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Olivier Boisson, dans la roue de Romain Grosjean

Avant d’être le directeur de piste de Romain Grosjean, le petit mécano de Bersaillin a connu bien des aventures. C’est finalement aux États-Unis qu’il a trouvé sa voie, sur les pistes des circuits IndyCar, cousin germain de la Formule 1.

 

Chaque existence est une quête. De soi, du sens de la vie. Il faut parfois partir très loin, tout lâcher pour se trouver. Assis devant la grosse table de la maison familiale de Bersaillin, tout paraît pourtant simple. Olivier Boisson est du genre solide, rassurant. Son sourire est généreux. Il parle de son quotidien de l’autre côté de l’Atlantique, des courses de bolides, du public enthousiaste, de la vitesse enivrante, de cet univers de l’IndyCar qui est le sien depuis maintenant dix-neuf ans. Depuis qu’il a quitté la France pour Indianapolis, à environ 240 km au sud des Grands Lacs et de Chicago. Un mythe pour un mécano comme lui.

Une histoire d’amortisseur

Pourtant, il n’a jamais porté en lui ce rêve américain qui a attiré tant d’autres Frenchies. Il n’avait même jamais imaginé passer une seule journée aux États-Unis. Il aura fallu de la chance, et quand même une bonne dose d’inconscience pour que le petit ingénieur de vingt-deux ans, débarqué sac au dos avec un contrat verbal pour tout horizon, se retrouve, à quarante-deux ans, ingénieur de piste chez Andretti à coacher Romain Grosjean.

Son histoire américaine a commencé sous le signe des amortisseurs. On abordera son chapitre français plus tard. Pour comparer…Aux States donc, il a pris la place d’un Anglais rencontré sur le circuit de Magny-Cours, dans la Nièvre, alors qu’il travaillait pour la société Energy Racing. Il s’entend proposer un contrat de six mois pour faire la saison des courses chez BMW en tant que mécanicien. Ni une, ni deux, il s’achète un billet aller-retour – au cas où – et il quitte sa petite France : « Je n’avais pas vraiment de travail ici, j’avais bien cherché, mais cela n’avait rien donné. Je parlais mal l’anglais, mais c’était une aventure. »

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Romain Grosjean – Kate Boisson

Sur place, c’est néanmoins la douche froide. Il fait bien la connaissance du pilote suisse de l’équipe, mais celui-ci, tout de go, lui annonce que le projet tombe à l’eau. Plus d’argent. Olivier Boisson va passer un mois entier dans un hôtel à attendre que les choses s’arrangent. Sauf que rien ne se passe. Son billet retour n’est valable qu’un mois, il décide de rentrer : « C’est souvent comme cela dans l’IndyCar. C’est super quand on a du boulot, mais cela peut s’arrêter du jour au lendemain. Il suffit que le sponsor ou le propriétaire change d’avis ! »

Mais Olivier Boisson doit avoir un ange qui veille sur lui. À la dernière minute, son contact helvète le met en relation avec un Belge, Éric Bachelard, propriétaire d’une écurie de ChampCar (nom des épreuves avant qu’elles ne deviennent l’IndyCar). Celui-ci ne veut pas d’un ingénieur ; ce qu’il cherche, c’est un gars pour s’occuper des amortisseurs (le seul secteur avec le différentiel sur lequel une équipe peut mécaniquement intervenir. Tout le reste est contraint pour une égalité de course) : « Je n’avais plus un sou, le banquier téléphonait. J’ai signé un contrat de six mois et j’ai eu mon visa de travail. Tout a commencé ainsi ! »

L’Odyssée Boisson

Mais voilà, Olivier Boisson ne connaît pas grand-chose aux amortisseurs. Alors il apprend sur le tas, monte, démonte, remonte : « Dans la course automobile, beaucoup d’ingénieurs commencent de cette façon. C’était une bonne opportunité, j’ai appris le métier et j’avais une garantie de boulot. » Il y reste quatre ans. À cause de problèmes de budget, il doit partir. Par chance, il s’est fait des relations dans le milieu et décroche un autre job dans l’équipe KW Racing. Il occupe le poste durant neuf années, jusqu’à la fermeture de l’écurie : « L’IndyCar coûte très cher, il existe deux formes de financement, le sponsoring avec des autocollants sur la voiture, ou les familles aisées. On voit de tout dans ce milieu, y compris du blanchiment d’argent. Ce n’est pas un métier très stable. Heureusement, j’ai eu la chance de garder mes boulots longtemps. »

Durant cette décennie, il commence par l’électronique du véhicule et devient ingénieur performance, c’est-à-dire qu’il gère la mécanique. Les premières années, il travaille avec Tony Kanaan, vainqueur des 500 miles d’Indianapolis, LA course IndyCar, que l’on appelle aussi l’Indianapolis 500 ou Indy 500. Dans le film Jours de tonnerre, Tom Cruise a l’obsession de la gagner. Dans Gagnant, c’est Paul Newman qui a ce projet en tête. Le pilote parti, arrive Sébastien Bourdais, un Français, vainqueur à quatre reprises du championnat, passé à la Formule 1 et revenu aux USA. Un sacré caractère : « Je ne voulais pas être ingénieur de piste, c’est un job spécial de chef d’orchestre. Il faut gérer les pilotes, parler avec les patrons d’équipes. Tout le monde l’écoute. Moi, je préférais la mécanique. Or, quand Sébastien est arrivé, il m’a dit sans me connaître : “il n’y a plus d’ingénieur de piste, ce sera toi !” J’ai accepté, c’est un type super, on est devenu amis. »

De 2014 à 2016, le duo gagne des compétitions, signe des pole positions… Jusqu’à ce que l’équipe ferme à son tour. Sébastien Bourdais rejoint, en 2017, l’écurie Dale Coyne, à Chicago, et emmène Olivier avec lui. De nouveau, plusieurs victoires, mais le sportif quitte le navire en 2019. Olivier Boisson se retrouve seul… Pour lui, l’année ne restera pas dans les annales.

