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Quentin Joly - Jessica Marchante Joly

Ancien fondeur du Haut-Jura, Quentin Joly a troqué les skis contre l’appareil photo. Sous le nom de Jolypics, le Sanclaudien raconte désormais le sport autrement : par l’émotion, le mouvement, l’attente, la douleur ou la joie. Photographe et vidéaste repéré par la Fédération internationale de ski, Decathlon CMA CGM Team ou encore L’Équipe Magazine, il construit un regard de l’intérieur, nourri par dix années de sport de haut niveau.

Originaire de Saint-Claude, l’ancien fondeur Quentin Joly s’est imposé sous le nom de Jolypics comme photographe et vidéaste freelance. Basé à Chambéry, il travaille partout en France et à l’international, avec une prédilection pour les récits visuels liés au sport, aux athlètes, aux marques et aux événements. Son univers mêle sens du mouvement, goût du plein air et attention à la lumière. Déjà remarqué pour ses images sportives, notamment autour du cyclisme, il compte parmi ses clients Adidas, New Balance, On Running, Smart ou encore Decathlon CMA CGM NewGen. Son regard cherche moins la simple performance que l’ambiance, l’instant juste, la cohérence d’un récit.

NUMÉRO 39 – Votre métier, aujourd’hui, comment le définissez-vous ?

QUENTIN JOLY – Classiquement, je dirais photographe-vidéaste. Mais moi, je préfère le terme de raconteur d’histoires.

La photo est arrivée très vite dans votre vie. Comment est née cette passion ?

Mon arrière-grand-mère, du côté maternel, achetait tout le temps des appareils photo jetables. J’adorais les utiliser. En fait, je n’aimais même pas forcément prendre des photos : j’aimais le bruit de l’appareil. Au départ, je voulais aussi être journaliste. J’ai d’ailleurs fait mon stage en classe de troisième à L’Hebdo du Haut-Jura, à Saint-Claude. Ils m’ont mis entre les mains mon premier appareil photo professionnel et j’ai pu couvrir mon premier sujet : un cross UNSS. Là encore, appuyer sur le bouton, entendre l’obturateur se refermer, me procurait énormément de plaisir. C’était vraiment ce que j’aimais le plus. Ensuite, j’ai commencé à faire un peu de photos avec mon iPhone. Puis j’ai vu que ça ne me suffisait pas. J’avais un vieux boîtier qui traînait, je me suis fait la main dessus. À 18 ans, avec l’argent de mon anniversaire et quelques économies, j’ai acheté mon premier matériel professionnel. J’ai commencé à faire des photos de ski après mes courses. Je m’empressais de finir, de me changer, puis d’aller photographier les participants qui restaient en piste.

Quand avez-vous compris que ce n’était pas seulement un loisir ?

Je ne l’ai toujours pas vraiment compris. À chaque fois que je vais faire des photos, c’est comme si je partais en vacances, ou plutôt dans un endroit que j’adore. La photo reste une passion dont je peux vivre, et c’est une chance. Je n’ai pas l’impression qu’elle se soit transformée en métier au point d’y perdre le plaisir.

En début d’année, vous avez écrit sur les réseaux sociaux : « Je me reconnais dans mes images. » Que vouliez-vous dire ?

Quand je dis que je me reconnais dans mes images, c’est que j’y retrouve ma manière d’être. Je suis quelqu’un d’assez vif, de créatif, toujours en mouvement. J’ai besoin que mes photos ne soient pas seulement belles, mais qu’elles fassent ressentir quelque chose. Si elles transmettent une tension, une joie, une fatigue, une émotion sincère, alors j’ai l’impression d’être à ma place. C’est dans ce sens-là que je me sens aligné avec mon travail.

Je viens du sport de haut niveau. J’ai gardé cet esprit de compétition, cette capacité à accepter l’effort et la souffrance. Quand on va aussi loin dans l’engagement, on connaît forcément des moments très durs, où l’on a l’impression de tout donner pour rien. Mais il y a aussi des joies immenses, parce que chaque réussite se paie au prix fort.

Un athlète professionnel s’entraîne entre 900 et 1 100 heures par an pour, peut-être, vivre 48 heures de gloire. J’ai connu ça pendant dix ans, quand je poursuivais mes rêves de sportif. Cette expérience m’aide aujourd’hui à sentir les moments, à comprendre ce qui se joue avant même que cela arrive. Je sais lire une attitude, anticiper une réaction, capter une joie, une peine ou une douleur dans mes photos.

