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Frédérique Berrod - CATHERINE SCHRÖDER/UNIVERSITÉ DE STRASBOURG
Élue en mars 2025 à la présidence de l’Université de Strasbourg, Frédérique Berrod a quitté Saint-Claude pour le droit européen sans jamais rompre le fil avec le Haut-Jura. Entre mémoire familiale, paysages intimes et goût des frontières, elle raconte ce que ce territoire a déposé dans son parcours, sa fidélité et sa manière d’habiter ses responsabilités.
Le bureau de la présidente de l’Université de Strasbourg offre une large vue sur le campus de l’Esplanade, un ensemble de bâtiments et laboratoires implantés depuis le début des années soixante sur d’anciens terrains militaires. Élue en mars 2025, Frédérique Berrod est aujourd’hui à la tête d’une université qui compte 60 000 étudiants, 3 200 enseignants-chercheurs et dix-huit prix Nobel parmi ses anciens étudiants et enseignants.
À l’exception d’ouvrages de droit, d’un roman de David Lodge ou d’un essai d’Umberto Eco, son bureau, au dernier étage du « Nouveau Patio », compte peu d’objets personnels. « J’ai gardé tous les meubles de mon prédécesseur. J’aurais peut-être mis plus de bois et une touche plus féminine. Mon seul objet personnel est une estampe de Tomi Ungerer, liée à un ami. » La veille, la présidente a ouvert des journées d’étude au Parlement européen ; le matin, elle a reçu une délégation japonaise avant d’enchaîner les rendez-vous. Son temps est minuté, mais évoquer son lien au Haut-Jura est un exercice qui lui plaît.
Il faut d’abord revenir sur son parcours. Originaire de Saint-Claude, Frédérique Berrod a été élève au collège Rosset puis au lycée Pré-Saint-Sauveur. Après son bac, au moment de quitter sa terre natale, elle choisit de poursuivre ses études à Strasbourg. « Pour une élève de Saint-Claude, ce n’était pas très naturel, mes camarades se dirigeaient plutôt vers Besançon ou Lyon. Mais je voulais être journaliste politique et préparer le concours de Sciences Po Strasbourg. Ce fut le grand saut dans une grande ville, je me sentais loin de mes montagnes. Je vivais dans le quartier de l’Esplanade et pratiquais beaucoup la cabine téléphonique. »

Frédérique Berrod – CATHERINE SCHRÖDER/UNIVERSITÉ DE STRASBOURG
Rapidement, elle s’oriente vers le droit européen. Après un master, elle entre au Collège d’Europe à Bruges, en Belgique. Elle enchaîne ensuite avec une thèse consacrée à la systématique des voies de droit communautaire. Six ans après son arrivée dans la capitale alsacienne, la Jurassienne obtient un poste de maître de conférences, d’abord à l’Université de Haute-Alsace puis à l’Institut des hautes études européennes à Strasbourg. Enfin, en septembre 2008, elle devient professeure à Sciences Po Strasbourg, spécialiste du droit de l’Union européenne.
Un droit sans frontières
« Peu après mon arrivée dans cette ville, j’ai passé le concours René-Cassin sur les droits de l’Homme. Il s’agissait de préparer une plaidoirie avec notamment une phase orale. J’ai été impressionnée par le droit et je crois que ce concours m’a donné le goût de l’argumentation juridique. J’ai un parcours européen et de recherche. J’ai beaucoup migré sur le campus, j’ai donné des cours de droit partout, en pharmacie, en santé… J’aime beaucoup faire de la médiation, descendre dans l’arène, répondre aux questions des citoyens. Est-ce que la présence d’une frontière non loin de Saint-Claude ou les histoires des contrebandiers et des Grandvalliers m’ont influencée ? Cela m’a sans doute marquée, nous sommes à la fois attachés à notre terre et voyageurs. » Frédérique Berrod est également titulaire d’une chaire Jean Monnet consacrée aux narratifs européens de la frontière.
