
Photo :
Josette Pratte - Numéro 39
S'il y a bien une personne dont Bernard Clavel a changé la vie, c'est Josette Pratte, sa seconde épouse. Pour Numéro 39, l'ancienne attachée de presse québécoise raconte leur rencontre et la vie qui a ensuite été la leur.
NUMÉRO 39 – Quand rencontrez-vous Bernard Clavel pour la première fois ?
JOSETTE PRATTE – Le 1er novembre 1977. Dans la salle à manger de l’hôtel Méridien, à Montréal. Il était arrivé dans la nuit après que son vol, qui aurait dû atterrir dans l’après-midi la veille à l’aéroport de Mirabel où je l’attendais, ait été détourné sur New York. Je lui avais laissé un message : « Appelez-moi quelle que soit l’heure. » [Elle laisse passer quelques secondes] À quatre heures et demie du matin, mon téléphone a sonné. « Je serai au Méridien à huit heures. Nous parlerons de votre campagne de presse en prenant le petit-déjeuner. »
Que représentait-il pour vous à ce moment-là ?
Il était écrivain. Il était Français. Deux auréoles magiques. Il aurait été banquier à Manhattan, je n’aurais pas eu le même préjugé favorable. À cinquante et quelques années, il avait une œuvre importante si bien que nous étions trois attachés de presse concernés par sa venue : Hughette Laurent pour Robert Laffont, qui à l’époque avait publié la quasi-totalité de ses romans ; un garçon dont j’ai oublié le nom pour l’éditeur vaudois Albert-Louis Chapuis, chez qui venait de paraître Tiennot ; moi pour Stock où sortait un livre d’entretiens, Écrit sur la neige. Qui allait prendre en charge sa campagne de presse ? On l’a tiré au sort ! [Elle sourit]. Et c’est moi qui l’ai remporté.
Ce fut le début d’une histoire d’amour…
Et pourtant… Proustienne jusqu’au bout des ongles, je n’avais pas lu une seule ligne de ce « Gorki français » connu pour mettre en scène des gens simples dans un monde rude. [Elle lève un peu la tête. Elle semble ailleurs]. Il est entré dans la salle à manger de l’hôtel où il me trouve attablée devant deux œufs au plat et quelques tranches de bacon. Rien à voir avec le café au lait qu’avalaient sur le pouce la plupart des femmes qu’il connaissait. « Vous prenez un solide déjeuner ! » « Et vous, vous ne prenez rien ? Pas même une rôtie ? » Il hausse les sourcils : « Une rôtie ? » : « En France, vous appelez ça un toast. » Je le vois comme si c’était hier dans sa veste brune à gros carreaux. Comment ne pas penser à la discrète élégance de mon père et de mon grand-père, qui faisaient faire leurs costumes chez Huntsmann, Saville Row à Londres ? « Dépêchez-vous de commander. Il faut être à Radio Canada dans une demi-heure pour un direct très écouté. »
C’est précisément durant cette première entrevue que je suis tombée en amour avec lui. Quand Andréanne Lafond lui a demandé : « Qu’est-ce que c’est, pour vous Bernard Clavel, que d’être romancier ? », il a levé sur elle son regard intense. Son buste carré, ses grosses mains lui donnaient un air d’archange et d’ouvrier mélangés. De sa voix chaude, un peu grave qui prenait les mots un par un et les laissait tomber sans que jamais aucun ne soit dénué de sens : « Si vous voulez savoir ce que c’est que le métier de romancier, il faut lire la merveilleuse nouvelle de Marcel Aymé : Le romancier Martin. Vous en apprendrez plus qu’en vous coltinant des dizaines de thèses universitaires. » Nous, on restait là – les techniciens en régie, Andréanne et moi en studio – comme suspendus à ses lèvres. « Le romancier, voyez-vous, est prisonnier d’un monde et de personnages sur lesquels il est loin d’avoir les pleins pouvoirs. Il doit les laisser libres de mener leur vie tout en s’assurant qu’ils ne sortent pas du cadre du roman qu’il est en train d’écrire et que nul n’y entre sans raison. Peu de gens sont aptes à le comprendre qui ne sont pas des créateurs eux-mêmes. Se donner entièrement au monde qui va sortir de soi, se vouer corps et âme à ces damnés personnages, même le romancier ne mesure jamais vraiment ce que cela va entraîner.
Si quelqu’un a vu sa vie changer grâce à Bernard Clavel, c’est bien vous.
