Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine
Photo :

Aymeric Carrez - DR

De Champagnole aux comedy clubs parisiens, Aymeric Carrez a longtemps repoussé son entrée en scène. Ancien ingénieur en informatique, l’humoriste jurassien a fini par faire de ses complexes, de ses ruptures et de son regard acide sur l’entreprise d'une matière comique, très personnelle.

Grégory Pujol. Ce nom ne laisse pas indifférents les passionnés de football du Jura. Né à Champagnole en 1980 et formé au FC Nantes, le joueur a accompli une solide carrière, avec plus de 300 matchs en Ligue 1. « On était au lycée au même moment. J’ai suivi tout son parcours. Sa première entrée en pro, c’est avec Nantes lors de la saison 2000-2001, raconte Aymeric Carrez. Il remplace un joueur à la 89e minute en Ligue des champions contre Galatasaray. J’étais dans un kebab à Montbéliard. C’est dire si je m’en souviens ! » L’anecdote est exacte, à une minute près. Elle dit surtout quelque chose de lui : Aymeric Carrez a beau avoir pris la direction de Paris, le Jura n’a jamais vraiment quitté son horizon.

Avant de vivre de ses talents d’humoriste et d’investir les réseaux sociaux avec ses vidéos cyniques sur l’entreprise, son parcours a longtemps eu les apparences d’une vie très rangée. « C’est décevant à quel point je suis Jurassien ! Je suis de Champagnole. Mes deux parents sont nés à Champagnole et mes quatre grands-parents aussi. Rien ne sort de la région depuis un siècle. » Derrière la formule affleure la nostalgie d’une enfance dans un cadre idyllique. « J’ai fui Champagnole pour mes études. Quand tu es adulte, cela peut être un peu étroit, mais j’ai vécu une superbe enfance. J’étais heureux de faire du vélo, d’aller à la rivière, de me baigner dans le lac de Chalain… Cet endroit est hallucinant. J’en ai rêvé mille fois. » Il égrène ses spots préférés — Les Rousses, Lélex, la reculée de Baume-les-Messieurs, le mont Rivel — puis s’attarde sur le lac du Petit Maclu. « On patinait dessus avec mon père. Il y a peu d’endroits en France où tu peux patiner sur des lacs gelés. »

Le Jurassien qui n’osait pas monter sur scène

Chez Aymeric Carrez, la vocation comique ne naît pas d’une évidence. Elle avance longtemps à contretemps, entre complexes, hésitations et faux départs. Le Champagnolais admet avoir toujours eu cette fibre. « Au lycée, je faisais rire les potes. De deux à cinq ans, j’ai souffert d’eczéma. J’étais un OVNI. Quand tu n’es pas dans les standards, tu te construis avec autre chose, dont l’humour. Ce ne sont pas les plus “normaux” les plus rigolos ! » Mais faire rire les copains et monter sur scène sont deux mondes séparés par un gouffre.

Avant cela, il y a des études “longues”, dans tous les sens du terme. « Après le collège à Champagnole, où ma mère était prof de musique, j’ai eu pas mal de problèmes. J’étais dissipé, peut-être un peu TDAH [trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité], et j’ai eu des petits soucis de santé. J’ai fait cinq ans au lycée. On m’a viré à deux reprises de l’internat. » Au gré des exclusions, il alterne entre les lycées Paul-Émile-Victor de Champagnole et Victor-Considérant de Salins-les-Bains.

Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Aymeric Carrez – DR

Le stand-upper voit finalement le bout de ses études supérieures à 27 ans. « J’ai lamentablement raté ma première année de DUT en informatique. Ensuite, j’ai bossé à l’usine Peugeot. Cela m’a fait du bien. » Il reprend le chemin des salles de cours avec réussite, toujours dans l’informatique, et décroche un diplôme d’ingénieur. « Mon école était à Belfort, mais j’ai eu la chance de terminer mon cursus par six mois de stage en Espagne puis six mois aux Pays-Bas. Il y a pire ! »

Le diplôme rassure ses parents. « Comme mon frère, qui en a fait son métier, je suis passionné de jeux vidéo. Il y a toujours eu des ordinateurs à la maison. On était des matheux. Plus jeune, j’ai gagné le championnat de maths du Jura alors que j’étais nul à l’école. L’informatique, c’était l’idéal : il y avait du boulot et j’y arrivais à peu près. Il ne fallait pas chercher plus loin ! »

Un comique pas drôle à l’origine de sa vocation

Rien ne le destine encore au stand-up, mais une graine germe. « Au terme de mon cursus, il y a eu un gala avec un humoriste. J’ai eu un déclic… négatif. Le gars jouait devant 400 étudiants hilares alors que je trouvais ça faible. Je n’accrochais pas sur ses textes. » Le secret professionnel interdit de dévoiler l’identité de l’humoriste, qui jouit encore d’une petite notoriété. « J’étais malgré tout impressionné par l’énergie dégagée. Cela me semblait facile. Je me suis lourdement trompé. C’est tout sauf facile ! »

Ironie de l’histoire : quelques années plus tard, Aymeric Carrez croise le comique sur scène. « J’étais avec Antek, un autre stand-upper. Je lui explique que le gars est à l’origine de ma vocation. On éclate de rire. Je suis allé le voir sans révéler la vérité ! » Loin de l’humour particulier de l’intéressé, le Franc-Comtois est client de « Blanche Gardin pour son énergie du désespoir », de « Louis C.K. pour sa maîtrise du stand-up et sa façon de faire des blagues », ou encore « de Haroun pour sa posture et de Redouanne Harjane, qui me fait hurler de rire ».

