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Erik Orsenna : Arbois, Pasteur, Arbois

Il cherchait Pasteur, Érik Orsenna a découvert Arbois. À Numéro 39, il confie ce qui l’a séduit dans la cité jurassienne.

Plus de 120 ans après sa mort, Louis Pasteur continue à entretenir avec le Jura une relation passionnée et étrange à la fois. Le savant était également académicien et c’est dans son fauteuil numéro 17 que s’est installé depuis 1998 Érik Orsenna.

La magie a fait le reste, rapidement l’écrivain qui ne connaissait rien à la science s’est senti fasciné par ce chercheur hors du commun au point de lui consacrer un livre publié l’an dernier (La vie, la mort, la vie, Louis Pasteur, éditions Fayard).

Et qui dit Pasteur, dit Arbois où il mena ses recherches, notamment sur la vinification, et aussi Dole où il naquit sur les quais du canal des Tanneurs. Pour mener à bien son travail d’écrivain, Érik Orsenna s’est intéressé à la vie de Pasteur, ses combats, ses excès, ses joies, sa famille et… sa ville.

Il est en sorti transformé ou plutôt transmuté. Un coup de cœur, un coup de foudre pour les gens, pour les maisons, pour les vignes, pour le vin. Au point de s’être forgé en terre arboisienne une seconde famille. Au point de consacrer aussi aux lieux, des pages très fortes, belles et personnelles à la fois. Au point de revenir pour supporter Arbois au concours des plus beaux villages de France. Au point de devenir sociétaire de la librairie associative de Poligny…

Une vraie passion qui a transformé la vie d’Érik Orsenna, ultime cadeau de Louis Pasteur à sa ville.

 

Numéro 39 Est-ce le fait d’occuper le fauteuil de Louis Pasteur à l’Académie Française qui vous a amené à Arbois ?

Érik Orsenna Oui. Quand vous êtes dans le fauteuil de Pasteur, il faut quand même que vous sachiez qui est Pasteur. Je le connaissais un peu parce qu’il existait un boulevard Pasteur où j’ai habité. J’avais aussi la référence à la rage… mais c’est tout. Sans doute étais-je un peu comme tout le monde en France ?
Comme ce qui m’intéresse, ce sont les lieux, j’aime les choses concrètes, je pense que les gens ne sont pas de partout. Ils ont toujours un endroit qui compte dans leur vie. J’ai donc regardé celui qui ressortait de la vie de Pasteur et j’ai découvert que Pasteur, c’était Arbois. Alors, je me suis dit : je vais à Arbois. L’ancienne directrice de l’Institut Pasteur était venue dans le Jura et avait rencontré un certain nombre de gens, dont Philippe Bruniaux [adjoint à la culture d’Arbois, N.D.L.R.] dont elle m’a dit qu’il est le spécialiste mondial de Pasteur. Aussi, lors de ma venue, je l’ai tout naturellement rencontré. On s’est bien entendu et il est devenu une sorte de frère pour moi. C’est ainsi que je suis arrivé dans le Jura par Pasteur.

 

Un autre élément m’a frappé ici, c’est la couleur des maisons, ce ton souvent jaune qui les rend si belles.

 

Comment s’est déroulée votre première rencontre avec Arbois, quelle a été votre première impression quand vous êtes arrivé dans cette ville ?

Par mon histoire, je suis très lié à l’eau, et ce depuis toujours. J’ai beaucoup navigué et j’ai toujours été passionné par les fleuves. Une ville sans rivière ni fleuve qui la traverse, sans mer qui la borde pour moi n’a pas de charme. S’il n’y avait pas la Cuisance, pour moi Arbois perdrait la moitié de son charme. Mon amour pour Arbois, c’est donc l’eau. Le parcours de l’eau dans le Jura, sa circulation discrète, souterraine, donc invisible, les résurgences, le mystère des reculées… Tout cela me bouleverse.

Un autre élément m’a frappé ici, c’est la couleur des maisons, ce ton souvent jaune qui les rend si belles. Ce matin, il y avait une lumière qui baignait tout Arbois. C’était quand même invraisemblable de beauté.
Enfin, il y a le vin. Du côté de ma mère, de partout il y a des vignerons. Aussi un endroit avec une rivière, une architecture si belle et des vignes, je me suis dit : c’est un endroit qui va me parler !

