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Photo Josette Coras : Samuel cordier, juillet 2007. Reculée de baume-les-Messieurs. Burin. josette Coras. Cliché Alain Tournier. les moines de gigny et baume partant fonder cluny d'après les sculptures de Josette Coras, d'après cliché Alain Tournier.

Dans un entretien inédit réalisé en 1998 par Samuel Cordier, Josette Coras livre sa vision du patrimoine jurassien : une mémoire vivante, moins faite d’objets figés que de récits, d’ingéniosité humaine et de leçons à transmettre.

Voici bientôt vingt ans que Josette Coras (1926-2008) a disparu. Pourtant, son œuvre reste plus vivante que jamais. Pourquoi ? Sans doute par sa richesse : celle d’une figure majeure du paysage artistique franc-comtois, dont le travail ne cesse d’être redécouvert. Ses aquarelles, ses gravures, ses collages et ses sculptures conservent une étonnante modernité. Et l’itinéraire de cette artiste inclassable et prolifique, qui a donné vie et rayonnement à l’abbaye de Baume-les-Messieurs pendant un demi-siècle, continue d’inspirer de nouvelles générations.

Le parcours de Josette Coras commence à Montain, où elle naît en 1926, dans une famille « où la peinture était quelque chose de normal et de tout à fait accepté ». Elle perfectionne sa pratique du dessin avec Léon Lang, un artiste alsacien réfugié dans le Jura. Dans le foisonnement de l’après-guerre, elle poursuit son apprentissage à Paris, à l’atelier de la Grande Chaumière puis, à partir de 1954, à l’École Estienne, où elle se forme à la rigueur de la gravure. À partir de 1949, elle séjourne aussi au Maroc. Émerveillée par la lumière et les couleurs de l’Afrique du Nord, elle dessine beaucoup et obtient, les années suivantes, des résidences à Fès, Safi et Rabat. C’est lors d’un séjour marocain qu’elle rencontre le peintre Robert Fernier, qui l’invite à participer au Salon des Annonciades de Pontarlier.

Une vie d’art et de lumière

Dès le début des années Cinquante, elle s’installe dans le Jura et achète sa maison dans l’abbaye de Baume-les-Messieurs, « trouvée par hasard », mais dont la beauté du site la fascine. Elle réalise alors des tableaux en papiers découpés puis déchirés, et organise, dès 1952, les premières expositions de peinture et de céramique chez elle.

Inlassablement, Josette Coras dessine, peint à l’aquarelle et grave sur des plaques de cuivre la vallée de Baume, ses roches, ses eaux, ses villages vignerons, mais aussi ses arbres, qu’elle aime tant.

Dès le début des années quatre-vingt, elle crée également des statues à partir des feuilles de ses gravures. Elle sculpte aussi des personnages grandeur nature en polystyrène pour les musées de Lons-le-Saunier et Montbéliard.

Femme sensible, exigeante, d’une grande jeunesse d’esprit, Josette Coras garde aussi le souci de transmettre. Pendant une vingtaine d’années, elle anime des ateliers d’arts plastiques à la Maison des jeunes et de la culture de Lons-le-Saunier et accueille à Baume-les-Messieurs de multiples activités : stages de gravure, soirées poésie ou chansons.

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Josette Coras – Samuel Cordier

Ses réflexions et ses engagements d’artiste la conduisent également à participer aux activités de la paroisse Saint-Martin-des-Vignes, à s’impliquer dans les associations Aide à toute détresse (ATD) et Amnesty International, et à apporter par son art une aide aux détenus de la prison de Lons-le-Saunier.

Cette attention aux autres traverse aussi ses écrits. Au-delà de l’œuvre gravée, souvent associée à la roche, à la vigne et aux paysages de la reculée, Josette Coras a laissé des carnets et une correspondance qui éclairent autrement son cheminement. On y retrouve la même disponibilité aux lieux, aux êtres et aux gestes de création.

À l’été 2007, Josette Coras ouvre au public la porte du logis abbatial de l’abbaye de Baume-les-Messieurs. Comme chaque année, elle accueille artistes, anciens élèves et public fidèle.

Peu après, en septembre, elle apprend le mal dont elle souffre. Elle s’éteint à Saint-Claude en mars 2008. « J’ai tenté de faire ce que j’avais envie de faire, confiait Josette Coras. Je crois que c’est important de se réaliser. Avoir, posséder, n’a aucun intérêt. Se réaliser, c’est aller au bout de soi-même. »

 


 

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Josette Coras –
D’après un Cliché de Jean-Paul Campant/IA

Josette Coras : « C’est l’humanité qui m’intéresse »

Dans un entretien inédit réalisé en 1998 par Samuel Cordier, Josette Coras livre sa vision du patrimoine jurassien : une mémoire vivante, moins faite d’objets figés que de récits, d’ingéniosité humaine et de leçons à transmettre.

