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Marc Nammour, la canaille des Avignonnets

Dans son rap dansent les tours des Avignonnets,  dans ses mots résonnent les usines du Plan d’Acier.  Marc Nammour, le Libano-sanclaudien, n’en finit pas de dire son appartenance au monde des oubliés. C’est à Saint-Claude qu’il a cultivé sa différence.

 

C’est peut-être Christiane, sa maman, qui dit le mieux les choses : « Il a une colère en lui contre l’injustice de la vie, mais je suis impressionnée par la justesse avec laquelle il pose les mots sur ses idées. Je ne savais pas qu’il avait tout ça en lui. » Entre émotion et hargne, le rappeur sanclaudien Marc Nammour a su apprendre. Aujourd’hui sa voix se fait universelle, c’est celle des souffrants.

Danse avec les mots

S’il fallait un mot pour dire ce qu’il est au fond de ses tripes, c’est « canaille » qui conviendrait le mieux. Canaille, comme le chant révolutionnaire écrit aux aurores de la Commune de Paris. Comme le nom donné à son groupe de rap. Comme le mépris envers ceux qui sont différents : « Le mot vient de canis [le chien], un mot craché par les aristos du XIXe quand ils parlaient du petit peuple. À l’époque, c’était un combat. Ça l’est toujours aujourd’hui. »

Tiens donc, voilà un autre mot qui pourrait définir ce grand gaillard au crâne rasé, aux yeux noirs, au visage taillé à la serpe. Le Jurassien le revendique, ce mot ; il l’a fait sien depuis longtemps : « Combat contre soi-même et ses petites lâchetés. Combat politique pour changer le monde. Combat artistique pour ne jamais se sentir enfermé. »

Il faudrait ajouter aussi la « négritude » qu’il a reçue en pleine figure en lisant Aimé Césaire, dont il a adapté le Cahier d’un retour au pays natal, spectacle mi-concert, mi-incantation, intitulé Debout dans les cordages : « Derrière nègre, tu mets prolo, immigré, clandestin, clodo… Tous les oppressés, tous les sans-voix. Aimé Césaire leur dit : “Vous valez mieux que ça !” »

Ce qui nous amène à la parole verticale. Une parole de tout en bas qui grandit et refuse toute appartenance : « La société, le boulot, le milieu peuvent te réduire, mais tu peux choisir de casser tout ça pour te retrouver debout et libre. » Révolutionnaire, ce type ? Même pas… Rappeur, musicien qui préfère les mots et les notes pour exprimer sa colère, tendre la main plutôt que fermer son poing.

Et si, après vingt ans de carrière, d’écriture, de musique, vingt ans de petites salles, de galère et de circuit parallèle, son nom résonne au niveau national, c’est parce que cet artiste a tout connu. Et qu’il ne lâche rien. Attention, c’est d’un Monsieur qu’on vous parle !

La cuvette sanclaudienne

Les poings, il les a serrés plus d’une fois dans ses poches de gamin, lui, le réfugié. Il a quatre mois lorsqu’en 1978, ses parents quittent Beyrouth, la capitale libanaise, sous les bombes. Direction Athènes. Treize mois après, son père commercial trouve du travail en Arabie Saoudite. Nouvel exode de six ans jusqu’à ce que sa mère Christiane, à bout de souffle et en instance de divorce, décide de rentrer en France. Ce n’est donc pas une immigration de plus. Marc Nammour possède la double nationalité franco-libanaise. Sa grand-mère maternelle, une fille Gros, était originaire du Jura ; son arrière-grand-père, de Saint-Pierre. Ils sont partis vivre au Liban, mais sont revenus dans le Haut-Jura en 1977 à cause de la guerre : « Nous les avons rejoints. Quitte à revenir, autant revenir sur les terres de ses parents. » D’autant qu’à l’époque, Louis Jaillon est maire de Saint-Claude ; c’est le cousin de sa grand-mère.

L’atterrissage a lieu à Saint-Claude dans un logement HLM du quartier populaire des Avignonnets. Le petit Marc a huit ans et le retour se fait dans la douleur : « Tout était nouveau pour moi, j’étais à fleur de peau, je me battais tout le temps. J’ai vraiment vécu le déclassement. Ma mère, prof qui parle cinq langues, devient du jour au lendemain ouvrière ; mon grand-père, un acteur célèbre au Liban, travaille en usine ; moi, qui parle arabe, français et anglais, me retrouve avec des gosses qui balbutient leur français. » Sans doute sa colère est-elle née à ce moment-là, d’autant que sa mère le place en école libre, dans un univers qui n’est pas le sien : « Je me suis calmé, j’ai accepté de prendre la vie comme elle est, dit-il. Mais avec le recul j’ai détesté ces années, je suis athée convaincu. L’école coûtait cher pour pas grand-chose et j’étais avec des fils de patrons, je n’étais pas de leur clan ! »

