes. Après ses études, ce Dolois d’origine aux parents fromagers à Lavans-lès-Dole, enchaîne avec l’Hôtel de France aux Rousses, avant d’intégrer la cuisine de l’Auberge de Chavannes, à Courlans, où il rencontre sa première épouse. Poursuite avec une étape de cinq ans chez Georges Blanc à Vonnas, un homme qui compte beaucoup pour lui. Il a 27 ans quand il en sort avec l’envie de se lancer. Direction Saint-Tropez comme chef, mais l’aventure tourne court : « Il y avait trop de ce que je n’aime pas : trop de superficiel, trop de mesquinerie. J’aime la réalité de la vie, le respect… »

 

J’aime la réalité de la vie, le respect.

 

Georges Blanc lui parle alors d’une affaire à reprendre à Carcassonne, Franck Putelat fonce : « Il n’y avait rien, j’ai monté mon équipe. » Il restera dix ans à l’Hôtel de la Cité, un palace cinq étoiles où il gagnera sa première étoile au Michelin. Dans la foulée il décroche la seconde place aux Bocuses d’Or, à Lyon. Nous sommes en 2003, il décide de jouer en solo : « En avril 2006, j’ai créé la Table de Franck Putelat à Carcassonne. En janvier 2007 j’ai obtenu une première étoile et une seconde en 2012. »

 

En compétition

Parcours exemplaire, mais l’homme ne veut pas en rester là. En 2013, il construit un hôtel « Au pied de la Cité » et, en juillet de cette année, ouvre une brasserie, style bistrot, de 80 couverts au cœur de la Bastide Saint Louis de Carcassonne.

Il ne faudrait pas croire que cet enchaînement de succès va le calmer, Franck Putelat, 47 ans, aime entreprendre : « Je suis conseiller culinaire à Uzès dans le Gard, je fais également des semaines gastronomiques à l’étranger (Japon, Thaïlande…). Et puis, surtout, je suis coach de l’équipe de France au Bocuse d’Or pour janvier 2017 et j’aurais bien voulu me confronter à Romuald Fassenet [le chef de l’hôtel-restaurant du Mont Joly de Sampans, une étoile au Michelin, N.D.L.R.] qui entraîne l’équipe du Japon, mais je crois qu’il ne participera pas. C’est vraiment dommage. Deux Jurassiens au Bocuse, ce serait quelque chose ! »

 

Photo : William Truffy

Jean-Gabriel de Bueil, passeur d’âme

By |2026-05-27T10:58:49+01:0021 avril 2016|Les Jurassiens|

Comment pourrait-on dire ? Atypique, décalé, hors norme ? S’il est vrai qu’à 42 ans, l’homme ne trouve pas nécessaire d’avoir son permis, s’il a un goût plus que prononcé pour tous les lieux chargés d’histoire, patinés par le temps, il ne faudrait pas en déduire pour autant que Jean-Gabriel de Bueil n’est pas un enfant du siècle. Au contraire… Avec sa mine d’éternel enfant, ses yeux étonnés et sa dégaine plutôt cool, il est une forme de synthèse entre hier et demain, bien à sa place dans ses bistrots, à sourire au client sous les portraits de Cocteau ou de Colette, à conseiller un melon à queue rouge du domaine de la Pinte. Mais l’homme a l’œil et l’oreille sans cesse en éveil, au cas où…
Si son père, un homme à l’ancienne issu d’une famille catholique et aristocratique du siècle dernier, venait de Haute Normandie, sa mère Florence, en revanche, était bien jurassienne, de la lignée de Broissia, dont la vieille maison familiale à Blandans semble défier Château-Chalon. C’est dans cette demeure que le petit Jean-Gabriel passe tous les étés de sa jeunesse, avec ses grands-parents : « Ce sont les années du bonheur. J’étais pris en main par Godard et Lamard qui s’occupaient du domaine. Ils m’ont donné le goût de la terre et m’ont tout appris, ils ont toujours vécu là avec leur intégrité et leurs valeurs. »

 

La perte de mes parents m’a permis de renaître.

 

Puis viennent les années sombres. Le décès de son père – qu’il avoue avoir finalement peu connu – alors qu’il a dix ans à peine, une mère veuve avec cinq enfants qui gère comme elle peut : « C’était très compliqué, chacun avait un instinct de survie. »
Quelque chose se brise : « Je suis de culture chrétienne, mais quand mon père est mort, j’ai perdu deux pères, le vrai et Dieu qui n’a rien fait pour le retenir. Je me suis construit dans la négation. »
Sa scolarité bascule d’exemplaire à chaotique, si bien qu’en terminale, plus aucun lycée ne veut de lui. Il passe son bac en candidat libre et, miracle, le décroche ! Mais les épreuves ne sont pas terminées ; à vingt-et-un ans, il perd sa mère. Années noires : « La perte de mes parents m’a permis de renaître et de redéfinir de nouvelles orientations dans ma vie. Leur départ rapide a été une forme de cadeau, j’ai pris des chemins de traverse. »

 