En 1998, Samuel Cordier, aujourd’hui conservateur en chef du patrimoine et directeur du Musée zoologique de Strasbourg, consacre son mémoire de diplôme d’études approfondies — DEA, aujourd’hui master — au projet de Musée du Jura à Lons-le-Saunier. Dans ce cadre, il interroge plusieurs personnalités jurassiennes sur leur rapport au patrimoine et au musée, parmi lesquelles figure Josette Coras. Collaborateur de Numéro 39, il signe ici un entretien inédit, qui sera publié dans l’ouvrage consacré à l’artiste, réalisé en partenariat avec l’association Mêta Jura.

L’entretien a lieu chez Josette Coras, dans l’abbaye de Baume-les-Messieurs. Par la fenêtre, on aperçoit les derniers visiteurs de la journée, réunis autour de la fontaine, dans la deuxième cour de l’abbaye. Ils contemplent les hautes falaises calcaires gris-bleu qui ferment l’horizon de ce « pays des vertiges ». Dans l’atelier figurent ces mêmes falaises, au crayon, au fusain, à l’aquarelle ou en gravure. Toutes ces techniques, Josette Coras les a apprises avec Léon Lang, et à Paris à l’École Estienne, puis à l’Atelier 17, avec Stanley William Hayter, et au Centre genevois de gravure entre 1982 et 1984.

Après des séjours au Maroc et en Autriche, elle est venue s’installer dans cette reculée, à quelques kilomètres de Montain, son village natal.

Par la suite, elle a exposé chaque année dans la région. Elle a aussi régulièrement travaillé avec le musée d’Archéologie de Lons-le-Saunier, pour lequel elle a créé le décor consacré à la pirogue de Chalain et des personnages sculptés pour des expositions de préhistoire.

Qu’est-ce que vous considérez comme patrimoine dans le Jura ?

Syam(1). Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu’il y a une mémoire d’utopie, d’un savoir-faire, de l’évolution d’une technique manuelle puis industrielle. Et ma famille est liée à cette histoire. Mon arrière-grand-père était maître de forges à Syam et a participé aux communautés utopiques.

C’était Monsieur Jean-Emmanuel Jobez(2) ?

Un de mes arrière-grands-pères n’était qu’employé de Monsieur Jobez, qui était le directeur. Mais il avait été avec Monsieur Jobez dans les communautés utopiques. Pour moi, l’image du patrimoine, ce serait donc Syam.

Si vous pouviez étendre cette notion de patrimoine à l’échelle du Jura ?

Pour mentionner un autre lieu, évidemment, je dirais Baume-les-Messieurs. Mais ce patrimoine serait aussi lié à des récits, davantage qu’à des bâtiments. Le patrimoine est une richesse commune qui a un contenu culturel. Ce sont donc aussi des petites choses comme des lavoirs ou des fontaines.

Vous m’aviez aussi évoqué Blois-sur-Seille(3). Pourquoi ?

Oui, car ce village reste une illustration de ce que les hommes ont pu faire du lieu qu’ils habitent. Blois est un endroit plein d’ingéniosité. Les habitants ont des astuces pour utiliser au maximum des richesses qui sont, en plus, renouvelables. Ce mélange entre les objets, les moyens de les réaliser et les gens qui les ont réalisés m’intéresse.

Sentez-vous ce patrimoine menacé aujourd’hui ? Et pensez-vous que c’est une bonne chose d’essayer de le conserver ?

Je ne crois pas que les gens de Blois puissent vivre aujourd’hui comme ils ont vécu, en se servant de l’eau qui n’est pas tout le temps disponible. C’est presque impossible. Le patrimoine est menacé par des circonstances et nous essayons de le conserver d’une manière un peu artificielle, c’est certain. Je pense surtout que c’est une bonne chose que les gens qui habitent un lieu de patrimoine le conservent. Quand les gens de Blois veulent reconstituer le téléphérique qui montait le lait(4), je suis absolument émerveillée. Mais si, d’en haut, on décidait qu’il faut reconstruire le téléphérique, je ne serais pas enthousiasmée. Je pense que cela ne nourrirait pas grand-chose.

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Baume-les-Messieurs. Façade du logis abbatial- Marie-JeanneLambert

Pourquoi pensez-vous qu’il est important de garder le patrimoine ?

Cela permet de savoir qui l’on est. Pierre Bichet (1922-2008) dit qu’« on sait où on va en gardant sa trace ». C’est pour cela que je voudrais que le patrimoine soit la nourriture des gens qui l’entourent. Si l’on raconte l’histoire des gens de Blois à d’autres gens, c’est du récit. Mais si l’on raconte l’histoire des gens de Blois aux gens de Blois, c’est un encouragement à l’astuce : « vos parents ont été astucieux, vous pouvez donc être astucieux. » Le patrimoine est important par la leçon qu’il nous donne ; autrement, cela ne vaut pas la peine.

Et, par rapport à ce patrimoine, vous aimez les musées ?

J’aime bien les musées à condition qu’ils bougent un peu, qu’ils ne soient pas trop immobiles. J’aime beaucoup le musée la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne. Ce musée est extraordinaire parce que, justement, il y a cette astuce des hommes dans leur rapport avec l’eau. Et ce qu’il y a de passionnant, c’est que ça bouge, que tout fonctionne. L’immobilisation des objets dans les musées m’inquiète un peu.