Il faut attendre le lycée du Pré Saint-Sauveur pour que les choses s’apaisent. Le bac et des boulots d’été vont lui permettre de passer son permis et de quitter « la cuvette ». Mais une phrase terrible résume cette période : « Seules les usines nous ouvraient leurs portes. »

Le rappeur et la scène nationale

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Aujourd’hui, à quarante et un ans, Marc Nammour a été choisi par Scènes du Jura comme artiste en résidence pour la saison 2018/2019. Virginie Boccard, directrice, n’a pas hésité une seconde : « La force de son interprétation et la finesse de son écriture m’ont interpellée, c’est un grand artiste qui se situe dans un système de production indépendant. Il ne fait aucune concession ». Pour le petit gars des quartiers, c’est une reconnaissance de son travail, mais aussi du rap : « Scènes du Jura est la seule scène nationale en France à avoir demandé à un rappeur de s’associer pour mettre la parole contemporaine au cœur de sa programmation. »

Honneur et contrainte à la fois, l’artiste est au four et au moulin : travail avec les scolaires, atelier carcéral avec les détenus, théâtre, musique, chant, conférences… Tout ça, en une saison. Il se noie dans le boulot, loin de sa femme et de sa fille restées en région parisienne : « C’est une vie de plus en plus distendue, mais on apprend à vivre avec ça, confie-t-il. C’est le revers de la médaille. »

À Lons-le-Saunier, en janvier dernier, il crée Fiers et Tremblants, des textes qui parlent des sans-grade. Il reprend aussi Debout dans les cordages avec Serge Teyssot-Gay qui improvise chaque soir une musique nouvelle. 

Serge Teyssot-Gay, ce n’est rien moins que le guitariste de Noir Désir. Autrement dit, une référence : « Il suivait ce que je faisais avec La Canaille depuis le début en 2003 et il est venu me dire qu’un jour on travaillerait ensemble. » Rencontre-tournant qui ouvre de nouvelles portes. Entre autres, le Festival d’Avignon où il se produit quatre fois. Il écrira pour lui Interzone, poème dans lequel il renoue avec ses origines, les sonorités du Liban, l’exode, la guerre… Grosse réussite qui lui ouvre, en 2016, les portes de la très sélecte fondation Royaumont pour une résidence de trois ans. C’est là qu’il crée Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse, mélange de rap, de musique touareg et de free-jazz, ainsi que 99, un spectacle au scalpel sur la question identitaire : « C’est une référence à mon enfance, quand il fallait remplir des papiers, ma mère me disait toujours de cocher la case 99, une région qui n’existe pas, celle des exclus. »

Rap et canaille

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Sa mère… au cœur de tout : « Avoir mon bac + 3, c’était elle… Une sorte de plan B au cas où. Avec ma petite sœur, elle nous a empêchés de faire des conneries. »

Retour à l’adolescence, les Avignonnets, insupportables de décrépitude, les usines et cette chape qui concentre la colère, jusqu’aux années de fac à Besançon, où il imprime quelques textes entre les cours et les bringues avec Nico, son colocataire musicien. Le week-end, ils les passent dans le studio d’enregistrement d’un copain de Molinges : « Je ne connaissais rien à la musique, je ne la lis toujours pas, mais j’ai découvert le rap à douze ans et j’ai été touché par cette culture du bitume qui parlait de ma condition. »

Comment passe-t-on du bricolage entre potes au monde professionnel ? La chance ! Après la fac et une année de travail de nuit en usine à Saint-Claude pour se payer du matériel, c’est la rencontre avec Lucie qui deviendra sa femme : « C’est la première personne qui m’a regardé autrement que comme un petit banlieusard. C’est mon âme sœur. » Ils vivent chez elle, à Toulouse. Lui, valide sa licence ; elle, achève sa formation de professeur de sport. Ils choisissent comme point de chute Montreuil aux portes de Paris, c’est là que tout commence vraiment. Animateur en centre de loisirs, il a un jour l’opportunité de devenir chauffeur de salle pour une émission de télévision. Premiers pas comme intermittent du spectacle. Lucie suit sa mue : « Sa colère existe, mais il la canalise, raconte-t-elle. C’est une façon d’être pris au sérieux. Il espère être un haut-parleur. »

Marc Nammour retrouve Nico et crée, en 2003, La Canaille avec deux autres musiciens. Le groupe gagne plusieurs concours et prend son envol en 2009 avec un premier album. Il y en aura trois autres. Jérôme Boivin, le bassiste, résume l’aventure : « La Canaille ne permet pas de vivre. Alors on travaille tous sur d’autres projets, mais c’est toujours la Canaille, avec ses textes un peu politiques, qui dérangent. Il faut y aller petit à petit. »

C’est ce que fait l’artiste : « Je veux être en évolution permanente, prendre des risques et pas faire de la musique pour faire carrière. » Alors ? Alors rien, le rappeur sanclaudien refuse de se projeter, il continue à traduire sa colère en mode artistique, en se fiant à son instinct et, si ça casse, tant pis, il l’a toujours dit : « L’espoir n’est que dans la lutte. » 

 

Photo : Numéro 39

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