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Christophe Chaillot : lettre du Maroc

Christophe Chaillot dirige l’Institut Français de Marrakech, au Maroc. Depuis vingt-cinq ans, ce Champagnolais promeut la langue française à travers la planète.

 

Presque rien ne change finalement. Voici bientôt trois décennies, Christophe Chaillot exerçait le métier de serveur au Grand Café du Théâtre à Lons-le-Saunier. En cet après-midi d’hiver lumineux, les platanes de la place de la Liberté ont disparu, l’espace est devenu plus clair, plus minéral aussi, mais la terrasse semble identique. Il y a bien quelques touches de blanc qui sont apparues sur les tempes du désormais client – « c’est la neige » –, le teint un peu plus hâlé – « c’est le soleil de Champagnole ; à Lons, vous ne pouvez pas comprendre ». Sinon l’actuel directeur de l’Institut Français de Marrakech – depuis septembre 2019 – ne semble guère différent de l’ancien élève du lycée Jean-Michel. « J’ai vu Christophe l’été dernier et je peux dire que, malgré la distance et les missions qui lui ont été confiées récemment, il n’a pas perdu son humour et sa simplicité, souligne son amie Florence Restelli, de Conliège. Pour moi, il reste un voyageur. Depuis vingt-cinq ans, il est toujours dans d’autres pays ! ». Avec un fil rouge dans ce parcours nomade : l’enseignement et la promotion de la langue française.

Christophe Chaillot est né à Champagnole dans les années 1970. « C’est dans cette ville que s’étaient installés mes grands-parents paternels. Une partie de la famille est d’origine italienne, de la région d’Asti, dans le Piemont. C’est une immigration économique, car mon arrière-grand-père était venu travailler sur la ligne de chemin de fer qui relie Champagnole à Morez. Ma grand-mère est née sur cet itinéraire, à Châtelneuf ! Après, du côté de ma mère, nous sommes originaires du Nord. Mes parents se sont rencontrés dans le Jura, dans une colonie. Mon père était moniteur et ma mère infirmière scolaire. ». Au lycée Jean-Michel justement.

La colère de Chirac

Christophe Chaillot a suivi une formation de professeur de français langue étrangère à Besançon, puis d’ingénieur de coopération culturelle à Paris. « Je crois que cette envie de voyager, de découvrir d’autres pays est liée à mon expérience au Théâtre universitaire de Franche-Comté, les tournées dans différents pays d’Europe m’ont beaucoup plu. Aussi, le Centre de linguistique appliqué [CLA], où j’ai eu ma première expérience d’enseignement, m’a donné une ouverture internationale. Je réalise aujourd’hui combien ce bâtiment bizarre le long du Doubs bénéficie d’une reconnaissance internationale. »

En 1996, il effectue sa première mission loin de l’Hexagone. Il pose ses valises en territoire palestinien, pour y former des professeurs : « Je me souviens très bien de la colère de Jacques Chirac dans la vieille ville de Jérusalem en octobre 1996, j’étais à côté ! », confie-t-il.

Sofia, Beyrouth…

Ami de longue date de Christophe Chaillot, le Jurassien Gregory Chamberland n’a pas oublié cette période. « Je lui avais rendu visite à Ramallah, nous avions loué une voiture et avions roulé jusqu’à Eilat, au bord de la Mer Rouge, en traversant le désert du Sinaï. À chaque affectation à l’étranger, tu reconstruis une nouvelle vie, tu fais de nouvelles rencontres. Et je crois que Christophe a besoin de ça. »

Après cette première expérience à Ramallah, puis dans la ville aux sept collines, le Franc-Comtois multiplie les séjours à l’étranger. Il vit et travaille notamment en Bulgarie, à l’Institut Français de Sofia, et au ministère sénégalais de l’éducation, en tant qu’assistant technique et expert linguistique.