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Olivier Boisson – Numéro 39

En 2020, il se retrouve ingénieur de piste pour un jeune pilote américain. Une « année acceptable », selon ses propres termes. En décembre, alors qu’il doit revenir dans l’hexagone pour Noël, comme tous les ans, son patron lui demande d’aller rencontrer Romain Grosjean, avec lequel il est en discussion, dans sa maison au bord du lac Léman, en Suisse : « Je ne l’avais jamais vu, c’est un gars super sympa. On s’est tout de suite compris. Son accident en 2020 l’a transformé, il voit la vie autrement, il s’amuse. Cela tombe bien, je suis un bon vivant. »

Romain Grosjean rejoint Dale Coyne en 2021 et accomplit une très belle saison. Il le doit en partie au Jurassien : « C’est quelqu’un de jovial, positif et calme, qui a une connaissance technique assez exceptionnelle. On a deux passions en commun : l’automobile et la bonne nourriture. Ce qui se passe, c’est de l’alchimie. »

Les deux compères s’entendent comme larrons en foire. L’homme qui compte 179 Grands Prix de Formule 1 à son palmarès vit dans un camping-car, Olivier en a un aussi. Ils partent ensemble sur les routes : 10 000 km dans l’année, d’Indianapolis à Portland, en passant par Los Angeles. Une vie qui leur convient : « On fait la moitié des courses avec le camping-car, c’est une vie sympa. On se balade. Dans ce métier, il n’y a pas de limite entre la vie professionnelle et la vie privée, on travaille beaucoup. C’est très stressant, alors on profite des bons moments… Ma femme Kate écrit des livres, c’était ma voisine, c’est comme cela qu’on s’est connu. Elle a toujours été fan d’IndyCar. Pendant les courses elle m’envoie des SMS, on parle stratégie. »

Image d’Épinal ? Pas que… À la fin 2021, Romain Grosjean accepte une offre chez Andretti ; Olivier le suit avec un contrat de deux ans. Un nouveau chapitre est à écrire. Du coup, le pilote a acheté une maison à Miami. Olivier, lui, s’est posé à Indianapolis. Une villa avec du terrain et un atelier pour bricoler.

La Saxo de Sébastien Loeb

Il le dit très clairement, il est bien aux États-Unis, dans cette vie d’itinérance, loin de sa jeunesse dont il a gardé un goût immodéré de la vie. Son épouse dit de lui qu’il est fort : « On est ensemble depuis treize ans, Olivier est quelqu’un de gentil. Il a en lui la fortitude, une intelligence pratique et il sait écouter. » Au-delà de l’éloge, Kate – qui fait également de la photo – a su trouver sa place dans ce milieu. Il a aussi réussi à lui faire aimer le Jura, la froidure de l’hiver, les petits villages et les témoignages du passé qui n’existent pas quand on voit le jour dans le Nouveau Monde.

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Olivier Boisson – Numéro 39

Le Jura, c’est avant tout la maison de famille de Bersaillin, restaurée par ses parents. La famille a habité Montaigu, puis Beaurepaire-en-Bresse (71). École Briand et collège Rouget-de-Lisle avant l’internat et un bac technologique à Tournus (71). Le grand-père avait un magasin de vélos à Montmorot, son père est électricien, il rénove les mobylettes et les voitures. Les études, ce n’est pas trop pour Olivier… DUT de génie mécanique à Belfort (90) et une terrible envie d’arrêter pour travailler. C’est l’époque du retour à Bersaillin, des petits boulots, avant de comprendre qu’il lui faut aller plus loin. Il rejoint l’IEMS (Institut européen de formation en mécanique sportive), dans le Gard. Il vit sa première aventure : « En fin d’année, on a monté une Citroën Saxo pour faire une course de rallye en Finlande, avec Sébastien Loeb. » Il termine premier de sa classe, ce qui le change. Ses professeurs lui conseillent de continuer. Il lui faut des diplômes. Il intègre alors l’école d’ingénieur mécanique à l’Université de technologie de Troyes (10).

Lors d’un stage à Bourges (18) où sont montés les moteurs F1 de Renault, il croise Georges Kaczka, qui met sur pied Energy Racing, une écurie de Formule 3000 européenne à Magny-Cours. Celui-ci lui propose de le rejoindre. Il reste à Olivier Boisson un an et demi d’études à faire. Alors il négocie avec son école pour une alternance entre Energy Racing et l’ISAT de Nevers. Il devient ingénieur, mais, après le diplôme, pas d’embauche… C’est alors qu’il croise un pilote anglais. La suite, vous connaissez. 

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