Nous étions, en surface, si différents l’un de l’autre. Il y avait l’âge bien sûr, la nationalité, le milieu social. Surtout, Bernard Clavel était un terrien. Il habitait la Terre et la Terre l’habitait. Moi je vivais sur une planète désincarnée : je lisais, je dessinais, j’allais au théâtre. Les chiens, les chats, les arbres, tout ça me laissait de marbre [Elle rit]. J’avais fait peindre ma cuisine en noir pour y passer le moins de temps possible. Alors oui ! avec lui, j’ai beaucoup appris : j’adore les animaux, nous avons eu des chiens, des chats, des poules ; plus je vieillis, plus je suis sensible à la nature ; mes amis vous diront que je suis une excellente cuisinière. Surtout, j’ai compris que je n’étais plus l’adolescente pétrifiée à qui son père assénait : « T’es pas belle, tu t’habilles comme la chienne à Jacques, tu ne sauras jamais faire cuire un œuf, t’as pas de cœur. » Ça se terminait invariablement par : « Celui qui voudra te marier, je l’avertirai ! » Bernard m’a aimée, il m’a aimée follement. Avec une énergie et une volonté impressionnantes. Il a senti qu’ayant perdu ma mère à l’âge de onze ans, j’étais comme un œuf sans sa coquille. Sous l’apparence d’une femme forte, se cachait un être peu sûr de lui, habité, possédé, par la peur de l’abandon.
En 1980, vous quittez le Québec pour vous installer en Europe : en France d’abord, puis en Suisse, en Irlande, retour en France, à nouveau la Suisse, la France… Treize déménagements en vingt-cinq ans. Vous n’en aviez pas assez ?
Au contraire ! Quelle richesse ! En 2003, lors de l’inauguration d’une exposition consacrée par la Bibliothèque universitaire de Lausanne à « Bernard Clavel un homme en colère », Brigitte Waridel, qui dirigeait les services culturels du Canton de Vaud, déclarait : « Bernard, le nomade, a trouvé son maître. » Et elle ajoutait : « Ils vous jurent que ce coup-ci, ils se sédentarisent. Même les chiens, les chats y croient. On s’installe, tantôt dans la résignation de les savoir si loin de nous, tantôt dans la jubilation de les voir si près. Mais on n’est jamais très sûr… Cela vous maintient l’amitié en éveil… » [Elle m’empoigne du regard.] L’amitié ! Sans elle, je ne suis pas certaine que nous aurions tenu. Car peu importent les succès. Plus ça allait, plus Bernard doutait. De livre en livre, l’angoisse augmentait. Est-ce bon ? Et si c’est bon, est-ce que je saurai faire mieux demain ?

Josette Pratte – Numéro 39
Quel rôle avez-vous joué auprès de l’écrivain Clavel ?
Je préfère le laisser répondre. Nous sommes toujours à l’exposition de 2003 à Lausanne – quelques semaines avant que Bernard ne soit terrassé par une hémorragie cérébrale colossale. « Elle est la douceur, mais aussi la force. » Je l’ai aidé à tenir. Je l’ai poussé à recommencer, recommencer jusqu’à son dernier souffle, sans jamais me laisser attendrir par ses larmes lorsqu’il jurait qu’il était foutu. Il fallait un certain courage – car ses colères pouvaient être terribles, nées d’une angoisse qu’il ne parvenait pas à contrôler. Les animaux étaient tristes. Les murs de la maison suintaient le désespoir. Et moi, je crânais. Quand Bernard, tout à la fois furieux et abattu, hurlait qu’il allait tout brûler, je hurlais plus fort que lui. Il ne fallait pas beaucoup de temps pour qu’il vienne s’excuser, tandis que je me consolais en me versant un verre de vin blanc. Entre deux gorgées, je lui rappelais le mot de ma grand-mère : « Bernard, buvez donc un p’tit gin. Ça vous arrangera le caractère. »
Diriez-vous que, vous aussi, vous avez changé sa vie ?
