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Florence Griffond - DR

À l’arrêt après un cancer du sein, la journaliste de France 2 Florence Griffond s’est lancée dans une enquête intime sur sa grand-mère Bernadette Bourbon, devenue héritière d’un couple de Saint-Laurent-en-Grandvaux à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Un livre-enquête entre archives, mémoire familiale et racines jurassiennes.

Février 2022. La Russie envahit l’Ukraine. À France Télévisions, la rédaction suit les événements heure par heure et envoie ses premiers journalistes sur le front. Florence Griffond, elle, commence une autre bataille. Journaliste aux journaux télévisés de France 2 depuis plus de vingt ans, la Morberande apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Opérée dès le mois suivant, puis soignée par radiothérapie, elle met sa carrière entre parenthèses. Dans ce temps suspendu s’impose un projet intime : enquêter sur l’histoire de sa grand-mère, Bernadette Bourbon.

Née le 17 mars 1920 à La Cluse-et-Mijoux, dans le Doubs, Bernadette a dix-neuf ans lorsqu’elle rencontre Paul et Louise Thouverez, un couple sans enfant, tous deux nés au XIXe siècle. Quatre ans plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, les Thouverez, vieillissants, lui demandent de s’occuper d’eux jusqu’à leur mort. En échange, elle héritera de leurs biens : des terres et une maison située à Saint-Laurent-en-Grandvaux. Après la Libération, le destin bascule. Louise Thouverez meurt le 6 juin 1945, son mari Paul le 31 décembre de la même année. Bernadette devient leur héritière. Pour le meilleur et pour le pire, comme le raconte le livre.

La genèse de l’ouvrage naît de ce moment de rupture dans la vie de Florence Griffond. En arrêtant le rythme de la télévision, elle découvre l’écriture comme une manière de fouiller autrement. « Dans mon sein, on est allé creuser et on est allé enlever ce qui n’allait pas, se remémore-t-elle. Moi aussi, je voulais creuser alors je me suis lancée dans cette histoire. C’était le moment ».

Chez les Bourbon, l’affaire Bernadette-Thouverez « n’est pas un secret ». On l’évoque, mais personne ne s’en est vraiment emparé. Les contours restent flous, les détails manquent, les réponses se dérobent. Lorsque Florence Griffond demande à sa mère, née Bourbon, ce que faisaient les Thouverez, elle se heurte à l’oubli. Celle-ci ne sait plus. La journaliste décide alors de faire ce qu’elle sait faire : enquêter. « Je me suis servie à fond de mes compétences journalistiques. Je suis allée interviewer des gens du village comme si je faisais un sujet télé. J’ai aussi contacté le ministère de la Défense, car le dénommé Paul était gendarme. Ce n’était pas compliqué pour moi. Je sais comment faire. »

Sur les traces de Bernadette

Ses recherches la mènent aussi vers les Amis du Grandvaux. Depuis les années 1980, cette association locale édite une revue dont elle a conservé les numéros. Une mine pour Florence Griffond, qui tombe notamment sur une interview de Berthe Poiblanc, la mère de Bernadette, donc son arrière-grand-mère. « Elle ne raconte pas l’histoire précise de Bernadette et des Thouverez, mais ça m’a donné du contexte », juge-t-elle aujourd’hui.

Ce contexte est celui d’un Haut-Jura traversé par la guerre, l’Occupation, les maquis et la Libération. Saint-Laurent-en-Grandvaux est libérée le 2 septembre 1944, en fin d’après-midi, par le 2e escadron du 3e régiment de spahis algériens, après Saint-Claude. C’est dans cette période troublée que Bernadette veille sur Paul et Louise Thouverez, avant leur mort quelques mois plus tard.

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Florence Griffond – DR

Les documents permettent aussi à Florence Griffond de retrouver le récit de cette époque par Jean Poiblanc, le frère de Bernadette. Aux archives départementales de Lons-le-Saunier, elle consulte des lettres écrites par Paul Thouverez lorsqu’il était maire de Saint-Laurent. À ce moment-là, dit-elle, elle a l’impression de « toucher le bonhomme ». Peu à peu, les silhouettes sortent du brouillard familial. Bernadette, Paul, Louise ne sont plus seulement des noms transmis au détour d’une conversation. Ils deviennent des présences.

Cette enquête est aussi un retour vers le Jura, cette région que Florence Griffond a quittée après le bac pour entamer des études à Sciences Po à Paris puis à l’École supérieure de journalisme (ESJ) à Lille. En remontant le fil de l’héritage, elle se rapproche de sa grand-mère disparue, mais aussi d’un territoire intime, fait de maisons, de souvenirs et de silences.

La maison refuge

Pour écrire, Florence Griffond a exploré la maison héritée par Bernadette, aujourd’hui propriété de son frère. Ces visites ont réveillé des images d’enfance, lorsque la petite fille qu’elle était circulait dans les pièces de ce lieu familier. «Cette maison, c’était mon refuge», affirme-t-elle.

Elle poursuit : « Quand j’allais dans cette maison, je me sentais en sécurité, j’étais choyée. J’habitais à l’école de Morbier, parce que ma maman était institutrice à la maternelle. C’est vraiment à côté de Saint-Laurent, donc j’allais souvent chez mes grands-parents. J’allais dormir chez eux, j’allais dîner chez eux. Quand ma mère montait faire les courses, elle me déposait chez eux. J’ai beaucoup vécu dans cette maison ». Lorsque Numéro 39 lui demande si l’écriture lui a donné l’impression de revivre des moments avec sa mamie, les larmes montent. La voix tremble : «Avec l’écriture, je me suis rapprochée d’elle, de mon grand-père aussi. Ce livre, c’est aussi pour leur dire merci».

Le manuscrit a trouvé preneur chez Gunten, maison historiquement liée au Jura, après plusieurs refus. La couverture a été conçue par Manon Rob, infographiste de Saint-Laurent-en-Grandvaux. Du sujet à l’objet, le livre garde ainsi une forte couleur jurassienne. Sa parution est prévue au mois d’août.

Un puzzle à finir

L’histoire, pourtant, ne s’arrêtera pas à la publication. Florence Griffond espère rencontrer les Grandvalliers lors de séances de dédicaces. Derrière ces échanges, elle poursuit un objectif précis : recueillir d’autres fragments. «Mon rêve, c’est que quelqu’un me dise qu’il avait entendu parler de cette histoire par X ou Y.  Le livre n’a pas réuni toutes les pièces du puzzle  et je trouverai peut-être d’autres éléments grâce aux discussions que j’aurai avec les personnes du coin».

Elle avance toutefois avec prudence. L’héritage reçu par Bernadette a nourri les commentaires dans le village. Pourquoi les Thouverez l’avaient-ils choisie, elle, plutôt qu’une autre ? D’autres jeunes filles auraient-elles pu prétendre à cette maison et à ces terres ? Pour la famille Bourbon, issue d’un milieu paysan et populaire, cette transmission a changé la condition sociale. Une ascension soudaine, donc forcément exposée aux jalousies. «Il y a eu des commérages et, finalement, les gens que je vais rencontrer sont peut-être les enfants de personnes qui auraient bien aimé obtenir cet héritage», prévient la néo-écrivaine.

Qu’importent, au fond, les vieilles querelles de village. En enquêtant sur l’héritage de sa grand-mère, Florence Griffond a retrouvé davantage qu’une histoire de succession. Elle a rassemblé des souvenirs, des racines, des voix. Et, dans le même mouvement, une forme d’apaisement. Là-haut, Bernadette peut être rassurée.

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