Après cette prestation fondatrice, Aymeric Carrez rédige ses premiers sketchs. Le problème, c’est qu’il ne sait pas quoi en faire. « J’avais beau écrire, où est-ce que j’allais les jouer ? Je pensais ne jamais avoir le courage de monter sur scène… » Cette peur va durer. Elle devient même l’un des moteurs secrets de son parcours : il veut y aller, mais recule au moment décisif.

Paris, l’entreprise et la peur du premier pas

Le Franc-Comtois pose ses valises à Paris. « Quand tu es ingénieur en informatique, l’essentiel de l’activité se passe là-bas, et tous mes potes y vivaient. Dans mon domaine, c’était de la folie. Il y avait beaucoup de travail. En 2007, pour mon premier job, on était dix pour le boulot d’une personne… Ils recrutaient n’importe qui. » Il enchaîne les contrats dans des entreprises du secteur bancaire, comme chef de projet ou business analyst, et gagne correctement sa vie. Ce monde-là, il finira par le quitter. Avant cela, il va l’observer de l’intérieur.

En parallèle, il continue d’écrire. « Il y avait peut-être des scènes pour m’accueillir. J’ai envoyé des mails aux prédécesseurs du Jamel Comedy Club. » En retour, on lui propose d’éprouver ses textes face à un public. Il ne donne pas suite. « J’avais trop peur ! Passer sur scène, c’est l’étape la plus violente. Il y en a à qui cela ne fait ni chaud ni froid, d’autres qui en sont incapables. C’était mon cas. J’ai tergiversé encore trois ans. »

Comme souvent dans son histoire, le déclic vient d’un accident intime. « J’étais très amoureux d’une fille qui m’a quitté rapidement. Avec l’énergie de la rupture, je me suis dit : fais ce dont tu as envie ! » Le baptême du feu a lieu sur une scène “particulière”, où nombre d’humoristes ont fourbi leurs premières armes à Paris. « L’Église de scientologie possède un lieu appelé Celebrity Center, ouvert aux artistes. Là-bas, ils m’ont d’abord montré les ouvrages de Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie, puis j’ai joué mon sketch. Il y avait cinq personnes dans la salle. J’ai très mal joué. Personne n’a rigolé. C’était une catastrophe ! »

Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Aymeric Carrez – DR

Après le fiasco, l’une des rares spectatrices lui parle avec bienveillance. « Elle n’avait rien à voir avec la scientologie ! Elle m’a expliqué qu’il existait des écoles de one-man-show. » Il suit le conseil et intègre une structure dont il garde un souvenir mitigé. « Je ne la recommande pas du tout ! Comme tu payes super cher les cours, ils ont intérêt à te garder. Ma chance, c’est d’avoir eu Nathalie Javelle, une très bonne prof, la première année. Malheureusement, elle n’est pas restée longtemps. Elle ne supportait plus cette école et est retournée faire des spectacles pour enfants. » Elle reste suffisamment pour donner des bases à celui qui, au lycée de Salins-les-Bains, avait snobé l’option théâtre. « Ma force, c’était de savoir que j’étais nul, admet le Jurassien. J’étais capable d’être marrant, mais la scène, c’est un autre travail. J’avais conscience que j’allais galérer. »

Les ruptures comme accélérateurs

Chez Aymeric Carrez, les ruptures sentimentales ont parfois valeur de coups de pied aux fesses. Il marque une pause, la dernière, dans son parcours artistique, faute de pouvoir cumuler activité professionnelle et cours du soir. Puis, en 2015, une nouvelle séparation relance la machine. « Cela m’a redonné de l’énergie. J’en profite pour remercier Lucie et Cindy, mes exs ! » Il enchaîne alors les scènes ouvertes, avec plus ou moins de succès. « Certains spectacles se sont bien passés, mais c’était encore faible en termes d’écriture. »

Qu’importe, cette fois, il ne recule plus. « Quand tu débutes, tu peux avoir un bon sketch de cinq ou six minutes, voire dix, et tu l’améliores encore et encore. En 2018, on me propose de faire le Festival d’Avignon. Je n’étais pas au niveau et cela a été catastrophique. N’étant pas connu, j’avais peu de gens dans ma salle. J’ai pris des heures de bides. Maintenant, je n’en ai plus rien à faire ! Une fois qu’on t’a bien montré que tu étais nul, tu te dis que ce n’est pas grave. Les gens oublient, et toi aussi ! »