Présidente de l’Université de Strasbourg, la Jurassienne reste ainsi quotidiennement confrontée à la question du transfrontalier. « Nous sommes à la frontière avec trois pays, proches de cinq universités, en lien avec le Parlement européen, le Conseil de l’Europe, le réseau consulaire. Ces relations sont fondamentales. »
Depuis une année, Frédérique Berrod a ouvert un nouveau chapitre de sa vie professionnelle, avec de nouvelles responsabilités : « C’est une grande fierté, surtout celle de travailler en équipe. Je suis cheffe du paquebot à cette condition. Je ne travaille jamais seule, je suis toujours avec quinze vice-présidentes et vice-présidents, des services administratifs ou des réseaux. Et je me discipline pour garder du temps pour moi et mes proches, pour me vider la tête, aller à l’opéra et surtout lire. Je reste accro à l’information, je n’ai pas abandonné mon rêve de journalisme politique. »
Une géographie familiale
Quand il s’agit ensuite de parler du Jura, Frédérique Berrod évoque d’abord sa famille, ses parents, qui vivent toujours à Saint-Claude, ses deux sœurs – « l’une à Paris, l’autre à Rouen. Nous sommes une famille du XXIe siècle » –, sa tante, ses oncles et ses grands-parents. « Saint-Claude me manque de différentes manières. J’aime ses paysages, ses grands ciels bleus, ses forêts noires, mais je pense être plus attachée aux personnes qu’à un territoire. Saint-Claude reste le lieu de ralliement familial. »
Sa géographie sentimentale se dessine en effet à travers des visages : son père, directeur d’une usine de pipes qui, régulièrement, passait la frontière pour rejoindre l’aéroport de Genève ; ses arrière-grands-parents maternels, qu’elle rejoignait depuis le quartier Serger en longeant le stade de rugby : « nous remontions sous Chaumont, pour aller à la ferme Lapale, la ferme de mes arrière-grands-parents ». Elle cite aussi ses grands-parents paternels de Vaux-lès-Saint-Claude : « leur maison était près de celle de Guy Bardone. Je me souviens chaque été, vers le 15 août, d’un moment avec lui et René Genis ». Si elle confie également son attachement à Dominique Mayet, figure importante de la peinture figurative comtoise du XXe siècle originaire de Pratz, la Jurassienne conserve à Strasbourg un paysage de Daniel Léger, autre peintre sanclaudien, qui représente Bellecombe.

Frédérique Berrod – CATHERINE SCHRÖDER/UNIVERSITÉ DE STRASBOURG
Au fil de l’échange, se précise le lien entre ses engagements, son itinéraire intellectuel et l’histoire du territoire dont elle vient. Comme tous les Jurassiens, elle connaît le buste de Désiré Dalloz – créateur du répertoire méthodique et alphabétique de législation, de doctrine et de jurisprudence – à Septmoncel, mais les liens avec sa vie professionnelle sont ailleurs. Elle parle du Haut-Jura de manière inédite, en mêlant récit familial et histoire sociale, religieuse, politique et économique. « Dans le haut, nous sommes des fortes têtes, cela donne un caractère. Nous ne sommes pas évanescents. Et, en même temps, si les fermes de Bellecombe sont éloignées les unes des autres, elles permettent toujours de voir la lumière de l’autre pour être là en cas de besoin. Je reste un peu montagnarde dans ma manière de pratiquer la loyauté, on met du temps à donner sa confiance. J’aime bien le sapin, c’est un symbole intéressant, un arbre aux racines pas très profondes qui permet la transplantation, même si je constate aujourd’hui combien il est victime du changement climatique. »
Saint-Claude, c’est d’abord une histoire sociale. « Quand je suis arrivée à Sciences Po, je voulais rédiger mon mémoire sur la Frat1, qui reste un modèle d’entraide unique. Saint-Claude, c’est aussi une histoire de luttes, des luttes sociales mais aussi entre francs-maçons et catholiques. » Parmi les endroits « fétiches » figurent le bâtiment du musée de l’Abbaye de Saint-Claude, avec l’histoire de saint Romain, saint Lupicin, saint Oyend, les premiers moines de la communauté bénédictine de Saint-Claude. « J’aime bien les lacs aussi, comme Antre, ou Villards-d’Héria. Comment ces endroits mystérieux ont-ils été domptés par les premiers religieux ? »
Les fortes têtes du Haut-Jura
Frédérique Berrod livre aussi son histoire familiale, celle de sa grand-mère maternelle et de ses deux oncles pendant la Seconde Guerre mondiale. « Leur histoire reste très traumatique dans la famille. Ma grand-mère est toujours restée marquée par le départ de deux de ses fils dans la Résistance. » C’est à l’hôtel Joly, dans le hameau du Martinet, face à la maison de sa grand-mère, que séjourne Jean Moulin et qu’est exécuté le propriétaire de l’hôtel. Elle a visionné chaque minute du film du procès de Klaus Barbie qui s’est tenu en 1987 à Lyon pour connaître le détail de la rafle de 302 Sanclaudiens le 9 avril 1944. « Il s’était installé à l’Hôtel de France pour y établir son poste de commandement et organiser cette rafle. Il y a eu des tortures à la grotte du Mont, du côté de Septmoncel. Six résistants ont été assassinés. Il faut lire le livre de Roger Bergeret2 consacré à l’histoire de Saint-Claude. »
« Heureuse de cette bulle dans son emploi du temps », Frédérique Berrod reprend ensuite le fil de son agenda de présidente de l’Université et de ses rendez-vous. Sans oublier d’évoquer un autre lien important au Jura : le comté et le savagnin. « Mon compagnon et mon fils savent que, quand nous venons dans le Jura depuis Strasbourg, il faut sortir à Besançon, pour s’arrêter à Arbois et Poligny. »