Nous avons des exemples d’adaptation au relief dans les montagnes du Jura, comme ici, dans la reculée de Baume, avec ses parois verticales et le travail de l’eau.

Ici, il y a plutôt de la résistance. Les gens ont vécu et survécu dans des conditions sûrement difficiles. La rivière est entourée de murs. Il paraît que certaines routes ont été creusées après la découverte de la dynamite. Et il y a le sentier qui monte du fond de la reculée vers le plateau, ce que l’on appelle les échelles de Crançot. C’est une marque extraordinaire du travail des humains. C’est un défi : on ne pouvait pas monter, eh bien on est monté quand même. Je trouve que cette espèce de « on le fera tout de même » est une leçon.

Le musée n’est-il pas limité dans sa capacité à valoriser valoriser ce type de patrimoine ? Il faudrait peut-être trouver autre chose ?

Le problème, c’est qu’il ne faut pas que le passé prenne la place du présent. Peut-être de l’avenir, oui, mais du présent, non. Il y a une juste mesure dans la conservation. Le musée peut tout de même montrer beaucoup de choses, et les gens l’aiment de plus en plus. Nous avons commencé dans les années 1970 avec les écomusées. J’ai vu celui de Pierre-de-Bresse, j’étais ravie. Et maintenant, les visiteurs commencent à s’ennuyer de voir une paire de sabots, une pioche ou une bêche. Comment va-t-on faire pour raviver la curiosité et l’intérêt des gens pour ces marques d’humanité ? Je ne dis pas « marques du passé » : moi, c’est l’humanité qui m’intéresse. Comment, dans le passé, les hommes ont fait bouger et évoluer quelque chose. On ne va pas s’émerveiller parce que c’est vieux, on va s’émerveiller parce qu’ils ont laissé des traces de leur ingéniosité.

Si vous aviez à créer un musée dans le Jura, vous le mettriez où ?

Je ferais un musée de l’histoire, peut-être pas automatiquement du patrimoine. Et je le ferais dans le château du Pin(5).

Et pourquoi le château du Pin ?

Parce qu’il est sur une butte, qu’il se voit de partout et qu’il y a beaucoup de place inutilisée. Je crois que ce sont des raisons tout ce qu’il y a de plus simple. Et, en plus, c’est un château qui a d’abord une histoire. Mais je ferais un musée d’histoire, pas du patrimoine. Je ferais un musée de la forge à Syam, de la vigne, qui existe déjà, à Arbois, et peut-être du bois encore ailleurs. Je ferais des musées dans des lieux qui ont été particulièrement marqués. […] Au château du Pin, il y a tout de même beaucoup d’événements liés à l’endroit. Henri IV est venu au château du Pin, évidemment, on devrait faire une grande scène : « Henri IV au Château du Pin » (rires).

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Le château du Pin – Ville de Lons-le-Saunier, cliché Clément Befve

Et puis le château du Pin est un lieu de résistance des Espagnols contre le rattachement de la Franche-Comté à la France. Et ce qu’il y a d’étonnant, c’est que la famille de Ravaillac se serait installée dans le village voisin.

Et puis tu as vu, maintenant, le circuit pédestre s’appelle le circuit Ravaillac. Non mais ici, on a des malices avec la France, avec le bon roi Henri qu’on ne pouvait supporter.

Dernière question : quel nom donneriez-vous à ce musée et quel symbole, quelle image mettriez-vous en avant ?

Le nom ? « Musée de Franche-Comté », je ne chercherais pas outre mesure. Le symbole, c’est autre chose, c’est « on est toutes cheffes » (rires). Ou bien « Comtois, rends-toi, nenni ma foi ». En général, c’est ce qui est propre aux Francs-Comtois, ce qui est d’ailleurs leur qualité et leur défaut. Mais si ce musée d’histoire est impossible à réaliser, je voudrais que chaque village ait dans sa mairie une vitrine pour présenter un objet de son patrimoine. ν

(1) Les forges de Syam, en bordure de la rivière d’Ain, existent depuis le XVIIe siècle. Au XIXe siècle, le maître de forges Alphonse Jobez a fait construire des logements et une infirmerie pour les ouvriers, qui bénéficiaient d’une assurance sociale maison.

(2) Jean-Emmanuel Jobez était maître de forges, député du Jura, et il fit construire le château de Syam à proximité des forges.

(3) Blois-sur-Seille est un village de la reculée de Baume-les-Messieurs. En août 1998, Josette Coras a présenté à Blois-sur-Seille les éléments de « Questions d’eaux », une exposition réalisée en 1997 à Baume pour expliquer le rôle de l’eau dans la formation du paysage.

(4) Installé en 1893, le porte-lait servait à descendre le lait depuis le plateau jusqu’à la fromagerie du village dans la vallée. Il a été restauré en 2022.

(5) Le château du Pin, à quelques kilomètres de Lons-le-Saunier, fut construit au XIIIe siècle pour contrôler la route du sel. Son imposante silhouette actuelle de château fort date du XVIe siècle.

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