À partir de 2008, Christophe Chaillot travaille comme attaché de coopération éducative à l’ambassade de France à Beyrouth. « J’ai fait de belles rencontres parmi mes collègues libanais. J’ai aussi eu l’occasion de côtoyer Mathias Énard, le futur prix Goncourt. Aussi, dans le cadre des Jeux de la Francophonie, d’accompagner Jean-Pierre Raffarin, alors conseiller francophonie du Président Sarkozy et les ministres de l’époque, Roselyne Bachelot et Rama Yade et, belle surprise, de retrouver Gérald Baudoin, l’entraîneur de l’équipe de France de saut à la perche avec lequel j’étais en classe au collège Saint-Exupéry à Lons-le-Saunier. »

À Beyrouth, il collabore avec Aurélien Lechevallier, le directeur de l’Institut Français du Liban. Ce dernier, aujourd’hui ambassadeur de France en Afrique du Sud, se souvient bien de l’arrivée de son collègue : « Lorsque j’ai rencontré Christophe, je l’ai tout de suite trouvé très sympathique. Mais ce qui m’a le plus marqué alors, c’est son engagement total pour la promotion de la langue française. Il était très professionnel, créatif et respectueux de nos partenaires libanais. Il ne s’agissait pas d’imposer une politique ou des actions, mais de construire un agenda partagé, en tenant compte du contexte plurilingue libanais avec l’arabe et l’anglais. Toute son équipe l’adorait et, au-delà même de l’ambassade, tous ceux qui le côtoyaient ».

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Christophe Chaillot – Collection personnelle

De retour à Paris, en 2013, à l’Institut Français, établissement public qui promeut donc l’action culturelle extérieure de la France hors de nos frontières, le Jurassien prend la tête du pôle langue française et continue à réaliser de nombreux voyages pour accompagner les instituts et alliances français dans leurs actions. Mathieu Szeradzki, chargé de mission, témoigne : « Christophe, c’est d’abord quelqu’un de très professionnel. Sous son apparence décontractée, son sourire, c’est quelqu’un de très rigoureux. Il n’y a qu’à voir son bureau : rien ne dépasse ! C’était quand même le Monsieur langue française de l’Institut Français et, dans ce cadre, le référent de l’ensemble du réseau culturel français pour tout ce qui touche à l’apprentissage et à l’enseignement du français dans le monde. Son expérience unique lui donne cette légitimité. »

Agnès Alfandari, directrice du numérique à l’Institut Français, souligne à son tour : « Christophe, c’est quelqu’un qui aime travailler en transversalité, à chercher l’expertise de ses collègues. Il est enthousiaste, engagé, passionné par sa mission de service public. Je retiens qu’il est toujours dans une vision de coconstruction avec les acteurs sur place à l’étranger. Et cela s’illustre par son attachement au plurilinguisme, à inscrire le français parmi les autres langues, dont l’arabe. Pour lui, l’apprentissage de notre langue passe aussi par l’apprentissage des langues locales. »

Toutes ces qualités professionnelles sont reconnues au plus haut sommet de l’État. En 2017, Christophe Chaillot se voit confier une mission par le chef de l’État liée à la promotion de la langue française dans le monde.

Le projet s’appelle « Mon idée pour le Français ». « Nous avons voulu donner un nouveau souffle et une nouvelle ambition à la promotion de la francophonie et du plurilinguisme, explique Aurélien Lechevallier, qui était conseiller diplomatique adjoint à l’Élysée au cours de cette période. C’est tout naturellement que j’ai demandé à Christophe de nous aider et le président de la République a signé pour lui une lettre de mission. Christophe a parfaitement rempli son rôle et a donné beaucoup de substance et une dimension participative essentielle à cette nouvelle politique. Nous avons utilisé tout ce que nous avions appris sur le terrain, auprès de nos partenaires, mais cette fois à un niveau national et international. Son implication a été une grande réussite. »

De son côté, Christophe Chaillot confie : « Ce furent cinq mois intenses et une expérience grisante de pouvoir porter au plus haut niveau politique un sujet qui me tenait à cœur depuis des années. J’ai travaillé avec le président, ses conseillers et les ministères de l’Europe, des Affaires étrangères et de la Culture. Ce projet était également accompagné par des artistes du monde entier et des intellectuels, comme Leïla Slimani, que j’accueillerai prochainement à Marrakech. »

Comme le résume Agnès Alfandari, « Christophe, c’est un joli parcours, avec beaucoup de travail et d’enthousiasme. Même s’il est aujourd’hui à un poste de responsabilités importantes, ce n’est pas forcément un profil classique de haut responsable de la fonction publique. C’est un mélange, un bon équilibre entre quelqu’un de très respectueux et d’énergique pour inventer de nouvelles choses. Il est aventureux. C’est quelqu’un avec qui on se marre bien, de très drôle. Il peut envoyer des blagues idiotes et pas ne pas se prendre trop au sérieux. Il n’a pas la grosse tête. »

