
«Si je n’insiste pas, c’est mort. Je ne connais personne, j’envoie mes textes par La Poste, je suis un anonyme dans ce milieu. » Parce qu’il sait que personne ne l’attend, Franck Mignot persévère, mais sans jouer des coudes.
C’est en 2022 que Mollesse, dont l’intrigue se passe à Brest, retient l’attention de la maison d’édition P.O.L. « Depuis 2015, j’envoie régulièrement des manuscrits sans succès. Pour celui-là, je l’ai d’abord fait relire à un ami en lui disant de noter les passages où il décrochait. À partir de là, j’ai enlevé un sixième du texte. J’ai travaillé l’écriture comme un produit d’appel, parce que je voulais séduire et que j’en avais marre d’essuyer des refus. » Une réflexion qui paye puisque la maison de la rue Saint-André-des-Arts est emballée. Mais le Jurassien, la quarantaine, doit revoir son manuscrit jusqu’à obtenir « une écriture à l’os, plus clinique. Deux mois plus tard, je le renvoie à l’éditeur. Pas de retours, je relance… Rien. Je comprends alors qu’ils reçoivent trente manuscrits par jour, c’est complètement fou. » Des mois d’attente, des semaines de labeur plus tard, il relance la maison d’édition fondée par Paul Otchakovsky-Laurens et comprend qu’il n’a pas lu le nouveau texte.
Six mois après les premiers contacts, Franck Mignot expédie une autre version corrigée de Mollesse et en profite pour glisser deux autres textes : Mener en bateau et Les Viandards. Une semaine plus tard, P.O.L. lui propose de venir à Paris. Sur le bureau de l’éditeur, les trois manuscrits ; les trois manuscrits seront publiés. C’est le début d’une carrière d’écrivain.
Dès le départ, l’enseigne littéraire mise beaucoup sur Mollesse. Finalement le Jurassien en vendra un peu moins de 2 000 exemplaires, ce qui est bien pour un premier roman, même si la maison d’édition parisienne ne cache pas sa déception. Mais dans la maison indépendante, on travaille à l’ancienne ; pas de pression financière, pas davantage sur une éventuelle réussite. « À partir du moment où tu rentres chez P.O.L., tu fais partie de la famille. C’est une marque de confiance, une sécurité aussi », admet celui qui, en parallèle, exerce le métier de psychologue à Landerneau et Morlaix, dans le Finistère. Parce qu’avant de voir son nom apposé sur une couverture de « bouquin », le Jurassien a pris le temps de se construire ailleurs.
Né à Dole, Franck Mignot a grandi au Viseney, un hameau de Bersaillin, pas très loin de Poligny. Pour les études, il y a eu Dijon, Lyon, Besançon, avant de prendre le large en Bretagne en 2008. Au plus près de l’océan, il devient matelot de la Marine nationale.
« J’habitais en colocation sur les bords du Doubs à Besançon, avec Alice. Je suivais des études de psychologie, j’écrivais un peu, elle se rêvait peintre. On se laissait vivre et c’était super. Et puis un jour, Alice me dit qu’elle part vivre au Canada. C’était un peu la panique, je ne me voyais pas rester seul. Moi qui rêvais de bateaux, j’apprends que la Marine nationale recrute. Après un entretien je suis apte et à l’été 2008 je pars faire mes classes à Brest. J’en garde un excellent souvenir. »
Franck Mignot s’engage pour une année et monte à bord d’un bâtiment hydrographique, Le Lapérouse, dont la mission est de mettre à jour les cartes. Sur le pont, il est manœuvrier, il pilote aussi le bâtiment. L’aventure ne durera pas, seulement quatre mois : « Je n’ai pas été assez patient. À l’époque, je voulais que tout aille vite, je me suis ennuyé. J’aurais aimé être sur un vieux gréement… C’est dommage parce que la même année, le bateau est parti en Côte d’Ivoire. » Retour sur terre donc où il reprend des études de psychologie et rencontre dans la cité du Ponant la mère de ses futurs trois enfants. Un quotidien heureux et confortable qu’il ne s’interdit pas de questionner : « Brest, c’est un peu comme être en pyjama à midi… »
Et le Jura dans tout ça ? « Je suis Jurassien, pas Breton. Au pire, je suis Brestois. Il y a beaucoup de déracinés dans cette ville portuaire. Aujourd’hui, je me sens un peu comme un expatrié. Quand je rentre dans le Jura, j’achète des t-shirts Comté que je revêts une fois rentré, je colle des autocollants Jura sur ma voiture, je fais sur-exister cette identité », sourit Franck Mignot, qui évoque ses origines d’une tendresse décomplexée.
