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Delphine Merle - TotalEnergies
La Californie. À 9 200 kilomètres de Dole, Delphine Merle participe à un forum sur le biogaz. Les discussions s’enchaînent et l’ingénieure de TotalEnergies profite de l’événement pour tisser des liens professionnels. Entre deux phrases prononcées dans un anglais encore perfectible, elle pose son téléphone, coque vers le haut, où l’on peut lire « Made in Jura » — fabriqué dans le Jura, en français. Son interlocuteur aperçoit l’inscription et bascule aussitôt dans la même langue : « Ah, mais t’es du Jura ? » Le hasard fait le reste : Delphine Merle et ce Jurassien suisse croisé au bout du monde poursuivront leur échange en français.
L’anecdote dit beaucoup de la Doloise, devenue, plusieurs années plus tard, directrice générale de TotalEnergies Renouvelables, filiale du groupe TotalEnergies. À ce poste, elle prend la tête d’un acteur majeur de l’électricité renouvelable en France, présent dans le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité. TotalEnergies revendique dans l’Hexagone plus de 2 GW de capacités renouvelables installées et un parc de plusieurs centaines de centrales. Depuis le 1er février, elle dirige ainsi l’un des leviers français de la stratégie bas carbone du groupe.
Elle a pris ses fonctions après avoir mené l’intégralité de sa carrière au sein du groupe, d’abord dans la branche raffinage-chimie, en France et à l’international, puis dans la branche Gas, Renewables & Power. Son parcours dans l’un des plus grands groupes industriels français s’est construit à la croisée de plusieurs registres : une expertise du secteur énergétique, des compétences managériales, un goût du terrain et une fidélité assumée à ses origines. Avant de s’installer dans le vaste siège de l’entreprise, à La Défense, la Franc-Comtoise gravit les échelons. Elle commence sa carrière en raffinerie à Gonfreville-l’Orcher, en Normandie, puis à Donges, dans les Pays de la Loire. Deux territoires où elle travaille avec des salariés issus, pour beaucoup, du bassin local. « Le recrutement est assez local. Comme à l’usine chimique Solvay de Tavaux, un fleuron industriel autour de Dole, illustre-t-elle. Une raffinerie, c’est pareil : vous avez des gens du coin. Je pense que mon expérience du monde rural m’a aidée à m’intégrer dans ces territoires avec mes nouvelles équipes. »
Une différence assumée
Pourtant, à son arrivée en Seine-Maritime puis en Loire-Atlantique, Delphine Merle traîne l’image de la polytechnicienne parisienne, école dont elle est diplômée après une classe préparatoire au lycée Victor-Hugo, à Besançon. Elle poursuivra ensuite sa formation à l’Institut français du pétrole (aujourd’hui IFP School), autre passage clé pour cette ingénieure appelée à travailler sur les grands sujets énergétiques. De cette éducation financée par l’État, elle tire une conviction ancienne : « Très tôt, je me suis dit que je travaillerais pour une entreprise française sur des sujets stratégiques pour le pays, une manière pour moi de rendre à la nation ce qu’elle m’avait offert. »
Née à Dole, élevée au comté et habituée aux randonnées dans les montagnes du Haut-Jura – notamment du côté du Creux du Croue, sur le massif du Noirmont, près des Rousses –, elle ne correspond pas tout à fait au cliché que certains se font des anciens élèves de l’X. Elle sait le poids d’une usine dans un territoire : les emplois qu’elle crée, les familles qu’elle fait vivre, les liens qu’elle entretient avec les communes alentour. Une proximité qui, selon elle, facilite le dialogue avec ses collaborateurs. « Les gens s’imaginent que les étudiants de Polytechnique ne connaissent que Paris et n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ressemble la vie à la campagne. »

Delphine Merle – TotalEnergies
Mais le décalage se lit aussi dans l’autre sens. À son arrivée dans cette grande école scientifique, Delphine Merle découvre un univers dont certains maîtrisent déjà les règles invisibles. « J’ai rapidement remarqué que je n’avais pas les mêmes bases que mes camarades de promotion issus des grandes prépas parisiennes. Ils avaient déjà énormément de codes, de réseau et ils se connaissaient déjà tous entre eux. » C’est aussi là qu’elle découvre son accent. Quand elle s’exprime, les autres étudiants la regardent « avec de grands yeux ». « À cause de mon bel accent sexy, ils se demandaient d’où j’arrivais », se rappelle-t-elle, avec humour.