Football à Cize, tennis à Foncine…

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Christophe Chaillot – Collection personnelle

« Ce qui facilite aussi les relations quand tu es son collègue, c’est le sport. Il le cache, mais c’est aussi un bon joueur de tennis », souligne pour sa part Mathieu, le collègue de l’Institut Français. « C’est qu’il est un lecteur régulier de L’Équipe ! C’est d’ailleurs pour cela que nous l’avons choisi pour parrain de notre deuxième fils, pour lui transmettre cette passion du sport », explique Florence, l’amie jurassienne.

S’il connut une brève carrière de footballeur dans l’équipe de Cize, Christophe Chaillot fit également une apparition au tournoi de tennis de Foncine-le-Haut voici cinq ans ! « Le week-end, pour nous détendre, nous allions parfois jouer ensemble. Les parties n’étaient pas très disputées car nous étions tous les deux contents de voir l’autre gagner », se souvient Aurélien Lechevallier. Le principal intéressé acquiesce : « J’ai toujours eu de l’admiration pour des sportifs jurassiens. Je me souviens bien sûr de Fabrice Guy et Sylvain Guillaume en 1992 aux Jeux olympiques d’Albertville ou de la victoire de Philippe Grandclément sur La Transjurassienne. Dernièrement, j’ai aussi suivi la carrière de Jason Lamy Chappuis, que j’ai vu sauter au Grand Prix d’été de Chaux-Neuve, et de Quentin Fillon-Maillet. Ils témoignent d’un lien fort avec leur environnement et d’une volonté peu commune à dépasser leurs limites ».

De Clavel à Bailly

Depuis quelques années, et pour des raisons familiales, les liens avec le Jura se sont resserrés. Aujourd’hui, le natif de Champagnole séjourne régulièrement dans le village voisin de Cize. « En 2019, quand j’ai fait le choix de m’installer à Marrackech, je savais que je pouvais rentrer régulièrement, avec la proximité de l’aéroport de Dole-Tavaux ». Ce que confirme Grégory, l’ami d’enfance originaire de Ney : « Le Jura, c’est le lieu qui lui permet de garder le lien avec les amis et les camarades de lycée. Même si nous sommes éloignés, le Jura reste l’endroit où nous nous retrouvons. »

En dehors de sa famille, ses points d’ancrages restent liés à son cercle d’amis toujours implantés dans la région de Lons-le-Saunier. « J’ai aussi une affection particulière pour la région des lacs. Les Rousses, Saint-Laurent-en-Grandvaux, Foncine, la fromagerie Janin et la librairie de Champagnole, qui vient malheureusement de fermer, ou le Paléo Festival de Nyon font aussi partie de mon itinéraire quand je rentre. »

Christophe Chaillot n’oublie donc pas sa région. « Quand je rencontre des habitants des montagnes de l’Atlas, je pense au Jura, je retrouve le même attachement, les mêmes valeurs ». S’il se souvient avoir été marqué à l’adolescence par les ouvrages de Bernard Clavel – « surtout ceux consacrés aux Indiens du grand Nord » –, le premier auteur qu’il associe au Jura est Pierric Bailly dont l’avant-dernier livre, L’homme des bois, l’a particulièrement touché [lire notre entretien page 94]. L’éloignement et la distance permettent-ils d’appréhender le Jura de manière différente ? « Je ne pense pas. Je le trouve toujours magnifique été comme hiver ! Est-ce que je suis objectif ? »

Le soir même de notre rencontre à Lons-le-Saunier, Christophe Chaillot passait la soirée à Conliège. Le lendemain, il repartait à Paris, puis s’envolait pour le Maroc. Avec beaucoup d’envies. « J’aime le dynamisme de Marrakech et son côté multiculturel. Mais ce que j’aimerais, c’est accueillir à Marrakech des artistes – je pense à quelqu’un comme Hubert-Félix Thiéfaine – ou intellectuels jurassiens, créer des liens entre ces deux lieux auxquels je reste attaché. » 

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