« Mon père, il est en treillis. Il a un phrasé très jurassien, tu ne comprends pas toujours ce qu’il dit. Il a une carte bancaire depuis l’année dernière. J’ai un exemple avec une panne de voiture. Je dis à mon père qu’on va l’emmener dans un garage, il me répond : “tu me l’notes sur un papier, parce que moi ch’ui comme les lièvres, je perds la mémoire en courant !” ». Des expressions comme celle-là, Franck Mignot en a plein les armoires. Mais ça le remue, ça fait vibrer les liens familiaux si sensibles. « C’est truculent, il y a de la poésie, de l’hyperbole aussi. J’ai d’ailleurs mis quelques-unes de ses phrases dans Les Viandards, un texte que j’ai mis dix ans à accoucher. J’ai ça en moi également. Je me souviens dire à haute voix, alors que je changeais une roue de voiture, que “rien qu’tu regardes le pneu de la bagnole ça te salit les mains !” »
Dans le Jura, un autre écrivain s’est fait un nom: Pierric Bailly, notamment reconnu pour son livre Le roman de Jim, adapté au cinéma, un film qui a valu à Karim Leklou le César du meilleur acteur en 2025. Ils se sont vus six ou sept fois, pas plus. Franck Mignot porte un regard reconnaissant sur son aîné : « Le lien s’est tissé grâce à P.O.L. Pierric m’a pris sous son aile, on a une relation de travail. J’arrive à dissocier l’homme des livres. Son point fort pour moi, c’est qu’il arrive à créer des moments de tension, par exemple avec une personne qui a le pouvoir de révéler les choses mais qui ne le fait pas, cette brutalité du réalisme. Il est entré chez P.O.L. il y a plus de quinze ans, quand l’éditeur historique, Paul Otchakovsky-Laurens, était encore vivant [il est décédé en 2018, N.D.L.R.]. Moi, je suis de la génération d’après. Le lien avec Pierric, il aurait pu ne pas se faire », note Franck Mignot, qui dit écrire sérieusement depuis 2011.
Son troisième roman Faire avec, sorti le 2 avril dernier, est facile à lire et pour Franck Mignot c’est un compliment : « Il y a plein de gens dans mon entourage et d’autres avec qui j’ai grandi, qui ne lisent pas de livres. J’ai envie de faire une littérature populaire. » Faire avec, c’est une vie mal ajustée, un vertige existentiel, un quotidien banal pour cet agent immobilier divorcé et père d’un garçon de cinq ans. Quand la banalité devient une fatalité… et inversement.
« Pas besoin de vivre les choses, on peut être un second couteau pour raconter ce que d’autres ont vécu. Il faut juste un équilibre entre les personnages de sang et les personnages de papier », estime celui qui dit avoir gagné deux fois au loto : « Je suis publié et chez P.O.L ! »
Franck Mignot travaille à l’écriture d’un fait divers, celui du faux infirmier de Quimper : « Je vais raconter cette histoire avec un angle assez psy. » Un manuscrit de plus sur le bureau de la maison parisienne. Et qui sera publié, à n’en pas douter.
> Franck Mignot, Faire avec, 184 pages, 20 €, Éditions P.O.L.