Quel vin d’Arbois préférez-vous ?

Je n’ai pas de préférence, on m’a dit le vin jaune… Oui, j’aime bien le vin jaune, surtout dans son lien avec les différents produits, notamment le comté. Et vous voyez, on revient aux livres… Une librairie, c’est une fruitière où on affine son goût, on affine ses rêves. Ces gens qui disent : « Arrêtons, c’est trop compliqué ! Ne gardons que trois cépages en oubliant complètement les terroirs » me rendent fou. C’est comme si on n’avait que cinq livres : Musso, Levy… C’est comme si on n’avait plus de langues différentes, mais seulement 400 mots. C’est comme si on ne mangeait que des pastilles. Moi, ça, non !

Le vin d’Arbois est meilleur à Paris ou ici ?

Il est bon ici, mais pour qu’il y ait ici, il faut qu’il y ait ailleurs aussi. Le fils de Stéphane Tissot va présenter le vin d’Arbois au Danemark. Moi, je crois que, sur cette terre scandinave, on a besoin des gens qui vous aident à vivre et le vin d’Arbois, c’est excellent pour que les Danois réussissent à vivre au Danemark !

Tout n’est donc qu’une question de lieux ?

Non, il y a aussi les gens ! Ils m’ont accueilli et ce n’était pas du tout évident. Je n’étais pas légitime. Comme je vous l’ai dit, j’occupais ce fauteuil de Pasteur, mais je le connaissais peu. Et une vraie relation s’est tissée. Maintenant, j’ai des amis proches, j’ai l’impression d’avoir une famille ici. Et je ne suis venu que trois fois ! Alors, si je peux avoir un petit peu de vigne je serai content, pas du tout pour des raisons patrimoniales, mais pour un besoin de transmission, c’est-à-dire être là. Pour moi, homme du livre, une librairie et une vigne, c’est pareil. C’est du temps, c’est de l’attention, c’est du respect, c’est de la découverte…

 

Érik Orsenna, à Poligny, en avril dernier.

Érik Orsenna, à Poligny, en avril dernier.

 

Vous connaissiez donc déjà la vigne ?

Je la connaissais un peu car il se trouve que j’ai été chroniqueur gastronomique au Gault et Millau pendant deux ans et membre du bureau de l’Académie des vins de France. Je connais deux ou trois choses, mais, cette vigne, je ne souhaite pas la travailler moi-même, je n’aurais pas assez de temps dans ma vie pour cela. Par contre, avoir cinquante ares avec un vigneron qui s’en occuperait, discuter avec lui… oui, ça m’irait bien. Si j’ai dix bouteilles par an, ça me suffit !

Vous voilà acteur du territoire…

… Je me connais, si je n’ai pas de projet, je me disperse. Donc j’ai des projets ici. C’est le vin, c’est aussi cette librairie à Poligny dont je suis partenaire [La Fruitière des livres à Poligny, N.D.L.R.]. Il faut voir ce que l’on peut faire. Il faut agir. La base, c’est l’action.

Que représente justement le fait d’être coopérateur dans cette librairie associative de Poligny ?

C’est un engagement, c’est de l’amitié, du respect et c’est aussi le début d’une histoire. On est sur le même bateau. Comme écrivain, si je ne vends plus de livres, je ne suis pas libre. Dans les années trente ou cinquante, j’aurais été grand reporter, une sorte de mini Jacques Kessel. Maintenant, les journaux n’ont plus d’argent. Qui finance dès lors mes voyages ? Les lecteurs ! Si je ne vends pas, je n’ai pas de lecteur, et je suis immobile. Si je suis immobile, je meurs.

On imagine davantage Érik Orsenna dans une librairie de grande ville, alors que Poligny est bien loin de ce modèle…

Les libraires sont partout et il faut articuler les moyens modernes et les implantations. J’ai l’intime conviction que si une librairie c’est seulement louer des rayonnages, alors vive Amazon ! Mais ce que ne peut pas faire Amazon, ce sont les rencontres, les échanges, la chaleur… Une librairie, c’est un lieu, c’est un lien.

