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Jérôme Despret

La vie de l’horticulteur Jérôme Despret est intimement liée à L’arbre qui chante, conte de Bernard Clavel découvert l’année de ses quatre ans. Depuis, les racines du vieil érable semblent nouées aux siennes comme par magie.

Il n’a vécu aucun moment aussi marquant que celui-ci. Jérôme a quatre ans. Assis en tailleur avec ses amis de l’école maternelle de Valence, il écoute la maîtresse raconter une histoire. L’enseignante fait pousser la fabuleuse aventure d’un arbre qui ne meurt jamais, érable devenu violon grâce aux mains agiles d’un vieux luthier. C’est L’arbre qui Chante, conte de Bernard Clavel écrit en 1967. Mais cela, le petit Jérôme l’ignore. Il ouvre juste grand ses oreilles et plonge dans cet univers campagnard, qui s’inscrit profondément en lui. Sans qu’il le sache encore, la puissance inouïe de ce moment guidera toute sa vie.

Jérôme Despret est un gosse de la ville, qui rêve, depuis l’appartement de Bourg-en-Bresse, de côtoyer la nature. À dix ans, il veut devenir pâtissier, puis se ravise deux ans plus tard : ce sera jardinier. Sur le balcon, il fait pousser des graines en pots et garde en lui le souvenir de cet arbre immortel. Il a d’ailleurs raconté l’histoire quelques années plus tôt à sa grand-mère, qui, en retour, lui a offert son vieux violon dans un étui entouré de papier. Le garçon revit alors pour la première fois l’histoire en vrai… Et ce ne sera pas la dernière !

Bond dans le temps

Jérôme Despret est devenu un jeune homme intelligent, ayant tracé sa route scientifique à l’image de sa famille de médecins et de pharmaciens. Lui a choisi la recherche en biotechnologie végétale à l’Inra de Fréjus, institut de recherche agronomique dans lequel il s’apprête à commencer une belle carrière en laboratoire. Mais dix-huit ans après, le vieil érable de L’arbre qui chante le rattrape.

À vingt-deux ans, il plaque sa nouvelle branche professionnelle pour faire germer son rêve de gosse : devenir jardinier. Il retourne à Bourg-en-Bresse, s’inscrit à l’ANPE (ex-Pôle Emploi) et cherche un poste d’horticulteur. Les patrons regardent d’un air dubitatif ce jeune homme aux mains lisses présenter son CV de chercheur… L’un d’eux, pourtant, lui fait confiance et l’embauche en tant qu’ouvrier horticole, puis en pépinière. Quelques années plus tard, en 1997, Jérôme et son épouse Françoise montent leur propre entreprise, Meillonnas Paysage Élagage.

La suite ? Un conte de fées non imaginaire, 100 % réel.

Au hasard d’une bouquinerie…

Lorsque Bernard Clavel et Josette Pratte acquièrent une propriété à Courmangoux, dans l’Ain, ils sollicitent la société de Jérôme pour l’entretien du parc. Entre les deux hommes, le courant passe instantanément. Ils échangent quelques dîners et apéritifs, mais tous deux ignorent le lien qui les unit depuis l’enfance de Jérôme. Ils le découvrent au hasard d’une bouquinerie où Françoise cherche des livres pour leurs petits-enfants. Elle tombe sur une quatrième de couverture et interpelle son mari : « Ce ne serait pas ton histoire ? » Jérôme s’empare du petit exemplaire et acquiesce. C’est elle. Il tourne l’ouvrage et lit, stupéfait, le nom de son auteur : Bernard Clavel.

Il fait naturellement part de sa découverte au conteur jurassien, qui se dit très touché que l’une de ses créations ait pu influencer le destin d’un être. À chaque nouveau livre, Clavel gratifie son ami d’une dédicace en image, celle d’un bel érable…

En 2003, l’histoire se répète ! Les vaillants arbres de la propriété de Courmangoux, plantés en 1880, déclinent en quelques semaines sous la sécheresse. Josette Pratte demande à Jérôme, grimpeur-élagueur, de les couper loin du regard de Bernard.

Redonner vie à l’histoire !

Devant ces géants bientôt disparus, le petit Jérôme parle au grand : il faut marquer le coup. Un arbre n’est-il pas immortel comme dans l’histoire ? Le paysagiste prend sa tronçonneuse et sculpte, sur la souche d’un des arbres coupés, un violon de deux mètres de hauteur. Un clin d’œil éphémère, pense-t-il, que nous couperons bientôt. Rentré de Paris, Clavel découvre le violon avec une vive émotion. L’instrument restera là, sur sa souche, éternellement. Quelque temps après, Bernard Clavel est alité dans une chambre d’hôpital lyonnaise après un accident vasculaire cérébral et réclame « son violon ». Jérôme prend des photos de la sculpture, impossible à déplacer, et lui apporte. Ce jour-là, le malade, affaibli, réagit peu. Mais un jour, l’horticulteur reçoit un appel de Gabriella, l’attachée de presse de l’écrivain, qui lui confie : « Bernard vient de me raconter votre histoire et il a pleuré. Je dois vous dire qu’en quarante ans, je ne l’avais encore jamais vu verser une larme. » « Vivre tout cela est aussi peu probable que de gagner au loto et c’est une chance tout aussi grande », assure Jérôme, à son tour très ému.

Désormais, le paysagiste partage lui aussi L’arbre qui chante. Dans les écoles de ses petits-enfants, il amène le violon de sa grand-mère, joue quelques notes et fait écouter un enregistrement d’un concerto de Tchaïkovski, en plus de la lecture du livre. Aux enfants, il confie un petit érable à planter. Jérôme espère ainsi, qu’un jour, un de ces minots deviendra jardinier, bûcheron, luthier, horticulteur ou élagueur. Et qu’il racontera à son tour, dans trente ans, pour les cent trente ans de Bernard Clavel, comment L’arbre qui chante a guidé sa vie. 

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