Mais je l’ai sauvé ! Quelques mois avant notre rencontre, dans une entrevue accordée à Christian Defaye, alors qu’il venait de s’installer au bord de l’Yonne, dans une propriété, Les Relais, qui avait appartenu à Thadée Nathanson et à sa femme, l’incomparable Misia, il déclarait : « Tu vas t’installer dans cette maison, où tu vas finir tranquillement tes vieux jours. Terminer le cycle des Colonnes du Ciel, écrire tes mémoires et pratiquer l’art d’être grand-père. » À cinquante-trois ans ! Quelques mois plus tard, il débarque au Québec. Ma rencontre, le choix qu’il a fait, en l’espace de quelques jours, de tout quitter – plus de maison, plus d’enfants, de petits-enfants, plus rien de cette sécurité qu’il avait payée si cher… « Plus tard, écrit Stefan Zweig, on sait que la véritable orientation d’une vie est déterminée du dedans. Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s’écarter de nos vœux, il finit toujours par nous ramener à notre but invisible. » Le seul but de Bernard Clavel, c’était d’écrire. Ni hasard ni destinée, sa rupture en 1977 était une nécessité. Une réponse à la question de Rilke : « Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? » Bernard Clavel écrivait par nécessité organique. Il écrivait parce qu’il portait en lui un monde et qu’il vivait dans ce monde beaucoup plus que dans celui qui l’entourait. [Son regard pétille.] Pour résumer, si Bernard Clavel est tombé en amour avec moi, ça n’avait à voir avec mon intelligence et mon charme, c’était parce qu’il était à court de sujets.
Plus de dix ans après qu’il nous ait quittés, on voit que son œuvre a bouleversé des vies. Comment l’expliquez-vous ?
Il y a d’abord cette langue qui paraît très simple, où chaque mot, chaque espace entre les mots, est habité. Une langue sans effet de manches, en apparence classique et qui pourtant ne ressemble à celle de personne. Il y a le souffle auquel il est difficile de résister. Et cette façon singulière de se glisser dans la peau des petites gens, des animaux, de la nature, des objets même : la charrette des Fruits de l’hiver, l’horloge comtoise du Soleil des morts…
Des écrivains sombrent dans l’oubli alors que, de leur vivant, ils étaient inondés de lumière. D’autres demeurent vivants. Qu’est-ce qui sépare les uns des autres ?
Seules les œuvres qui portent véritablement un monde ont quelque chance de surnager. Mais il n’y a pas que cela. Il faut de la chance et, selon l’expression de François Mitterrand, « il faut laisser du temps au temps ». Qu’un grand réalisateur, par exemple, tombe par hasard sur un livre oublié, s’enthousiasme au point d’en faire un film, que ce film ait du succès, c’est l’étincelle qui ranime la flamme. Autre élément possiblement crucial : une personne qui se dédie corps et âme, avec intelligence et sans qu’y entre le moindre intérêt financier, à faire redécouvrir l’œuvre. Ce fut le cas d’Aline Giono pour l’œuvre de son père. Dans le monde musical, Henry-Louis de La Grange a consacré sa vie à l’œuvre de Gustav Mahler.
Pourquoi, dans dix ans, vingt ans, lira-t-on encore Clavel ?
Vous en connaissez beaucoup, vous, de romanciers français, qui ont abordé, avec tant de clairvoyance, les problèmes auxquels nous sommes confrontés ? La guerre, les pandémies, l’accueil des immigrés, la pauvreté, la misère, la mise en danger de la planète, l’irruption fracassante des technologies, la cruauté envers les animaux, la solitude au milieu des hommes, le handicap, la fin de vie, l’abus sexuel, le glissement de la délinquance à la criminalité, la corruption, le pouvoir écrasant des puissants, les autochtones… encore et toujours, la guerre !
Si vous deviez conseiller un seul livre à quelqu’un ?
C’est une question que l’on me pose souvent, à laquelle je me refuse de répondre. Le chemin des livres est une démarche intime, liée à tellement de facteurs. David Ramolet est fondu de La Maison des autres, Thierry Marx a été transporté par Harricana. Pascal Chastin chemine sur les traces des héros des Colonnes du Ciel, tandis qu’Olivier Morattel considère que l’Ouvrier de la nuit est un des grands livres de Clavel. Catherine Dubien entretient un lien particulier avec Le Cavalier du Baïkal. Et ainsi de suite… J’ai oublié le nom de ce critique qui, après avoir déboulonné tous les romans de Clavel, a déclaré que Le Soleil des morts était un chef-d’œuvre. Tandis que l’éditeur Francis Esménard, propriétaire d’Albin Michel, qui a publié pratiquement tous les romans de Bernard Clavel à compter de 1982, a un faible pour La guinguette. Est-ce mon sang d’Iroquoise ? Si je devais n’en emporter qu’un, ce serait Maudits Sauvages.

