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Eric de Chassey, le Jura comme lieu de ressourcement

Après avoir dirigé la Villa Médicis à Rome, l’historien de l’art qui aime à venir dans la maison familiale de Mirebel, est aujourd’hui à la tête de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). Il est le commissaire de l’exposition « Napoléon ? Encore ! – Regards d’artistes contemporains » présentée actuellement aux Invalides, à Paris.

 

Depuis plusieurs siècles, la famille de Chassey est présente sur le premier plateau du Jura, plus précisément dans le village de Mirebel. C’est dans ce village que Benoît de Chassey et son épouse Brit se sont installés voici plusieurs décennies, en s’investissant dans la défense du patrimoine et plus particulièrement du château de Mirebel. 

Éric de Chassey, l’un de leurs enfants, est l’actuel directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). 

Devant une importante collection de disques vinyl, il évoque son parcours, au cours duquel il a notamment dirigé la villa Médicis, et le Jura où il se ressource régulièrement.

 

Numéro 39 L’année 2021 marque le bicentenaire de la mort de Napoléon à Saint-Hélène. Vous êtes le commissaire de l’exposition « Napoléon ? Encore ! – Regards d’artistes contemporains », que l’on verra aux Invalides, à Paris, jusqu’au 30 janvier 2022. Quelle était votre feuille de route ?

Éric de Chassey – Le principe était ouvert. J’ai invité des artistes contemporains en leur demandant simplement de réagir à l’anniversaire et au lieu. Au départ, je me disais que j’allais plutôt fonctionner en prenant des œuvres déjà existantes, qui pouvaient avoir une résonance avec le thème ou le lieu, comme je l’ai fait par exemple pour Marina Abramović, mais la plupart d’entre eux ont finalement travaillé spécialement pour l’exposition. Il y a quand même deux artistes auxquels j’ai passé une commande plus précise : Pascal Convert dans le dôme des Invalides, et Ange Leccia pour une commande autour de Saint-Hélène.

Deux cents ans après la disparition de Napoléon, le lieu et le thème inspirent-ils toujours ?

J’avais en tête l’idée que cette invitation à des artistes permettrait de poser un certain nombre de questions contemporaines. C’est peut-être une façon plus forte et dialectique, moins univoque, d’intervenir sur la façon dont on peut aujourd’hui célébrer ou commémorer un personnage historique, la période dans laquelle il a vécu et son héritage aujourd’hui. Il s’agissait pour moi de proposer des expériences esthétiques fortes en même temps que d’apporter de la complexité dans une situation que je trouvais particulièrement simpliste.

Les semaines qui ont précédé l’exposition, avec la polémique autour de l’œuvre de Pascal Convert qui n’existait pas encore [le plasticien a reconstitué le squelette de Marengo, le cheval préféré de Napoléon Bonaparte, au-dessus de son tombeau. Il ne s’agit pas du squelette réel, qui est conservé au National Army Museum de Londres, mais d’une reconstitution en 3D, faite en matériau composite, N.D.L.R.], sont très caractéristiques de cette simplification permanente, de cette vision de l’histoire comme un tout indissoluble, comme si elle n’avait jamais évolué. Les Invalides sont un lieu très intéressant de ce point de vue, parce qu’il est marqué par des discours très contradictoires, des discours de pouvoir, mais aussi de faiblesse et de guérison.

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Eric de Chassey – Numéro 39

Comment devient-on historien d’art et commissaire d’exposition ? Quelle est l’origine de cette vocation quand on est né à Pittsburgh (États-Unis) et que l’on a des racines jurassiennes ?

C’est difficile de le dire exactement. Il y a sans doute une sensibilité visuelle particulière qui a fait que je me suis toujours intéressé à des objets, des lieux ou encore des bâtiments singuliers. Quand j’étais enfant, je demandais sans cesse à mes parents d’aller au musée et à la bibliothèque. Peut-être était-ce parce que j’étais très mauvais en sport et que je voulais quelque chose pour impressionner les filles ? Bon, cela n’a jamais vraiment marché.

De façon concrète, quand j’étais au lycée, j’ai longtemps hésité entre m’occuper d’art ou travailler dans l’administration. Et finalement, mon éducation m’a conduit à plutôt privilégier la deuxième possibilité. Quand je suis entré à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, c’était très clairement avec l’idée d’en faire une première étape vers l’École Nationale d’Administration. Mais je me suis rendu compte que j’étais plus intéressé par l’histoire de l’art. J’ai finalement raté le concours d’entrée à l’ENA. Je crois que c’est une grande bénédiction. Parallèlement, j’ai préparé une maîtrise d’histoire de l’art puis un DEA. Et je me suis retrouvé à travailler en doctorat sur la réception de l’œuvre d’Henri Matisse aux États-Unis, donc grosso modo sur les rapports franco-américains après la guerre. C’est ensuite que j’ai été rattrapé par l’administration.

Et le commissariat d’expositions ?

