Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine
Photo :

Nous étions une armée -HugoMargaron

Pour Léo Nivot, le Jura n’est pas un décor de jeunesse, mais un point d’appui secret. Passé par Lons-le-Saunier à l’adolescence, le chanteur de Nous Étions Une Armée y a trouvé ses premiers élans de scène, entre cinéma, théâtre et rencontres décisives. Avant d’y revenir, en novembre, avec Roméo et son duo post-rock.

Il y a des territoires qui ne s’effacent jamais. Pour Léo Nivot, chanteur du groupe Nous Étions Une Armée, le Jura appartient à cette catégorie. Il n’y a pas grandi à proprement parler, mais y a vécu une partie déterminante de son adolescence, chez sa mère, installée à Lons-le-Saunier alors qu’il était au collège. Pour ce natif du Creusot (Saône-et-Loire), cette présence intermittente – week-ends, vacances, séjours fragmentés – a construit une forme d’entre-deux géographique, mais aussi une sensibilité.

À Lons-le-Saunier, il découvre surtout une vie culturelle dense, à hauteur d’adolescent : les librairies où il achète ses mangas, la médiathèque, le cinéma, les rues familières, et surtout le théâtre où travaillait sa mère. C’est là, dans ce lieu central de son quotidien, que s’ouvre, sans qu’il le mesure encore, une première brèche vers sa vie artistique future. « Il y avait une médiathèque où j’allais tout le temps, et surtout un cinéma avec une programmation vraiment incroyable. J’ai vu des films qui m’ont marqué très tôt là-bas. C’était un peu mon refuge, en fait. J’y passais énormément de temps quand je venais », se souvient-il.

Une rencontre décisive

Car c’est aussi dans ce théâtre qu’il rencontre la chorégraphe Marion Lévy. À l’époque, Léo est encore lycéen, musicien amateur, sans projection professionnelle claire. Pourtant, cette rencontre agit comme un déclencheur discret mais décisif. « C’était vraiment la première fois que j’étais appelé en tant que musicien par quelqu’un dont c’était le métier. J’avais des groupes, mais c’étaient des groupes de lycée, on bricolait entre nous. Là, d’un coup, on me demandait de venir jouer dans un cadre professionnel, avec une exigence, un regard extérieur. Ça a complètement changé ma perception de ce que je faisais », raconte-t-il.

Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Léo Nivot – MRZPICTURE

Parmi ces premières expériences, certaines restent particulièrement marquantes, comme une performance à l’hôpital Pasteur de Dole. « C’était assez fou quand j’y repense. J’étais très jeune, avec ma guitare, dans un contexte qui n’avait rien à voir avec une salle de concert. Et en même temps, c’était hyper formateur, parce que ça te met face à un public différent, ça te fait comprendre que la musique peut exister ailleurs, autrement. »

Ces moments, isolés mais intenses, constituent ses premiers pas professionnels, bien avant que la musique ne devienne un horizon structuré. Puis les chemins se séparent temporairement. Léo Nivot quitte progressivement le Jura pour poursuivre ses études, notamment au conservatoire à Paris. Le lien semble s’effacer, sans disparaître totalement.

Plusieurs années plus tard, Marion Lévy le recontacte presque par surprise pour lui proposer de rejoindre une nouvelle création, Roméo. « On ne s’était pas vus depuis des années, et elle m’a rappelé un peu de nulle part. En fait, elle avait suivi ce que je faisais entre-temps, sans que je le sache. C’était assez bouleversant, parce que ça donnait une continuité à quelque chose que je pensais terminé depuis longtemps », explique-t-il. Cette trajectoire en allers-retours illustre bien son rapport au Jura : un territoire moins figé dans le souvenir que toujours actif, capable de ressurgir au présent.

Il y revient par la mémoire de moments très simples, presque anodins, comme les concerts d’été dans les jardins du Conseil départemental. Il n’est pas encore musicien, mais une envie profonde est déjà là. « J’étais dans le public, et je regardais la scène en me disant : “putain, j’ai envie de faire ça”. Il y avait déjà cette envie d’être de l’autre côté. »

La naissance de Nous Étions Une Armée

Cette intuition prend forme plus tard, hors du Jura, à Chalon-sur-Saône, où il rencontre  Rémi Le Taillandier, futur partenaire de Nous Étions Une Armée. Très vite, une évidence s’impose. « Je n’avais jamais rencontré quelqu’un avec qui il y avait un tel match musicalement. J’étais un peu le seul dans mon coin à écouter ces trucs-là, du post-rock, des musiques expérimentales… et là, d’un coup, on avait exactement les mêmes références, les mêmes obsessions. Ça a tout de suite créé un lien très fort. »

Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Nous étions une armée -HugoMargaron

Le duo se construit ensuite lentement, par essais et erreurs, en passant par les circuits locaux et les premières parties. Une phase d’apprentissage concrète, parfois rudimentaire. «Au début, on allait voir les salles où on avait l’habitude d’aller en tant que public, et on leur proposait de jouer. C’était assez naïf, mais en même temps très direct. On leur disait: on connaît votre programmation, on pense qu’on peut y avoir une place. Et petit à petit, ça a pris.»

