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Margaux Seigneur - Shahrzad Rakesh
Lamoura est loin de Kharkiv, de Beyrouth ou de Kherson. Loin des drones, des bombardements, des bunkers et des lignes de front. C’est pourtant depuis ce village du Haut-Jura que Margaux Seigneur a pris son élan. Depuis quatre ans, la journaliste signe des reportages pour Le Monde, The Guardian, Le Nouvel Obs ou encore Al Jazeera dans des zones de conflit. Elle y raconte moins la guerre comme une abstraction géopolitique que les vies qu’elle bouscule, abîme ou laisse debout.

Guerre du Liban – Abdul Kader Al Bay/ZUMA PRESS WIRE
Pour commencer, il faut tendre l’oreille. C’est la petite voix sortie du transistor qui éveille la conscience politique de Margaux. « J’étais chez ma grand-mère quand j’ai découvert l’inégalité salariale entre hommes et femmes à la radio. Ça m’a révoltée. J’ai lancé une pétition que j’ai même envoyée à l’Élysée. Je ne pensais pas renverser la République, mais je m’étais dit qu’il fallait informer les gens d’une injustice. » Informer et sensibiliser. La Jurassienne pose déjà les fondations de sa carrière. « En arrivant au lycée, j’ai développé cette conscience politique. Pour un travail scolaire, j’ai pu m’entretenir avec des députés pour parler du sexisme en politique et sur les bancs de l’Assemblée nationale. »
Amie proche de la journaliste au lycée Victor-Considérant de Salins-les-Bains, Clara Jeunet s’en souvient parfaitement. « En première, notre groupe faisait ses TPE [travaux personnels encadrés] sur l’évolution de la place de la femme. Margaux avait sollicité des élus de l’Assemblée nationale et a même dû quitter la classe d’anglais en plein milieu du cours parce que la ministre de l’Éducation nationale [Najat Vallaud-Belkacem à l’époque] l’a rappelée à ce moment-là. Elle avait ses convictions. C’est ce qui m’a toujours épatée chez elle. Margaux se donne les moyens de ses ambitions. Elle sonne à toutes les portes et il y a toujours quelque chose qui se débloque pour elle. »
LE DÉCLIC TURC
Puis les années lycée s’achèvent. C’est l’heure du premier grand départ à l’étranger, en Angleterre plus précisément, « pour m’améliorer dans la langue de Shakespeare », avant l’École européenne de sciences politiques et sociales de Lille et un Erasmus en Turquie. « Il devait durer quatre mois, mais le Covid en a voulu autrement », se souvient Margaux.
Mars 2020. Les frontières se ferment. L’université de Bilkent propose aux étudiants étrangers de rester en Turquie ou de regagner leur pays via un avion affrété par l’armée. « J’avais une nuit pour me décider, je suis finalement restée. Sur place, on avait un énorme campus rien que pour nous. La vie s’était arrêtée. J’ai utilisé cette période de confinement pour me documenter sur l’appareil politique turc et ses dysfonctionnements. J’avais des professeurs courageux et engagés, notamment sur la question kurde. Je me suis forgé une conscience là-bas. »

Margaux Seigneur – Shahrzad Rakesh
Le journalisme s’impose petit à petit comme une évidence pour la jeune femme originaire de Lamoura. Reste la manière d’apprendre le métier. « Mes professeurs me poussaient vers Oxford ou Cambridge, mais il m’était inconcevable de retourner sur les bancs de l’école. J’ai appris sur le tas, fondé la cellule investigation de The New Global Order, un média qui me donnait carte blanche. La Turquie est un pays très dur concernant les droits des femmes. C’est un régime violent. Et moi, je voulais partager ce que je voyais. Car c’est souvent la voix des hommes qu’on écoute, rarement celle des femmes. »
En 2022, Margaux Seigneur découvre le Liban, la « suisse du Moyen-Orient », qui vivait alors bien plus en paix. Elle apprend à découvrir « les petites histoires derrière la grande », à affûter sa plume et à affiner ses sujets. « On écoute souvent les experts sur les plateaux TV ou à la radio. Mais il y a parfois plus parlant à aller dans des villes où plus personne ne met les pieds, sauf l’aide humanitaire. Il est urgent de garder de l’espace, dans les médias, pour les gens de terrain. Car nous nous reconnaissons davantage en eux qu’en des experts. L’histoire part toujours des gens pour y revenir. »
C’est ensuite en rejoignant les rangs de Vanity Fair que la Haut-Jurassienne apprend à écrire vite et à structurer son récit. « On ne s’improvise pas journaliste et moi, je n’avais pas toujours les codes du métier. À partir de ce moment-là, j’ai gagné en légitimité, je me sentais plus à l’aise. Il y a sans doute un syndrome de l’imposteur un peu latent », avoue-t-elle avec lucidité.
