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Marc-Antoine de Saint-Germain : pacha du Charles de Gaulle

Le commandant du porte-avions Charles-de-Gaulle  est jurassien. Le capitaine de vaisseau Marc-Antoine de Saint-Germain nous invite à bord du plus grand bâtiment de combat de la flotte française.

 

Parti le 5 mars de Toulon, le porte-avions charles-de-gaulle navigue en mer de Chine méridionale. C’est sa première mission depuis le chantier de refonte qui l’a immobilisé à quai à Toulon durant dix-huit mois. Le bâtiment français a déjà parcouru la Méditerranée orientale, où il a participé à un important exercice avec les Américains et les Australiens, le golfe du Bengale, la mer Rouge et l’océan Indien. Il est attendu en France début juillet.

Au commandement de ce mastodonte de 42 000 t pour 261 m de long, le capitaine de vaisseau Marc-Antoine de Saint-Germain. Un marin entré à l’École navale en 1991, qui a connu les frégates Courbet, Floréal, Duquesne, Cassard… avant de prendre le commandement du patrouilleur La Railleuse en Polynésie française et, à partir de juillet 2010, de la frégate Surcouf, avec laquelle il a pris part à l’opération Harmattan en Libye de mai à juin 2011. Il a aussi lutté contre les pirates de l’océan Indien. À ce titre, il a été directement impliqué dans l’opération de libération d’un voilier français, le Tribal Ka, attaqué par des Somaliens.

Le 28 juillet 2017, il succédait au capitaine de vaisseau Eric Malbrunot comme pacha du Charles-de-Gaulle.

Sous sa responsabilité, il y a aujourd’hui 2 000 hommes et femmes, dont 140 officiers de pont, 300 techniciens, 33 cuisiniers, deux boulangers…

Marc-Antoine de Saint-Germain est né à Marseille, a grandi en région parisienne. Mais ses racines sont jurassiennes. Ses souvenirs d’enfance sont enracinés dans la terre de Blandans, dans la grande demeure de ses grands-parents du XVe siècle, remaniée au XIXe et au XXe siècle, mais aussi dans la ferme familiale de Domblans, sur les coteaux de la Haute Seille. 

Pour Numéro 39, il évoque ses souvenirs dans le Jura et nous raconte sa vie de marin. 

 

NUMÉRO 39 Vous êtes le Pacha du plus grand bateau d’Europe et votre famille est jurassienne. Étrange trajectoire, non ?

MARC-ANTOINE DE SAINT-GERMAIN – Ma famille maternelle est originaire de Blandans, à côté de Domblans. J’ai des souvenirs fabuleux de vacances avec mes grands-parents, oncles, tantes et cousins. La maison est toujours dans ma famille, même si mes grands-parents ont disparu. Mes parents, eux, ont acheté une vieille ferme il y a environ quarante ans à Domblans, qu’ils ont réhabilitée eux-mêmes en très grande partie. J’ai moi-même passé plusieurs étés, étant jeune, à travailler avec mon père et mes frères.

Ma famille paternelle est, elle, installée en Saône-et-Loire.

 

Mais vous, vous êtes un homme du sud ?

Je suis en effet né à Marseille, mais mes parents vivaient à Toulon. Quand j’avais deux ans, nous nous sommes installés à Melun, en région parisienne. Je n’ai ensuite jamais quitté la région parisienne jusqu’à mon admission à l’École Navale, située dans le Finistère. Ensuite, j’ai acheté une maison en Bretagne. J’ai donc quitté les terres jurassiennes, mais j’y retourne régulièrement. C’est l’épicentre de ma famille avec la Bourgogne, et tous mes cousins et cousines sont très fiers, comme moi, de leur origine jurassienne. 

Le Jura, c’est un territoire méconnu, mais d’une richesse incroyable, d’abord parce que les gens y sont très attachants – c’est d’ailleurs une caractéristique des régions de l’Est –, ensuite parce que la géographie y est très diversifiée. J’ai coutume de dire qu’on peut tout faire dans le Jura.

 

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Comment définiriez-vous « votre » Jura ?

J’y suis ancré. Mon passé familial se situe là-bas. J’aime particulièrement l’état d’esprit, mélange d’un style montagnard et campagnard, qui en fait un territoire attachant. Sans oublier l’accent qui se rapproche fortement de ce que l’on entend en Suisse, ce qui est, pour moi, l’un des signes extérieurs d’une identité forte.

Bon, il n’y a pas la mer ! Or, la mer est à l’origine de nombreux de mes choix, notamment mon entrée dans la Marine Nationale ou encore l’achat de ma maison en Bretagne. En revanche, le Jura restera toujours pour moi l’endroit où je me sens chez moi, malgré mon départ vers d’autres régions.