Même son vocabulaire la trahit. Lors d’un séjour à Barcelonnette, dans les Alpes-de-Haute-Provence, chez les chasseurs alpins, elle monte sa tente avec une camarade de promotion. La nuit venue, elle lui glisse un conseil : « Il faut qu’on rentre nos chaussures dans la tente, sinon, demain, elles vont être gaugées. » La formule laisse son interlocutrice interdite, qui file prévenir les autres : « Elle a encore sorti un truc qui n’existe que chez elle. »
La ruralité comme passeport
De cette expérience, Delphine Merle tire aujourd’hui une conviction qu’elle adresse volontiers à celles et ceux qui hésitent encore à partir : « Ce n’est pas un sujet de venir du Jura si on a envie d’aller dans un grand groupe dans la capitale ou d’aller à l’étranger. Il y a zéro limite. Dans le Jura, on a aussi des territoires hyperactifs pour mettre le pied à l’étrier des jeunes. » Un message adressé aux nouvelles générations qui, persuadées que leurs origines campagnardes constituent un handicap, peuvent parfois se sentir illégitimes à se lancer dans de longues études. Elle l’a fait sans renoncer à ce qu’elle était. Une singularité devenue ressource.
Depuis qu’elle dirige TotalEnergies Renouvelables – qui développe, construit et exploite les projets solaires, éoliens et hydroélectriques du groupe dans l’Hexagone –, elle est souvent identifiée comme « la Jurassienne » du bureau. Cette image, loin d’être anodine lorsqu’il s’agit de manager des équipes sous pression, lui donne une forme de proximité.
Au comité de direction, ses collègues lui réclament régulièrement du morbier et du comté. « J’en ramène quand je vais chez mes parents. J’en profite pour faire un gros stock. J’y passe trois à quatre fois par mois. Je suis toujours très fière de mes origines », déclare-t-elle avant de regagner le Jura le week-end suivant l’interview accordée à Numéro 39.
Ces retours fréquents lui permettent de garder un lien direct avec sa région, sa gastronomie, la figure de Louis Pasteur, ses reliefs et son patrimoine. « Un beau clocher jurassien qui brille au soleil, c’est magnifique », décrit-elle avec le sourire. Elle salue aussi la mentalité de ce territoire, « des entrepreneurs dans l’âme ». « J’éprouve une admiration pour ceux qui créent leur boîte. Je n’oserais pas me comparer à eux, moi qui travaille dans une grande entreprise. En tout cas, chez les Jurassiens, il y a une envie de faire avancer les choses. »
Une ingénieure en transition
Faire avancer les choses : la formule pourrait résumer son propre virage professionnel. Le tournant intervient en 2020. Après les raffineries et la chimie, Delphine Merle rejoint l’aventure du biogaz, alors que TotalEnergies cherche à accélérer dans cette filière encore en construction. Quelques mois plus tard, en janvier 2021, le groupe acquiert Fonroche Biogaz, opération qui lui permet alors de devenir l’un des principaux acteurs français du secteur. Elle passe ainsi des hydrocarbures aux énergies issues des déchets agricoles, alimentaires ou d’origine animale. Elle décrit cette bascule comme une “nouvelle aventure”, dans un domaine où presque tout restait à bâtir.