Robert Capa disait : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Êtes-vous d’accord ?

Oui, d’un certain point de vue. Mais dans les moments très calmes, notamment avant les courses, quand on entre dans l’intimité d’un coureur, il faut savoir garder ses distances. Être assez proche pour saisir quelque chose de sincère, mais pas au point d’influencer ce qui se passe. Si l’on devient trop présent, on modifie le moment qu’on cherche justement à capter.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

Cette proximité a donc une limite ?

Oui. Au-delà, cela devient juste une question de cadre. On peut devenir trop intrusif.

Comme vous le rappeliez, vous avez été athlète de haut niveau. Vous avez porté les couleurs de Haut-Jura Ski, du comité régional de ski du massif jurassien et même de l’équipe de France. Vous savez donc ce que vivent les sportifs que vous photographiez. Est-ce une clé de votre regard ?

Je pense que ça joue énormément dans ce que j’ai envie de montrer. Après, est-ce que cela fait tout mon œil ? Non, je ne pense pas. Mais ça compte beaucoup, forcément, parce que je connais ce milieu et ce que vivent les sportifs.

Photographier des événements sportifs, c’est être emporté par un tourbillon, improviser, capter l’instant qui surgit. Cette urgence vous plaît-elle ?

Oui, parce que je n’ai jamais le temps de m’ennuyer. Depuis que je suis jeune, j’ai toujours quelque chose en tête. Les événements sportifs me tiennent en éveil permanent : il faut regarder partout, sentir ce qui peut arriver, réagir vite. C’est cette intensité-là qui me plaît le plus.

Peut-on créer quand on subit les événements ?

Oui, parce qu’on subit souvent. Sur une course de vélo, quand vous êtes en voiture, vous dépendez du trafic, des parkings, du parcours. On compose en permanence avec des contraintes. Mais je crois que ces contraintes me rendent plus créatif. Je sais que, sur toute une course, j’aurai peut-être trois occasions de faire une belle photo. Alors, quand elles se présentent, il faut être à 200 %.

Ce qui frappe aussi dans votre parcours, c’est votre détermination. Vous allez chercher les événements, les contacts, les opportunités, parfois même quand rien n’est garanti. Qu’est-ce qui vous pousse à y aller, même lorsque toutes les portes ne s’ouvrent pas ?

Je me dis que c’est ce que j’ai envie de faire dans la vie. Si je n’atteins pas mes objectifs, au moins je pourrai me dire que j’aurai tout tenté. Quand je voulais devenir sportif de haut niveau, il y a eu pas mal de moments où je ne pouvais pas me battre à armes égales. Aujourd’hui, dans l’image, j’ai le sentiment que chacun peut disposer des mêmes outils. Celui qui produira le meilleur contenu finira par accéder aux meilleurs shootings, même si cela prend du temps. Et puis il y a la passion. C’est elle qui me fait me lever le matin, même quand je ne suis pas payé pour aller sur un événement. Si je ne faisais pas de photo, je crois que j’irais quand même voir ces compétitions. Alors autant se faire plaisir et tenter quelque chose.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

L’été dernier, une de vos photos est devenue un conte de fées. Racontez-nous.

Tout part de Fabrice Levannier, chargé d’activations pour Oakley. Quelques mois plus tôt, il m’avait contacté parce qu’il avait besoin d’un photographe en urgence à Lyon. J’y suis allé. Le travail a plu et nous sommes restés en contact. Pour la dernière étape du Tour de France, il m’a invité à un événement à Montmartre, au moment du passage de la course. Pour ne pas fausser le classement général, les organisateurs avaient décidé de geler les temps. On savait donc déjà que Tadej Pogačar allait gagner la Grande Boucle. Nous étions sur un balcon. Comme il pleuvait beaucoup, tout le monde est rentré regarder la fin de la course à la télévision, dans le café qui avait été privatisé. Moi, puisque je connaissais déjà l’issue du général, j’ai préféré rester dehors, sous la pluie, pour voir passer tous les concurrents. Sur ma gauche, j’ai aperçu un coureur de l’équipe Red Bull – BORA – hansgrohe saluer le public. Je me suis dit : ce n’est pas possible que ce soit Primož Roglič. D’habitude, il est plutôt froid, distant, timide. Et là, d’un seul coup, il a levé les mains. J’ai pris la photo. Sur le moment, je ne me suis pas dit qu’elle allait faire le tour du monde. Je l’ai publiée le soir même sur les réseaux, puis j’ai posé mon téléphone. Dans la nuit, X, anciennement Twitter, s’est complètement affolé. Mais je n’y suis pas, donc j’ignorais ce qui était en train de se passer. Beaucoup de gens ont partagé ma photo, certains affirmant même : « Citez-moi une photo de cyclisme plus incroyable que celle-là. » Des médias s’en sont mêlés. Puis une personne m’a demandé la photo parce qu’elle était en contact avec le coureur. Elle la lui a envoyée. Quelques minutes plus tard, j’ai vu : « Primož Roglič vous a identifié dans une publication. » Pour résumer ses vingt et une étapes du Tour de France, il n’avait retenu que ma photo. Ensuite, il m’a écrit pour me demander s’il pouvait l’utiliser pour un gala de charité. Comme c’était caritatif, je lui ai offert les droits. La photo, intitulée It’s Primoz’s Time, a enfin remporté la médaille d’argent dans la catégorie cyclisme des World Sports Photography Awards 2026.