 

Originaire du Jura et habitant Melun, comment vous est venu votre goût pour la mer ?

Mes parents ayant gardé beaucoup d’amis dans la Marine, j’avais l’habitude de partir une semaine par an du côté de Toulon, en complément de mes vacances dans le Jura. Sans doute cela a-t-il généré chez moi des désirs. Mes parents me rappellent souvent que mon envie de devenir marin s’est manifestée dès l’âge de trois ans. Mais vous savez, dans la Marine Nationale, on retrouve beaucoup de marins originaires de l’Est de la France.

 

Devenir marin, pour vous, était-ce forcément entrer dans la Marine nationale ?

Oui, ce sont les bateaux gris qui m’ont toujours fait rêver, sans doute influencé par l’image de l’officier de Marine, l’uniforme… Bref, des symboles que beaucoup de garçons adorent à un moment ou un autre.

 

Peut-être aussi des personnes ont-elles été vos modèles ?

Dans ma jeunesse, j’ai côtoyé de nombreux marins, amis de mes parents, qui ont commandé des frégates. On se projette toujours sur des exemples et ces personnes m’ont fait rêver sans que je connaisse forcément leur métier. J’ai intégré les bateaux gris, sans avoir conscience de ce qu’on y faisait au quotidien. Puis, j’ai appris.

 

Et vous disant qu’un jour vous seriez le pacha du plus gros porte-avions d’Europe ?

Non, je ne suis pas entré dans la Marine Nationale en me disant qu’un jour je commanderais un porte-avions comme le Charles-de-Gaulle. Je suis d’ailleurs persuadé que je ne l’aurais jamais commandé si je n’avais eu que cette idée en tête. En revanche, j’ai pu progresser de manière cohérente, ce qui m’a permis de me préparer au commandement du porte-avions lorsqu’on a décidé de me le confier.

 

Que signifie commander le charles-de -gaulle ?

Au quotidien, c’est diriger une équipe de près de 2000 personnes avec qui je vis une aventure hors normes. C’est donc donner du sens à leur quotidien, fixer des objectifs, les expliquer et les atteindre. Il n’y a jamais de routine à bord car chaque jour a son lot d’imprévus, alors que mon premier objectif est de tout prévoir.

 

C’est-à-dire  ?

On est dans une organisation qui est assez normée, où tout est fait pour que les choses se déroulent telles qu’on les a prévues. En cas d’impondérables, c’est là que le commandant prend toute sa place. Il doit prendre des décisions et, pour cela, il doit être au quotidien dans tous les processus et bien les maîtriser. Cela nécessite des compétences pour comprendre les fonctionnements complexes. Tout est fait pour que les choses soient bien préparées par les marins et ce, dès les premiers maillons de la chaîne. Et plus leur travail a été performant en amont, moins j’interviens. Je mesure le bon fonctionnement du porte-avions au peu d’actions que je réalise au quotidien.

 

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Des exemples de ces moments de « gros temps » ?

Charles de Gaulle disait : « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même ». Je pense que si on cherche la facilité, il ne faut pas faire ce métier. On se réalise lorsqu’on accepte les difficultés et qu’on les gère. Lorsque l’équipage fonctionne bien, il est capable de franchir tous les obstacles.

Pour ma part, les cas les plus difficiles touchent à l’humain, ce n’est jamais technique. Le moment le plus douloureux que j’ai vécu est la perte d’un de nos marins en escale lorsque je commandais le Surcouf. Ce fut pénible pour le commandant que j’étais ; je devais en outre réussir à garder un équipage soudé malgré sa tristesse. Nous ne sommes jamais assez préparés pour ce genre d’épreuves et, pourtant, en tant que commandant, c’est dans ces durs moments que l’on est particulièrement attendu. Le commandant a une place qui va au-delà de la simple place de chef, il a le devoir de continuer sa mission, avec tout son équipage.

 

Une communauté qui fait bloc pour « servir la France », en quelque sorte. Que signifie cette notion pour vous ?

Servir la France, c’est servir un pays, sa population, sa nation. C’est la volonté de s’investir dans la défense des valeurs que nous partageons en France. Ensuite, c’est participer à un projet plus large que la France, puisqu’aujourd’hui les enjeux sont transnationaux, très européens.

La grande chance du porte-avions, c’est qu’il est en mesure d’aller au-delà des frontières nationales. D’ailleurs nous avons des frégates européennes qui nous escortent.

Servir la France, c’est aussi servir une part d’idéal. Je pense que chaque marin est profondément idéaliste quand il décide d’embrasser ce métier, car c’est beaucoup plus qu’un métier. Le marin met sa vie en jeu pour la défense de son pays.