 

Si Pasteur n’était pas dans un monde de vin, il aurait peut-être été un physicien formidable.

 

Dans La vie, la mort, la vie, Louis Pasteur 1822-1895, aux Éditions Fayard, vous avez écrit des très belles pages sur Arbois et sur Pasteur.

C’est un vrai coup de cœur pour Pasteur. Il faut comprendre la bataille qu’il a menée. Évidemment, on voit le résultat, on connaît le succès de ses recherches, mais il a été l’un des seuls à lutter contre la génération spontanée. C’est une bataille inouïe, il était face à l’inconnu, à peu près contre tout le monde. Dans cette situation, il lui a fallu des racines, une base et une famille. Si vous n’avez pas ce lieu, comment pouvez-vous lutter contre des gens qui disent toujours non, qui continuent à répandre leur pensée magique ? La vie de Pasteur a été une guerre et, dans une guerre, il faut une patrie.

En quoi diriez-vous que Louis Pasteur est le fils d’Arbois ?

Il est le fils de l’eau et s’il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de tannerie, et s’il n’y a pas de tannerie, il n’y a pas de papa Pasteur et s’il n’y a pas de papa Pasteur, il n’y a pas de Louis Pasteur. Il est fils de l’eau parce que sans eau, il n’y a pas de vin et, sans vin, il n’y a pas de Pasteur. Sa vraie recherche, c’est sur les maladies du vin. Il avait travaillé avant sur la structure de la matière, mais, c’est son travail sur les micro-organismes qui ont lancé sa carrière et, ensuite, sur les vers à soie, sur les maladies des animaux et les êtres humains. Évidemment, Pasteur est le fils d’Arbois ! Si Pasteur n’était pas dans un monde de vin, il aurait peut-être été un physicien formidable, mais il n’aurait pas inventé la biodynamie.

 

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Plus encore qu’un romancier, il est un professeur de curiosités. Le talent lui a valu la plus prestigieuse des particules : érik Orsenna de l’Académie française.

 

Pour vous, son environnement arboisien a donc directement influencé son travail et ses découvertes ?

Évidemment. Pasteur a ceci de formidable pour un chercheur qu’il s’est donné à lui-même une obligation de résultat. Il ne cherche pas pour comprendre, il cherche pour trouver. Il veut des résultats. Certains cherchent pour chercher, pas lui !

Si vous deviez mettre des parfums, des sons, des couleurs sur Arbois, vous mettriez quoi ?

Je ne sais pas trop, mais il existe des villes et des villages très jolis qui sont des musées, des patrimoines statiques. Ce qui me frappe dans Arbois, c’est que les gens sont là, ils vivent là. Puis, les viticulteurs utilisent ce que Pasteur leur a appris pour améliorer le vin. Quand vous voyez l’énorme développement de la biodynamie dans ce monde, c’est très frappant. Ce matin, on regardait les vignes et on voyait que tout était vert, sauf trois taches jaunâtres, c’est-à-dire Round-Up. Bientôt, ils vont arrêter ! L’idée, c’est d’avancer, il faut toujours continuer et Arbois avance. Je hais l’idée que tout était mieux avant. Un village qui vivrait sur la rente du passé n’aurait pour moi aucun intérêt.

Est-ce que vous vous sentez un peu Arboisien ?

Oui, autrement je ne reviendrais pas. Vous savez, il y a une phrase formidable en Afrique qui dit que tout commence quand on revient. C’est pour ça que j’ai des projets ici. Je suis ambassadeur de l’Institut Pasteur, mais mon livre n’est pas simplement sur Pasteur, c’est un engagement. Pendant trois ans, je vais aller partout. Je reviens de Guyane, je repars au Cambodge pour voir les souches résistantes des parasites…

Pour quelqu’un qui ne connaissait rien à la science, vous avez appris vite…

En fait, je travaille… Et puis, j’ai des amis qui m’ont fait gagner des années. Le trésor de ma vie, c’est l’amitié et les êtres humains comptent pour moi autant que les livres. Quand vous avez les deux, l’amitié et une librairie, cela s’appelle le bonheur.

 

 

> Retrouvez Erick Orsenna dans Numéro 39 :

Erick Orseanna

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