L’hiver dernier, nouvelle étape : c’est au tour de la Fédération internationale de ski (FIS) de vous solliciter. Qu’attendait-elle de vous ?

L’idée était de porter un regard plus jeune sur le ski de fond, de raconter davantage l’événement que la course en elle-même. Il s’agissait de toucher un public plus large. Personnellement, j’avais envie de mettre en lumière les athlètes. La FIS m’a confié deux étapes de coupe du monde pour me tester. Dès Oberhof, en Allemagne, mes clichés ont beaucoup tranché avec ce qui se faisait depuis des années. Cela a réveillé pas mal de monde. Aujourd’hui, l’idée serait d’aller plus loin : couvrir davantage la saison, mais aussi imaginer des formats plus immersifs, au plus près du quotidien des athlètes. Là encore, mon objectif est d’imposer un nouveau regard sur ce sport que j’ai pratiqué de nombreuses années [Quentin Joly a arrêté sa carrière en avril 2023].

Même intérêt du côté de l’équipe cycliste Decathlon CMA CGM Team. Comment abordez-vous cette collaboration ?

Le vélo est vraiment mon sport préféré à photographier. J’aime énormément accompagner cette équipe, surtout la NewGen, parce qu’on travaille peut-être avec les grands coureurs de demain. Avec eux, je peux proposer mon regard sur le vélo plus facilement. Ils sont ouverts, prêts à tenter des choses moins classiques. Les shootings sont plus détendus, plus spontanés, et c’est très agréable.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

Vous avez dit il y a quelque temps que vous n’étiez pas attiré par le photojournalisme. Est-ce toujours le cas ?

Oui, c’est toujours le cas. Je disais cela parce que, pour moi, le photojournalisme sportif se résume encore trop souvent à produire vite : la photo d’arrivée, un portrait du vainqueur, qu’il faut s’empresser d’expédier à la rédaction. Ce fonctionnement ne me correspond pas vraiment. J’ai besoin d’aller au-delà de l’image attendue, de raconter une atmosphère, un moment, une présence. Pas seulement documenter ce qui s’est passé, mais construire un regard. Et j’ai l’impression que les médias commencent justement à chercher cela : des images moins automatiques, plus sensibles, capables d’accompagner un récit.

Cet hiver, une référence du journalisme sportif a d’ailleurs mis en valeur votre travail.

Oui, j’ai été repéré par L’Équipe Magazine, qui a publié en décembre mon premier portfolio, avec des photos de rugby prises lors d’un match de Nationale entre le SO Chambéry et Rouen.

Le rugby n’est pas tout à fait étranger à votre histoire. Vous avez grandi non loin du stade de Serger, à Saint-Claude. Auriez-vous pu être licencié au FC Saint-Claude Rugby ?

Mon père a joué dix-huit ans au rugby dans ce club. Moi, j’ai fait du foot. C’était mon premier sport. Je n’étais pas un bagarreur. J’étais plutôt un petit avec un physique très fin, et je craignais d’aller au contact. Donc pas dans cette vie.

Vous produisez aussi du contenu vidéo. Est-ce un domaine différent ou photo et vidéo répondent-elles aux mêmes exigences ?