À force de travail, il progresse et se fait un nom parmi les humoristes parisiens, avant de se prendre en pleine face la crise sanitaire. « J’ai vécu un bon Covid, mais plus la scène s’éloignait, plus je me demandais si j’y retournerais.» À la réouverture des salles, il reçoit le coup de fil qui le fait basculer définitivement vers le stand-up. « Antoinette Colin, la directrice artistique du Théâtre du Point-Virgule, m’a appelé. J’ai remis le pied à l’étrier avec des gens qui commençaient à avoir de la visibilité, comme Edgar-Yves, Doully, Pierre Thévenoux. J’éprouvais l’envie d’en découdre et un boulot de plus en plus c… »

Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Aymeric Carrez – Kobayashi

L’entreprise qui l’a recruté après le premier déconfinement lui rend service malgré elle. Non conservé à l’issue d’une longue période d’essai de huit mois, Aymeric Carrez pointe à Pôle emploi. « J’étais en colère d’être au chômage, mais avec le recul, c’était génial d’avoir du temps et de ne pas dépendre d’une entreprise », prolonge le quadragénaire. Il multiplie les passages en comedy clubs et reprend une activité professionnelle au bout d’un an. Il s’aperçoit alors que son moteur n’est plus là. « J’avais bien progressé en stand-up et je n’en pouvais plus du monde de l’entreprise. Elsa Bernard, ma productrice, m’a dit : “Stop ! Tu as assez de visibilité pour ne faire que du stand-up.” »

Les planètes s’alignent enfin. Le plus drôle dans l’histoire ? Elle a été sa compagne pendant deux ans… « Être au chômage une nouvelle fois me permettait d’avoir un matelas confortable pour me lancer. J’avais aussi droit au statut d’intermittent. J’avais mes entrées dans les comedy clubs et il ne manquait qu’une brique, que j’allais pouvoir débloquer avec mon temps libre. » L’ultime pierre, époque oblige, ce sont les réseaux sociaux. « Cela m’a donné de la visibilité. Quand je bossais en même temps que je jouais mon spectacle, c’était gérable, mais je n’avais pas le temps de produire des vidéos. »

Une blague de potache sur Wikipédia

Prévenant avec ses parents, il n’avoue pas tout de suite la vérité. « Leur dire n’allait rien apporter, à part du stress. Lors d’une discussion, peut-être au bout d’un an, mon père m’a demandé si je travaillais encore. Je lui ai dit non. Ils savaient que je jouais beaucoup. Si cela ne marchait pas, comme il y a beaucoup de travail en informatique, j’ai expliqué que j’y retournerais. » Il n’a pas eu besoin d’en passer par là. S’il n’a pas encore retrouvé ses émoluments d’ingénieur, Aymeric Carrez ne se plaint pas.

Proche de Pierre Thévenoux, un autre humoriste émergent, il garde les pieds sur terre. « Avec Pierre, originaire de Poitiers, on a un côté terrien qui rassure. On n’est pas des stars, mais des gens à peu près normaux, qui viennent des régions. On parle de choses très terre à terre. » Toujours attaché au Jura malgré les centaines de kilomètres qui le séparent de Champagnole, il admet une concession : « Plus jeune, j’avais un accent très prononcé, le même que j’entends quand je rentre chez mes parents. En arrivant à Paris, j’ai craint que cela fasse provincial. Sans trop y réfléchir, je l’ai atténué, au point de le gommer. »

Cet accent, il l’entend aussi dans la bouche de sa grand-mère de 98 ans. « Elle vit désormais dans un Ehpad et m’a permis d’écrire plein de sketchs dessus ! Malgré son âge, elle a toute sa lucidité. J’ai un humour assez noir qu’elle adore ! »

Sans qu’elle le sache, son petit-fils était déjà une célébrité. Il y a quelques années, quand le Tour de France a fait halte à Champagnole, elle a eu la surprise d’entendre le nom d’Aymeric Carrez cité parmi les célébrités locales, avec le biathlète Quentin Fillon Maillet et l’écrivain Pierric Bailly. « Je m’étais amusé à ajouter mon nom sur Wikipédia et le speaker s’en est servi comme source », en rigole encore le plaisantin.

La page a été modifiée depuis, mais l’histoire va plus loin. « Sur Wikipédia, quand tu ajoutes un truc sans leur accord, ils sont vexés et te le font payer. Un copain tient absolument à ce que j’aie ma page Wikipédia. De temps en temps, il la crée, mais un justicier me suit partout et la supprime. Il estime que je ne suis pas assez connu. » Le dimanche 19 juillet 2026, la 15e étape de la Grande Boucle s’élancera de Champagnole. Tendez bien l’oreille près du podium…

Laissez un commentaire

Politique de Confidentialité