J’avais vu une exposition de Jean-Pierre Pincemin (1944-2005) dans une galerie. Je connaissais cet artiste comme étant abstrait, géométrique et, tout d’un coup, je voyais des tableaux figuratifs. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait et je l’ai donc dit à Philippe Dagen, maître de conférences à la Sorbonne à l’époque. Et il m’a conseillé d’en faire mon sujet de maîtrise. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à fréquenter des artistes vivants. Tout était très lié, les choses ont fonctionné de façon parallèle. J’ai terminé ma thèse et, en rentrant des États-Unis, j’ai rencontré Bernard Ceysson. Il était à l’époque directeur du musée d’Art Moderne de Saint-Étienne et avait une curiosité pour les gens qui fréquentaient son musée. Un jour, il m’a proposé de me lancer. C’est ainsi que j’ai dirigé une exposition qui s’appelait « Abstraction, abstractions ». Mais je ne l’ai pas fait tout seul, je me suis associé avec Camille Morineau. J’aime bien me retrouver dans un processus de discussion quand je réfléchis à des projets.

Vous êtes critique, commissaire d’exposition, auteur de livres d’histoire de l’art. Séparez-vous vos différentes activités ?

Mon métier d’historien d’art est un tout, je ne fais pas de différence fondamentale entre mes activités. Peut-être mets-je de côté mon activité de programmateur ou d’organisateur. En général, quand on pense à l’histoire de l’art, on pense d’abord écriture de livres, ce que je fais. Je suis plutôt du genre polygraphe, et j’ai la chance de pouvoir écrire de façon répétée sur certains artistes. C’est une expérience assez extraordinaire que cette sorte d’accompagnement. Mais monter des expositions, c’est tout autant faire de l’histoire de l’art, selon moi. C’est une autre manière de réfléchir – avec les œuvres. Les expositions les plus fécondes sont pour moi celles qui ont posé le plus de questions : elles comptent plus que les réponses, d’une certaine manière.

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À ce propos, comment vous êtes arrivé à la Villa Médicis qui accueille à Rome des artistes et des chercheurs ?

Par hasard. J’avais participé à un colloque à la Villa Médicis et j’avais évidemment trouvé l’endroit extraordinaire, mais je ne travaille pas spécialement sur l’art italien donc je n’avais pas de vocation première à y travailler. Comme j’ai toujours eu une pratique de l’histoire de l’art très engagée, je me suis retrouvé un jour membre du jury de sélection des pensionnaires. Le directeur d’alors était Frédéric Mitterrand. Nous nous sommes pas mal disputés. Mais, quand il a été nommé ministre de la Culture quelques mois après, j’ai eu la grande surprise qu’il me fasse venir pour un petit-déjeuner. Il m’a proposé la direction de la Villa Médicis, en me demandant de dire oui ou non tout de suite ! J’ai quand même pris le temps de réfléchir, mais j’ai évidemment accepté. Et cela a été, je dois dire, un bonheur extrême pendant six ans.

Comment vous avez appréhendé la charge dans ce lieu mondialement connu ?

Avec la possibilité de réconcilier des aspects que jusqu’à présent dans mon travail j’avais été obligé de séparer : l’engagement auprès d’artistes vivants et de toutes les disciplines, l’histoire de l’art plus ancien et le patrimoine. Tout d’un coup, je me suis retrouvé à organiser officiellement des concerts ou des rencontres littéraires ou de cinéma. Mettre en place un programme de restauration qui prenne en compte aussi bien la partie Renaissance du bâtiment et ses décors que sa transformation par Balthus dans les années 1960, en faisant en sorte que ce travail se déroule avec l’intervention d’historiens de l’art, a également été une expérience que j’ai initiée.

Quitter ce lieu n’a pas dû être facile ?

C’est un des endroits les plus beaux au monde, donc je ne boude pas le plaisir d’y avoir été tous les jours pendant six ans. Cela dit, si je n’ai pas souhaité être renouvelé pour un troisième mandat, c’est parce que j’avais le sentiment que j’allais m’habituer à cette situation d’exception. Au bout de neuf ans, j’aurais eu beaucoup de mal à partir. Et l’on m’avait garanti que ma succession serait organisée et que tout ce que j’avais mis en place serait prolongé et préservé. Bon, à l’avenir, je ne serai plus aussi confiant quand on me fera cette promesse. Mais je ne regrette pas du tout d’en être parti même si, concrètement, la villa Médicis me manque.

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Le premier plateau du Jura vous manque-t-il aussi ?

C’est difficile à dire. D’abord, même si ma famille est dans cette région depuis longtemps, comtoise depuis toujours, et jurassienne depuis la Restauration, je n’ai pas vécu dans le Jura quand j’étais enfant. Mon père a repris une maison qui appartenait à une de ses grands-tantes quand j’avais déjà quatorze ans. Donc, je n’y suis pas venu petit, ce qui me différencie fortement de mes frères et sœurs. En revanche, j’y ai des souvenirs d’adolescent. Et je crois que ce qui m’importe dans le Jura, c’est la beauté de la nature et cette forme de rudesse accueillante de ses habitants. Je ne sais pas comment le dire autrement. Je pense que cela se voit dans le relief, avec cette alliance de rochers et de végétation, avec ces gris assez durs et les arbres qui viennent jouer avec. Mais quand on prend le temps, quand on s’engage, c’est un lieu et des gens qui valent extraordinairement la peine.