Ce ne sont pas les mêmes exigences. La vidéo est beaucoup plus complexe. Déjà, le montage est bien plus chronophage que la retouche photo. Il faut avoir le cerveau bien accroché, sinon on abandonne. En revanche, j’ai l’impression qu’en vidéo, on peut encore davantage raconter des choses, parce qu’on peut calquer un récit sur les images. Mais mon approche de la vidéo se fait comme en photo. J’aime énormément les plans fixes qui parlent d’eux-mêmes. Ma formation de photographe autodidacte me sert beaucoup dans tout ce que je fais en vidéo.

Vous avez grandi dans un environnement très collectif, entre la famille, les coéquipiers et les amis. Le métier de photographe, lui, impose souvent de partir seul, de travailler à des horaires irréguliers, parfois loin des siens. Comment vivez-vous ce décalage ?

Avec le temps, plus je travaille, moins je vois mes proches. Mais je suis en train de construire ma vie, j’ai besoin de travailler, de me faire remarquer. Alors oui, cela a plutôt tendance à m’éloigner d’eux. Quand je suis à la maison, je préfère passer du temps avec ma femme. Et quand j’ai deux ou trois jours devant moi, je rentre voir mes parents dans le Jura. La famille, c’est la famille. Il n’y a pas besoin d’en dire plus.

Quand on a porté les couleurs du Haut-Jura Ski, on reste donc attaché à sa terre natale ?

Oui. Revenir dans le Jura me ressource. Quand j’ai du montage, je change d’air, je sors de mon cadre habituel et je vois mes parents. Ça me détend. Et quand je suis plus détendu, je travaille mieux. Mais j’ai aussi été élevé avec l’idée qu’il fallait poursuivre sa route, quoi qu’il arrive. Je remercie mes parents de m’avoir transmis ça. Ils ne m’ont jamais tracé un chemin. Ils m’ont toujours dit que je ferais ce que je voudrais, tant que les choses étaient cadrées. Partir du Jura était inévitable, d’abord pour continuer mon projet de skieur, puis pour mon travail. Aujourd’hui, la plupart de mes clients sont autour de Chambéry, où j’habite. J’ai construit ma vie ici, avec ma femme, mon chat et les amis que je me suis faits. Je n’éprouve aucun regret. Ça me fait du bien d’être chez moi, comme de rentrer dans le Jura. Cet équilibre me permet de garder un rapport très sain avec ma terre natale.

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Quentin Joly – Jessica Marchante Joly

Votre géographie du Jura se limite-t-elle à Saint-Claude et au Haut-Jura ?

Elle est plus large. Avec ma famille, on n’avait pas forcément de gros moyens. On ne pouvait pas trop partir de notre région, donc j’ai passé beaucoup de temps aux Quatre Lacs, du côté de La Mercantine, sur le lac de Vouglans, et à me balader au pic de l’Aigle. Et j’ai aussi une tante qui habite par là-bas, la sœur de mon père. J’ai donc un pied-à-terre dans ce secteur.

Vous êtes de la génération des réseaux sociaux. Cela a-t-il façonné votre manière d’être photographe ?

Je ne me suis jamais vraiment posé la question, parce que je suis né avec ces moyens de communication. D’ailleurs, les premières fois où j’ai vu des photos de sport plus créatives, c’était sur les réseaux. Je me suis dit : “waouh, c’est complètement incroyable”. Cela m’a inspiré pour la suite.

Quand vous étiez skieur de fond, vous étiez spécialiste du sprint. Ce n’est pas une discipline qui conduit spontanément à la contemplation. Est-ce que je me trompe ?

Non, vous ne vous trompez pas. Je ne pourrais jamais faire de photo animalière, par exemple. Mon caractère ne me le permet pas. Je ne me vois pas dans une forêt à attendre toute la journée qu’un lynx passe… et pourtant j’aime les animaux. Mais il faut qu’il y ait de l’humain sur la photo.

Au fond, vous êtes aussi un sprinter dans la photo ?

Oui, je pense qu’on peut dire ça. J’aime quand ça va vite, j’aime quand quelque chose se crée, j’aime quand il y a du spectacle. Et je pense que c’est aussi ce qui caractérisait le sprint.

Quentin Joly dans dix ans, quel homme sera-t-il ?

J’espère qu’il aura eu au moins un Tour de France à son actif, qu’il aura couvert un peu toutes les grandes compétitions sportives du monde, et qu’il pourra se reposer, construire une famille et profiter un peu de la vie en général. ν

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