La cantine de Serge Gainsbourg

Il part étudier l’hôtellerie dans le canton de Vaud, en Suisse : « Je savais au moins que je ne voulais pas porter de costume, pas d’une vie qu’on passe en réunion, enfermé toute la journée… » Trois ans d’école à Glion, et deux autres années à l’université de Lausanne pour étudier le tourisme.
Retour à Paris. Là, il travaille avec un patron qui lui apprend les ficelles du métier et, en 2002, à 28 ans, il rachète « le Bistrot de Paris » où Serge Gainsbourg avait ses habitudes : « Je n’avais pas l’argent nécessaire, alors je me suis associé avec un ancien financier de Londres. Au bout de six ans, il s’est marié et j’ai fait alors équipe avec mon beau-frère, Dominique Paul. La société est entièrement familiale, indépendante, sans aucun partenaire financier, basée sur nos valeurs ! »

 

Une réputation… et du caractère

Ces valeurs, justement… Pas le goût de l’argent, c’est sûr ; plutôt la qualité et la réputation. En 2007, il rachète « Chez René », en 2010 « Chez Georges », en 2014 « Chez Fred » et, il y a quelques mois, « Chez Savy » : « Je ne suis pas un homme d’affaires, tout a été racheté par coup de cœur. J’aime les vieilles maisons qui ont une âme, je les acquiers pour leur passé historique, culturel ou politique. C’est un acte de résistance, car ces lieux, on ne les refera plus jamais, alors, si je peux éviter qu’ils ne deviennent des magasins de chaussures et dire aux gens toute leur histoire, j’aurai fait quelque chose de bien ! »

 

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Aujourd’hui, quatre-vingts personnes travaillent pour lui dans des lieux magiques, où aiment à se retrouver des esprits aussi éclectiques que Bernard Pivot, Pierre Berger, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Francis Veber ou Woody Allen.

 

Quoi qu’il arrive, je sais que je fais un parcours sans tromper personne !

 

« Chez Savy » accueille chaque jour les journalistes de RTL, « le Bistrot de Paris » est le fief de Gallimard autant que la cantine du Parti socialiste, Alain Finkielkraut et Jean Clair dînent régulièrement « Chez Georges » : « J’ai une clientèle littéraire et politique de premier plan, et accueillir tout ce monde signifie que je ne peux pas embaucher des gens sans caractère. Dans mes équipes, les origines sont multiples et c’est ma fierté. Ils ont des identités différentes, s’engueulent, mais se respectent. Tout peut coexister. »
Ce penchant pour le métissage culturel est ancré en lui à travers sa propre histoire ; sa femme est d’origine libanaise et sa fille de 14 ans, prototype de la petite parisienne, a appris à aimer le Jura en le suivant dans les vignes : « Tout est possible ! Je suis fier de mon aventure entrepreneuriale, elle a un sens, mais je me méfie de moi-même. Dans ce métier, il y a des hauts et des bas et j’ai appris que les plus belles affaires se font en dehors des bilans, elles s’édifient sur la réputation et la qualité des équipes. Quoi qu’il arrive, je sais que je fais un parcours sans tromper personne ! ».

 

Le Jura est un acte de résistance

Alors, l’avenir ? Pour l’instant, Jean-Gabriel de Bueil se contente d’être un patron : « Ma priorité, c’est assurer du travail à mes employés. Entrepreneur est un métier de chien, on bosse comme des ânes, mais je suis formaté comme ça, j’aime en baver ! »

 

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Quelque chose du gamin jurassien est toujours là, il se verrait bien reprendre un petit bout de vigne du côté de Château-Chalon : « Le Jura est une terre de chardonnay comme la Champagne ou la Bourgogne et je suis certain que le vignoble jurassien va exploser dans l’avenir. » Le Jura, c’est là qu’il revient pour recharger les batteries, pour retrouver ses racines terriennes : « Il faut pousser les portes, savoir écouter… »

 

Le Jura, c’est là que je vais quand je n’ai plus d’énergie.

 

En attendant, assis à la petite table où dînait la veille l’académicien Alain Finkielkraut, une tartine de rillettes d’une main et un verre de poulsard de l’autre, le gaillard sourit sous les boiseries patinées : « Peut-être qu’un jour, j’écrirai un livre. Échanger avec Antoine Gallimard, accueillir au même service Élisabeth Lévy et Jean-Christophe Cambadélis, ça ouvre l’esprit. Ces rencontres me nourrissent. Alors comme ma fille n’a pas d’attirance pour les bistrots et que j’ai trois neveux, je me dis qu’avec un peu de chance, il y en aura bien un qui ne fera pas d’études et prendra le relais. Sinon, je me verrais bien dans une petite maison tranquille manger des produits sains dans un environnement authentique. Le Jura est le modèle de ce qui a été et qui n’est plus, accueillant quand on n’est pas tout puissant et riche. C’est un acte de résistance ! »

 

Photos : Numéro 39

 

  • Retrouvez Jean-Gabriel de Bueil dans le magazine Numéro 39 :

Jean-Gabriel de Bueil

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