LE TERRAIN, SES RISQUES ET SES RÈGLES
Une publication dans un magazine ? Pas suffisant. La carte de presse en poche ? Pas encore assez : cap sur une publication dans un grand titre de presse. « Je n’avais fait aucune école de journalisme, je n’étais publiée dans aucune grande revue et je m’attaquais à des sujets sur les droits des femmes. Inconsciemment, je me suis mise dans la tête que je devais faire mes preuves, peut-être plus qu’un homme. »
Sur le terrain, en revanche, c’est tout l’inverse. « On ne s’attend pas toujours à voir une reporter de guerre de moins de 30 ans, rousse et avec des cheveux frisés, c’est clair. Être une femme ouvre des portes, pour parler de violences sexuelles à une autre femme, par exemple. Le rapport de confiance est plus facile à établir pour une victime. Quant aux hommes, ils sont pudiques et se laissent plus facilement aller à la confidence qu’avec un reporter de sexe masculin. Les soldats ukrainiens, par exemple, vont plus oser se confier à moi. Ils peuvent faire tomber leur armure le temps de parler d’eux et de la dureté de ce conflit. »

Margaux Seigneur – Shahrzad Rakesh
Liban, Ukraine, Irak : Margaux Seigneur se déplace dans des zones à risque. Sur place, ce risque devient même son quotidien. « Souvent, je travaille avec des femmes photographes. Il y a une plus grande empathie. On ne se met pas moins en danger mais quand la peur survient, on n’hésite jamais à le dire. »
Pour assurer sa sécurité, Margaux travaille avec des fixeurs. « Ils sont les yeux et les oreilles du reporter. Ils connaissent la langue, le pays, les gens. C’est simple : sans fixeur, il n’y a pas de reportage. Je viens avec mes sujets, mes lieux ciblés et mes interlocuteurs. Le fixeur me permet d’être en sécurité. Quand je suis allée sur le front, près de Kharkiv, pour rencontrer un rédacteur en chef qui distribuait ses gazettes, on est partis avec un détecteur de drones. Le risque d’une attaque était élevé. C’est notre fixeur qui réévaluait constamment le niveau de la menace. »
Ça, c’est pour le terrain. Mais ce que le grand public ignore, c’est la préparation. « Il y a un énorme travail en amont. On ne saute pas dans un avion direction le pays à (dé)couvrir sans plusieurs semaines de recherche. Quand je décolle, je dois connaître l’histoire du pays, sa situation politique, les tensions qui y règnent. On ne peut pas se prétendre légitime pour parler d’un endroit sans s’être renseigné. Pour Le Monde, mon investigation a duré plusieurs mois. Le grand public fantasme sur l’aventurier téméraire, mais le terrain ne représente que 30 % de notre travail. »
De retour au Liban au printemps 2026 pour évoquer le quotidien de la population sous les bombardements israéliens, la reporter a côtoyé des scènes qu’elle n’avait « jamais vues, même en Ukraine. Ce n’est pas une guerre avec un envahisseur et un envahi. Au Liban, c’est un massacre. Je n’y suis restée que trois semaines car le quotidien des populations m’affectait trop, j’avais de moins en moins de recul pour relater les faits. » Nathalie Bourgeat, sa maman, confirme. « Le Liban a réellement été dur pour Margaux. C’est toujours effrayant de la voir partir, en tant que parents. Mais on sait qu’elle ne néglige aucun détail, qu’elle sait s’entourer de personnes qui garantiront sa sécurité. »