 

Y a-t-il mieux que le Charles-de-Gaulle pour un marin ?

C’est la machine la plus complexe qu’on puisse faire, c’est la conjonction de toutes les expertises de la Marine Nationale d’aujourd’hui et c’est un outil d’excellence en termes de savoir-faire. Lors de mon premier passage sur le Charles-de-Gaulle, j’étais à l’image de beaucoup de jeunes marins : j’avais une certaine appréhension à l’idée d’intégrer cette grosse machine qui donne l’impression de nous engloutir. En revanche, après, je connais peu de gens qui ne souhaitent pas y revenir, comme moi.

 

Que demandez-vous aux marins que vous commandez ?

Beaucoup de bienveillance les uns par rapport aux autres. Bien vivre ensemble au sein du porte-avions est fondamental. Je demande également beaucoup de subsidiarité car le principal facteur d’épanouissement sur un bateau comme le Charles-de-Gaulle est la capacité de chacun à avoir son espace de liberté et de responsabilité. Ce que je recherche, c’est la performance collective.

 

La féminisation à bord est-elle importante ?

Les femmes représentent 15 % des marins à bord. Le Charles-de-Gaulle est le bateau le plus féminisé de la Marine Nationale. Cela ne pose aucun problème ; au contraire, cela permet d’apaiser les rapports humains et ainsi d’accroître le niveau de performance global.

 

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Que ressent-on quand on part en mission ?

Notre mission actuelle, la « Mission Clemenceau » [lire par ailleurs], est très particulière. C’est l’aboutissement d’un renouveau puisque le porte-avions sort de deux ans d’arrêt technique et de refonte. Il s’agit donc d’un retour aux affaires du bateau, un retour des marins à leur métier, un retour de l’équipage. C’était une attente pour l’intégralité des marins.

 

Même si le Charles-de-Gaulle a été remanié pour être réarmé, est-ce toujours le même bâtiment ?

On a augmenté considérablement les capacités du bateau, on arrive à analyser notre environnement à plus grande échelle. On a définitivement adapté le Charles-de-Gaulle au format « tout Rafale » et on a développé les capacités informatiques (internes au bateau et entre bateaux) de manière monumentale. Je l’appelle le « Charles-de-Gaulle 2.0 ».

 

Comment vivez-vous le fait de diriger un bâtiment équipé de l’arme nucléaire ?

Effectivement, le Charles-de-Gaulle fait partie du dispositif de dissuasion nucléaire, ce qui lui donne une dimension particulière. Le positionnement du porte-avions dans son environnement et en fonction de l’actualité internationale, en est d’autant plus important.

 

Depuis votre nomination en juillet 2017, quelles images fortes gardez-vous en mémoire ?

Lorsqu’on a posé à bord les roues du premier Rafale Marine après l’arrêt technique. D’ailleurs, j’ai ressenti le besoin de faire une diffusion générale pour annoncer à l’équipage que le Charles-de-Gaulle était redevenu un porte-avions grâce à l’effort de tous. Le deuxième bon souvenir, c’est lorsqu’on a réussi à mettre trente Rafales Marine, deux Hawkeye, un Caïman et deux Dauphin pendant plusieurs jours à bord du porte-avions pour concrétiser ses capacités complètes. C’était un souhait ; mais l’avoir vécu était vraiment mémorable !

 

Comment concilie-t-on une vie en mer et une vie familiale ?

Personnellement, je suis marié et j’ai cinq filles. Trouver un équilibre entre vie privée et vie professionnelle est une aspiration de tous les marins. Ce qui conditionne un marin performant en mer, c’est son bien-être à la maison. Aujourd’hui, les moyens modernes à bord des bateaux permettent de communiquer en permanence, d’entretenir un lien avec la famille et d’apporter un soutien malgré la distance géographique.

 

Conseilleriez-vous à vos enfants ou à des jeunes gens que vous aimez de faire carrière dans la Marine ?

C’est un métier passionnant et très prenant. C’est avant tout une aventure humaine qui permet de vivre des choses fortes. C’est un métier qui donne du sens également car on est au service de notre pays. Le marin est curieux et aventurier, car il est amené à découvrir le monde. Il regarde au-delà de l’horizon. Surtout, il faut savoir que le métier de marin est ouvert à tous. Chaque profil est intéressant. La Marine Nationale donne des formations incroyables afin de générer des experts sur un panel de métiers très large.

 

Quelle est votre philosophie de vie ?

Être bienveillant et sourire à tout le monde le matin est important. Nous sommes avant tout des humains. Je suis toujours très heureux quand j’échange avec les autres. 

 

Photo : Marine Nationale

 

 

 

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