Il y a des lieux que vous affectionnez particulièrement ?

Je ne vais pas dire quelque chose d’une originalité folle, mais je pense d’abord à Mirebel. Je préfère continuer à appeler le village ainsi plutôt que l’horrible nom que désormais ce lieu a pris suite à un regroupement de communes. Mon père, qui était au conseil municipal du village, aurait été désespéré ! Le château est un endroit exceptionnel ; je trouve qu’il a très bien été mis en valeur avec une impulsion et un engagement remarquable des habitants du premier plateau. Après, je vais à Arbois et Poligny régulièrement, à la fois pour le vin, le fromage et le chocolat, même si je n’ai pas forcément besoin d’aller jusque-là pour en trouver. J’aime particulièrement la « Vierge à l’enfant à la tige de fleur », vraisemblablement flamande qui est dans l’église Saint-Juste à Arbois. Sinon, j’aime beaucoup la route jusqu’à Genève que je fais souvent. Les paysages autour des Rousses sont magnifiques. Mais quand je suis dans le Jura, c’est surtout pour la vie de famille et c’est un lieu de ressourcement. L’essentiel de ce que je fais à Mirebel, c’est lire sur une des terrasses avec le paysage devant moi, puisque la maison est un peu en hauteur. C’est une forme d’imprégnation plutôt qu’autre chose.

Quelle est la mission de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) que vous dirigez actuellement ?

C’est assez simple. Cela fait très longtemps qu’en France, il existe un déficit de communication et de travail en commun entre les milieux universitaires et les musées. Ce compartimentage est nocif. Il n’est pas propre à notre pays, mais il est renforcé chez nous par les questions institutionnelles et de statut. La naissance de l’INHA il y a vingt ans a été portée par l’idée qu’il fallait faire collaborer ces deux mondes de façon structurelle dans des projets de recherche. C’est d’abord cela qui m’a intéressé dans le fait de diriger cette institution.

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Vous travaillez encore dans un cadre magnifique.

C’est vrai, j’ai beaucoup de chance. Après la villa Médicis, je dirige aujourd’hui un endroit qui a peut-être la plus belle bibliothèque du monde avec la salle Labrouste. Ces endroits magnifiques me nourrissent quotidiennement.

La transmission et la diffusion de l’histoire de l’art figurent parmi vos priorités. En quoi ce combat est-il nécessaire en ce début de XXIe siècle envahi par les réseaux sociaux et le numérique ?

En général, l’histoire de l’art est perçue comme réservée à un petit nombre de personnes. Très peu savent ce que c’est. Et pourtant, même si l’on voit bien pourquoi il faudrait lutter contre l’analphabétisme en ce qui concerne l’écrit, ne pas combattre ce que j’appellerais analphabétisme visuel, c’est-à-dire l’incapacité à comprendre les images qui vous entourent, est particulièrement dommageable dans un pays comme la France où celles-ci sont omniprésentes. Du coup, l’idée d’utiliser l’histoire de l’art comme un instrument citoyen est fondamental pour moi. Nous nous sommes notamment engagés dans une politique de collaboration active avec le ministère de l’Éducation nationale pour créer des outils qui puissent fonctionner, notamment autour du patrimoine de proximité.

Cette incapacité à comprendre les images qui nous entourent représente-t-elle une menace ?

D’une certaine manière, oui. Si on ne le fait pas, je pense que l’on n’aura plus personne dans les musées dans une dizaine d’années, parce que tout le monde sera phagocyté par les réseaux sociaux et les algorithmes. Ils leur laisseront penser qu’ils sont libres mais, en réalité, ils leur dicteront leur choix et leur environnement visuel pour ensuite les instrumentaliser. Quand on n’est pas éduqué aux images, on dit n’importe quoi. Et cela peut conduire à tuer un enseignant, des dessinateurs, des gardiens de musée comme ce fut le cas au musée du Bardo.

Je travaille sur un autre grand projet qui a à voir avec cette question. Nous avons initié l’écriture d’une histoire de l’art à l’échelle européenne, en collaboration avec 47 institutions représentant les 47 pays du conseil de l’Europe.

En juillet 2019, vous avez été reconduit par le président de la République pour un deuxième mandat de trois ans. Et après ? Où vous voyez-vous dans quelques années ?

Si je peux, je suis encore à l’INHA pour longtemps. J’ai encore possiblement cinq ans devant moi. Je compte bien les utiliser complètement si on renouvelle encore mon mandat, car cela ne dépend pas uniquement de moi. Mais je n’ai aucune envie de faire autre chose, je suis au bon endroit. 

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