D’autant que la petite Margaux n’était pas aussi aventurière, à l’origine. « Plus jeune, elle ne voulait pas nous quitter, ni quitter son Jura. Puis elle est partie en République tchèque, en Angleterre et a eu envie de découvrir le monde. Nous, on ne lui a pas mis de barrière. Les enfants nous apprennent à devenir parents. » Des parents qui demandent quelques « preuves de vie », lorsque leur fille s’éloigne loin des sommets jurassiens qui l’ont vue naître. « Souvent, elle nous dit qu’elle n’est pas sur le front. Mais elle en est bien proche ! On a confiance en elle parce qu’elle ne part pas la fleur au fusil. Elle envisage d’ailleurs de se former avec l’armée, de légitimer encore plus son boulot. »

Margaux Seigneur – Shahrzad Rakesh
La Franc-Comtoise est du genre audacieuse. « Quand je vais sur le terrain, je m’engage physiquement et mentalement. Parfois, je me fais la réflexion que je ramène des informations d’endroits où plus personne ne va. Mais je ne fantasme pas le danger. Quand je vais quelque part, c’est pour en revenir. Jamais je ne pars en me disant que je ne reviendrai pas. Je chéris ma sécurité. D’ailleurs, j’ai un seuil critique au-delà duquel je ne pars pas. C’est instinctif. J’ai déjà annulé deux reportages sur un simple ressenti. Une guerre, c’est sonore. Paradoxalement, le silence fait parfois encore plus peur. Je garde toujours une phrase en tête : dans les situations à risque, il faut toujours respecter la valeur de sa vie. »
Elle ne se voit pas comme la Tintin des temps modernes, ni en droguée de l’adrénaline. « Le reporter de guerre n’est pas un taré intrépide. J’aime simplement découvrir des zones qu’on a tendance à fuir. Le Pakistan, par exemple, n’est pas un pays en guerre, mais j’ai parlé à des gens qui vivent des choses terribles. Dans les pays où je me déplace, le pire et le meilleur cohabitent. La cruauté et l’humanité font partie du quotidien. Aller sur le terrain, c’est rendre compte de cette réalité déroutante. »
UN CONCERT AU MILIEU DE LA GUERRE
Quand on vit des moments aussi poignants, le retour en France est souvent délicat. « Même parfois plus violent que le terrain », estime Margaux Seigneur. « Il y a un tel décalage. En revenant de trois mois d’Ukraine, je sursautais à chaque bruit. C’est une descente brutale après des semaines d’adrénaline sur le front de l’Est. » Un front qu’elle retrouvera prochainement, avant de retourner ensuite au Pakistan. Sans oublier d’avoir une pensée pour sa terre natale, loin de toutes les atrocités de la guerre. « Mes parents y vivent toujours. Ils me soutiennent et m’assurent cette stabilité. Ce qui m’a permis de partir loin et longtemps, c’est aussi de savoir que le Jura restait là, en base arrière, comme un filet de sécurité. »
C’est en Ukraine, où la guerre s’est enlisée, que la journaliste évoque son souvenir le plus marquant. « L’un des sujets qui restera gravé dans ma mémoire, c’est celui sur la brigade culturelle intégrée à l’armée ukrainienne, qui se déplace sur le front pour donner des concerts aux soldats déployés aux pires endroits du front. À Kherson, la ville est coupée en deux par le Dniepr. Les positions russes sont en face. Ces musiciens n’ont pas d’armes, seulement des pianos ou des trompettes. Ordinairement, je reste à cinq ou dix kilomètres du front. Pas cette fois-là, où nous étions à quatre cents mètres du fleuve pour assister à un concert. C’était irréel. L’ambiance était insoutenable dans ce bunker. »
Margaux Seigneur se retrouve face à des jeunes gens qui ont perdu leurs camarades sous les balles et qui sont en état de choc. Puis le concert commence. Les premières musiques défilent. Les bras se décroisent, les pieds commencent à taper le sol en rythme.
« Ces soldats vivent le pire. Mais pendant une heure, il n’y avait que le concert qui comptait. Certains ont sans doute entendu des notes de musique pour la dernière fois. On savait que la moitié de l’assemblée ne reviendrait pas. Et pourtant, c’était le plus beau concert de leur vie. »