Le véritable tournant arrive en 2023 avec leur participation aux Inouïs du Printemps de Bourges. « C’est vraiment là que les choses se sont débloquées. On a rencontré des gens, notamment notre producteur, et d’un coup le projet s’est structuré. Avant, on faisait tout nous-mêmes, un peu à l’instinct. Là, on a commencé à construire quelque chose de plus solide. »

Depuis, la trajectoire s’accélère. Le groupe enchaîne les dates, affine son identité, et finit par défendre ses propres concerts. Leur premier album, Mais le ciel est sublime, sorti en octobre 2025, marque une étape décisive. Un disque pensé comme un tout, loin d’une simple accumulation de morceaux. « Le format album m’a longtemps fait peur. Je trouvais ça énorme, presque écrasant. Un EP, c’est plus maîtrisable, plus compact. Mais là, on a voulu faire un vrai objet, avec une progression, une narration. Le défi, c’était de faire tenir tout ça ensemble. »

Le titre lui-même résume une tension centrale : une lucidité sombre traversée par une beauté persistante. « À la base, la phrase, c’est “il n’y a aucun espoir, mais le ciel est sublime”. On a gardé la deuxième partie, parce qu’elle répond à tout le reste. Il y a quelque chose de très noir dans les textes, mais aussi cette idée qu’il reste toujours une forme de beauté, quelque chose qui dépasse un peu. Et faire de la musique, pour moi, c’est exactement ça : transformer cette noirceur en autre chose. »

Une carrière qui s’accélère

Cette tension traverse aussi leur manière de composer. Chez Nous Étions Une Armée, la voix n’est jamais simplement chantée : elle est parlée, scandée, presque performée. « J’ai beaucoup travaillé avec des samples de voix au début, des extraits de films, d’interviews, que j’intégrais dans mes morceaux. Et je pense que ça m’a marqué durablement. Aujourd’hui, je ne vois pas la voix comme un simple chant, mais comme une matière narrative, presque comme un instrument à part entière. »

Sur scène, cette approche prend toute son ampleur. « C’est vraiment là que tout prend sens. Avant, les morceaux existent, mais ils restent un peu abstraits. Une fois qu’on les joue devant des gens, on comprend pourquoi ils sont là, ce qu’ils racontent. La scène, c’est le moment où tout s’aligne. »

Jura, Jurassiens, magazine, Numéro 39, Jura, Jurassiens, magazine

Léo Nivot – MRZPICTURE

Après des années à évoluer en premières parties, le groupe remplit désormais ses propres salles. La Maroquinerie et La Cigale deviennent des étapes importantes à Paris. Le passage dans des émissions comme Taratata – avec une reprise de Milord d’Édith Piaf – participe aussi à élargir leur audience. « On ne faisait jamais de reprises au début, ce n’était pas du tout notre truc. Et puis on s’est rendu compte que ça pouvait être une porte d’entrée. Les gens accrochent à quelque chose qu’ils connaissent, et ensuite ils vont découvrir ton univers. C’est une autre manière de créer du lien. »

Aujourd’hui, alors que la tournée se poursuit, la suite est déjà en préparation. « Quand un album sort, il existe déjà depuis longtemps dans nos têtes. On est toujours un peu en avance, déjà en train de penser à ce qui vient après. »

Malgré cette projection constante vers l’avant, le Jura reste là, en filigrane. Non pas comme un décor nostalgique, mais comme un point d’origine diffus, fait de lieux, de rencontres et de sensations. « Ce n’est pas un lieu où j’ai grandi en continu, mais c’est un endroit qui m’a construit autrement. Il y a plein de choses qui viennent de là, même aujourd’hui, sans que je m’en rende toujours compte. »

Entre Lons-le-Saunier, les scènes de festivals et les salles parisiennes, la trajectoire de Léo Nivot dessine un mouvement continu : celui d’un artiste qui avance, sans jamais complètement s’éloigner de ses premiers élans. Le 13 novembre, il retrouvera d’ailleurs le théâtre de Lons-le-Saunier, lieu familier et chargé de sens, comme un retour discret vers ces premières fois où tout commençait à peine à se dessiner.

Laissez un commentaire

Politique de Confidentialité