
Photo :
Wheobe - Tara Ozem
Les quatre musiciens de Wheobe ont grandi ensemble dans le Jura. Avec A Strained Ocean, leur premier album, ils imposent une musique hybride et sensible, nourrie d’amitié, d’influences multiples et d’un territoire resté essentiel.
Il y a des groupes qui se forment par nécessité, d’autres par hasard. Et puis il y a ceux qui naissent d’une évidence, presque naturelle, comme si les trajectoires avaient toujours été destinées à se croiser. Wheobe appartient à cette troisième catégorie. Tout commence au lycée Jean Michel de Lons-le-Saunier. Quatre artistes – Swann Foucher au micro et au clavier, Matthias Joannon à la basse, Matthieu Mercky à la batterie et Ivanoé Tissot à la guitare –, quatre parcours différents, mais une même envie de jouer ensemble et des racines jurassiennes communes. Très vite, les répétitions remplacent les heures libres, et l’espace du lycée devient un premier terrain d’expérimentation. « Ça a tout de suite pris, on voulait faire de la composition », résume Swann Foucher, le chanteur du groupe. À l’époque, il n’est pas encore question de grand projet ni d’ambition affirmée. Juste une dynamique collective, instinctive, presque ludique. Les premiers concerts s’enchaînent localement : « On faisait quelques concerts à droite, à gauche : à Orgelet, à Domblans, un peu partout ». Le groupe apprend en jouant, construit sa cohésion sur scène autant qu’en dehors. Puis vient un tournant : 2022, après le Covid, la sortie d’un premier projet Lifedrop.
Une identité musicale faite de contrastes
Si Wheobe intrigue aujourd’hui, c’est aussi parce que leur musique échappe aux étiquettes simples. Le groupe revendique des influences multiples, parfois très éloignées. Jazz, musiques traditionnelles cubaines, musiques des Balkans, fanfares, rock, pop alternative, rock progressif des années Soixante-dix… chacun arrive avec son bagage, ses écoutes, ses références. Mais loin de créer une cacophonie, cette diversité devient la matière première du groupe. « On écoute tous des choses très différentes, mais on prend plaisir à découvrir ce que les autres aiment », explique le chanteur. Dans ce fonctionnement, aucune influence ne domine. Elles s’agrègent, se superposent, se transforment au fil des répétitions. Le résultat, c’est une musique hybride, difficile à catégoriser, mais immédiatement reconnaissable dans son énergie collective. Au cœur du processus créatif du groupe, il y a un principe simple : l’improvisation collective. Les morceaux naissent rarement d’une idée individuelle figée. Ils émergent de sessions à quatre, où chacun propose, teste, modifie. « On compose beaucoup à partir d’improvisations collectives ». Dans ces moments, les influences personnelles s’expriment sans filtre, mais aussi sans volonté de contrôle. C’est dans ce dialogue spontané que se dessine progressivement une direction commune.
Ensuite vient le travail de structuration : réécoute, découpage, assemblage, réécriture. Les idées sont déconstruites puis reconstruites, jusqu’à trouver leur forme finale. Ce mode de fonctionnement repose aussi sur une dimension essentielle : la relation humaine. « On est très amis, et ça change tout dans la communication », insiste Swann Foucher. La confiance interne permet la critique, la remise en question, sans tension. Une alchimie fragile, mais précieuse.
Sorti officiellement le 3 avril, avec une release party au Darius Club à Lons-le-Saunier, A Strained Ocean marque une étape majeure dans l’histoire du groupe. Un premier album longuement mûri, dont certaines premières idées remontent à « plus de trois ou quatre ans. » Ce disque n’est pas une compilation de morceaux récents, mais un processus étalé dans le temps. Une construction lente, nourrie par les évolutions personnelles et collectives du groupe. Le projet s’est voulu profondément représentatif de leur identité. « On a beaucoup travaillé sur le fond, sur le propos, sur ce qu’on a envie de transmettre via cette musique. Ça a été une aventure vraiment de long terme. C’est un album qui parle vraiment de notre rapport aux autres, de notre rapport à l’humain, à la société de manière générale, et à la manière dont on est influencé et dont on influence le monde qui nous entoure. On voulait vraiment qu’il nous ressemble ». Cela passe autant par la musique que par l’ensemble de l’univers visuel : clips, pochette, direction artistique.

