Josette Pratte, Bernard Clavel, Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine
Photo :

27 septembre 1969. Jean-Marie Deveaux devant le tribunal - Keystone Press / Alamy Stock Photo

Condamné en février 1963 à vingt ans de réclusion, pour le meurtre d’une fillette de sept ans, Jean-Marie Deveaux a été acquitté six ans plus tard. Bernard Clavel et d’autres intellectuels se sont battus pour obtenir la révision de son procès. Annie Deveaux-Berthelot revient sur le lien unique entre son mari et l’écrivain.

Jean-Marie Deveaux a repris le fil de sa vie dans l’anonymat, loin des médias et du tumulte subi dans les années 1960. « On voulait préserver nos enfants. Désormais, cette histoire est loin. Les choses sont différentes. » À l’autre bout du fil, Annie Deveaux-Berthelot s’exprime, avec retenue mais franchise, au nom de son mari. « Il a quatre-vingt-un ans et va bien. On a mené une vie normale de parents, puis de grands-parents. » Le couple s’est rencontré alors que le jeune homme était en prison. « Je m’intéressais aux histoires judiciaires. Celle de Jean-Marie m’interpellait particulièrement », précise le septuagénaire.

Évoquer « L’affaire Deveaux » reste douloureux pour elle. À peine entré dans l’âge adulte, Jean-Marie Deveaux écope, en février 1963, de vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre d’une fillette. Il connaissait bien Dominique Bessard, sept ans, retrouvée morte en juillet 1961. Elle était la fille du couple chez qui exerçait l’apprenti boucher. D’abord soupçonné, puis disculpé faute de preuves, le garçon avait fini par avouer le meurtre sous la pression de l’interrogatoire, avant de se rétracter. Trop tard pour échapper à l’emballement judiciaire. Il faudra plusieurs années pour que la justice lui rende sa liberté et sa dignité en l’acquittant.

Clavel réclame la révision du procès

Jean-Marie Deveaux doit notamment son retour à une vie “normale” au collectif constitué, en 1966, par Daniel Sarde pour obtenir la révision de son procès. Bernard Clavel y figurait, avec les écrivains Jean Rostand et Gilbert Cesbron, le journaliste Frédéric Pottecher et le vice-président de l’Assemblée nationale, Eugène Claudius-Petit. Un appel est notamment lancé dans Le Monde du 14 février 1969. Un livre est même publié, L’Affaire Deveaux, aux Éditions Publication Première. À cette occasion, l’avocat du jeune Jean-Marie, André Soulier, avait déclaré :  « J’apprécie leur généreuse entreprise. Les déclarations des diverses parties au procès de 1963 et les matériaux rassemblés informeront sans doute plus précisément l’opinion publique sur certains aspects de ce dossier si complexe. »

Dans la préface, Bernard Clavel écrivait : « Ici, ce n’est pas notre conviction intime de l’innocence de Deveaux qui compte, c’est notre certitude absolue que ni l’enquête de police ni le procès n’ont été faits. (…) Car Jean-Marie Deveaux qui était un gamin lorsqu’il fut arrêté, est aujourd’hui un homme comme vous et moi. Un homme qui a droit à la justice, à la vie, mais qui peut céder au désespoir. »

Le Prix Goncourt 1968 estimait que « Deveaux n'[avait] pas été jugé par une cour d’assises, mais écrasé par le président Combas qui, durant les débats, s’était joué de lui. » Ardent défenseur des Droits de l’Homme, le Jurassien s’est fortement investi dans ce combat. « La première fois que je l’ai vu, j’ai tout de suite été frappée par l’humanité et la force qu’il dégageait », se souvient Annie Deveaux-Berthelot.

La biologiste à la retraite, elle-même auteur, a consacré plusieurs pages à Bernard Clavel dans son livre Derrière la cabane, paru en novembre 2021 au Lys Bleu.

Dans ses œuvres aussi, celui-ci s’inspirait de ses rencontres. « Parmi ses personnages, il y a un jésuite. C’est le père André Boyer. » Visiteur des prisons, ce dernier a été l’un des premiers à se battre pour la révision du procès. En 1966, Jean-Marie Deveaux lui avait écrit : « Le criminel a toute liberté, et moi, innocent, je suis enfermé entre quatre murs. Ma vie est gâchée. J’en ai marre de la vie, je vais mourir. »

Le détenu tentera de mettre fin à ses jours en 1967, puis entamera une grève de la fin de quarante jours l’année d’après.

Jusqu’au décès de Bernard Clavel, le dialogue entre les deux hommes ne s’est jamais rompu. Diminué par son accident vasculaire cérébral, survenu fin 2003, l’écrivain pouvait compter sur le soutien sans faille du couple Deveaux. « C’était devenu un ami. On a eu de nombreuses occasions de se revoir, en particulier dans les dernières années de sa vie, quand il s’est installé à Chambéry (Savoie), narre Annie Deveaux-Berthelot. On y allait une fois tous les deux mois. L’une de nos amies avait un appartement là-bas. On y passait quelques jours et on en profitait pour voir Bernard. C’était important pour mon mari de garder ce lien. Nous sommes toujours en contacts avec Josette Pratte, sa seconde épouse. »

Des liens jusqu’à la mort de l’écrivain

L’écrivain avait toujours son sens du verbe. « On ne reparlait jamais de l’affaire. Bernard évoquait sa première femme [Andrée Clavel-David] qu’on a bien connue, sa rencontre avec Josette Pratte, ainsi que ses enfants dont son fils décédé(1). Il était dans le Grand Nord canadien quand c’est arrivé. Cela l’avait beaucoup marqué. » C’est peu de dire que Bernard Clavel a changé la vie du couple. « Sans lui et le collectif, le jugement n’aurait jamais été révisé. Bernard a fait avancer la justice. »

L’affaire Deveaux a découlé sur la loi du 17 juillet 1970 pour l’indemnisation des personnes acquittées, relaxées ou bénéficiaires d’un non-lieu ayant subi une détention qui a provoqué un préjudice grave. Elle avait été préparée par André Soulier, l’avocat de Jean-Marie Deveaux, et René Pleven, le garde des Sceaux. 

1. Bernard Clavel a eu trois fils avec sa première femme dont Gérard, décédé en 1982 dans un accident de voiture.

Les mémoires de l’avocat de Deveaux

Avocat au barreau de Lyon, considéré par ses pairs comme l’un des meilleurs pénalistes du pays, André Soulier a publié ses mémoires en février 2021 aux Éditions du Cherche-Midi. Il y évoque quelques-unes des causes qu’il a défendues, dont celle de Jean-Marie Deveaux, en 1963 et 1969, qui fut à l’origine d’une loi prévoyant l’indemnisation des personnes injustement emprisonnées. Il est aussi question des victimes de celle des incendies de la raffinerie de Feyzin en 1970, et de la discothèque le 5-7, en 1972 ; celle, enfin, du cardinal Barbarin, en 2019.

Parallèlement, André Soulier s’est pleinement investi dans la vie politique, auprès de Pierre Mendès France puis de François Mitterrand. À la mairie de Lyon, il fut l’adjoint de Francisque Collomb et, par la suite, de Raymond Barre. Il siégea également au conseil régional de Rhône-Alpes, ainsi qu’au Parlement européen.

À ces engagements, André Soulier en ajoute un troisième : celui du passionné de football, qui présida la Commission nationale d’éthique et de discipline de la Ligue nationale de football, puis la Commission juridique de l’actuelle Ligue de football professionnel.

Laissez un commentaire

Politique de Confidentialité