Faire avancer les choses, c’est aussi l’un de ses préceptes à la tête de la filiale. Face aux risques liés au réchauffement climatique, les entreprises aux activités polluantes doivent accélérer pour réduire leurs émissions de CO₂. Chez TotalEnergies, l’un des plus gros producteurs d’énergies fossiles au monde, cette transition, régulièrement contestée par ceux qui y voient une forme de greenwashing, passe notamment par le développement des énergies renouvelables. « Lors des crises comme la guerre en Ukraine ou, récemment, le conflit au Moyen-Orient, le renouvelable a joué son rôle dans le mix énergétique, car le parc nucléaire n’était pas prêt à répondre à une telle demande, juge Delphine Merle. Dans ces moments-là, il y a un élan d’adhésion aux renouvelables. »
La méthode Delphine Merle
Le contexte international donne du poids à cette analyse. Après le choc énergétique provoqué par l’invasion de l’Ukraine en 2022, les tensions au Moyen-Orient ont ravivé la vulnérabilité des économies dépendantes des hydrocarbures importés. Le détroit d’Ormuz, par où transitait encore en 2025 environ un quart du commerce mondial de pétrole transporté par voie maritime selon l’Agence internationale de l’énergie, est redevenu un point de tension majeur. Dans ce climat d’incertitude, les renouvelables apparaissent de plus en plus comme un outil de souveraineté autant que de décarbonation.
Pour Delphine Merle, l’enjeu dépasse donc la seule urgence climatique. Il touche aussi à l’indépendance énergétique du pays. À ce titre, la publication, le 13 février, de la nouvelle édition de la Programmation pluriannuelle de l’énergie par le gouvernement a été accueillie comme un signal important. « L’attente autour de cette loi a suscité des inquiétudes en début d’année quant aux ambitions réelles de la France. Mais aujourd’hui, la déclinaison opérationnelle de la PPE3, notamment via le calendrier des appels d’offres pour l’éolien et le solaire annoncé par Bercy, offre enfin la visibilité nécessaire aux acteurs industriels ainsi qu’un socle pour poursuivre l’électrification des usages », affirmait-elle récemment dans Le Journal du Palais.

Delphine Merle – TotalEnergies
Elle le reconnaît : le Jura n’est pas le département où le groupe est le plus actif dans ce domaine. Quelques projets y ont toutefois été lancés, notamment depuis l’installation d’une antenne régionale à Dijon, en 2018. « Il y a du solaire, mais les grandes installations solaires et les grandes éoliennes, ce n’est pas forcément évident. Il y a ce côté défense de la ruralité qui joue. » En Bourgogne-Franche-Comté, la production brute de TotalEnergies en 2025 s’élève pourtant déjà à 24,2 GWh, soit l’équivalent de la consommation d’une ville comme Belfort ou Chalon-sur-Saône. En juillet 2025, en Côte-d’Or, Delphine Merle a inauguré deux centrales agrivoltaïques sur les communes de Valforêt et de Chambœuf.
Pour chaque projet, Delphine Merle affirme vouloir continuer à investir « avec l’accord des élus et des citoyens », dans le Jura comme ailleurs en France. L’un des prochains axes pourrait être l’agrivoltaïsme, qui vise à conjuguer production d’électricité et maintien d’une activité agricole. Le sujet n’est pas théorique : en février 2026, TotalEnergies Renouvelables France a renforcé son partenariat avec la Société du Canal de Provence autour des agri-énergies, afin de développer des projets agrivoltaïques en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Delphine Merle y défend une méthode fondée sur la « concertation, la durabilité et la sécurisation de la filière agricole ».
Pour elle, la transition énergétique ne se décrète pas depuis une tour de La Défense. Elle se construit aussi dans les territoires, au contact des élus, des agriculteurs, des habitants. Peut-être est-ce là que son parcours prend tout son sens : avoir appris, très tôt, que l’on ne transforme durablement un paysage qu’en commençant par l’écouter.