Wheobe – Suki Raw
Impossible de comprendre Wheobe sans revenir à leur territoire d’origine. Le Jura n’est pas ici un simple décor, mais une présence diffuse, un arrière-plan constant. L’enregistrement de l’album a notamment eu lieu dans le studio La Corbière, à Présilly tenu par Martial, « un très bon ami », dans un environnement familier. Mais c’est surtout la nature jurassienne qui irrigue leur imaginaire : lacs, forêts, reliefs, silences. « Ce n’est pas du chauvinisme », précise le chanteur. Le lien est plus intime. Le Jura est avant tout un espace de respiration, un lieu où le groupe retrouve un équilibre nécessaire à la création. « La nature, les lacs ont inspiré l’album. On y retrouve ce rapport à l’eau, très familier pour nous à travers les lacs, que ce soit dans la région des lacs autour de Clairvaux, au lac de Vouglans, ou encore dans tous ces petits lacs qui ont marqué notre enfance. Ils sont liés à nos vacances, à tous les moments passés dans le Jura. Il y a vraiment cette empreinte du Jura qui traverse également l’album. » Même les clips du groupe intègrent ces paysages, comme une manière de prolonger visuellement l’univers de l’album. « On ne se sent jamais aussi bien que dans la nature et dans nos montagnes. C’est là qu’on passe aussi le plus de temps à composer, parce que c’est une source d’inspiration énorme pour nous. Ce n’est pas une volonté de revendiquer une musique “jurassienne” en tant que telle. Le Jura n’est pas forcément cité dans les paroles, mais il transparaît malgré tout, y compris dans les clips. On en a tourné une partie dans la région, parce qu’il nous tenait à cœur de montrer ces paysages qui ont nourri l’album ».
L’engagement en filigrane
Au-delà de la sortie de A Strained Ocean (avec une cover signée Nele), Wheobe entre désormais dans une nouvelle phase : celle du partage. Depuis le printemps, le groupe enchaîne les concerts, d’abord localement, puis sur une tournée estivale qui les emmène dans plusieurs festivals en France et en Belgique. Et déjà, l’horizon s’élargit. « On prévoit de tourner un peu plus à l’international à partir de cet automne ou du début de l’année prochaine. » Sur scène, les morceaux changent de dimension. Longtemps travaillés, retravaillés, ils trouvent enfin leur public. Et la réponse ne se fait pas attendre. « Les concerts se sont super bien passés depuis la sortie de l’album. On a vraiment l’impression d’incarner pleinement ce qu’on fait. Après, on a des personnes qui viennent nous voir pour nous dire que ça les a vraiment touchées. » Des retours d’autant plus marquants que les thèmes abordés sont intimes, parfois fragiles. « Voir que ça dépasse notre propre vécu et que ça va toucher les gens dans leur intimité, c’est hyper fort pour nous. »
Mais pour Wheobe, exister comme groupe ne se limite pas à jouer ou enregistrer. Très vite, une réflexion plus large s’est imposée : comment faire de la musique aujourd’hui sans ignorer son impact ? Le merchandising devient ainsi un prolongement de leur démarche. Textiles en coton bio, vêtements issus de friperies et retravaillés, fabrication européenne : chaque choix est pensé et assumé. Une manière de rester cohérent avec les valeurs qu’ils portent dans leur musique, mais aussi d’interroger, à leur échelle, les logiques de production de l’industrie culturelle.
Derrière ces choix, il y a surtout une constante : l’équilibre humain. Wheobe repose sur une alchimie fragile entre quatre personnalités, accompagnées par leur manager Eloïse, mais aussi sur une amitié ancienne qui structure tout le reste. La musique, ici, n’est jamais dissociée du lien. Elle en est la prolongation directe. Et au cœur de cet équilibre, il y a toujours ce point d’ancrage discret mais essentiel : le Jura. C’est là que le groupe revient, presque instinctivement, dans les moments charnières. Comme un besoin de se recentrer, de retrouver une forme d’évidence. Avant l’enregistrement de l’album, ils choisissent d’y poser leurs instruments une dernière fois, loin des studios. « Petit, j’allais beaucoup à Lamoura, dans le Haut-Jura, explique Swann. Et pour nous, c’était assez naturel d’y retourner. La dernière répétition, la résidence juste avant l’enregistrement de l’album, on l’a faite dans un chalet familial, un lieu qui comptait énormément pour moi. Revoir ces paysages qui ont bercé mon enfance, s’y retrouver tous les quatre pour faire cette musique… c’était vraiment fort. »
À chaque étape de leur construction, dans leur manière de créer comme dans l’écriture de A Strained Ocean, le Jura reste en arrière-plan. Il n’est jamais revendiqué frontalement, mais il constitue une base silencieuse de leur inspiration. Et devant eux, la route s’élargit. Plus vaste, plus lointaine aussi. Le groupe trace désormais sa propre trajectoire.

