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Thierry Marx - Maurice Rougemont

Le chef étoilé voue une passion sans limite à Bernard Clavel. Les deux hommes s’étaient rencontrés, il y a une trentaine d’années, en Gironde. Devenus amis, ils échangeaient régulièrement sur leur vision de la vie.

Ce samedi, en fin d’après-midi, l’agitation va crescendo dans les salons du Mandarin Oriental, l’un des plus luxueux hôtels de la capitale, proche de la place Vendôme. À une heure du début du service, Thierry Marx prend son temps. Il parle littérature. Le chef aux multiples récompenses dévoile l’un de ses jardins secrets : Bernard Clavel. L’écrivain jurassien trône en bonne place dans son Panthéon. Sa pupille brille quand il évoque son exemplaire de Harricana, premier des six tomes du Royaume du Nord. « Il est toujours en ma possession. J’ai tendance à beaucoup abîmer les livres. C’est l’un de ceux dont j’ai le plus “stabilobossé” les phrases. »

C’est avec Jack London et L’Appel de la forêt que Thierry Marx a pris goût à la littérature et à l’évasion. À l’adolescent qu’il était, une tante avait offert le livre à Noël. Quelques années plus tard, Bernard Clavel et la saga romanesque des Robillard ont creusé ce sillon.

L’un des jurés historiques de l’émission télévisée Top Chef a longtemps eu une vision incomplète de l’œuvre de l’écrivain jurassien. Les épopées dans le Grand Nord, avec trappeurs et indiens Algonquins, avaient sa préférence. Il va évoluer après sa rencontre avec l’auteur. « On s’est connu il y a une trentaine d’années à Pauillac (Gironde). La propriété viticole avec laquelle je travaillais organisait chaque année un salon du livre. Cette année-là, le parrain était Bernard Clavel. Il avait été reçu pendant une semaine. Je n’étais qu’un jeune chef et, de loin, le plus impressionné des deux », se remémore l’ancien parachutiste au Liban. Les prémices d’une relation forte, marquée par de nombreuses rencontres et échanges épistolaires. « Être presque en camaraderie avec un personnage d’un tel niveau d’écriture me paraissait inaccessible. Je lui ai parlé de Harricana et de ce que j’avais ressenti par rapport à L’Appel de la forêt. »

« Un auteur accessible aux gens comme moi »

Sur la presqu’île du Médoc, il découvre donc l’autre Clavel. « Pour moi, Bernard, c’était Harricana. Pas celui qui dépeignait, à la Depardon, la France de la ruralité et de l’après-guerre. Je n’adhérais pas à ce visage de la France profonde. Au fil de nos échanges, on est entré dans l’intime de La Maison des autres. Cela m’a donné envie d’aller plus loin dans la lecture de ses œuvres. »

« Comparaison est poison », répète souvent Thierry Marx. Pourtant, on ne peut s’empêcher de déceler des similitudes dans leurs parcours. « Il y a des points communs, reconnaît l’ancien casque bleu. Une jeunesse un peu dure, un apprentissage difficile… Sa carrière d’écrivain n’a pas décollé tout de suite. Les premières pages, les premiers livres ne nourrissaient pas son homme. Bernard a dû patienter avant d’avoir le Prix Goncourt. » Avant d’être un chef reconnu et de sillonner le monde, Thierry Marx a, lui, été vigile, transporteur de fonds, manutentionnaire…

La reconnaissance est venue avec le temps. Ils en ont développé une philosophie. « Je ne sentais pas, chez lui comme chez moi, l’idée que, parce que la vie nous avait bien servis, il fallait renvoyer l’ascenseur », avance Thierry Marx. « Il y a un message plus intéressant : “Croyez en vous ! Ne vous laissez pas assigner à une situation, un parcours social, un quartier… Soyez curieux ! Instruisez-vous !” Il y a du Victor Hugo là-dedans et pas de fatalité. Il ne faut pas se sentir obligé de courber l’échine et renoncer à être. Je le ressentais lors de nos discussions sur l’impact social des mondes ouvrier et rural. »

Ancien apprenti en pâtisserie à Dole, Bernard Clavel, d’origine modeste, parlait en connaissance de cause du monde des petites gens. « On évoquait souvent la transmission par le geste, cette volonté que l’ouvrier devienne curieux pour s’émanciper. Ce n’est pas ton patron qui protège ton emploi, mais ta curiosité. C’est ce que donnent à aimer les auteurs comme Bernard Clavel. J’avais le sentiment, du fait de mon extraction sociale, qu’un tel auteur était accessible aux gens comme moi », reconnaît, humblement, Thierry Marx.

Le Jurassien, qui avait fait sienne cette citation d’Ernst Jünger – « Aussi longtemps que nous restons des apprentis, nous n’avons pas le droit de vieillir » –, était un auteur populaire. Ses ventes ont atteint des sommets : 2,5 millions d’exemplaires pour la seule édition de poche de Malataverne, plus d’un million pour l’Espagnol. Populaire donc, mais au sens noble du terme. « Il éprouvait une grande fierté d’avoir reçu le Prix Goncourt, mais n’avait pas oublié ses racines. Ses lecteurs le ressentaient. » Il était ancré dans cette terre qu’il décrivait admirablement en peu de mots. « Je reparle souvent de cette force tranquille qu’était Bernard avec Josette [Pratte, la seconde épouse de l’auteur]. C’était un grand chêne. Certains arbres sont balayés par le vent. D’autres sont à peine secoués. Bernard avait cette allure d’arbre solide et enraciné avec une totale liberté de penser. C’était une présence tutélaire. » De celles qui imposent naturellement leur autorité. « Il n’avait jamais un mot plus haut que l’autre. Il avait son franc-parler, mais n’était pas colérique. Il était dur avec les faits et bienveillant avec les gens », énonce l’homme qui dirige également une dizaine d’écoles de cuisine.

Un fin gourmet

À table justement, Bernard Clavel aimait les bonnes choses, mais n’en abusait pas. « C’était un fin gourmet, éclaire Thierry Marx, et un amoureux des sols qui produisent, des terroirs. Bernard connaissait bien la cuisine, mais n’aimait pas les choses avec une sophistication absolue, les mélanges extravagants. Cela correspondait à son caractère. J’ai de nombreux souvenirs de dégustations de vins. Il n’en prenait jamais trop et n’était pas dans l’excès. À l’image de son écriture, il était dans l’épure permanente. » Parler cuisine avec l’écrivain jurassien, c’était voyager comme à travers ses livres. « On échangeait sur la gastronomie et pas la bouffe. Parler gastronomie, c’est parler d’histoire et de géographie, de ce qu’est un terroir, une région, un pays… »

Plusieurs décennies après leur rencontre et près de treize ans après que Bernard Clavel s’est éteint, le chef étoilé décrit, avec une infinie précision, les moments partagés. « Croiser une telle personnalité, pour l’ouvrier que je suis, c’était inimaginable ! » Il insiste sur le terme : « Je parle bien de personnalité. De nos jours, on croise beaucoup de “petites” personnes, des gens s’inventant un univers digitalisé, assène-t-il. Quasiment dans le même mois, j’ai rencontré Bernard Clavel et Ernest Pignon-Ernest, un artiste fabuleux [considéré comme l’un des précurseurs de l’art urbain en France, N.D.L.R.]. Ils ont tous les deux vécu des choses difficiles et se sont battus pour prouver qu’ils étaient les meilleurs. Il y avait une patine, une histoire, de l’ancrage et de la détermination. C’est la force de ces grandes personnalités. Elles ne renoncent pas pour rien. » 

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